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CHAPITRE IV

Projets de François 1er. — Jacques Cartier : Premier voyage. — Exploration du golfe Saint-Laurent. — Prise de possession. — Deuxième voyage. — Fleuve Saint-Laurent.— Stadaconé. — Hochelaga. — Hivernage au Canada. — Retour en France.

Projets de François 1er, — François 1er, roi de France, nourrissait le projet de jeter les bases d'une colonie en Amérique et de faire annoncer aux sauvages la parole de l'Évangile. Il chargea d'un voyage de découverte (1523) Jean Vérazzani, navigateur florentin, déjà venu, paraît-il, dans le Saint-Laurent (1508), avec Thomas Aubert, pilote de Dieppe. Vérazzani, qm dut i3renclre part à la guerre de la France contre l'Espagne, n'entreprit son voyage qu'en 1524, avec deux vaisseaux : le Normand et le Dauphin. Faisant voile vers l'ouest, il côtoya les États-Unis depuis la Caroline du Sud (34e degré de latitude) jusqu'au Maine inclusivement, visita la Nouvelle-Ecosse, l'île du Cap-Breton et Terre-Neuve, arbora le pavillon français dans les principaux havres éleva des croix en différents lieux, donna le nom de Nouvelle-France aux pays cju'il avait visités. Il retourna en France pour rendre compte de son expédit'on à François 1er ; mais comme ce roi chevaleresque venait d'être fait prisonnier par Charles-Quint, à Madrid, Vérazzani ne put obtenir les secours nécessaires pour de nouvelles expéditions^.

Jacques Cartier : Premier voyage. — -Le peu de succès de Vérazzani porta François 1er à abandonner pendant dix an^ ses projets sur l'Amer que. Les richesses cjue les Espagnols tiraient du nouveau monde firent néanmo'ns reprendre au roi de France le dessein d'y fonder une colonie. Philppe de Chabot, amiral de France, lui présenta Jacqu?s Cartier, capitaine malouin très expérimenté, comme capable de mener à bonne fin cette grande entreprise. Le célèbre navigateur, chargé d'une expédition en Amérique, quitta Saint-Malo le 20 avril 1534, avec deux vaisseaux et soixante et un hommes d'équipage. Il arr va le 10 mai au cap Bonavista (Bonne- Vue), dans l'île de Terre- Neuve, à 48° 50' de latitude nord.

1 Quelques historiens croient cependant que Vérazzani fit encore deux voyages en Amérique, ev qu'étant débaroué avec queliues-uns de ses gens sur les côtes du Brésil, ils furent pris par les naturels da pays, rôtis et mangés en présence de leurs compagnon?, restés sur le vaisseau.

Ayant trouvé la côte couverte de glace, il tourna vers le sud et entra dans le port qu'il nomma Sainte-Catherine^ Le 21 mai, il retourna au nord et aborda dans une petite île encore couronnée de glace et toute couverte d'oiseaux^. Cartier côtoya ensuite Terre- Neuve jusqu'au détroit de Belle-Isle, se rendit à Blanc-Sablon, entra dans le port des Dettes'^, et visita la baie de Brest^, où il fit dire la messe, le jour de la fête de saint Barnabe (11 juin).^

Exploration du golfe Saint-Laurent. — ^Après avoir exploré sur des barques une partie de la rive nord du golfe jusqu'à Chicatica qu'il nomma port de Jacques-Cartier, le grand navigateur alla reprendre ses vaisseaux au port de Brest, fit voile vers Terre-Neuve, dont il explora une grande partie de la côte occidentale, reconnut les îles de Brion et de la Madeleine, et entra, le 3 juillet, dans une baie considérable à laquelle il donna le nom de haie des Chaleurs, à cause de la température excessivement chaude qu'il y endura. Monté sur une barque, il se rendit jusqu'au fond de la baie, où il rencontra beaucoup de sauvages, qui le reçurent amicalement.

De là, il alla mouiller entre l'île Bonaventure et le cap Percé, qu'il nomma cap de Prata. Une tempête ayant fait perdre une ancre à l'un de ses vaisseaux, il se réfugia dans le bassin de Gaspé, où il passa quelques jours (du 16 juillet au 25).

Prise de possession. — -Cartier trouva sur les bords de cette baie environ quarante familles sauvages, extrêmement pauvres, qui firent bon accueil aux Français. Il profita de leurs heureuses dispositions pour planter, sur la pointe de l'entrée du port, une croix haute de trente pieds, sous le croisillon de laquelle était un écusson avec trois fleurs de lys et, au-dessus, cette inscription taillée dans le bois : Vive le roi de France !

A peine les Français étaient-ils de retour sur leurs vaisseaux qu'un canot, portant le chef des sauvages et ses trois fils, s'en approcha. Dans une harangue adressée à Cartier, le chef montrait la croix et tout le pays d'alentour, et semblait vouloir faire comprendre aux Français que, comme ce pays lui appartenait, ils n'auraient pas dû y élever

1 Havre de Catalina.

2 Les marins tuèrent une si grande quantité d'oiseaux sur cette île qu'en moins d'une heure, chaque barque put en saler cinq ou six ^onneaux.

3 Port Brader, aujourd'hui

4 Port du Vieux Fort, où l'on trouve enccre, paraît-il, des murs qui ont fait partie d'anciennes fortifications de la fin du 16e siècle.

5 Histoire de la Nouvelle-France, par Marc Le-sscarbot, vol. ï.

cette croix sans sa permission. Cartier le calma par des présents et parvint même à obtenir deux de ses fils, Taignoagny et Domagaya, qu'il emmena en France, dans le but de leur apprendre la langue française et d'étudier lui-même l'idiome de ces sauvages. Le grand capitaine quitta le port de Gaspé le 25 juillet, se dirigea vers l'île de Natiskotec, puis vers le cap Tiennot, aujourd'hui le mont Joly, près de l'embouchure de la rivière Natashkuan. De Là, il se rendit au Blanc-Sablon, d'où il fit voile pour la France le 15 août. Après bien des périls "qu'il supporta par l'aide de Dieu", il arriva le 5 septembre à Saint-Malo, d'où il était parti quatre mois et demi auparavant.

Deuxième voyage. — -Le bon rapport que Cartier avait fait à François 1er de son premier voyage et l'espérance de gagner les sauvages a a christianisme, engagèrent le monarque à lui donner une commission plus ample et un armement considérable. Le départ fut précédé d'une belle cérémonie que le grand capitaine raconte avec une simplicité charmante. ''Le dimanche, jour et feste de la Pentecoste seizième jour de May au dit an mil cinq cens trente-cinq, du commandement du capitaine et du bon vouloir de tous chacun se confessa et reçûmes tous ensemble notre Créateur en l'Êghse cathédrale du dit Saint-]\Ialo ; après lequel avoir reçu, fûmes nous présenter au chœur de la dite Église devant Révérend Père en Dieu, ^Monsieur de Saint- MaJo, lequel en son estât épiscopal, nous donna sa bénédiction."

Le mercredi, 19 mai, la flotte qui comprenait trois vaisseaux et cent dix hommes^, mit à la voile. La traversée fut mauvaise ; les vaisseaux, qui s'étaient donné rendez-vous au havre de Blanc-Sablon, ne purent s'y réunir que le 26 juillet.

Fleuve Saint-Laurent. — Du havre de Blanc-Sablon, Cartier remit à la voile pour suivre la côte septentrionale et continuer les découvertes commencées l'année précédente. Il s'avança dans un petit havre qu'il appela Saint-Nicolas. Le 10 août, il entra dans une baie^ belle et profonde, où il y avait, dit-il, "une montagne faite comme un tas de blé." — ^Le 15, il passa le détroit pendant la nuit et reconnut, le lendemain, une terre unie, basse et couronnée de hautes montagnes :

1 Les trois vaisseaux étaient la Grande Hermine ou la Nef, de 100 à 120 tonneaux, la Peti'.e Hermine ou le Courlieu, de 60 tonneaux et V Emèrillnn ou le Galion. L'expédiiion était accompagnée de deux chapelains dom Guillaume le Breion et dom Antoine.

2 C'était la baie Sainte-Geneviève ; Cartierl'appela Saini-Laureni, en l'honneur du saint ('.ont l'L.glise célèbre la fête en ce jour. Ce nom, suivant Charlevoix, s'étendit à tout le golfe, dont cette baie fait partie, puis enfin à la grande riviè'^e du Canada.

c'était l'île d'Anticosti^, qu'il appela Assomption à cause de la fête du jour. — 'Le 18, il arriva "à sept îles moult (beaucoup) hautes que nous nommasmes les Iles Rondes, qui sont à environ 40 heures des terres du Lu. Il y a une rivière d'eau douce, dans laquelle on trouve plusieurs poissons qui ont forme de chevaux^."— Quand les vaisseaux eurent doublé la pointe occidentale de l'île d'Anticosti, les deux Gaspésiens menés en France reconnurent les lieux ; ils désignaient les montagnes du pays de Honguedo, d'où ils étaient partis et où ils avaient laissé leurs parents. Cartier se rendit ensuite aux environs de la rivière de la Trinité. Taignoagny et Domagaya lui firent remarquer que c'était l'entrée du royaume du Saguenay, d'où venait le cuivre rouge ; ils affirmaient que c'était le "commencement du grand fleuve du Hochelaga, lequel allait toujours en se rétrécissant jusques au Canada, et puis que le dit fleuve allait si loin que jamais un homme n'avait été au bout". Le 6 septembre, il s'arrêta sur une île qu'il décrit avec complaisance. "Icelle Isle contient environ trois lieues de long et deux de large et est une forte bonne terre et grasse, pleine de beaux et grands arbres de plusieurs sortes ; entre autres il y a plusieurs Coudres franches que trouvâmes fort chargées de Norzilles (noisettes) aussi grosses et de meilleure saveur que les nôtres, mais un peu plus dures. Et pour cela la nommasmes Vlsle es Coudres." Le ? septembre, après avoir entendu la messe, Cartier quitta l'île aux Coudres "pour aller amont le dit fleuve et vînmes à quatorze Isles^, lesquelles il y a une grande qui a environ 10 lieues de long et cinq de large, en laquelle il y a des gens qui font grandes pêcheries." Le 14, les vaisseaux jetèrent l'ancre entre la terre du nord et la pointe orientale de l'île d'Oiiéans. Les sauvages qui. en ce moment, étaient à faire la pêche dans les environs, visitèrent les Français à bord de leurs chaloupes, et leur apportèrent du poisson, de gros melons"^ et deux ou trois charges de mais. Cartier leur remit les deux sauvages qu'il avait amenés l'année précédente. Le lendemain, Donnacona, agouhanna ou seign.ur du Canada vint à son tour, accompagné de plusieurs

1 Cette ile était appelée par lea sauvages Nal'Scotek, et Anticosti par les Européens.

2 L'Escarbot dit que c'étaient des hippopotames ou chevaux de rivière, c'étaient pluvôt des phoques.

3 C'étaier\t les îles aux Grues, aux Oies, Madame, aux Raux,Saintc-Mirguerik, la Grosse lie, et autres de moindie importance.

4 C étaient tout probablement des potirons, connus au Canada sous le nom de ritrouiUes iroquoises.

Jacques Cartier ( 1492-1557)

Sous un lambeau serein du beau ciel d'Amérique, Que les flots écumants de Vimmense Atlantique Montrent comme une perle au. soleil radieux, Par un soir de printemps, heureux et doux présage, Un fier marin français entrevit notre plage, Pays qui n'eut jamais de rival sous les deux.

canots, visiter les vaisseaux français. Son maintien ne manquait pas de dignité. Il prononça "une grande prêcherie, accompagnée de gestes extraordinaires", que traduisirent, tant bien que mal, Taignoagny et Domagaya. Cartier partit ensuite sur des barques pour aller chercher un lieu propre à l'hivernage de ses vaisseaux. Il côtoya l'île de Bacchus^ et arriva dans un havre qu'il décrit ainsi : "Au bout d'icelle isle, vers l'ouest, il y a un affourc d'eau bel et délectable pour mettre navires ; auquel y a un détroit du dit fleuve, fort courant et profond, mais il n'a de large qu'environ un tiers de lieu ; le travers duquel y a une terre double de bonne hauteur toute labourée, aussi bonne terre qu'il soit possible de voir ; et là est la ville de demeurance du Seigneur

Donnacona, laquelle demeurance se nomme Stadaconé

sous laquelle haute terre vers le nord est la rivière et havre de Sainte- Croix^." Après avoir examiné les environs de Stadaconé, Cartier descendit au bas de l'île d'Orléans pour y reprendre ses vaisseaux ; il fit entrer la Grande et la Petite Hermine dans la rivière Sainte-Croix (Saint-Charles)^, et laissa l'Emérillon dans la rade pour remonter le fleuve jusqu'à Hochelaga, dont il avait entendu parler.

Stadaconé. — La bourgade de Stadaconé, où le chef nommé Donnacona demeurait ordinairement, consistait en un certain nombre de cabanes construites d'écorces de bouleau et recouvertes de peaux de bêtes. On ne sait rien de bien précis sur son emplacement ; c'est tout probablement parce qu'elle était bâtie sur une pointe de terre qui avait la forme d'une aile d'oiseau qu'on l'appela Stadaconé, mot algonquin qui signifie aile.

Les sauvages firent bon accueil aux Français ; Donnacona visita de nouveau Cartier, lui donna des Drésents. et demanda à entendra la. grosse voix de l'artillerie, dont lui avaient parlé comme d'une choee si extraordinaire, les deux Gaspésiens. Pour satisfaire la curiosité du chef, Cartier tira une douzaine de coups de canon. "Les sauvages furent si étonnés, dit le capitaine historien, qu'ils pensaient que le

1 II appela de ce nom l'ile d'Orléans, à cause des vignes sauvages qu'il y trouva.

2 Cette description convient parfaitement au havre de Québec, où les eaux de la rivière Saint- Charlis se réunissent à celles du Sainl-Laureni qui, à son lour, se partage en deux branches pour formor l'île d'Orléans.

3 Les vaisseaux de Cartier hivernèrent en un endroit ci plus tard les Jésuites eurent leur demeure. (Notre-Dame-des-Anges), à côté de la rivière Lairît et de la rivière Sainte-Croix ou Saict-Charles.

C'est donc à l'embouchure de la rivière Lairet et vis-à-vis do la pointe aux Lièvres (un peu plus loin que là oil se trouve, aujourd'hui, l'hôpital de la Marine) que furent placés pour l'hiver la Grande et la Petite Hermine.

ciel fût chu sur eux, et se prirent à hurler et hurler si très fort qu'il semblait qu'enfer y fut vuidé." C'était la première fois que le byuit du canon retentissait sur les eaux de la rade de Québec.

Après cette démonstration, Cartier fit les préparatifs nécessaires pour remonter le fleuve jusqu'à Hochelaga. Donnacona, soit par question d'intérêt ou de jalousie, essaya tout ce qu'il put pour l'en empêcher, il usa même de stratagème. Taignoagny et Domagaya furent envoyés auprès de Cartier pour le prévenir que Cudouagny avait parlé à Hochelaga, et que trois hommes venaient de sa part apporter la nouvelle qu'il y avait tant de neige et de glace, que tous mourraient. "Votre Cudouagny est un sot, dit Cartier, et Jésus saura bien nous garder du froid." Les deux Gaspésiens refusèrent de se joindre à l'expédition. Malgré cela, le lendemain, 19 septembre, Cartier, sur l'Emérillon, quittait Stadaconé pour aller plus avant. Les riantes rives du grand fleuve, avec leurs champs encore couverts de maïs, et les beautés naturelles du pays l'enchantèrent. Cà et là des sauvages s'approchèrent des vaisseaux avec confiance pour troquer du poisson contre des bagatelles.

A une quinzaine de lieues de Stadaconé, le chef d'un village appelé Achelacy ou Achelaï reçut Cartier amicalement. Le 28, on entrait dans le lac que Thévet, ami de Cartier, appelle Angoulèvi\ et que Champlain désigna plus tard sous le nom de Saint-Pierre. "Grand lac de douze lieues de long et cinq ou six lieues de large, dit Cartier, n'ayant que deux brasses de profond partout, et une brasse et demie au bout."

Ayant enfilé le chenal du nord, moins profond que celui du sud, l'Emérillon échou'a vis-à-vis de Berthier. Cartier l'y laissa et poursuivit sa route sur des barques jusqu'à Hochelaga, où il arriva le 2 octobre.

Hochelaga^ — -La population d'Hochelaga, environ 1,000 Indiens, se porta sur le rivage et reçut les étrangers dans les transports de la plus vive allégresse. Les hommes dansaient d'un côté et les femmes de l'autre ; les uns jetaient des galettes de maïs dans les barques, d'autres du poisson ; les mères apportaienc leurs enfants au grand capitaine afin de les lui faire toucher. Cartier se montra reconnaissant : il donna aux hommes des couteaux et aux femmes des col fichets et des chapelets. Sur le déclin du jour, les Français se étirèrent dans leurs barques pour s'y reposer mais afin d'honorer leurs hôtes, les sauvages passèrent la

1 Signifie digue de castors.

nuit à chante; et à danser à la lueur de grands feux qu'ils tinrent allumés au bord du fleuve.

Le lendemain, Cartier, escorté de quelques gentilshommes et de vingt matelots, visita la bourgade^ Une pahssade circulaire de vingt pieds de hauteur et formée d'un triple rang de pieux entrelacés à la partie supérieure, servait à la protéger^. Une seule porte en permettait l'entrée. En dedans, se trouvait une espèce de galerie garnie de pierres, prêtes à être lancées contre les ennemis qui auraient voulu monter à l'assaut. Les habitations consistaient en une cinquantaine de grandes cabanes recouvertes d'écorces cousues ensemble. Chaque cabane, longue d'une cinquantaine de pas et large de douze à quinze, était divisée par des cloisons, et offrait des logements pour autant de familles qu'i y ava't de compartiments. Un espace libre se trouvait au centre pour y allumer les feux. La provision de maïs était conservée sur des tablettes pratiquées sous le toit, en guise de grenier.

Le chef de cette bourgade, Agouhana, perclus de tous ses membres, vou'ant rendre visite à Carter, se fit porter sur une peau de cerf, par neuf ou dix hommes, au milieu de l'assemblée. Rien qu'un bandeau rouge, brodé de poils de porc-épic, qu'il portait autour de la tête, le distinguait de ses su'ets. Il se montra très affable pour ses dignes hôtes, les félicita de l'heureuse issue de leur voyage, et, en témoignage d'amitié sincère, déposa le bandeau qu'il portait sur la tête du grand capitaine. On prit les Français pour des êtres d'une nature supérieure. Cartier fut vivement touché à la vue des aveugles, des boiteux et des impotents qu'on lui amena pour être guéris. Il lut sur eux le commencement de l'évangile selon saint Jean et la passion de Notre-Seigneur, puis les congédia après leur avoir distribué des objets de piété. De la bourgade, Cartier se rendit à la montagne, qu'il gravit jusqu'à son sommet. La beauté du panorama qui se déroulait sous ses yeux l'émerveilla, et il donna à cette montagne le nom de mont Royal. Ce que vit l'œil scrutateur du grand capitaine dut lui faire présumer qu'un jour une grande cité remplacerait l'humble bourgade indienne, habitée par une population idolâtre, qu'il voyait à ses pieds.

1 Hochelaga se trouvait sur les bords du ruisseau Saint-Martin, qui coulait au pied du long plateau sur lequel, aujourd'hui, s'allonge et se déroule la rue Dorckester, pas plus haut que l'en<Sroit où s'élevait le couvent des Sœurs grises (à la croix rouge), et pas plus bas que le Beaver-Halt.

2 La palissade était unique et formée de trois rangs de pieux. Les pieux de la rangée du milieu étaient plantés droits; ceux des rangées de l'intérieur et de l'extérieur fixés en terre à une certaine distance dp la rangée mitoj-enne, en s'inclinant, venaient se croiser par le haut, au sommet de cette dernière rangée, formant ainsi une espèce de pyramide.

Cartier quittait Hochelaga le 3 octobre, reprenait l'Emérillon le 5, et deux jours après entrait dans le Saint-Maurice — nommé par lui rivière des Fouez ou des Foix — -qu'il essaya de remonter. Après avoir planté une croix sur le plus avancé des trois îlots de l'embouchure de cette rivière, il poursuivit sa route jusqu'à Sainte-Croix, où il arriva le 11. A sa grande surprise, il trouva un retranchement muni d'artillerie que ses gens avaient construit pour se protéger contre les naturels, qui semblaient mécontents. Deux jours après, Cartier, avec ses gentilshommes, et cinquante compagnons en belle tenue, alla voir Donnacona à Stadaconé.

Hivernage au Canada. — Cartier hiverna à Sainte-Croix. Le froid rigoureux de cette saison apporta un mal étrange, ressemblant au scorbut, qui enleva vingt-cinq hommes. On cacha les cadavres dans la neige, faute de bras pour les enterrer. La porte du retranchement fut sévèrement interdite aux sauvages, qui auraient pu profiter de ce contretemps pour se tourner contre ces étrangers. Privé du secours des hommes, Cartier mit toute sa confiance en Marie. L'image de la bonne Mère fut suspendue à un arbre de la forêt où l'on se rendit processionnellement le dimanche suivant, pour y célébrer le saint sacrifice de la Messe. Il fit aussi vœu de faire un pèlerinage à Notre- Dame de Roc-Amadour, s'il revoyait sa patrie. Peu de temps après, Domagaya vint visiter Cartier, et lui apprit qu'il relevait de la maladie qui avait enlevé tant de Français, et qu'une décoction d'épinette blanche en était le remède spécifique : tous ceux qui usèrent de cette tisane furent guéris en peu de temps.

Retour en France. — -Dès que la navigation fut ouverte, Cartier retourna en France. Avant son départ, il fit saisir Donnacona avec ses deux fils, et quelques-uns des principaux sauvages de la tribu afin de les montrer comme témoignage de ses découvertes. Une petite fille de dix ans lui fut aussi donnée par le seigneur d'Ochelay. Le départ du chef affligea les naturels ; mais cet intrépide Indien les consola en leur assurant qu'il reviendrait au miheu d'eux après ''douze lunes." Cartier quitta le port de Sainte-Croix le 6 mai et arriva à Saint Malo le 16 juillet. Le récit détaillé de son voyage intéressa François 1er, qui tint aussi à voir les sauvages qu'il avait amenés. Après les avoir interrogés, il les envoya en Bretagne, où ils reçurent le baptême. Tous y moururent dans l'espace de quelques années.

Les seuls souvenirs de cette deuxième expédition furent la Petite Hermine, laissée dans la rade^, et une grande cro!x plantée sur le bord du fleuve et sur les croisillons de laquelle se détachait un écusson aux armes de France, avec cette inscription : "François 1er, par la grâce de Dieu, roi des Français, règne."

LECTURE, — Monuments de l'Amérique. — Beaucoup d'indices attestent que le nouveau monde a été habité bien longtemps avant sa découverte par Christophe Colomb. En effet, les ruines des édifices que l'on trouve au Mexique, au Pérou, dans certaines contrées des Etats-Unis, etc., ont quelques ressemblances avec les monuments antiques de l'Asie mineure, de l'Arabie méridionale, de la Chaldée, de l'Egypte et de la Palestine. Les détails seuls offrent des différences, que l'on peut attribuer aux idées sociales ou religieuses, à la civilisation, aux mœurs et aux usages des peuples vivant dans ces contrées.

Parlant de la région du Yucatan, un explorateur s'exprime ainsi : "Que de fois, poursuivant un oiseau ou un insecte à travers les forêts qui couvrent, aujourd'hui, les champs qu'ensemençaient les Mayas, le hasard m'a mis à l'improviste en présence d'un des édifices élevés par ce peuple mystérieux ! Que d'heures mélancoliques passées à errer à travers ces ruines, à contempler ces murailles croulantes, ces œuvres magnifiques d'hommes dont le monde moderne sait à peine le nom et l'histoire ! Et pourtant, ces pierres ouvragées, couvertes de dessins bizarres, fantastiques, capricieux en apparence, où des plantes, des flem-s, des objets matériels s'enroulent autour de guerriers à la pose orgueilleuse ou humblement agenouillés en vaincus, racontent les faits des siècles écoulés. Ces bas-reliefs sont une écriture, ces palais sont des livres de granit. O vanité ! celui qui a donné l'ordre d'élever ces murailles, d'inscrire sur chaque pierre son nom et ses hauts faits, a dû se croire immortel. Et voilà qu'aujourd'hui des voyageurs égarés, appartenant à des races d'hommes dont il n'a pas même soupçonné l'existence, contemplent, indécis, son œuvre gigantesque qui parlait jadis et qui est devenue muette^."

1 Les débris de ce vaisseau ont été retrouvés en 1834.

2 Voir V Amérique précolombienne, par M. A. Gagnnn

Lieux explorés et dénommés par Jacques Cartier, dans fon premier voyage.

Côte du Nord

1534 10 mai 21 mai

27 mai

9 juin

10 juin

11 juin

13 juin

15 juin

16 juin

18 juin

Port de Sainte-Catherine, à cinq lieues de Bonavista (Bonne-Vue). Fit voile, ayant vent d'ouest, et tira vers le nord depuis le cap de

Bonne- Vue jusqu'à l'île des Oiseaux (Funk island), d'une lieue

de circuit, et à 1-4 lieues de la grande terre. En moins d'une heure,

les marins tuèrent une si grande quantité d'oiseaux que chaque

barque put en saler 5 ou 6 tonneaux.

Golfe des Châteaux (détroit de Belle-Isle), dont les caps Rasé et

Deyrard forment l'entrée.

Port de Carpunt (Quirpont), pr^s de l'embouchure du golfe des

Châteaux, à 10 lieues de Belle-Isle.

Pointe de Deyrard, à l'entrée du golfe des Châteaux. L'île Sainte-Catherine, dans laquelle on trouve le port des Châteaux. Port des Châteaux.

Port des Gouttes (baie Verte), situé à 12 lieues 3^ du précédent,

qui est la terre du nord du golfe des Châteaux. Port des Balances (baie Rouge), situé à 2 lieues du précédent. Blanc-Sablon, situé à 25 lieues, vers O. S. O. L'île de Brest (isle aux Bois), située au S. O. de Blanc-Sablon

(ainsi que l'île aux Oiseaux ci-dessus). Cap de terre, à une lieue de Blanc-Sablon. Port et passage des Ilettes (havre du Labrador), le meilleur port

de Blanc-Sablon, situé à 10 lieues de circuit du port de Brest et

à 51° 55m. de lat.

Port de Saint-Antoine (baie des Homards) à 10 lieues de Brest. Port de Saint-Servain (Rocky Bay), à une ou deux lieues du port

précédent, étant un petit fleuve fort profond entre deux terres. Fleuve Saint- Jacques (baie de Nepetepec), situé à deux lieues du

précédent fleuve, mais plus grand.

Port de Jacques-Cartier (baie Chicatica), à une lieue plus outre,

l'un des meilleurs ports du monde.

Ce même jour, 13 juin, Cartier retourne à ses navires, pour faire

voile vers Brest.

Côte du Sud

Cap Double (pointe Riche ou Port à Choix), à 20 lieues du port de

Brest.

Montagnes aux Cabanes (les hautes terres au sud de la baie d'In-

boro — Head — Gormchoix — côté ouest de Terre-Neuve). Cap Pointu, éloigné d'environ 3 lieues . Ile Plate, au côté nord du cap Pointu. Iles Colombières, de forme ronde, situées au travers d'un golfe

à environ 37 lieues vers S. O.

Golfe S-vint-Julien (Bonne baie), côté ouest de Terre-Neuve. Cap Royal (cap Nord de la baie des Iles;, situé à 7 lieues du golfe

Saint-Julien.

Cap de Laict, situé à O. S. O. du précédent. Golfe très profond, situé à 48 degrés et demi, entre les caps Royal

et de Laict ; par le milieu de l'entrée, il y a une île.

24 juin 26 juin

29 juin

Cap Saint -Julien (cap à l'Anguille), situé à 35 lieues du cap Royal. Iles Margaux (îles aux Oiseaux), au nombre de tiois, à 22 lieues

du cap Saint-Jean.

L'île de Brion, à 5 lieues des précédentes, ayant environ 2 lieues de

longueur sur autant de largeur.

Cap Dauphin, des îles de la Madeleine, situé à 4 lieues de l'île de

Brion, que Cartier prit pour la terre ferme. Cap Saint-Pierre, autre cap des îles de la Madeleine, situé à 10

lieues du cap Dauphin. C'est un cap de terre rouge, qui est

raide et coupé comme un roc. Avant d'j' arriver, il s'y trouve

deux petites îles assez près de terre.

Ile Alezay, le cap des îles de la Madeleine, situé à 5 lieues d'un second

cap éloigné d'environ 14 lieues du cap Saint-Pierre. Cette île

est très haute et pointue.

Terre Ferme

30 juin

1 juillet

2 juillet

3 juillet

4 juillet 12 juillet

14 juillet 25 juillet 29 juillet

1er août

5 août

9 août

15 août

5 sept.

Cap d'Orléans, terre ferme située à une distance d'au moins 50 lieues de l'île Alezay.

Fleuve des Barques, de peu de profondeur à petite distance du cap d'Orléans.

Cap des Sauvages, éloigné de 7 lieues du cap d'Orléans, vers le Nord et quart de N.-E. A environ une demi-lieue de ce cap, côté du X.-E., il y a un banc de pierres périlleux.

Golfe Saint-Lunaire, au Nord. A 7 ou 8 lieues de ce golfe, du côté N.-E., il y a un cap de terre, près duquel est un golfe en forme de triangle, environné de sablons et lieux bas d'environ 10 lieues ayant 2 brasses de profondeur, et 15 lieues de large d'un cap à l'autre cap, situé au 47e degré et demi. Il fut nommé golfe de la Chaleur.

Cap d'Espérance, formant le cap sud d'entrée du dernier golfe dont il est ici question.

Port Saint-Martin.

Cap du Pré (cap Farillon ), situé à 18 lieues du port de Saint-Martin.

Laverdière prétend que c'est la table à Rolland, à Percé.

Fleuve, éloigné de 5 ou 6 lieues du cap du Pré.

Golfe, distant de 20 lieues du susdit fleuve.

Cartier voit un cap où la terre commence à se tourner vers le nord et à 3 lieues du cap, il y a fond de 24 brasses à plomb. Ce Cap fut nommé cap Saint-Louis, situé au 49e degré et demi.

Cap Montmorency, 15 lieues du précédent ; la terre commenceà tourner vers N.-O.

Détroit de Saint-Pierre, à 10 lieues du cap Montmorency.

Cap Tiennot, situé à 25 lieues du détroit de Saint-Pierre.

Cartier finit son exploration, en rentrant dans Blanc-Sablon.

Cartier met à la voile pour la France.

Il entre dans le port de Saint-Malo, d'où il était parti.

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