‹ Histoire du Canada et des Canadiens français de la découverte jusqu'à nos jours [microforme]Chapitre 19 sur 54 · DE ACTE · texte numérisé non relu

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deux colonies anglaise et française; ce traité devait survivre même à la rupture de la paix entre les deux couronnes. Le gouverneur français accueillit très tavorablement ces ouvertures et députa même à Québec deux membres de son conseil pour régler les conditions de l'alliance (1651). Il y voulait seulement introduire la clause que les Anglais se ligucraient avec les Fran- «ais contre les Iroquois. Les colons de la Nouvelle- Angleterre, se souciant peu d'engager la lutte contre ces redoutables sauvages, renoncèrent à poursuivre les pourparlers. L’échec de ces négociations fut certaine-

ment regreltable pour les deux parties. Les colonies

anglaises avaient avantage à s'ouvrir un marché pour échanger les fourrures du nord contre les marchan-

| dises et les produits ouvrés de leur industrie naissante ;

et, d'autre part, les Français canadiens eussent été assu-

2 res, en temps de disette, de trouver à Boston les grains, L les farines et autres objets de première nécessité qui ne

leur arrivaient de France que d’une façon très irrégulière. Ajoutons que cette alliance conclue eût pu prévenir dans l'avenir bien des conflits et bien des guerres

sourdes ou déclarées où les deux adversaires n'usérent 2 pas toujours, en particulier dans l'emploi qu'ils firent

des sauvages, de moyens bien loyaux ni bien chrétiens.

Obligés de se replier sur eux-mêmes, sentant les dangers de leur petit nombre, les Canadiens demandaient chaque année denouveaux renforts à la métropole. Mais la compagnie des Cent-Associés, surtout

idepuis la mort de Richelieu (1642), était en pleine

dislocation. Réduite à quarante-cinq membres, et ceux-ci

Bsouvent divisés par des vues différentes, elle avait fini

par se désintéresser à peu près complètement du

Canada et elle avait abandonné aux hubilants son pri. , natic vilège pour la traite des pelleteries, ne se réservant des ho pour son droit de seigneurie qu'une redevance annuelle JS quois

d’un millier de castors. Dans ces conditions de déluis- dans l sement, le Canada ne voyait plus guère arriver de li tanqu mére-pulrie que quelques aventuriers qui, s'enfon- Lientd! gant dans les territoires indiens pour les facilités de la É on, n° chasse ou de la traite, y donnaient naissance à La race BF ion de à demi-sauvage à demi-héroïque des « coureurs des BE aux Fr bois ». A Un c

Muis ce n’élait pus là un élément dont on püt tirer BE la foi d grand profit pour la prospérité d’une colonie. Ce dont EN colons : le Canada avait surtout besoin, c’élait d'artisans et de EN Ssut-L:

laboureurs, d'hommes attachés au sol ou à l'atelier, BF hlotére: mais prêts, à l'occasion, à se L'ansformer en soldats. NF Indien, Faliguë de demander vainement de tels colons pour à M lour tr ville naissante de Montréal. M. de Maisonneuve prit le BF festin et parti d'aller lui-même en chercher en France (1699), NF dans le

Il réussit à ramener avec lui une centaine d'hommes, BS alteigni liés de nos provinces de l'Ouest (Anjou, Maine, M ment s loitou, Bretagne). Ce renfort vint à point pour impo- NE (Le vites: ser respect aux lroquois, qui s’enhardissaient jusqu BN D'aut venir parfois pousser leurs cris de guerre sous les rem- des 1rou parts de nos forts, M. de Lauzon, qui était alors gouver- D cousle l

neur du Canada, reçut d'eux des propositions de paix osrent qui furent agréées, et leurs cinq nations, représentées BA qui, apr par des délégués, vinrent solennellement « enterrer & mettre s hache des combuts et promettre de laisser pousse bras, dit l'herbe dans les sentiers de la guerre. » sé, et |

Cette paix, quieut permis à la colonie de s’étendreet Be tiens pre de développer ses ressources, ne fut malheureusement D Quelques qu'une courte trêve. Les jalousies et les rivalités des EE châtier,

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« nations » sauvages, umenérent bientot une reprise des hostilités. Elles recommencèrent du fait des lroquois par le massacre d'une troupe de Hurons établis dans l'ile d'Orléans, près de Québec, où ils étaient tranquillement occupés à cultiver des Lerres (1656). Bientôt après, le gouverneur, qui élait alors M. de Lauson, n'ayant pas montré assez d'énergie dans la répression de cet attentat, les lroquoisenhurdis s’attaquèrent aux Français eux-mêmes,

Un capitaine français, nommé Dupuy, était allé, sur lu foi des traités, s'installer avec une cinquantaine de colons sur les bords du lac Gannentaha (aujourd'hui Salt-Lukc, duns PEtat de New-York).Les lroquois complotérent de les massacrer. Avertis du complot par un Indien, les Français purent heureusement le déjouer. l'our tromper les Iroquois, ils leur donnèrent un grand lestin et, pendant que leurs convives étaient plongés dans le sommeil brutal de l'ivresse, ils se dérobérent, alteignirent des canots qu'ils avaient préparés secrèlement sur la rivière Oswégo et parvinrent à gagner de vitesse leurs ennemis lancés à leur poursuite (1658).

D'autres outrages suivirent ce guet-apens. L'audace des Iroquois était devenue si grande qu’en 1658, — sous le gouvernement du trop faible M. de Lauzon, ils osérent envoyer jusqu’à Québec réclamer des Hurons qui, uprès s'être soumis à leur nation, élaient venus se mellre sous la protection de nos eunons : « Lève tes bras, dit insolemment leur orateur dans son style imasé, et laisse aller tes enfants (les Hurons) que tu liens pressés surton sein; car S'ils venaient à faire quelques sotlises, il serait à craindre qu’en voulant les châlier, nos coups ne portassent sur toi. »

Les choses en élaient venues à cepoint que beaucoup de colons parlaient de revenir en France. Québec, si Jonglemps respecté, était bloqué par sept cents Lroquois. Le gouverneur, Voyer d’Argenson, qui prit en 1658 la succession de M. de Lauzon, montraun peu plus d'éncryie que son prédécesseur, mais sans réussir autant qu'il l'eût fallu à atteindre et à châtier des ennemis presque insaisissables, et qui frappuient leurs coups à la dérobée pour s'enfuir aussitôt dans lasile ténébreux de leurs forêts. Au milieu de ces combats sans noms, nos Français trouvèrent cependant moyen de s’illustrer. En 1660, dix-sept « habitants », commandés par Daulac, furent attaqués par cinq ou six cents lroquois dans un mauvais fortin de pieux, au pied du Long Sault; pendant dix jours, ils repoussérent, — aidés d’une cinquantaine de Hurons ou Algonquins, — tous les efforts de leurs assaillants. Abandonnés à la fin par la plupart de leurs alliés, le fort fut emporté et ils ‘périrent tous. Un des quatre Français qui restaient, avec quelques Hurons, lorsque ennemi pénétra dans l'intérieur du fort, voyant que tout était perdu, acheva à coups de hache ses camarades blessés, pour les empéècher de tomber vivants entre les mains de ces implacables vainqueurs !.

L'attaque de cette bicoque avait coûté trop cher aux Iroquois pour qu'ils fussent pressés de recommencer leurs agressions. [lsabandonnèrent donc le dessein qu’ils avaient conçu, d'attaquer Québec, Montréal et les Trois Rivières ; deux deleurs nations firent même des propositions de paix, et quoique les autres dussent renou-

{ Relation des Jésuites, citée par Granvau,

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veler plus d'une fois encore leurs incursions, les habi- Luits du Canada purent, dans les intervalles, respirer un peu plus librement. |

Par malheur, toutes les causes de troubles pour la colonie ne venaient pas des Sauvages. Depuis quelque lemps déjà, d'assez graves dissensions s'étaient produites entre le gouverneur et les missionnaires jésuites, qui intervenaient constamment dans les affaires de lu colonie et qui, en l'absence d’une administration régulivre, tendaient de plus en plus à concentrer entre leurs mains toutes les fonctions civiles. « Les Jésuites, rois du Canada, écrit Michelet, avaient là de grands biens, une vie large, épicurienne (jusqu’à garder de la glace pour rafraichir leur vin l'été). Ce séjour était commode à l'ordre qui v envoyait d'Europe ce qui lembarrassuit, parfois de saints idiots, parfois des membres compromis qui avaient fait quelque glissade. Il n'aimaient pas qu'on vit de près les établissements lointains qu'ils avaient au cœur du pays, qu'on vint se mettre entre eux et les troupeaux humains dont ils disposaient à leur gré. Si ce monde fût resté fermé, ils auraient fait là à leur aise ce qu’ils ont fait au Paraguay, une société singulière où les sauvages, devenus écolicis, auraient élé la matière la plus gouvernable, la plus agréable du monde ; seulement ces moutons n'auraient pu se garder des loups, lutter avec les tribus restées sauvases... !, » La nomination au vicariat apostolique de la Nouvelle France d’une de leurs créatures, Francols de Laval, abbé de Montigny, évêque de Pétrée’ in parlibus, fut une première occasion de conflits (1658).

1 Michelet, Hist. de France, T, 47, p, 180.

« Il y eut plusieurs discussions, écrit la Mère de l’Incarnation !, pour savoir à qui les communautés obéiraient.., car M. l'abbé de Queylus avait des pouvoirs de l'archevêque de Rouen, reconnu jusqu'alors pour le supérieur du pays, et bien des personnes disaient qu'il était au-dessus de Monseigneur de Laval, qui n’était que vicaire apostolique. » L’évêque de Pétrée n'eut souci de ces résistances ; esprit autoritaire et absolu, il entenduit tout faire plier sous sa volonté. Une des questions qu'on trouve partout à la naissance des colonies, celle du trafic des boissons enivrantes, s’était posée dans la Nouvelle-France, comme dans la Nouvelle-Angleterre, dès les premières relations des colons avec les suuvages. Les Indiens témoignaient une véritable passion’ pour « l’eau de feu », et cette ivresse brutale, outre qu’elle atrophiait leur vie, les portait souvent aux pires excès. Les gouverneurs français avaient plusieurs lois, par des considérations d'humanité, interdit aux Fruncuis defournir des boissonsenivrantes aux Indiens, Muis les truilants réclamaient, disant que cette interdiction les privait de leur plus facile moyen d'échange et, en fait, les prohibitions devenaient souvent lettre morte. L'évêque de Pétrée crut devoirintervenir pour renforcer les règlements, et il fulmina une sentence d’excommunication contre tous ceux qui refuseraient de se soumettre à ses décrets contre la traite de l’eau-de-vie. Le gouverneur d'alors, M. d’Avaugour, consentit d’abord à punir les délinquants, et fit mème fusiller trois hommes pour celle ollense; muis il souffrait impaliemment les grands airs, le zèle intempestif et les empiètements du fougueux

1 Lettres historiques, citées par’ Ferland,

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prélat. Un incident fit éclater ses ressentiments. Une lemme de Québec, qui avait vendu de l’eau-de-vie, au mépris des règlements, avait été jetée en prison. Un jésuite vint intercéder pour elle et demander qu'on la relàächàt ! « Soit ! répondit brusquement M. d’Avauvour, mais puisque ce n’est pas une faute punissable pour cette femme, elle ne le sera plus pour personne. Je ne veux pas être le jouet de ces contradictions. » (1662). Il tint parole et rien ne put l'engager à revenir sur sa décision. Une vive lutte s’ensuivit dans la colonie, les Jésuites soutenant leur chef, les prédicateur's lonnant dans les chaires, les confesseurs refusant l’absolution ;et d'autre part, lescitoyens serangeant autour: du gouverneur, ne se troublant point des foudres du prélat, disant que «l'Eglise n’a point de pouvoir sur les ulaires de cette nature », etc. Le prélat pensa en mourir de fureur: « On le voit sécher sur pied », écrivait la Mère de l’Incarnation.

La dispute ne pouvait se dénouer qu'en France, et les deux partis en appelèrent à la cour. M. d’Avaugour y envoya son secrétaire; M. de Laval s’v rendit en personne. Grûce aux influences des jésuites si puis“ santes auprès de Louis XIV, c'était le prélat qui devait l'emporter. Le roi lui accorda la révocation de M. d’Avauvour et lui Jaissa même le choix de son successeur. M. de Laval, quand il était abbé de Montigny, s'était rencontré à Caen, dans une sorte d’ermitage, avec le chevalier de Mézy, ancien militaire qui, quoique laïque, faisait les exercices de la dévotion monastique et menait une vie de cénobite « afin de réparer les scandales de sa jeunesse» '. C’est ce M. de Mézy que 1 Ferlund. T, 1, p. 447.

l'évèque de Petrée désigna au roi et qui devint, par le bon plaisir de Sa Majesté et des Révérends Pères, le gouverneur de lu Nouvelle-France(1663). D’'Avaugour, disgracié, alla prendre du service contre les Turcs et mourut bravement en défendant contre eux une forteresse (166%).

Le P. Charlevoix place dans le mois de fevrier de cetle année un tremblement de terre formidable qui se serait fait sentir dans tout le Canada et particulièrement au-dessus de Québec. Les dommages matériels se bornèrent d’ailleurs pour les Canadiens à la chute de quelques cheminées ; mais les jésuites ne manquérent pas d'exploiter ces « signes du ciel » au prolit de leur autorité et se félicitérent des « conversions étonnantes » qu'ils leur procurèrent.

Avant de résigner son commandement, d'Avaugour avait eu le temps d'adresser au conseil du roi de sages mémoires sur les réformes à introduire dans ladministration du Canada. Avant éprouvé la complète inerlie de la Compagnie des Cent-Associés, il conseill nettement au roi de la dissoudre. Il insista également, à plusieurs reprises, pour qu’on fortifiàt solidement la place de Québec et pour qu’on fit passer dans la colonie trois mille soldats d'élite qui fussent également propres à faire des laboureurs.

Ses recommandations répétées eurent au moins lel- {et d'appeler sur le Canada l'attention de Colbert, que nous verrons, à partir de ce moment, prendre activement en mains les affaires de la colonie. La Compagnie des Cent, à qui le Canada était devenu plutôt onéreux, abandonna ses droits au roi sans trop se faire prier. Un édit royal du mois d'avril 1663 établit aussitôt, sous

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le titre de Conseil souverain de Québec, une cour de justice de dix à douze membres, chargée de régler tous les différends, tant commerciaux que civils, et de prendre la place des juridictions plus ou moins arbitraires et temporaires qui s'étaient jusqu'alors chargées de ce soin. On fit de nouveaux efforts pour peupler le Canada qui ne comptait encore, à ce moment, que 2,000 ou 2,500 âmes en toute population. Les mêmes vaisseaux qui conduisirent au Canada M. de Mézy et qui y ramenérent M. de Laval, emmenaient en outre quelques officiers et quelques troupes. Trois cents colons, dont quelques femmes, partirent de La Rochelle la même année (1663); mais soixante-quinze ayant été laissés à Terre-Neuve, et une soixantaine étant morts durant la traversée, qui fut particulièrement rude et longue au point que ies provisions manquèrent, il n’en débarqua guère plus de cent cinquante à Québec. Malgré l'insuffisance des colons, l'aire des défrichements s'étendait, et plusieurs seigneuries s'établissaient sur les deux rives du Saint-Laurent. Mais on n’était pas au bout des fautes de conduite. Cest ainsi que M. de Mézy s'étant brouillé pour des raisons de préséance avec le fougueux Laval, qui remplissait les fonctions d’évèque de Québec, en attendant qu'il en eût le titre, le conseil du roi sacrifia ce gouverneur aux ran

cunes de ses anciens protecteurs. C'est ainsi encore que, malgré l'expérience funeste qu'on avait faite des grandes compagnies, le roi constitua, au bénéfice de la Compagnie des Indes-Occidentales, fondée en mai1664, un immense monopole commercial dans lequel toute l'Amérique française fut étreinte. Néanmoins, malgré les erreurs économiques, les fautes d’administration et

les dissensions intestines qui entraveront encore Îles développements de la colonie, c’est à partir de cette époque, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, — que le Canada va prendre une importance réelle et commencera à entrer comme un facteur sérieux dans les préoccupations de la France, dans les calculs ou dans les convoitises de l'Angleterre.

Le voisinage, sur les côtes d'Amérique, des deux grandes nations si souvent en lutte pour l’hégémonic de l’Europe, l'absence de frontières assurées entre les colonies voisines, les prétentions rivales des explorateurs, des marins et des militaires des deux empires, tout prédestinait la Nouvelle-France et la Nouvelle- Angleterre à des conflits et à des chocs sanglants.

En 1656, le Français Jean Bourdon pénétrait jusqu'au fond de la baie du Nord, déjà reconnue par l'anglais Hudson et prenait possession de ces rivages au nom du roi de France. Mais les Anglais invoquaient là les droits du premier occupant, etils ne s’en laisseront pas déloger sans protester et s’en revenir à la charge. « La rivalité des deux nations pour posséder la baie d'Hudson fut plus vive qu’on ne le supposerail d’abord: la vivacité de la lutte s'explique cependant, lorsque l’on fait attention que les Anglais voulaient dés Jors nous enfermer dans les terres et occuper toutes les mers, tandis que notre intérêt était de donner à la colonie toutes les issues qu’elle pouvait avoir, aussi bien sur les mers glacées du Nord que sur le golfe du

Mexique !. »

4 Dussieux, Le Canada sous la dominatiou française, 91° éd., p. 48.

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la légitime possession de l’île de Terre-Neuve n’eût pas dû nous être contestée. Depuis Jacques Cartier et même avant lui les côtes de l’île et le banc qui l’avoisineétaient assidüment fréquentés par des barques françaises venues là pour la pêche toujours abondante de la morue. Néanmoins les Hollandais et les Anglais ne laissaient pas de nous envier cette vaste étendue decôtes et, dès 1583, un établistement anglais s’était fondé dans la baie de Saint-Jean, sur la côte orientale de l’île. En 1662, la souveraineté de la France sur ces plages fut affermie par la construction d’un fort à Plaisance, dont le port, « l’un des plus beaux de l'Amérique, est la elef des mers qui baignent l'entrée du Canada. » L’Acadie, quoique le traité de Saint-Germain-en-Laye nous en eût rétrocédé la possession, était moins assurée dans nos mains. Après la mort du commandeur de Razilly, l'autorité s'était partagée entre ses lieutenants, Charles Delatour et Charles d’Aulnay. Mais des conteslations assez vives s’élevèrent entr'eux au sujet des limites de leurs gouvernements respectifs, et la cour de Versailles dut intervenir pour régler ce différend. Par lettres patentes du 10 février 1638, d’Aulnay fut nommé «lieutenant-général du roi en la côte des Etchemins et gouverneur de Pentagouet (petit fort élevé à l’'embouchure du Penobscot). » Il lui était défendu néanmoins de s'immiscer dans les affaires de l’habitation que possédait Delatour sur la rivière Saint-Jean. Celui-ci demeurait lieutenant-général du roi « en la côte d’Acadie, depuis le milieu de la baie française jusqu’au détroit de Canceau », sans avoir le droit de rien ordonner dans

1 Dussieux. Ap. cit., p. 49.

les habitations de Ta Tève et de Port-Royal, que d'Aulnay continuait d'administrer au nom des héritiers de Railly, d’abord, et en son propre nom ensuite.

Cette cote mal taillée devait avoir pour effet d’envenimer les dissensions au lieu de les apaiser. En attendant qu’elles en vinssent au point d’armer l’un contre l'autre les deux chefs français, ceux-ci s’entendaient avec les sauvages Abenaquis, Etchemins et Souriquois et, par leur intermédiaire, étendaient sur une grande échelle le commerce des pelleteries. Delatour en partticulier, grâce à la position de son fort, qui dominait le bassin du fleuve Saint-Jean, recevait facilement les fourrures d’un immense territoire. Chaque année voyait arriver à Jemsek des flotilles de canots qui descendaient du fleuve et de ses affluents, les uns montés par les agents et les coureurs de bois expédiés par Delatour, Jes autres conduits par les Indiens eux-mêmes. Ce commerce, grâce à Ja paix qui régnait alors entre la France et l'Angleterre, jouissait d’une sécurité jusqu'alors inconnue, et donnait de tels profits qu’en certaines années on peut évaluer ceux de Delatour de 100 à 450,000 livres !.

D’Aulnay faisait mieux encore. Non content de s’enrichir par le moyen de la traite, il se préoccupait de peupler son gouvernement, dont il avait, abandonnant Ta Hève, rétabli le siège principal à Port-Royal. Etant passé en France en 1641, il ramena avec lui de la Touraine ou du Berry, une vingtaine de familles nouvelles et plusieurs engagés à temps. Lui-même, prêchant d'exemple, avait depuis longtemps installé avec lui sa

4 Rameau. Une colonie féodale, p. 73.

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femme, Jeanne Molin, de Courcelles en Charolais, dont il m'eut pas moins de neuf enfants. La fécondité des familles, tant en Acadie qu'au Canada, commençait déjà à suppléer à la pénurie des « peuplades » envoyées de la métropole, D’Aulnay estimait justement que les srandes familles sont une bénédiction d’en haut: « Les enfants, dit le Psalmiste, sont un héritage de l'Eternel : le fruit du mariage est une récompense, Comme les flèches dans la main d’un guerrier, ainsi sont les fils de la jeunesse, [eureux l’homme qui en a rempli son carquois ! »

Les nouveaux immigrants qu'amenait d'Aulnay étant réunis aux colons de Razilly, il se trouva environ qua- nee rante familles de cultivateurs groupées dans la vallée 5 de Port-Royal. Quelques-unes d’entr’elles remontaient, au moins par des alliances avec les filles métisses, jusqu'aux colons de Poutrincourt, quelques autres SU tenaient aux Ecossais établis naguère en la contrée ; d'autres avaient été amenées par Razilly et le surplus venait de s'installer dans la contrée. Tous étaient pourvus de concessions de terre, par lots de cent arpents environ; ces concessions étaient chargées d’une rente foncière et perpétuelle d’un sou par arpent, plus une redevance variable de poulets et autres menues den- | rées,. es

Les maisons d'habitation de ces premiers Acadiens étaient fort. grossières, comme le sont celles des pionniers de nos jours. Les mieux conditionnées, et le manoir lui-même, étaient formées par de grosses poutres dégrossies, étagées les unes sur les autres et assemblées par les extrémités; ce genre d’édifice s'appelle 2 encore aujourd’hui une construction de pièces sur

pièces. Le tout était couvert quelquefois en bardeaux, le plus souvent avec des roseaux ou des morceaux d'écorce, Les meubles étaient façonnés avec des quar- Liers d'arbres encore bruts, et les ustensiles presque tous en bois grossièrement ouvragé!.

D'Aulnay vivait, dans cette petite principauté, en seigneur rustique, comme une sorte de Robinson féodal ; mêlant les habitudes de la gentilhommerie berrichonne aux occupations plus excentriques que nécessitait une colonie naissante, il partageait son temps entre Ja gestion de ses fermes, les excursions qu'il poussait dans l’intérieur parmi les Indiens, et la surveillance des travaux toujours renaissants, par laquelle il cherchait à développer cette création coloniale à laquelle il s'était voué sans réserve. Chaque printemps d’Aulnay vendait aux navires qu’appelait sur ces côtes la pêche de la morue, les pelleteries qu’il avait ramassées pendant l'hiver; on lui livrait en échange du fer, des outils, de la poudre, quelques étoffes et autres marchandises d'Europe. Son père, le vieux sire d’Aulnar de Charmisay, et sa famille, se maintenaient d'ailleurs en relations constantes avec lui, et c’est par leur intermédiaire qu'il sollicitait à la cour, dans les litiges el autres difficultés qu'il eut à surmonter, car son père était un seigneur bien posé, ayant du crédit auprès des ministres et possédant un hôtel à Paris, rue de Grenelle-Saint-Germain ?.

Malheureusement d’Aulnay, trop sûr de ses avantages, ambitionnait de dominer en maitre sur toute

1 Rameau, p. 80 et 82.

2 Rameau, p. 83.

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l'Acadieet ne voyait pas sans dépit Delatour, qui faisait moins que lui pour la colonisation, réaliser, par la traite des fourrures, de plus grands profits. Dès l'année 1640, c'est-à-dire deux ans après les lettres” patentes qui partageaient l'Acadie, Delatour et d'Aulnay se reprochaient mutuellement la capture de navires appartenant à leurs compagnies respectives. En 1641, d'Aulnay obtenait la révocation de son rival, mais celui-ci, sans tenir compte d’une révocation qu'il disait extorquée par de faux rapports, se barricadait dans son fort de Jemsek, sur le fleuve Saint-Jean, et s’abouchait même avec les puritains du Massachussets pour forcer d'Aulnay à lever le blocus qu'il était venu mettre à l'embouchure du fleuve. D’Aulnay revint à la charge en 1645, contre le fort de Jemsek, après s'être assuré, par des représentations venues de leur propre métro-

| pole, la neutralité des PBostoniens. Mm° Delatour (née

Marie Jacquelin, du Mans) était seule au fort avec une einquantaine d'hommes quand la troupe d’Aulnay s’y

présenta ; néanmoins elle soutint bravement le choc et

forca les assaillants à se retirer dans le bas du fleuve. Un second assaut, livré trois mois après, réussit mieux. Mme Delatour rendit la place et, faite prisonnière, mourut peu de temps après (1646).

Il est pénible d'enregistrer ces luttes civiles engagées entre deux chefs français également vaillants et distingués, pour la domination d’une terre qui, selon la remarque d’un auteur anglais, n’était encore, sauf un petit nombre de postes, qu’un désert sauvage. Ainsi, landis qu’au Canada, le courage français se déployait dans une défense héroïque contre les plus dangereux et les plus vindicatifs des sauvages, les solitudes de

l'Acadie retentissaient des combats fratricides de Fran. cais contre Francais !1

Delatour, proserit d'Acadie, erra quelques années sur les côtes de l'Amérique, Il vint à Québec en 164 et y fut salué, à son arrivée, par le canon de la ville et . logé au château Saint-Louis?, Il demeura une couple d'années dans le Canada, s’oceupa ‘le la traite des pelleteries dans la baie d'Hudson, puis passa en France, D'Aulnay étant mort sur ces entrefaites, des suites d'un accident de rivière (24 mai 1650), Delatour, aussitôt que cette nouvelle lui parvint, s’arrangea pour obtenir une commission royale et s’'empressa de ren: trer en Acadie avec une petite troupe que commandait un gentilhomme normand de ses amis, Mius d'Entremont. La veuve de Charles d’'Aulnay lutta le mieux qu'elle put pour maintenir ses droits et ceux de ses enfants; mais, après divers pourparlers, ces diseussions aboutirent à une transaction bizarre : Delatour, qui était veuf, épousa Mme d’Aulnay le 24 février 1653.

Les litiges pendants en Acadie paraissaient ainsi résolus et, par un singulier revirement de la fortune, Delatour se trouvait en possession des biens, des honneurs et de la femme de celui qui l'avait poursuivi de sa haine et ruiné de fond en comble. Sauf les fiefs de Denys, sur le détroit de Canceau et dans les îles du golfe Saint-Laurent, tout l’ancien gouvernement de Raillt était dans sa main. Mais au moment même où son ciel semblait le plus brillant, un orage redoutable se formai à La Rochelle, D’Aulnay, de son vivant, avait reçu, de négociants de cette ville, des avances defonds ou demar-

4 Beamish-Murdoch.

2 Garneau. Tome I, p. 451.

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cipaux de sescréanciers, lessieurs Emmanuel Le Borgne etGuilbaut, n'ayant pu toucher que fort peu de chose pur suite de Fintrusion de Delatour, obtinrent un jugement qui les autorisait à se saisir, au besoin par lu force, des héritages laissés par leur débiteur en Acadie. Is

L lrotérent des navires à La Rochelle et commencèrent

jur s'emparer des établissements de pêche que Denys avait formés à Chélhouctou, sur le détroit de Canceuu, et à Saint-Pier:c, dans l’île du Cap-Breton. Ils se dirivérent ensuite sur Port-Royal, dont Le Borgne put prendre possession et se fit reconnaitre seigneur. Tandis qu'ils se préparaient à relancer Delatour dans son lort du lac Saint-Jeun, survint le troisième kuron. Les Anglais, profitant de la guerre qui venait d'éclater entre Cromwell et Louis XIV, se jetèrent sur le fort de

2 lemsek, où Delatour fut obligé de rendre les armes.

Le Borgne, assailli lui-même à Port-Royal, capitula le l5 août 1654. Celle prise fut suivie de celle de Pentagouct, de La Elève, du Cap-Sable, ete., de sorte qu’en ce moment toute l’Acadie — moins les postes du nord dont Denys venait de reprendre possession — tomba

uu pouvoir de l'Angleterre. Les Anglais n’inquiétèrent

d'ailleurs pas les habitants qu'ils trouvèrent établis dans le pays. Ils leur permirent de se choisir euxmêmes un syndic et un conseil. Les droits de Le Boryne, comme seigneur, furent même reconnus par eux; ce qui n'empêcha point Cromwell, par acte du 9 août 1656, de concéder toute l’Acadie à sir Thomas Temple et à

sir William Crown. Charles Delatour, qui avait accepté [la domination anglaise, était associé à ce partage et

créé, par le même titre, «baron de lu Nouvelle-Écosse ».

Thomas Temple, à qui Delatour céda bientôt ses droits, moyennant une rente viagère, envoya un lieutenant au port de Pentagouët, mais il ne parait pas qu’il ait eu ni warnison ni délégué à Port-Royal! Les choses demeurérent en cet état jusqu'au traité de Bréda (1667), qui rendit PAcadie à la France et reconstitua, dans leur intégrité, nos possessions de la Nouvelle-f‘rance.

1 Rameau. Page 110.

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