CHAPITRE IV
Du traité de Bréda à la paix de Ryswick (1667-1697)
En mème temps qu'il révoquuit M. de Mézy et choi- = sissait à su place M. de Courcelles comme gouverneur M du Canada (1665), Colbert décidait Louis XIV à faire
… un sérieux eflort pour établir en Amérique la puissance 4 «le la France. Le marquis de Tracy fut envoyé à la tête
d'une escadre dans les mers de la Guyane et des Antilles
À pour reprendre Cayenne aux Hollandais et rétablir
l'ordre qui avait été troublé à la Martinique et à la
; Guadeloupe. Après “’être arrêté quelquesjours à Saint- . Domingue, le marquis de Tracy remonta ensuite vers : lenord et sa flotte vint mouiller à Percé, dans le golfe ù de Saint-Laurent ; de là il serendit à Québec où il fut reçu solennellement par l’évêque et par la population, } lant des « habitants » que des indigènes. Colbert lui L avait adjoint, comme « intendunt de justice, police et
| linances en Canada, Acadie, Terre-Neuve et autres
pays de la France septentrionale », un homme d'un grand mérite, Talon, ancien intendant du Hainaut, spécialement chargé d'examiner lu situation dans lu
112 HISTOIRE DU CANADA Nouvelle-France et de proposer les mesures qu'il Jugerait les plus propres à y remédier.
Presqu’en mème lemps que MM. de Tracy, de Courcelles et Talon, wrrivérent au Canada plusieurs compagnies du régiment de Carignan, outre une quantité de colons, hommes, femmes et filles. Ces derniéres avaient élé recrutées surtout à Paris dans les maisons de charité; — le baron de la Hontan, — un témoin sujet à caution — prétend, dans ses Voyages, qu'on expédia de France plusieurs vaisseaux chargés de filles «de moyenne vertu », mais que le « baptême de là ligne » ou du banc de Terre-Neuve les purilia suffisamment pour eu faire des filles de vertu, d'honneur et de conduite irréprochables. Quoi qu'il en soit de ces dires d’un écrivain qu'on ne saurait accepler sans contrôle, il est certain que le Canada, en cette seule année 1066, vit presque doubler le chiffre de sa population, et ses mœurs ne cessèrent point de se maintenir à un haul niveau l’honnêteté.
Après une expédition contre les Iroquois, dont il soumit ou chätia quatre nations, le marquis de Tract repartit pour la métropole, mais illaissa derrière lui les soldats du régiment de Carignan. Licenciés un peu plus tard, ces vétérans, qui s'étaient distingués contreles Turcs sous Montécuculli, s’établirent pour li plupart dans le pays, où ils reçurent des terres, et ils : firentsouche d'excellents colons. Plusieurs des officiers demeurérent aussi et obtinrent des seigneuries. «Li plupart étaient gentilshommes, écrit le P. Charlevoix. Aussi la Nouvelle-France u-t-elle plus de noblesse ancienne qu'aucune autre de nos colonies. »
Talon demeuraégalement au Canada, d’où il adressi
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à Colbert, sur l'état général de li Nouvelle-France el 2 sur les réformes à introduire dans son administration, M unrapport, qui est un monument de sagesse etde pers: picacité économique. Il insistait surtout pour que le roi prit directement en mainslesaffaires de la colonie et retirat le monopole qu'il venait de concéder à la Compagnie des Indes-Occidentales : « Si le roi, écrit-il, à
regardé la Nouvelle-France comme un beau pays, dans lequel on peut former un grand royaume, je ne puis me persuader qu’il réussisse dans son dessein , laissant en d'autres mains que les siennes la seieneurie, Lx propriété des terres, et mème le com-
merce, qui fuit l'âme de l'établissement. Depuis que
les agents de la Compagnie ont fait entendre qu'ils ne souffriront aucune liberté de commerce, non seulement aux François qui avoient coutume de parsser en ce pays pour le U'ansport des marchandises de France, mais encore aux propres habitants du Canada, jusqu’à leur disputer le droit de faire venir pour leur compte des denrées du royaume, tout le monde à été révolté, La Compagnie, par cette conduite, profitera beaucoup en dégraissant le pays; elle lui ôtera le moyen de se soutenir et fera un obstacle essentiel à son établissement, et, dans dix ans, il sera moins peuplé qu'il ne lest aujourd'hui. » Talon
insistait donc pour qu'on donnât à la colonie lt plus grande mesure possible de liberté commerciale : il van- | tait les productions du sol, qui pourraient fournir les
Antilles et la France même de goudron, de résine, de
larine, de poissons, d'huiles, etc, Il attirait son atten- | lion sur les mines de fer magnétique dont on venait de découvrir, à Gaspé, à la Baie Saint-Paulet prèsdes Trois-
pme ms
Rivières, de riches gisements. Enfin et surtout il insistait pour qu’on multipliàt les envois de colons, afin de diminuer l'écart qui se faisait déjà si sensible entre là population de la Nouvelle-France et celle des colonies anglaises qui venaient de s’agrandir encore par lannexion de Manhatte et de la Nouvelle-Belgique prises aux Hollandais et devenues la Nouvelle-York (1665). Il est regrettable que ces vues si sages n'aient pas élé mieux accueillies à la cour de Versailles. Nos hisloriens ont généralement surfait le génie de Colbert. Ministre assurément consciencieux, laborieux et méthodique, — le plus grand des commis d'Etat, — mais bien inférieur à un Sully par exemple ou à un Turgot, Colbert n’eut jamais ce coup d'œil d'aigle qui domine une situation et sait en prévoir à l'avance et en régler les péripéties. Il ne dépassa, sur aucun point, ni ne contraria les idées de son temps. On sait qu'il ne fil rien pour empècher les effets à jamais funestes pour notre pays de larévocation de l’édit de Nantes. Il ne fit pas davantage pour donner à nos possessions coloniales cette vigoureuse impulsion qui eût pu, à ce moment el plus sûrement que toutes les guerres de Louis XIV, nous assurer l’hégémonie dumonde. Aux pressantes demandes de l’intendant Talon, Colbert répondit « qu'il ne serait pas prudent de dépeupler la France pour peupler le Canada, que l’émigration devait être graduelle, qu’il ne fallait pas y faire passer plus de colons que le pays défriché ne pouvait en nourrir », ete... — Le résullil de celte belle prudence fut celui qu'avait prévt Talon : linfériorité de notre colonie, et plus tard si
perte !
Colbert ne fit rien non plus pour améliorer le système
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fin de M nisation féodale de la France d’alors. La couronne con- “HUE
ntre lt N cédait à des gentilshommes propriétaires d’un manoir, mess
plonies àtitre de fiefs ou de seigneuries, des domaines géné- 1:
r J’an- ralement fort vastes qu’ils tenaient directement d'elle, ie ji prises EN moyennant des droits de rente fixés par la coutume de rie
65). … lariset qu’on devait payer à chaque mutation. Les d
seigneurs exerçaient sur ces domaines des droits de … justicelocale. En échange des privilèges qui leur étaient
pas élé s hislo-
“olbert. BM accordés, ils acceptaient certaines obligationset notam-
,métho- 1 ment celle de rétrocéder à des colons non encore pro- — muis ï priélaires des lots de terre inculte, pour lesquels ceux- en Turgot, à ci payaient un cens très restreint, un sou environ par 4 domine MN kilomètre carré !. L n régler à L'Eglise, appuyée sur l'Etat, comme en France, tirait
oint, ni il nef es pour Il ne fil bloniales oment el
ses ressources des legs et dotations particulières qui ne manquèrent jamais à ses couvents et à ses fondations « pieuses » ; les dimes auxquelles les habitants furent dès labord astreints, conformément aussi à ce qui se “ passait en France, devaient donner au clergé des ressources régulières et considérables, quoique le roi, À dans ses instructions de 1665, eût recommandé de les À | fixer le plus bas possible. Cefutquelques années après, , on 1671, que l'évêché de Québec fut définitivement À constitué, avec M. de Laval pour premier titulaire. Cette création n’alla pas néanmoins sans quelques difficullés, Tandis qu’en France on voulait que le nouvel évéché ressortit de larchevêché de Rouen, et que son
ne serai eupler le qu'il ne
le pays résullil hit prévu s tard Si
{ Cette législation féodale fut maintenue, sous la domination anglaise, jusqu'à Georges IV, qui, par acte du Parlement, fit apporter une modification qui permit aux censitaires de transformer leurs tenures féodales en propriétés de droit commun.
à système
116 ILISTOIRE DU CANADA
litulaire fût nommé par le roi, la cour romaine prétendait qu'il relevät directement du Saint-Siège. Les négocations durèrent jusqu'en 1674 et se terminèrent par une sorte de transaction; la nomination de l'évêque fut concédée uu pape, mais l’évèque dut prèter serment'au roide France.
Parmi les concessions territoriales files aux connu nuutés religieuses, il faut noter ici la part de lion que se lailla, dans la répartition des seigneuries, la congrégalion des prètres de Saint-Sulpice. Ces messieurs se firent adjuger la seigneurie de toute l'ile de Montréal, dont l'étendue égale celle du département de la Seine, Touchant exemple de renoncement aux richesses de ce monde ! Une fois leur litre de seigneurie obtenu, ils ne manquérent pas de réclamer les droits qui en dévcoulaient : celui de posséder une justice particulière, de nommer les officiers de cette cour seigneuriale, voire même de choisir le gouverneur civil de lile. Le vouverneur de Courcelles et lintendant Talon, non plus que leur maitre Colbert, ne montrérent pas assez d'énergie pour résister à ces accapur'ements des conimunautés religieuses ; ils allaient, par leur faiblesse, laisser une source d’embarras à leurs successeurs.
MM. de Courcelles et de Talon quittèrent, en eflel, el presque en mème temps le Canada. La santé du premier avait été ébranlée pur les fatigues de sa charue et par la sévérité du climat; en 1672, il obtint son rappel. Quant à Talon, qui avait déployé dansses fonctions d’intendant une activité plus constante et un zéle
plus éclairé, il avait encore plus de droits à réclamer
du repos. Au retour d'un voyage qu'il avait fait en France (1668-1609), pour aller chercher cinq cents
ho
nouve tempé Portu, à Qué Cource peu de lions à passer [parti veau 2 Non lé] nous qq retourn à la per!
qualité ont plus Francais
nistratio rapporte HS ha Que nef is, celte cralenait a dépeu] elsurlou
lints!
Le sue comte de et domin:
| Lettres
éten- nouveaux colons et des secours pour là colonie, une 1
1ÉLU- tempête l'avait jeté, plus mort que vif, sur les côtes du 1
L par Portugal, et ce n’est qu'en 1670, qu'il avait pu rentrer
ie ful à Québec. Des démêlés parfois assez vifs avec M. de |
JUAN Courcelles, d'autres contrariétés encore et surtout le : HE peu de succès qu'obtenaient ses incessantes réelama- 1
Habite tions auprès de la métropole lui firent souhaiter de fe
pR-que passer à d'autres mains l'administration de la colonie.
A COI- I partit done lui-même aussitôt après l'arrivée du nou-
sieurs veau gouverneur, M. de Frontenac (automne 1672), |
atréul, Son départ excitade vifs regrets au Canada : € M. Talon Le
Seine, nous quitte, écrivait la Mère de l'Incarnation, et due
ses (le retourne en France au grand regret de tout le monde et
btenu, à la perte de tout le Canada, car depuis qu'il est iei en qui en qualité d’intendant, le pays s’est plus fait et les affaires ha ulière, ont plus avancé qu'elles n'avoient fait depuis que les FE
Francais v habitent ! » La population, sous son adminislration, s'était assez sensiblement accrue. Talon rapporte, dans ses lettres, qu’elle était, en 1666, de 3,418 habitants; en 1667, de 4,313 ; en 1668, de 5,870. | Que ne fût pas devenue la colonie si, de trois en trois é ans, cette progression s'était maintenue! Mais Colbert craignait de « dépeupler la France. » Hélas ! Louis XIV lt dépeuplait bien plus avec ses guerres continuelles el surtout avee ses édits draconiens contre les proteslants!
1, Hoi
s ussC/
s CONIblesse,
rs.
affel, el u pre-
Le successeur de M, de Courcelles, Louis de Buade, comte de Frontenae, était une personnalité vigoureuse et dominatrice. Petit-fils d'un des compagnons des
in zèle sclamer fait en uenls
\ Lettres historiques de la Mère de l'Incarnation.
guerres d'Henri IV, il avait appris lui-même le métier des armes sous Maurice d'Orange et sous Turenne. Il « avoit le cœur encore plus grand que la naissance », dit de lui le P, Charlevoix, qui pourtant avait des raisons de ne pas l'aimer, car le nouveau gouverneur ne craignit pas, en plus d’une rencontre, de heurter les volontés du clergé et surtout des jésuites. « C’étoit un homme fort du monde et parfaitement ruiné », écrit de son côté le duc de Saint-Simon, qui insinue que ses protecteurs, les Phélippaux, auxquels il était allié, l’envoyérent au Canada pour lui permettre d’y refaire sa fortune. Peut-être pour lui faciliter la chose, ou parce qu’on connaissait son caractère entier qui n’eût pas aisément souffert un incessant contrôle, on ne lui adjoignit pas, au moins tout d’abord, d’intendant. (Ce ne fut qu’en 1675 que Duchesneau fut nommé en cette qualité.)
Plusieurs esprits, en France, dans toutes les classes de la nation, gardaient l’esprit de la Fronde et regretlaient, sans oser le dire, l'absorption complète de tous les pouvoirs entre les mains de celui qui avait dit un jour: « l'Etat c'est moi! » On parlait encore, quoique plustimidement chaque jour, des Etats-Généraux. Frontenac avait probablement au fond de son cœur de soldat un vieux levain de parlementaire, car un de ses premiers actes, après son entrée en fonctions, fut la convocation d’une sorte d’Etats-généraux du Canada. Les trois ordres, noblesse, clergé, tiers-état, y figuraient, suivant les conceptions du temps. Bien que cette assemblée n’eût eu que lecaractère d’une vaine cérémonie, et que son seul acteeûtété le renouvellement solennel du serment de fidélité à lacouronne, cette ombre même d’assemblée dé-
plut à] pressa et qu'il « sion € pays « le ser « dans € viez € « le got « tiquer « servic « Etats- « anéar « devez « dire j € pays.
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classes
plut à la cour soupçonneuse de Versailles. Colbert s’empressa d’avertir Frontenac qu'il avait faitun pas de clerc et qu'ilne recommençât plus: «.… L'assembléeet la division que vous avez faite de tous les habitants du pays en trois ordres ou états, pour leur faire prèter le serment de fidélité, a pu produire un bon effet dans ce moment-là ; mais il est bon que vous obser- « viez que, comme vous devez toujours suivre, dans le gouvernementdece pays-là, les formes qui se pratiquent ici, et que nos rois ont estimé du bien de leur service depuis longtemps de ne point assembler les
Etats-Généraux de leur royaume, pour peut-être
anéantir insensiblement celte forme ancienne, vousne
devez aussi donner que très rarement, ef pour mieux
dire jamais, cette forme au corps des habitants dudit
pays. » Ainsi la Nouvelle-France ne pouvait, l’eûtelle alors souhaité, se bercer de l’espoir d'obtenir jamais de franchises particulières. Elle était rivée, comme la métropole, à la chaîne de l’absolutisme du « roi-soleil ». Quelle différence avec les colonies de la Nouvelle- Angleterre qui dès lors s’administraient elles-mêmes d'une façon presque complètement indépendante et dont le gouvernement, au témoignage de Talon, était déjà « plus républicain que monarchique ! »
Le clergé seul, enhardi par l'empire que ses confesseurs exerçaient sur l'esprit dévot du « roi très chrélien », poursuivait ses vues au Canada comme en France, sans crainte de heurter de front les ministres ou les gouverneurs, qui représentaient l'autorité du despotique monarque. L'évêque surtout, M. de Laval, montrait une hauteur et une obstination de vues qui devaient souvent irriter l'esprit des gouverneurs. « Il
s'était persuadé, écrit Garneau, qu'il ne pouvait errer dans ses jugements s’il agissait pour le bien de l'Eglise, doctrine qui menait loin, et il entreprit des choses qui auraient été exorbitantes en Europe !. » Les Jésuites, qui avaient conduit l'affaire de la nomination de l'évéque et qui avaient réussi à constituer le nouvel évèché comme indépendant du roi de France et du Parlement et dépendant seulement de Rome, les Jésuites, disonsnous, déplaisaient particulièrement à M. de Frontenie, qui eût voulu les exclure de toute participation aux affaires du gouvernemont. € Car après avoir eu tant de peine, écrivait-il au ministre, en 1672, à leur ôter la connoissance et la direction des affaires, seroit-il à propos de leur fermer une porte pour les laisser entrer par une autre ? D'ailleurs, les prêtres du séminaire de Québec et le grand vicaire de l’évêque sont dans leurs dépendances ; ils ne font pas la moindre chose sans leur ordre ; ce qui fait qu'indirectement ils sont les maitres de ce qui regarde le spirituel qui, comme vous savez, est une grande machine pour mener tout le reste. » — « Jai témoigné aux Jésuites, écrivait-il encore à Colbert, l’'étonnement où j'étois de voir que de tous les Sauvages qui sont avec eux à Notre-Dame-de-KFoye, il n'y en à pas un qui parlit français, et leur ay dit que, dans leurs missions, ils devoient songer, en rendant les sauvages sujets de Jésus-Christ, à les rendre aussi sujels du roi, que pour cela il leur falloit inspirer l'envie d'apprendre notre langue, essayer de les rendre plus sédentaires, et leur faire quitter une vie si opposée à lesprit du christianisme, puisque le véritable
1 Histoire du Canada, t. T, p. 472.
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LA NOUVELLE FRANCE 121 moyen de les rendre chrétiens étoit de les faire devenir hommes. »
Les procédés de Frontenac n'étaient pas moins vifs que ses paroles, Le gouverneur de Montréal, Perrot, s'étant rendu suspect de concussions, (n'ayant que 1,000 écus d’appointements, disait de lui La Hontan, ilavoit trouvé le moyen d'en gagner 90,000 par son commerce avec les sauvages »), le gouverneur général le fit arrêter et enfermer au château Saint-Louis. Les anis que Perrot avait parmi le clergé, et notamment l'abhé de Salignac-Fénelon, euré de Montréal, prirent parti pour le prisonnier et dénoncérent, dans des prônes véhéments, la tyrannie du gouverneur général.
| Sommés de comparaitre devant le conseil supérieur | pour répondre de leur conduite, ces ecclésiastiques Léclinérent la juridiction civile, prétendant qu'ils ne } pouvaient être assignés el jugés que par une cour ecclé-
siastique. L'abbé de Salignac surtoutse conduisit avec une rare audace; sous prétexte que les ecclésiastiques ivaient, en France, le droit de parler assis et couverts levant le conseil souverain, il affecta de se couvrir lun air provoquant, en passant devant le comte de lFrontenac qui présidait alors le conseil supérieur.
lrontenae fit mettre l'abbé aux arrêts, et comme il à persistait à récuser l'autorité du conseil de la colonie, il
le fit conduire, sous bonne escorte, à Paris, en comagnie de Perrot (1674). Le roi fit enfermer Perrot à ki Bastille; mais l'abbé, qui avait de hautes protecions, en fut quitte pour une réprimande. Frontenac lit averti d'être plus prudent et plus conciliant dans ses rapports avec le clergé. « Sa Majesté, lui écrivit Colbert, m'a ordonné de vous expliquer en particulie,
qu'il est absolument nécessaire, pour le bien de «on service, d'adoucir votre conduite... On a dit que vous ne vouliez pas permettre que les ecclésiastiques el autres (les Jésuites) pussent vaquer à leurs missions el à leurs autres fonctions, sans passeport, de Montréal à Québec, que vous les faisiez venir souvent pour des causes très légères, que vous interceptiez leurs lettres et ne leurs laissiez pas la liberté d'écrire. Si le tout ou partie de ces choses est véritable, vous devez vous en corriger. »
Pour mieux mater le trop hardi gouverneur, en attendant une disgrâce plus complète, la cour ressuscila l'office d’intendant laissé vacant dequis le départ de Talon, et, par un édit du 5 juin 16795, Jacques Duchesneau fut chargé, en cette qualité, de l’administration de la justice, de la police et des finances dans les « pays de Canada, Acadie, de Terre-Neuve et autres pays de la France septentrionale ». Sa commission lui donnait le droit de « présider le Conseil souverain en l'absence de M. de Frontenac ». Il devait aussi « tenir la main à ce que les juges inférieurs fussent maintenus et protégés dans leurs fonctions, et à ce que le Conseil souverain jugeût toutes Ic3 matières civiles et criminelles, conformément «ux édits et ordonnances du roi et à la coutume de Paris; faire, avec le concours des conseillers, les règlements nécessaires pour la police générale du pays, pour les foires et les marchés. pour l'achat et la vente des denrées et des marehandises. »
La charge de Duchesneau avait d'autant plus d’importance et d’étendue que la Compagnie des Indes- Occidentales venait enfin de résigner son embarrassant
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monopole (1674). La traite des fourrures, le seul article de commerce que lon retirât encore du Canada, était
trop facilement exercée en fraude du privilège royal
pour qu'elle indemnisât une Compagnie de marchands des dépenses de plus en plus fortes qu'entrainait un établissement qui prenait de plus en plus les proportions d’une vaste colonie agricole et en avait les besoins. La Compagnie accepta donc avec empressement d'abandonner un privilège devenu trop onéreux ; on remboursa aux associés le capital de leurs actions et loutes les terres concédées à la Compagnie furent réunies au domaine royal.
Vers le même temps (1675-1683), le territoire de la Nouvelle-France se trouva singulièrement agrandi par le fait des découvertes de quelques hardis explorateurs français. On ne connaissait alors que le cours du Saint- Laurent et les cinq Lacs; mais on savait, par les rapports des Sauvages, que le pays s’étendait très loin à l'ouest et au sud, et que dans cette direction il y avait un grand fleuve qu’on appelait Meschacéhé (Mississipi) ou le Père-des-Eaux. Talon avait soupçonné déjà que le Meschacébé devait se jeter dans le golfe du Mexique. Si cela était, il devenait fort important d’être les maîtres du cours du grand fleuve, du pays qu’il traversait et de son embouchure ; car les possessions francaises auraient alors deux issues : l’une au sud, sur le solfe du Mexique, se reliant à nos colonies des Antilles; l'autre au nord, sur l'Atlantique !.
Les premières tentatives pour découvrir le grand leuve furent faites par Cavelier de la Salle qui, dès
1 Dussieux. Le Canada sous la domination française, p.171.
124 IISTOIRE DU CANADA
1670, descendit la Belle-Rivière où Ohio jusqu'à son confluent avec le Mississipi !, En 1673, le P. Mar. quette et Jolliet avaient, de leur côté, par le lac Michiean et la rivière Ouisconsin, atteint le Haut-Mississipi. dont ils avaient descendu le cours jusqu'à son con. fuent avec l’Arkansas. Mais c’est encore à Cavelier qu'il était réservé de compléter cette découverte en s'aventurant jusqu'aux bouches que le fleuve immense jette dans le golfe du Mexique. Cavelier était un Normand, un enfant de Rouen, «en qui -— écrit Michele — avait passé l'âme des grands découvreurs de Dieppe, des vieux Normands, précurseurs de Colomb et de Gama. Génie fort :t complet, fait de raleul et de ruse, de patience et d’'intrépidité, il avait pris les deux baptèmes sans lesquels on ne pouvait rien : il se fit noble, devint Cavelier de la Salle ; il étudia sous les Jésuites, et les étudia. Ilen tira deux beaux certificats, passa en Amérique, et voyant du premier regard qu'il n'y avai rien à faire avec eux, qu'ils empècheraient tout, il s'appuya des Récolletset du gouverneur Frontenac qui, chose rare, n'élait pas jésuite. Tout jeune encore, il alla à Versailles, exposa à Colbert son plan hardi et simple, de descendre le grand fleuve, de percer l'Amérique en longueur. Les Jésuites soutenaient qu'il élail fou. Puis, la chose réalisée, ils soutinrentqu'ils savaient lout cela, qu'il les avait volés ?, »
Nous sortirions des limites que nous nous sommes tracées pour cet ouvrage en entrant dans tous les détails de l'expédition de la Nalle. On les peut trouver dans
LP, Margry, cité par Michelet, 2? Michelet, Hist. de France, t, XVI, p. 182.
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L'Garneuu
qu'à SOI P. Marce Michiississipi.
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Cavelier averte en mmense un Nor- Michele!
Dieppe, nb et de de ruse, eux bapit noble, Jésuites, passa en n'y avai tout, i nac qui, ncore, il hardi el r l'Amé.
u'il élail savaient
sommes a détails ‘er dans
les histoires plus étendues du Canada, daus Fouvrage
de M. Roux de Rochelle sur les Etats-Unis, et surtout | dns les Wravaux publiés de M. Margrv, qui à réuni
avec un soin jaloux tous les documents qui lui permet-
lient de reconstruire la vie aventureuse de Cavelier
de la Salle. Un court sommaire indiquéra seulement ici Jes phases de cette expédition. Après avoir obtenu
du marquis de Seignelav, fils de Colbert, nonumé mintsà Lre de la marine à li wiort de son pére, la cession du
lort Cataracoui où fort Frontenac (emplacement actuel
Le Kingston, sur le lac Ontario), Cavelier de la Salle
partit de La Rochelle dans Pété de 1668, avec trente hommes, marins el'ouvriers, et des marchandises pour
[ubraite des Sauvages. Arrivé à Québec, il s'achemina Laussitot vers son fort de Cataracoui et en repartit bien- Hot à la tête d’une expédition imposante. Son navire Létait le premier qui fendit les ondes du lac Ontario, et Lorsqu'il arriva à la tête du lac, près du Niagara, «les ESauvages de ves quartiers restèrent longtemps dans El étonnement el Fadmiration devant ce navire couvert Llesa haute voilure blanche, tandis aie les Français, Lui n'avaient pas vu la chute dü Niagara, ne pouvaient Luucher, de leur côté, leur prefnde surprise à Paspect Lie ce grand fleuve se précipitant d'un seul bond duns un abime de cent soixante pieds, avec un bruit qui {entend à plusieurs lieues de distance !L » La Salle bbitit, prés de cet endroit, un ouvrage palissadé, qui Suppela fort Niagara, et ne pouvant remonter, avec son
navire, au-delà de la cataracte, construisit un autre vaisseau pour la navigation au lac Erié., Le Gruyjon
LGarneau, p, 240,
achevé et lancé, c’est le nom qu'il donna à ce seconi vaisseau, — « voulant, disait-il, faire voler le griflon par-dessus les corbeaux », par allusion aux ennemi de ses projets, — il remonta le lac Erié, reconnutlr « Détroit » et le lac Sainte-Claire, traversa le lac Huron et arriva à Michilimackinac, après avoir essuyé un: grosse tempête. Continuant ensuite sa route par le lc Michigan, il jeta l'ancre dans la baie des Puans i l’ouest du lac Michigan, renvoya le Griffon, qui mal
heureusement se perdit dans ce retour, et s’avantÀ dans l’intérieur des terres sans sortir de la vallée dif
lac Michigan. Trois petits forts construits, lun à k baie des Puans, lPautre à Saint-Joseph, au sud-est di lac, le troisième à « Crévecœur », sur la rivière de Ilinois, marquèrent la prise de possession du pays pu les Francais. La Salle avait recherché et obten l'alliance de la Wribu des Ilinois qui occupait cette cor lrée. Mais les Iroquois, excités, dit-on, par les Anglais qui s'inquiélaient de ces découvertes, attaquèrenttl vainquirent nos nouveaux alliés. Le découragement s’élant mis ensuite parmi les gens de son escorte, plu: sieurs conspirèrent contre sa vie ; d’autres l'abandon nérent et s’enfoncèrent dans les forêts. La Salle, qu avait vainement attendu le retour de son Griffon, li forcé de revenir à pied à Caracatoui, pour faire acheminer les objets nécessaires an gréement d’une nor velle barque mise sur les chantiers à Crèvecœur pour la descente du Mississipi. Quelques hommes, ent autres le P. Hernepin, qui a laissé une relation de ce excursions, furent laissés seulement pour la garde de « Crèéveccæur », ainsi nommé à cuuse des cruels conti: emps que l'expédition avait endurés à cet endroit. Li
Salle fit compas dut encc une troi vingt-qu poursui:
atteint le s'arrétan tribus d Vers le leuve, p Orléans, roi de Fr de lui le l'Amériq de Franc que leur Mais, | qu'ont fai sommes :
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Salle fit route, dès l’année suivante, pour rejoindre ses compagnons, mais il trouva GCrèvecœur abandonné et dut encore une fois retourner sur ses pas. Enfin, dans une troisième expédition, où il se fit accompagner de vingt-quatre Français et de dix-huit sauvages, il put poursuivre plus avant sa roule vers le sud; ayant atteint le Mississipi, le G février 1689, il le descendit, en s'arrêtant fréquemment en route, pour reconnüitre les tribus du voisinage : Arkansas, Chactas, Natchez, etc. Vers le 9 avril, il arriva enfin aux bouches du grand leuve, près de l'emplacement actuel de la Nouvelle- Orléans, et prit solennellement possession, au nom du roi de France, de ce grand bassin du Mississipi, qui reçut de lui le nom de «Louisiane ». C’était la possession de l'Amérique assurée à la race française, si les «Louis » de France avaient su se montrer dignes de l'hommage que leur faisait alors le grand explorateur français !
Mais, hélas! on ne dira jamais assez tout le mal qu'ont fait à la France — à l’époque surtout où nous sommes ar:1ves. — et le « grand-roi » tombé entre les mains de la Mumtenon et de son confesseur, et les Jésuites si puissants à [1 cour par le P. Le Tellier et acharnés à la ruine de tout ce qui leur résistait ou leur portait ombrage.
Le comte de Frontenac avait déplu à l’ordre toutpuissant. I! fut rappelé (1682) et remplacé par M. de lu barre, qui s'était montré brave marin dans la mer des Antilles, mais qui était bien le plus incapable des tdministrateurs et dont limpéritie et la mollesse allaient mettre la colonie à deux doigts de sa perte. A son retour au Canada, Cavelier de La Salle apprit en même temps le départ de son protecteur, Fronte-
nuc, el les suspicions dont il était lui-méine objet, M. de la Barre, — sur les rapports des Jésuites, — avait déjà écrit au ministère « que c'était l'imprudence de La Salle qui avait allumé la guerre entre les Fran Guis et la Confédération iroquoise; qu'il paraissait avoir de mauvais desseins ; qu'il ne fallail pas ajouter foi an récit de <es découvertes; qu'il était avec une vingtaine
baie du lue \ichigan, où il tranchait du souverain, pil: huit et ranconnait les gens, exposait les peuples aux incursions des lroquois », etc. Déjà s'exécutait le € complot meurtrier » dont parle Michelet, qui, tram à Québec, à Saint-Louis, partout, suivit La Salle en France où il alla se justifier auprès de Louis XIV, etle suivit encore sur la flotte qu'on lui accorda, pour découvrir par mer l'embouchure du Mississipi etcom imencer fa colonisation de la Louisiane. Le comimandant de la flottille, M. de Beaujeu, avait en sa femme un jésuite qui surveilla la trahison!. Cavelier, déburqué par lui, à cent lieues à l'ouest du point où il voulait aborder, et laissé à, avec des canons sans poudre hi boulets, avec quelques colons affamés et découragés fut Lué, comme un chien, dans un bois? (1688). « 11 se perdit et ne fut plaint de personne », Voilà toute l'oraison funèbre que lui consacre encore de nos jours ul historien ultramontain, Pabbé Ferland!5 : Tantwne animis cœlestibus tr !
Revenons au Canada. La situation y était grave, non
Michelet, Hist. de France, t. XVIT, p. 182.
Ibidem.
3 Gours d'histoire du Ganada, LI, p, 174
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du fait de Cavelier de La Salie, comme l'avait voulu msinuer M. de la Barre, mais du fait des Anglais, qui excitaient secrètement les Iroquois contre nous.
La paix qui régnait alors entre la couronne de France et l'Angleterre des Stuarts, n’empêchait pas les Anglais d'Amérique de nous disputer l’Acadie et la baie d'Hudson, et de nous susciter partout des embarras. Une grande guerre était imminente; bien heureux si nous n'avions contre nous que les cinq nations iroquoises ! Encore les forces de la colonie étaientelles à peine suffisantes contre le danger de ces Indiens. Le dernier recensement fait en 1679 n’avait donné que le chiffre de 8,500 âmes pour la population du Canada, et ce chiffre avait encore baissé depuis cette époque. Les fonctionnaires de la colonie, convoqués en conseil par le gouverneur, décidèrent qu’il v avait lieu, à raison de l'attitude menaçante des Iroquois, de prendre contre eux l'offensive, mais qu'il fallait pour cela des renforts de la métropole. On écrivit donc au roi pour le supplier d'accorder encore deux ou trois cents soldats et mille ou quinze cents engagés volontaires qui cultiveraient les terre: pendant que les habitants seraient sous les armes.
Louis XIV envova les soldats, mais la demande de nouveaux colons resta sans réponse. «© Et pourtant, écrit Garneau, c'était dans le temps même où les Huguenots sollicitaient comme une faveur la permission de venir s'établir en Amérique, promettant de vivre en sujets paisibles à l'ombre du drapeau de leur patrie, qu'ils ne pouvaient cesser d'aimer... De quel avantage, poursuit le même et judicieux historien, weut pas été une émigration faite en masse et compo-
sée d'hommes riches, éclairés, paisibles, laborieux, comme l’étaient les Huguenots, pour peupler les bords du Saint-Laurent ou les fertiles plaines de l'Ouest? Du moins, ils n'auraient pas porté à l'étranger le secrel des manufactures françaises, et enseigné aux autres nations à produire des marchandises qu'elles étaient accoutumées d'aller chercher dans les ports de France. Une funeste politique sacrifia tous ces avantages aux vues exclusives d’un gouvernement armé, par l'alliance des puuvoirs temporel et spirituel, d’une autorité qui ne laissait respirer ni la conscience ni l'intelligence... Louis IV, jui avait des myriades de dragons pour massacrer les protestants, qui perdait par sa faute un demi-million de ses sujets, n'eut que deux cents soldats à envoyer à Québec pour protéger une contrée quatre lois plus vaste que la France, et qui embrassail la baie d'Hudson, l’Acadie, le Canada, une grande par tie du Maine, du Vermont et de la Nouvelle-York avec toute la vallée du Mississipi ! ! »
Ce n'était pas d’ailleurs que Louis XIV dédaignàt la souveraineté du continent américain. A la différence de son triste arrière-petit-fils, Louis XV, qui perdit la Nouvelle-France et les Indes sans en manifester presque un regret, « Louis le Grand » aimait assez sa gloire pour se complaire à la pensée qu’une vaste étendue du Nouveau-Monde obéissait à son empire. Maisil n'avait pas assez de portée d'esprit pour s’enquérir des meilleurs moyens d’affermir cet empire sur la tête de ses descendants. Il n'aimait pas les progrès lents, et comprenait mal lés difficultés que rencontre l'installa-
1 Garneau, Hist. du Canada, t. 1, pp. 251 et suiv.
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tion de familles nouvelles dans un pays nouveau. Le Canada, après l’avoir intéressé, l’ennuyait. Il s'étonnait d'apprendre qu'il y eût encore là quelque chose à faire, que la colonie eût encore besoin d'hommes et de secours !. L’autocrate à courte vue qui ne distinguait pas les peuples derrière les rois, malgré l'avertissement solennel de l’échafaud de Charles Ier, s’étonnait aussi que les colons anglais osässent entreprendre quelque chose contre la Nouvelle-France, quand il était luimême en relations étroites avec son cousin d’Angleterre. Il fit mander à son gouverneur, M. de la Barre, qu'il ne s’inquiétât plus des Anglais, attendu que le colonel Dungan, le commandant de New-York, avait reçu de son souverain l’ordre de vivre en bonne intelligence avec nos colons et de les soutenir au besoin. L'ordre avait été donné, en effet, mais l'exécution n'y répondit qu’imparfaitement. Les intérêts particuliers des colonies anglaises commençaient à se distinguer des intérêts de la métropole et surtout des volontés d’une dynastie impopulaire. Dungan obéit mollement à ses instructions ou plutôt les méconnut en conlinuant de négocier secrètement avec les Iroquois pour les soulever contre nous et pour leur faire accepter la souveraineté de l’Angleterre. M. de la Barre cependant montrait une irrésolution sénile qui ne pouvait qu’enhardir ses ennemis. Quand il se décida, en 1684, à ouvrir les hostilités contre les Iroquois, la décision et là vigueur lui firent également défaut. 11 conduisit mal la campagne : les maladies et la disette décimèrent sa pelite armée, avant qu’elle n’eût atteint l'ennemi. Fina-
1 Eettres de Louis XIV et de Colbert en 1674 et 1676.
lement, il consentit à négocier avec les Iroquois dans des conditions humiliantes pour notre drapeau !: il livrail presque à leurs représailles nos fidèles alliés, les Illinois.
Ce fut de toutes parts un Juste con’ert de r'éérhminutions contre l'incapable gouverneur. Le roi le rappela et le remplaça par le marquis de Denonville, colonel de dragons, dont le gouvernement montra presque autant d'incapacité, jointe à plus de cruauté. Il amenait de France 5 ou 600 hommes de troupe, et il avait la parole de M. de Seignelay pour un prochain et plus considérable renfort. Le nouveau gouverneur avait dans ses instructions de s'assurer, bon gré mal gré, la possession de la baie d'Hudson où les Anglais s'étaient emparés de quelques postes appartenant à la Compagnie de Ja baie du Nord. Un capitaine énergique, le chevalier de Troyes fut mis à la tête d’une petite troupe d'hommes résolus, parmi lesqnels se trouvaient Lemoine d’Iberville et deux de ses frères, de cette glorieuse famille des Lemoine, dont tous les membres firent preuve de bravoure et rendirent à la France coloniale du XVIIe et du XVIIIe siècle les services les plus signalés. Le voyage n'était pas facile par terre entre Québec et la baie d'Hudson : il fallait parcourir plus de deux cents lieues sur la neige et par un froid très vif (on était au mois de mars 1686), avant d'arriver au premier poste anglais. La marche dura jusqu'au 20 juin, à travers des difficultés et des fatigues qui eussent arrêté des hommes moins bien trempés. Arrivés
1 Lire dans La Hontan (7° lettre), le fier discours que l'orateur
des Iroquois, surnommé la Grangula, adressa à M. de la Barre, qu tit allé à Niagara pour traiter de la paix.
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LA NOUVELLE FRANCE 133 enfin devant le fort de Monsipt, nos hommes qui n'étaient en tout qu’une centaine, soldats et Canadiens volontaires, donnèrent l'assaut avec tant de vigueur que læ petite garnison anglaise se rendit presque sans coup férir. On trouva dans le fort douze canons, avec quantité de poudre et de plomb. De Monsipi, la petite troupe se rendit au fort Rupert, situé à quarante lieues plus loin, sur la baie de Saint-James. Un petit bätiment monté par quinze hommes, stationnait en face du fort. D'Iberville, avec huit compagnons, embarqués dans deux canots d'écorce, leur porta sommation de se rendre, ce que les Anglais firent, sous la condition d'avoir la vie sauve; pendant ce temps, de Troyes enfoncait les portes du fort et s'en rendait maitre. Le même succès suivit nos soldats dans leur expédition contre le fort Quitquitchouane ou Albanv. Le commandant anglais, dès les premiers coups de fen, envoya un parlementaire et rendit la place.
La Compagnie anglaise perdit, dans cette courte campagne, tous ses établissements de Ja baie d'Hudson, à l’exception du fort Nelson, situé à quelques centaines de milles au nord d’Albanv, et pour un temps nous restèmes les maitres de lous ces parages. Lorsque ces nouvelles parvinrent en Angleterre, l'opinion puhlique en fut fort execitée contre le gouvernement de lacques IE, qu'on accusait de trahir les intérêts nationaux, par faiblesse pour Louis XIV.
Il'est certain, en effet, qu’une étroite alliance exislait entre les deux monarques. On en put voir une preuve dans le rappel, par le roi Jacques IT, du colonel Dungan qui ne cessait d’exciter en sous-mainles Indiens
son allié catholique,
contre nous. Le chevalier Andros le remplaça, mais ce changement n’empêcha pas les hostilités de continuer entre les Français et les tribus iroquoises. Un acte de déloyauté de la part de notre gouverneur avait donné à ces dernières un juste sujet de colère contre nous. Louis XIV avait écrit à M. de Denonville pour lui demander « de faire tout son possible pour faire un grand nombre de prisonniers de guerre parmi les Iroquois et les faire ensuite passer en France, ces sauvages qui sont forts et robustes devant servir utilement sur ses galères ». Pour satisfaire à cette réquisition, M. de Denonville imagina un véritable guet-apens. Avant même que la guerre fût déclarée, ilattira, sous le prétexte d’un festin, les principaux chefs iroquois à Cataracoui, les fit prisonniers et les envoya en France à destination du bagne de Marseille. La guerre qui s’en suivit fut atroce de part et d'autre. M. de Denonville brûla les villages des Troquois et ravagea leur pays, mais il leur tua peu de monde. Les Iroquois, de leur côté, nous firent beaucoup de mal en harcelant continuellement nos troupes et nos campements. Une épidémie qui fondit sur la colonie en 1687 et qui emporta en particulier toute la garnison du fort Niagara, contribua encore à abaisser le moral des soldats et des habitants. Les Iroquois en devinrent plus audacieux. Ils attaquèrent àl’improviste le fort Chambly et, repoussés là, dirigérent leur effort contre le fort Cataracoui où ils enlevèrent trois soldats ct une jeune fille, Mais de tous les coups de ces sauvages, le plus funeste fut porté les 4 et 5 août 1689. A cette date, quinze cents Iroquois firent une descente dans l’île de Montréal, surprirent, pendant la nuit, le village de La Chine, à trois lieues
de Mo périr cents T parcou de Mo dages.
hors d’é que, su même | vers le
Les I sentaie saient, 4 armes.
allait s’é la Nouv et de la que Lou qui int d'interve avoir av temps n qui pou exécutio Puritain d'empêc lui-mêèm du roi décidant terres du mite des
de Montréal, y mirent tout à feu et à sang, et firent
ais ce Fa périr dans les plus affreuses tortures plus de deux ss NES
tinuer À tes cents personnes. Après cet horrible massacre, ils sou mné à parcoururent l'ile, venant jusque sousle feu des canons ki > nous. de Montréal et commettant partout les mêmes brigan- soit our lui dages. M. de Denonville, enfermé dans Montréal, était “A ire un hors d’état de repousser cette horde. I] lui fallut attendre qe les Iro- que, suffisamment repue de carnage, elle reprit d’elleuvages même le chemin de ses cantons, ce qui n’arriva que nt sur vers le milieu d’octobre 1689.
M. de S
Avant Les Iroquois n'étaient si hardis que parce qu'ils se
le pré- sentaient appuyés par les Anglais qui leurs fournis- de \ Cata- saient, autant qu’ils en voulaient, de la poudre et des ance à armes. Aussi était-il évident que le champ de bataille : ui s’en allait s’élargir et que la guerre serait désormais entre na notite la Nouvelle-France et les colonies de la Nouvelle-York ja
r pays, et de la Nouvelle-Angleterre. Le traité de « neutralité » Fo | lé Jour que Louis XIV avait signé avec Jacques II (1687) et RU. É ebnti. qui interdisait à chacune des parties contractantes su re épi- d'intervenir dans les querelles que l’autre pourrait dt mporta avoir avec les indigènes, était resté lettre morte, du Ë séntrie temps même de Jacques IT et du gouverneur Andros, 4 Made qui pourtant s'était fait fort de tenir la main à son ÿ
xx: Ils exécution et de réprimer les velléités républicaines des ‘AE nSSES Puritains de la Nouvelle-Anglelerre. Sous prétexte Ro \ At Où d'empêcher les conflits, Andros se chargea de tracer | ie Bié «de lui-même la ligne de démarcation entre les possessions k porté du roi de France et celles du roi d'Angleterre, puis on Oquois décidant de son propre arbitre que l'habitation et les NÉ béni, terres du Français Saint-Castin setrouvaient dans la li- Ru Hüves mite des possessions anglaises, il monta lui-même sur à
une frégateetalladétruirele fort et l'habitation de Saint- Castin. En conséquence deces violations multipliées de l: foidu truité, M. de Callières, gouverneur de Montréa avait été envoyé à Versailles afin d'exposer au ministère les raisons de toute nature qui nous mettaient dans la nécessité de combattre et, si possible, d'abattre la puissance anglaise en Amérique. M. de Callières se faisait fort, avec treize cents soldats et trois cents Canadiens, d'aller prendre Manhatte (New-York), Orange et les autres habitations de la Nouvelle-York. « Cette conquête, disait le mémoire qu'ilsoumit à Louis XIV, rendroit le roi maitre d’un des plus beaux ports de l’Amérique, où l’on peut aller en tout temps, et d'un très beau pays sous un climat doux et fertile, On m'opposer le traité deneutralité; mais d'abord les Anglois lo. violé les premiers... En second lieu il faut observer que cette colonie étant actuellement toute remplie de Hollandois sur lesquels les Anglois l'ont conquise, ses habitants obéiront au prince d'Orange et forceront le gouverneur. Ainsi il faut les prévenir. Cependant, si on veut différer jusqu’à ce qu’on soit en guerre ouverte avec les Anglois, il faut se préparer pour le mois de juin prochain. »
Louis XIV acueillit favorablement les vues de ce mémoire ; d’ailleurs les évènements, plus forts que sa volonté, vinrent bientôt couper’ toute autre issue que celle de la guerre. Jacques IL, par son esprit d’absolutisme et par ses tendances catholiques, s'était aliéné l'esprit de la grande masse du peuple anglais. La révolution de 1688, qui lui enleva son trône et le donna à Guillaume d'Orange, irrita profondément Louis XIV et la coalition qui se formaensuite entre l’Europeentière,
moins le France d’ courus. | le 7 mai À
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moins les Turcs, contre le « Roi-Soleil », menaça la France d'un des plus grands dangers qu’elle eût encore ourus. La déclaration de guerre à la France publiée le 7 mai 1689 excita un grand enthousiasme en Anglelerre, où l’on reprochail entr'autres choses aux Franais des'être emparés de la baie d'Hudson et d'avoir empiété sur les pêcheries anglaises de Terre-Neuve. L'enthousiasme fut plus vif encore, si possible, dans la Nouvelle-Angleterre, où, dès la première nouvelle de Ta Révolution, on arrèla Andros et les membres de son conseil, ainsi qu'à New-York, où les anciens dissentiments entre Anglais et Hollandais se trouvèrent subilement effacés par l'avènement d'un prince qui représentait à la fois les deux nations. La Nouvelle-France pouvait s'attendre à recevoir durement le contre-coup decesévénements. Louis XIV, comprenant qu'une situation si critique demandait un homme d'une énergie peu commune, avait déjà décidé de remplacer M. de Denonville et de renvoyer au Canada M. de Frontenac, i qui il fut seulement recommandé d’être plus retenu que la première fois dans ses rapports avec le clergé. Un ne pouvait assurémen, faire un meilleur choix pour ls circonstances où allait entrer la colonie, que celui de ce ferme et vaillant homme de guerre. Frontenac débarqua le 22 novembre 1689, aux acclamations des habitants, sur cette terre du Canada qu'il avait quittée sept années auparavant etqu'il retrouvaittoute fumante encore du sang de tant de colons massacrés, de tant l'incendies et de ruines.
Avant de raconter les luttesquisuivirent, il convient de revenir un peu en arrière pour reprendre, où
nous l’avons laissée, l’histoire de l’Acadie qui se développait parallèlement à celle du Canada proprement dit; cela nous permettra de faire le compte de la population de l’ensemble de la Nouvelle-France et de caleuler les ressources qu'elle pouvait offrir en vue de guerre imminente.
L’Acadie, conformément aux stipulations du traité de Bréda, avaitété restituée aux Français et le major de Grandfontaine en avait repris solennellement possession en l’année 1670. Le gouvernement confié à M. de Grandfontaine comprenait une vaste région, grande comme la moitié de la France et s'étendant du fleuve Kennebeck jusqu'au promontoire de Gaspé. Les postes principaux étaient à Passamacadie, Pentagoët, Jemsek, Mirvamichy, Népisiguy, Chédabouctou, La Fève, le Cap Sable et Port-Royal ; mais de tous ces établissements, Port-Royal, le Cap Sable et La Hève étaient les seuls où il se trouvât une population européenne sérieusement établie avec des femmes, desenfants et des cultures. Le tout ne dépassait pas 440 habitants en 1671. Partoutailleurs on nerencontrait que des forts plus ou moins considérables avec des magasins!. La cour avait promis des renfortsd’'émigrants ; maislesfaits ne répondirent pas aux promesses et c’est tout au plus si, de 1670 à 1679, il s'établit de 40 à 50 colons nouveaux ei Acadie, presque tous célibataires, mais dont plusieurs se marièrent dans le pays?. Talon projeta un instanl de visiter cette contrée, maisil retourna en France avait d’avoir pu exécuter son dessein, et le gouvernement cessi de s'occuper de ce pays pendant près de vingt ans!
1 Rameau. Une colonie féodale. p. 193.
2]bid. p, 125.
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s plus où our avait ne répons si, de veaux ei )lusieurs instant nee aval ent cessi ot ans !
Avec un chiffre de population si exigu, il était difficle que l'œuvre de la colonisation s’étendit. Au lieu qu'au Canada presque toutes les seigneuries se formèrent immédiatement sur le modèle des seigneuries
féodales de l'Europe, avec un manoir entouré de tenan-
ciers établis sur leurs arrière-fiefs ou fermes censives,
Lil n'y eut longtemps, en Acadie, que la seigneurie de
Port-Royal, possédée par les Le Borgne, qui correspondit à ce modèle. Des efforts furent faits, pourtant, non sans succès, pour créer quelques autres seigneuries agricoles en divers points de l’Acadie. M. Rameau signale les Mius d’'Entremont, du Cap Sable, qui, dis le principe, s’attachèrent à avoir quel-
: ques bestiaux et des cultures; Leneuf de La Vallière, E qui amena du Canada dans son fief de Beaubassin, au Llond de la Baie-Française, des engagés et quelques
milles; enfin quelques années plus tard, les tenanciers de Port-Royal, de concert avec leur seigneur, envoyérent un essaim de leurs enfants peupler cer-
E luins cantons situés au nord de cette place, autour du
bassin des Mines, où se formèrent de nouvelles scieneuries terriennes.
Avec un courant constant d’émigration, ces établissements agricoles eussent pu se multiplier ainsi à l'infini, sur une terre fertile malgré la froidure de ses hivers, et que la charrue des laboureurs entamait pour la
première fois. Malheureusement, les colons manquant
pour les fiefs que M. de Grandfontaine avait distribués
Elargement à ses anciens compagnons d'armes qui Blavaient suivi en Acadie, ceux-ci furent amenés par la
lorce des circonstances, à chercher dans leurs fiefs autre chose que les produits agricoles, les redevances
féodales et la création d'un apanage pour leurs descendants. Latraite des fourrures offrant la perspective de bénéfices plus aisés et plus prochains, chacune de ce; nouvelles « châtellenies » de la forêt forma une sorte de comptoir où l’on échangeuit les pelleteries rapportées par les Indiens contre les marchandises euro: péennes à leur usage. Vivant eux-mêmes :solés, avec un très petit nombre d’'engagés européens, au nilieu des Indiens, ces gentilshommes des bois se rapprochèrent de ceux-ei par un régime de vie demi-civilisé, demi-barbare, s'en firent aimer parleur bonne humeur sans morgue, estimer par leur bravoure intrépide, conquirent, sur les tribus voisines, une puissante influence. Michelet alliances de nos aventuriers français, de nos coureurs des bois, avec les indigènes: <TIS n'avaient, dit-il, ni l'orgueil ni l'exclusivisme de PAnglais, qui ne com-
parle avec enthousiasme des
prend que son anglaise. IS n'avaient point les goûts malpropres, avares, du segnor espagnol, son sérail el ses négrillons. Libertins près des lemmes, du moins ils se mettaient en frais de soins et de galanterie. Is voulaient plaire, charmaient et la fille et le père, frères, dont ils étaient les hardis compagnons de chasse, La tribu aceueillait volontiers les fruits de ces amours, des métis d’une vaillante race. Notre émigrant françuis, rolurier en Europe, simple paysin même, élait noble là-bas. Il épousait telle fille de chef parfois devenait chef lui-même... Un petit nombre de Français eût pu créer ainsi un grand empire colonial, un grand empire métis, en segreffant par mariages sur le peuple indigène, le pénétrant d'esprit européen. Véritable colonisation, qui eût sauvé et transformé li