CHAPITRE V
Expédition de Roberval. — Charlesbourg-Royal. — Le Marquis de la Roche. — Chauvin. — De Chaste. — De Monts : Fondation de Port-Royal. — Poutrincourt. — Les Jésuites en Acadie. — Établissement de Saint-Sauveur.
Expédition de Roberval.— La guerre qu'avait à soutenir pour la t o sième foi François 1er contre Charles-Qu'nt, l'empêcha de poursuivre son projet de colonisation en Amer que ; ce ne fut qu'en 1540 qu'il chargea d'une expédition François de la Roque, sieur de Roberval^. Ce gentilhomme picard reçut par lettres patentes, les titre ; pompeux de seigneur de Noremhègue Saguenay, Terre-Neuve, Belle-Isle, Carpont, Labrador, la Grande-Baie et Baccalaos. Pour s'emparer de ces royaumes imaginaires, oii tout restait à faire, le roi autorisa Roberval à lever une armée de volontaires avec artillerie et victuailles, et, comme on comptait assez peu sur les volontaires, à choisir des criminels dans les prisons roya'es pour les établir dans sa vice-royauté.
Cartier, encore dans la vigueur de l'âge, fut nommé pour diriger cette expédition, destinée à 'ormer le noyau de la nouvelle colonie. Le roi, voyant en lui un chef maritime habile, ferme, vigilant, commandant tout à la fois la crainte et le respect, lui adressait une lettre de commission, portant ce bel éloge : "A plein confiant dans le sens, suffisance, loyauté, prudhomie, hardiesse, grande diligence, et bonne expérience de Jacques Cartier, avons fait celui-ci capita'ne général et maître pilote de tous les navires et vaisseaux de mer par nous ordonnés être menés pour la dite entreprise et expédition." Ces paroles bienveillantes encou agèrent vivement Cartier. Il employa 30,000 livres tournois, données par le roi, pour acheter ou approvisionner cinq navires, jaugeant chacun 400 tonneaux. Les préparatifs traînèrent en longueur. La flottille équipée par Cartier, munie de vivres pour deux ans, ne put mettre à la voile que le 23 mai 1541. Roberval, qui n'avait pas encore reçu toutes ses munitions, permit à Cartier de le devancer. Le vicomte de Beaupré, Macé Ja'.obert, beau-frère de Cartier, Etienne Noël, neveu de Cartier, et Martin de Pinfort, accompagnaient le grand navigateur.
1 Ce gentilhomme possédait un tel crédit dans sa province, que Fran7oi9 1er l'appelait le petit roi du Vimeu.
La traversée orageuse ne permit aux vaisseaux de se réunir que le 23 août, au havre de Sainte-Croix. L'eau doijce manqua pendant le voyage, et l'on abreuva les bestiaux de cidre. Les naturels de Stadaconé, désireux d'avoir des nouvelles des sauvages amenés en France, se réjouirent beaucoup de l'arrivée des nouveaux colons. Agona ne parut pas fâché d'apprendre la mort de Donnacona, ce qui lui assurait la première place. En signe de réjouissance, il déposa sa couronne de cuir jaune sur la t'te du grand capita'ne Néanmoins, Cartier crut découvrir de la dissimulation dans la conduite du chef.
Charlesbourg-Royal, — Les dispositions hostiles cV Agona envers les Français, qui ne tardèrent pas à éclater, portèrent Cartier à ciuitter le havre de Sainte-Croix pour remonter le fleuve jusqu'au cap Rouge, quatre lieues plus haut. Il y fit aussitôt élever deux forts : l'un au bas du promontoire, pour abriter les trois vaisseaux qu'il voulait garder — les deux autres restèrent dans la rade, au milieu du fleuve, ^usqu'à leur départ pour la France (2 septembre) — •; l'autre au sommet da promontoire haut et raide, pour se mettre en état de dé ense contre les naturels. Cet endroit fut appelé Charleshourg-Roijal. Cartier renvoya à Saint-]Malo, sur deux vaisseaux montés par quatre-vingts marins, Macé Jalohert et Et enne Noël, pilotes expérimentés, pour informer le roi de l'heureuse issue du voyage. __
L'exploitation agricole donna les plus belles espérances : Nous semâmes, dit Cartier, des g aines de no'.re jyays telles que graines de choux, naveaux, laitus et autres, lesquels fruct fièrent et sort vent de a terre en huit jours. En somme, ce pays est aussi propre au labourage et à la culture qu'on puisse trouver et désirer. Cartier trouva sur le flanc de la montagne des pierres qu'il estimait être des diamants. "De l'autre coté de la montagne et au pied d'icelle, qui est vers la grande rivière, se trouvait une belle mine du meilleur fer qui soit au monde, laquelle s'étendait jusque proche du fort, au pied du cap, et le sable sur lequel il marchait était terre de mine parfaite, prête à mettre au ourneau. Et sur le bord de l'eau, il fut trouvé certaines feuilles d'un or fin, aussi épaisses que l'onglet"
Cartier, accompagné de Pinfort, de gentilshommes et de marins. pa'-tit pou:- Hochelaga, chargeant le vicomte de Beaupré de 'a garde du
1 A l'essai qu'en fit faire Rober\'al (1543), lorsqu'il rencontra Cartier à Saint-Jean de Terre- Neuve, s'en re oumant en Bretagne, ces échandllons furent trouvés bons.
fort, r s'arrêta chez son ami, le chef d'Achelacy, et lui confia deux garçons pour apprendre la langue huronne. Hochelaga fêta l'arrivée du grand capitaine : "Quatre jeunes gens vinrent avec nous pour nous montrer le chemin, et ils nous menèrent si loin que nous vînmes à un village où demeurent de bonnes gens, vis-à-vis le deuxième sault Saint-Louis".
L'approche de l'hiver et les récits plus ou mo'ns fabuleux des naturels portèrent Cartier à retourner à Charleshourg-Royal. Les colons, alors en mésintelligence avec les sauvages l'attendaient impatiemment^. L'hiver fut rigoureux, les provisions étaient épuisées, et Roberval n'arrivait pas. Aussi, dès que la navigation fut ouverte, les colons, découragés, forcèrent Cartier à se rembarquer avec tout son monde pour la France.
Cependant, le 16 avril 1542, Roberval quittait le port de La Rochelle avec trois gros navires portant deux cents personnes, parmi lesquelle se trouvaient plusieurs gentilshommes". Arrivé à Terre- Neuve le 7 uin, il entra le lendemain dans le havre de Saint- Jean, où il trouva dix-sept navires de pêcheurs. Ce fut pendant son séjour en cet endroit que Cartier arriva avec ses trois vaisseaux ; Roberval l'engagea à retourner avec lui. Afin de ne pas le contrarier trop ouvertement Cartier leva l'ancre nuitamment pour se rendre en Bretagne. Roberval poursuivit sa course jusqu'à Charlesbourg- Royal, qu'il nomma France-Roy. "Aussitôt après son arrivée, le sieur de Roberval fit bâtir un joli fort, proche et à l'ouest du Canada, sur une haute montagne, dans lequel il y avait deux corps de logis, une grosse tour, et une autre de 40 à 50 pieds, où il y avait diverses chambres, une salle, une cuisine, des chambres d'offices, des celliers hauts et bas, et proche d'iceux il y avait une tour et des moulins. . ., et un puits devant la maison. Le bâtiment était situé sur la grande rivière du Canada, appelée Franc-Prime, par sieur de Roberval. Il y avait aussi au pied de la montagne un autre logement, dont partie formait une tour à deux étages, avec deux corps de logis où l'on gardait toutes les provisions. . .
1 Un sauvage, molesté par un jeune Français, avait poussé la barbarie jusqu'à tuer deux Français. L'attiiuile des naturels, qui appréhendaient la vengeance des étrangers, devenait menaçante.
2 Sainc-Tcrre, lieutenant de Roberval; L'Espinay, enseigne; Guingcourt, capitaine; Xaintongeoisi 1er pilote. Noir Fontaine; Dieu Lamont; Frosté; La Brosse; De la Mire; La Salle. Roj-ôse; Sr de Longueval, Sr Le Vp.sseur de Constance; Sr Villeneuve; Sr Talbot.
Près de cette tour il y avait une autre petite rivière. Dans ces deux endroits, tant en bas qu'en haut, furent logés les gens du commun^."
L'hiver fut rigoureux ; cinquante personnes moururent du scorbut. Roberval eut à lutter à la fois contre les sauvages, le climat, la disette et l'inconduite de ses gens. Pour maintenir la discipline, il fallut recourir au cachot, au fouet et à la potence. Quelques hommes furent fustigés, et un autre fut pendu au moyeii de quoi ils vécurent n paix et tranquillité. Au mois de juin 1543, Roberval alla avec huit barques, montées par soixante-dix hommes explorer le Saguenay, où il croyait trouver de l'or et de l'argent en abondance. Pendant le voyage, une barque chavira, et huit hommes se noyèrent.
La garde du fort, où il restait trente hommes, avait été confiée au sieur de Royèse^.
A France-Roy, les provisions s'épuisèrent bientôt, et la famine eut été extrême si les sauvages n'eussent secouru les Français. Ce fut dans ces circonstances pénibles que Roberval reçut l'ordre de retourner en France (1544).
Rentré en Europe, Roberval dut suivre le roi dans la guerre qu'il avait à soutenir contre Charles-Quint^.
Quelques historiens pensent que Cartier, dans un quatrième voyage, fut chargé de rapatrier les restes de la colonie, et qa'il vécut ensuite dans l'obscurité jusqu'à la fin de ses jours (1557)^.
C'est à Cartier que l'on doit la découverte du Canada. Cet intrépide marin traversa huit fois l'Atlantique sur des vaisseaux d'un faible tonnage. Avec de modestes ressources et une poignée d'hommes, il brava la cruauté des naturels. La sévérité du climat, que les Européens appréhendaient avec raison, ne l'effraya pas non plus. Politique habile, observateur judicieux, maître accompli dans l'art de se faire aimer des populations indigènes, et doué d'un bon sens exquis, Cartier sauvegarda toujours les intérêts de François 1er, qui le regar-
1 Voyage de Roberval.
2 Ce fort était vraisemblablemenc le même que celui commencé par Jacques Cartier en 1541.
3 Des historiens font périr Roberval dans un second voyage au Canada, entrepris en 1549. Thévet dit qu'il fut assassiné pendant la nuit, dans les environs de Paris.
4 Dans un travail lu devant la Société Royale, le 28 mai 1890, M. l'abbé Hospice Verreau démontre clairement que Cartier n'a pas fait un quatrième voyage.
dait comîne un homme de grand sens et fort expérimenté. Le fond de son caractère était surtout l'esprit chrétien. C'est dans sa foi qu'il puisa cette magnanimité, ce courage, cette patience héroïque, cette piété vive, ce zèle ardent, cette confiance invincible, cette sainte audace qui font les héros chrétiens, les apôtres. Il mourut à Saint-Malo en
Le marquis de la Roche.^A cause de l'insuccès de Roberval, la France abandonna, pendant près d'un demi-siècle, le projet de coloniser le Canada.
En 1578, le marquis de la Roche, de la Bretagne, obtint de Henri III des lettres qui l'établissaient gouverneur, lieutenant-général et viceroi es dites terres neuves et pays occupés par des gens barbares qu'il prendra et conquestera.
Ce ne fut que sous Henri IV, en 1598, que de la Roche fit préparer quelques vaisseaux i^our entreprendre une expédition.
Outre son équipage, une soixantaine de repris de justice furent mis à sa disposition. Les ayant débarqués à l'île de Sable\ où son pilote Chédotel fit échouer quelques vaisseaux, il se dirigea vers l'Acadie afin de choisir un lieu convenable pour 3^ jeter les bases d'une colonie. En moins de douze jours, des vents contraires le jetèrent sur les côtes de France. Les troubles de la Ligue^ l'empêchèrent de continuer ses découvertes et de venir au secours des misérables prisonniers. Ce ne fut que cinq ans plus tard que Henri IV envoya Chédotel pour les recueillir. Ces malheureux, qui avaient tâché de vivre de pêche et de chasse, s'étaient garantis de l'intempérie des aisons au moj^en de tanières et de huttes Douze seulement avaient survécu à tant de misères, et encore, faisaient-ils peur à voir : la pâleur de leurs figures, leur longue barbe, leur cheveux en désordre et leurs vêtements de loups marins en faisaient des espèces de spectres vivants. Le roi, qui voulut qu'on les lui amenât dans ce pltoj^able état, en eut pitié, et les congédia en donnant à chacun cinquante écus.
De la Roche obtint une seconde commission de Henri IV (1598), mais son âge trop avancé l'empêcha d'en profiter^.
De Chauvin. — ^L'échec du marquis de la Roche ne fit pas encore échouer l'entreprise de la France au Canada. Sur l'instigation de
1 L'île de Sable est à une distance de 100 milles des côtes de la Nouvelle-Ecosse.
2 Confédération des catholiques de France, à la fin du XVIe siècle.
3 Le marquis de La Roche fut gouverneur de Morlaix do 156S à 15S6. Il avait présidé les Était de Nantes en 1574.
Pontgravé, qui avait déjà visité plusieurs fois Tadoussac, AI. de Chauvin, capitaine de marine, sollicita une expédition auprès du roi, et l'obtint à condition qu'il ferait une fondation en ces pays nouveaux et qu'il y établirait la religion catholique. Pour le coup, l'apôtre avait été mal choisi : de Chauvin était calviniste. Quant au développement de la colonie, de Chauvin n'en fit rien non plus ; il s'occupa exclusivement de la traite des pelleteries à Tadoussac.
Pendant ce temps, Pontgravé remontait le fleuve jusqu'aux Trois- Rivières, lieu qu'il avait déjà visité et qu'il jugeait propre à l'établissement d'un fort.
Après avoir fait une traite con idérable de pelleteries, d Chauvin retourna en France (1599), laissant seize hommes à Tadoussac, dans le log's qu'il y avait fait construire. Onze moururent de mi ères et de privations, et les autres, obligés de partager le feu et la nourriture des sauvages voisins attendirent avec anxiété le retour des vaisseaux. M. de Chauvin fit une deux'ème expédition (1600) aussi infructueuse que la première et mourut (1601) avan d'entreprendre la troisième qu'il avait projetée.
De Chaste. — Les priv lèges de M. de Chauvin passèrent entre les mains de M. de Chaste, gouverneu- de Dieppe. Servi Dieu et la patrie était la devise du nouveau vice-roi. Pour mener à bonne fin son expédition il forma la compagnie de la Nouvelle-France, à laquelle de très riches négociants s associèrent. Pontgravé, appelé à jouer un si grand rôle au Canada, reçut de Sa Majesté l'ordre de faire le voyage. Samuel de Champlain consentit à faire cet essai d'exploration.
La petite expédition, partie de Honfleur le 15 mars 1603, arriva à Tadoussac le 24 mai. Champlain, choisi par de Chaste pour promouvoir au Canada les intérêts du catholicisme, remonta le Saint- Laurent en chaloupe, avec Pontgravé, jusqu'au saut Saint-Louis. Cet observateur éclairé dressa des cartes, et examinant l'endroit le plus favorable à une fondation, remarqua que les bourgades de Stadaconé et d'Hochelaga avaient disparu ; après une absence de sept à huit mois, il retourna à Honfleur avec Pontgravé. La mort de M. de Chaste, arrivée pendant leur absence, fut pour eux et pour la colonie une perte considérable.
De Monts : Fondation de Port-Royal.— Pien- > du Guast, sieur de Monts, calviniste de Saintonge, qui avait visité le pays en 1599, avec de Chauvin, succéda à de Chaste L'n édit du 8 novembre
1603, le nommait lieutenant-général au pays de l'Acadie, du .40e au 46e degré^, pour peupler et cultiver et faire habiter les dites terres le plus promptemen*, faire rechercher les mines d'or et d'argent, etc., bâtir des forts et des villes, concéder des terres, etc.
De Monts fréta deux vaisseaux : l'un de 150 tonneaux, qu'il commandait lui-même et sur lequel se trouvaient plusieurs gentilshommes ; l'autre de cent vingt tonneaux, sous les ordres de Pontgravé. L'équipage comprenait quatre-vingts marins et cent vingt artisans. Champlain et Poutrincourt faisaient partie de l'expédition. De Monts, accompagné de Jean de Biencourt, sieur de Poutrincourt, quitta le Havre le 7 mars 1604. Il se dirigea sur les côtes de l'Acadie, pénétra dans la baie maintenant appelée de Fundy, qu'il nomma baie Française, puis, revenant sur sa route, débarqua en juillet sur l'île de Sainte-Croix, où il se fixa. Il mit aussitôt ses hommes à l'ouvrage pour construire une habitation et fonder un établissement. Les Micmacs ou Souriquois habitaient ces parages. Memhertou, leur chef, qui avait un grand ascendant sur sa nation, devint un ami fidèle des Français.
L'hiver fut rigoureux et dura du 6 octobre jusqu'à la fin d'avril. Le scorbut éclata et fit mourir trente-six artisans. La petite colonie, si cruellement éprouvée à l'île de Sainte-Croix, chercha au printemps un lieu plus favorable et s'installa à Port-Roy aP (aujourd'hui Annapolis). Pontgravé, passé en France avec Poutrincourt peu de temps après son arrivée à Sainte-Croix, revint alors avec un renfort de quarante hommes. Après la nouvelle installation, M. de Monts retourna en France pour y soutenir les intérêts de sa fondation, laissant le commandement à Pontgravé. Malgré les précautions prises, le froid rude et excessif de l'hiver enleva encore six personnes. Privé de tout secours et voyant les provisions presque épuisées, Pontgravé partit en France avec tout son monde (14 juillet 1606), ne laissant que Lataille et Miquelet à la garde du fort.
Poutrincourt. — Douze jours après le départ de Pontgravé, le Jonas arrivait à Port-Roj^al, y ramenant Poutrincourt avec de
1 Jacques 1er, d'Angleterre, accorda une charte pour la colonisation de la Virginie, à laquelle il donna pour bornes le 34e degré an sud et le 55e au nord. Les empiècements de ces deux concessions l'une sur l'autre, devaient amener bien des difficultés entre les deux couronnes.
2 Poutrincourt avait suivi de Monts dans l'espérance de se fixer on Acadio, si ce pays lui paraissait agréable ; il lui demanda, en effet, le lieu appelé depuis Porl-Royal ; — de Monts le lui accorda. — Poutrincourt repartit aussitôt pour la France, en promettant à de Monts de revenir au bout de deux ans.
gros renforts. Marc Lescarbof et Louis Hébert'^ étaient au nombre des passagers. Pontgravé, qui avait appris à Campseau le passage de Poutrincourt, revint à Port-Royal.
Poutrincourt, voulant baser le succès de son entreprise sur une création agricole, se mit à préparer la terre pour les semailles d'automne, dès le lendemain de son arrivée. Afin de rompre la monotonie de l'hiver, Champlain établit un ordre en la table du sieur de Poutrincourt, appelé Vordre du Boîi-Temps. Selon cet arrangement, chacun devait, pendant quinze jours, servir comme maître d'hôtel, et chercher à régaler et divertir ses hôtes le mieux possible.
En 1606, des marchands jaloux réussirent à faire révoquer l'acte par lequel Henri IV avait accordé à de Monts la traite des pelleteries (1603).
Voyant son œuvre sapée par la base, de Monts se crut obligé de renoncer à ses projets coloniaux, qui lui avaient occasionné des dépenses considérables. Poutrincourt fut chargé de recueillir les pelleteries et de ramener en France les colons qui désiraient y rentrer. Convaincu que cet essai de colonisation serait repris à bref délai, Poutrincourt confia la garde du moulin, des magasins et autres bâtiments à Membertou, grand chef des Micmacs ou Souriquois. Les sauvages pleurèrent le départ des Français et leur firent promettre de revenir l'année suivante. Poutrincourt ne put réaliser sa promesse qu'en 1610. Les sauvages l'accueillirent chaleureusement. Louis Hébert et Charles de Biencourt^, âgé de dix-huit ans, l'accompagnaient dans cette expédition.
Les Jésuites en Acadie.— Poutrincourt, bon catholique, mit son premier soin à travailler à la conversion des sauvages. L'abbé Aubry avait commencé cette œuvre avec succès, mais la mort prématurée de ce missionnaire fit s'évanouir les résultats déjà obtenus. Lescarbot avait bien aussi tenté quelque chose en ce sens, mais le peu de connaissance qu'il avait de l'idiome des Micmacs avait paralysé ses
1 Marc Lescarbot, né à Vervins, vers 1570, se qualifie de seigneur de Saint-Audebcrt près de Sois- Bons, et d avocat au Parlement. La fuite du monde corrompu semble avoir été le motif qui l'amena en Acadie. Lescarbot éiait poète; il a aussi écrit l'histoire de la Nouvelle-France. Cbarlevoix dit qu'il eût été aus4 capable d'établir une colonie que d'en écrire l'histoire.
2 Louis Hébert, ex-apothicaire de Paris, au milieu des travaux et des soucis de l'érablissement de l' Acadie, ne perdait jamais de vue son instruction personnelle. Il faisait de longues courses pour étudier les plantes du pays et s'enquérir de toutes les ressource" utiles qu'il pouvait offrir.
3 Charles de Biencourt, fils aîné de Poutrincourt, était venu en Acadie en 1604, et avait assisté à la fondation de Pori-Iloyal, en 1G05.
efforts. Le missionnaire Jessé Fléché, surnommé le patriarche, opéra plus de fruit. Environ un mois après son arrivée, il baptisait, le jour de la fête de saint Jean-Baptiste, vingt et un Souriquois convenablement préparés. Membertou, très âgé, était du nombre. Plusieurs autres sauvages, qui avaient suivi cet exemple, ne tardèrent pas néanmoins à abandonner les pratiques de la religion pour retourner à leurs habitudes pernicieuses.
Madame de Guercheville, qui entendit parler des succès du missionnaire Fléché, résolut de consacrer une somme considérable aux missions de TAcadie, et confia cette œuvre aux Jésuites. Biencourt, poussé par les négociants huguenots de Dieppe, essaya de modifier les idées de madame de Guercheville : ce fut sans succès. Deux Jésuites, les pères Ennemond Massé^ et Biardr, partis de Dieppe le 26 janvier 1611, côtoyèrent l'Acadie, s'arrêtèrent et séjournèrent à plusieurs endroits avant d'arriver à Port-Royal, où ils trouvèrent Poutrincourt et ses vingt-trois hommes réduits à une extrême pa,uvreté.
Poutrincourt passa en France. Pendant son absence, Biencourt molesta les Jésuites, qui, à la vue de ces difficultés, voulurent retourner en France, mais on les retint forcément. Membertou, parlant le français, commença à enseigner l'idiome souriquois aux pères, mais la mort l'enleva peu de temps après. Le père Biard visita la côte voisine, remonta la rivière Kinihéki, et fut bien accueilli des Cannihas qui habitaient ses rives.
Établissement de Saint-Sauveur.— Les Jésuites ne pouvaient rester plus longtemps dans un pays où les colons étaient prévenus contre eux. La duchesse de Guercheville, désirant fonder une colonie entièrement catholique, confia une expédition à M. de la Saussaye, qui partit sur un vaisseau de 100 tonneaux, ayant avec lui quarante-huit colons et hommes d'équipage, parmi lesquels se trouvaient le père QiLentin et le frère Gilbert du Thet. De la Saussaye mit à la voile le 12 mars 1613 et arriva à la Hève, en Acadie, le 16 mai ; il toucha à Port-Royal, y prit les pères Massé et Biard pour les conduire sur l'île des Monts-Déserts, à l'entrée de la rivière Pentagouet, où ils fondèrent
1 Le pore Ennemond Massé, né à Lyon vers 1574, était devenu assistant du célèbre père Coton, prédicateur du roi. Il quitta la cour avec joie, pour suivre les fondateurs de l'Acadie.
2 Ce .père, né à Grenoble en 156.5, professait la théologie à Lyon depuis neuf ans. Lescarbot nous dit qu'il était fort savant. Noua avons de lui une relation de son voyage et de ce qui s'est passé sous ses yeux en Acadie. Il mourut en France, en 1622.
l'établissement de Saint-Sauveur. Les pères plantèrent une croix sur cette île, afin d'en prendre possession au nom de l'Église et de la France. Une agression violente et inattendue vint détruire en sa fleur la colonie naissante. Le coup venait des Anglais. Une petite flottille, demimarchande et demi-flibustière, commandée par Argall, se dirigea sur Saint-Sauveur et s'empara des gens encore occupés à leur installation. Les soldats d'Argall, au nombre de soixante, avaient quatorze canons. De la Saussaye, son lieutenant la Motto de Vilin et quelques autres voulurent se défendre, mais tout fut inutile. Le frère Gilbert du Thet trouva la mort, d'autres furent blessés, cinq se sauvèrent et le reste fut pris. Les pères jésuites et quinze Français furent conduits en Virginie. Sur l'ordre du maréchal, chef et gouverneur de Virginie, Argall reprit la route du nord avec trois vaisseaux. Il prit possession de Saint- Sauveur, au nom du roi de la Grande-Bretagne, et brûla les habitations de Sainte-Croix de Port-Royal et autres forteresses de la côte d' Acadie, jusqu'au 46e degré. Les Anglais quittèrent Port-Royal (9 nov. 1613) pour retourner en Virginie. En 1614, Argall conduisit en Angleterre les Jésuites, qui furent mis en liberté et renvoyés en France.
Acadie. (1614) \ — Population sauvage. — -Dans l'enclos de la Grande Rivière, dès les Terres neuves jusques à Chouacoët, on ne saurait trouver plus de 9 à 10 mille sauvages, savoir :
Tous les Soufiquois 3,000 à 3,500
Les Étaminquois, jusqu'à Penlagouët 2,500
De Pentagouët jusqu'à Kinebequi, et
De Kinebequi jusqu'à Choacouët 3,000
Les Montagnais 1,000
Âmes 10,000
Sauvages de la baie de Chinictou 60 à 80 80
LECTURE. — Memherlou. — Membertou, que l'on trouve chef des Souriquois ou Micmacs, en 1604, fut "le plus grand sagamor, le plus suivi et le plus redouté qu'il y ait eu depuis plusieurs siècles'^." Lescarbot avance que ce chef avait été " sanguinaire en son jeune âge et durant sa vie," mais il faut néanmoins reconnaître qu'il se montra toujours doux et pacifique dans ses rapports avec les Français.
Membertou demeurait à la baie Sainte-Marie, d'où il commandait environ 3,500 Souriquois, vivant sur les bords des rivières et le littoral de la mer.
1 Relation des Jésuites, I vol., p. 15.
2 La partie du pays où s'exerçait l'autorité du chef s'appelait aagamie.
3 Relation des Jésuites de 1611, p. 14.
Quand les Français se fixèrent à Port-Royal (1605), le grand sagamo vint les visiter. Selon Lescarbot, il était alors âgé de plus de 100 ans^, et n'avait pas encore un cheveu blanc. Pendant les cinq années qu'il passa à côté des Français de Port-Royal, il se montra toujours calme, réservé, loyal et généreux. Dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, il ne laissait jamais apercevoir aucune défiance envers les Français. Ses harangues véhémentes émerveillaient tout le monde. Après une absence un peu longue du fort, il voulait, qu'à son retour, on tirât du canon. "En ma qualité de sagamo, disait-il, j'ai autant de droit à cet honneur que les capitaines français".
Le baron de Saint-Just, fils de Poutrincourt, parlant bien l'idiome des Souriquois, enseigna au grand chef les premières vérités de notre religion, que les missionnaires complétèrent pour le préparer au baptême. Cette imposante cérémonie eut lieu le jour de la fête de saint Jean-Baptiste (24 juin 1610). Les néophytes étaient au nombre de vingt-un. Avant le baptême, chacun, d'après Lescarbot, "fit reconnaissance de toute sa vie, confessa ses péchés et renonça au diable, qu'il avait servi jusque-là." Quand l'eau régénératrice eut coulé sur leurs fronts, le missionnaire Jessé Fléché entonna le Te Deimi, et le canon du fort résonna en signe de réjouissance. Le grand sagamo, qui reçut le nom de Henri-, manifesta jusqu'à sa mort une piété et une foi profondes. S'il eût vécu plus longtemps, sa parole et son bon exemple eussent pu convertir toute la nation.
En 1606, Membertou porta la guerre chez les Armouchiquois, cantonnés dans le port de Chouacouët (aujourd'hui Saco), parce qu'ils avaient donné la mort à un chef souriquois, qui était allé faire avec eux le trafic des marchandises. Le grand sagamo, après des prodiges de valeur, demeura vainqueur. Cette victoire, chantée par Lescarbot dans un poème presque homérique, resta célèbre parmi ces peuplades.
Membertou tomba malade en septembre de 1611. Les pères jésuites, nouvellement arrivés comme missionnaires à Port-Royal, le firent venir à leur résidence de la baie Sainte-Marie, pour lui prodiguer généreusement leurs soins assidus. Après avoir béni les membres de sa famille, au nom de la très sainte Trinité, le vieux sagamo, muni des secours de l'Église, s'éteignit doucement dans les sentiments de la foi la plus vive et d'espérance en la divine miséricorde.
Ayant manifesté, durant sa maladie, le désir d'être enterré dans le cimetière indien, au milieu des siens, le père Biard, jésuite, lui déclara que ce serait un grand scandale pour les catholiques, et qu'il serait ainsi privé des prières de l'Eglise sur sa tombe. A ces considérations, Membertou changea de sentiment, et voulut reposer à l'ombre de la croix du cimetière catholique.
Ses obsèques furent imposantes : tous les Français de Port-Royal étaient présents ; les sauvages entouraient le cercueil en pleurant. Pendant le trajet de la cabane mortuaire à la chapelle, et de la chapelle au cimetière, le canon du fort gronda.
1 II faut bien remarquer que les sauvages et les Islandais, qui ae possèdent, pas d'archives, ont facilement le privilège de passer pour centenaires.
2 En l'honneur de Henri IV de France, qui avait été assassiné le 14 mai précédent; n ais la nouvelle n'était pas encore parvenue à Port-Royal.
Membertou, brave, habile guerrier, et n'ayant de barbare que l'extérieur et la fierté, peut être regardé comme le plus grand sagamo de la nation souriquoise.
Nous devons honorer la mémoire de celui que la tradition indienne n'a cessé de reconnaître sous le nom de grand capitaine.