CHAPITRE VI
Ethnographie. — Religion. — • Morts. — Gouvernement. — Songes. — Langues. — Vêtements. — Education des enfants. — Médecine. — Guerre. — Prisonniers.
Ethnographie. — ■" Dans la Nouvelle-France, disait Champlain, il y a nombre infini de peuples sauvages, les uns sont sédentaires, amateurs du labourage, qui ont villes et villages fermés de palissades ; les autres errants, qui vivent de la chasse et peschede poisson, et n'ont aucune cognoissance de Dieu. Mais il y a espérance que les religieux qu'on y a menez et ciui commencent à s'}' establir, y faisant des séminaires, pourront en peu d'années y faire de beaux progrès pour la conversion des peuples."
Les principales peuplades sauvages du Canada étaient les Esquimaux, les Algonquins et les Hurons. Quoique distinctes, ces peuplades conservaient entre elles quelques ressemblances de mœur.s, de croyances, d'usages et d'organisation sociale.
Les farouches et vilains Esquimaux, dont le nom en algonquin signifie mangeur de viande crue, habitaient les bords de la baie d'Hudson et les côtes du Labrador et de Terre-Xeuve. Dans les savanes du nord des mêmes contrées, on trouvait les Savanais, comprenant les Mistassi?is, les Monsonis et les Assîniboils : toutes ces tribus, misébles et superstitieuses, ne reculaient pas devant l'anthropophagie.
La race algonquine ou algique, dont la fierté ambitieuse dédaignait l'agriculture, comprenait : les Micmacs ou Souriquois, les Canyiibas. les Etchemins et les Ahénaquis, échelonnés sur les côtes nord de l'océan Atlantique ; les Montagnais, errant sur les rives du Saguenay et du lac Saint-Jean ; les Algonquins proprement dits^, distribués sur les bords
1 La nation algonquine, la plus considérable, a été estimée à 90,000 âmes; celle des Sioux orientaux à environ 3,000; celle des Hurons ;\ 25,000; celle des Iroquois, à 22,000, celle des Pétuns, à 20,000: celle des Neutres, à 35,000. Ces différentes nations comptent, aujourd'hui — d'après le recensement de 1911—105,492 âmes. De 1881 à 1901, l'augmentation a été de 19,000.
du grand fleuve Saint-Laurent, depuis Stadaconé jusqu'à Hochelaga. Plus haut, du côté du lac Huron, se trouvaient les Oviaouais. Aux environs du lac Nipissing, habitaient les Nipissiriniens, nommés aussi Sorciers, à cause des nombreux jongleurs qu'ils comptaient parmi eux ; les Amikoués ou Castors et les Sauteux ou Chippewais étaient disséminés sur la rive septentrionale du lac Huron.
Au nord du lac Supérieur, en se dirigeant vers la baie d'Hudson, on trouvait les Cristinots, surnommés Cris, par abréviation. Les environs du lac Michigan étaient habités par les Malhoumines ou Folles- Avoines, les Winipigons ou Puans, les Poutéouatamis, les Miamis et les Illinois.
La tribu algique s'étendait même jusqu'au Mississipi : c'est sur les rives de ce fleuve géant que se trouvaient les Natchez, si pompeusement chantés par Chateaubriand.
La race huronne, comprenant les Hurons proprement dits ou Houendats et les Iroquois, était la plus intelligente, la plus industrieuse et la plus laborieuse. Les Hurons se trouvaient resserrés dans la petite péninsule située entre le lac Simcoe et les baies Nottawasaga et Géorgienne. Quoique sédentaires, ils s'occupaient de chasse et de pêche. Ils avaient des bourgades bien palissadées et bien gardées. Des intérêts de commerce les portèrent à s'allier avec les Algonquins et même avec les Français, dont ils furent toujours les amis fidèles et dévoués.
Les Iroquois, comprenant : les Agniers — -appelés Mohawks par les Anglais — 'les Oneyouts, les Onnontagués, les Goyoguins et les TsonnontJiouans, se trouvaient au sud du lac Ontario, sur une ligne profonde, depuis la rivière Hudson jusqu'à Niagara. Cette nation, intelligente, belliqueuse et barbare, semblant née pour la guerre, mit bien des fois le Canada sur le point de sa ruine. L'Iroquois avait la démarche fière, le front audacieux et le regard farouche. Les sons durs et heurtés de sa langue étaient l'indice de l'opiniâtreté de son caractère. Sous le plus futile prétexte, il semait la terreur sur son passage. Son orgueil, ne sachant rien pardonner, poursuivait partout ses ennemis et exerçait sur eux des cruautés inouïes. L'eau-de-vie le rendait furieux ; sous son influence, il ressemblait plutôt à un tigre qu'à un être humain.
Dès le début de la colonie, les Iroquois s'allièrent aux Anglais, qui payaient leurs services avec des boissons enivrantes. Plusieurs
fois, ils signèrent avec les Français des traités de paix, que les plus spécieux prétextes leur faisaient mettre de côté. Avant l'arrivée de Champlain, les Algonquins dominèrent longtemps les tribus iroquoises, alors dispersées sur les bords du Saint-Laurent. On lit dans les mémoires de Nicolas Perrot : " Le pays des Iroquois était autrefois Montréal et Trois-Rivières." Le père Le Jeune dit aussi : "Voyageant de Québec à Trois-Rivières, les Sauvages m'ont montré quelques endroits où les Iroquois ont autrefois cultivé la terre."
Voici comment les Algonquins et les Iroquois devinrent ennemis. La paix, régnant alors entre les deux nations, porta les Algonquins à inviter la tribu iroquoise, la plus voisine de leur territoire, à passer l'hiver avec eux pour manger des- viandes fraîches. Les Iroquois, flattés de cette généreuse attention, acceptèrent volontiers. Mais l'avantage qu'ils eurent sur les Algonquins, dans une partie de chasse, piqua au vif l'amour-propre de ceux-ci, qui, afin de sauvegarder leur réputation, tuèrent leurs compagnons et cachèrent leurs cadavres dans la neige. Au printemps, une odeur nauséabonde vint trahir leur crime. A partir de ce moment la guerre éclata et les deux nations devinrent ennemies. Les Algonquins, d'abord vainqueurs des Iroquois, les chassèrent des bords du Saint Laurent, pour s'y installer eux-mêmes. Ces premiers avantages les rendirent négligents et leur firent perdre peu à peu la supériorité conquise sur leurs adversaires. Les armes à feu, reçues des Hollandais, donnèrent peut-être aux Iroquois de la supériorité sur les Algonquins ; car ceux-ci, pendant longtemps, ne purent en obtenir des Française
Re)igion.— Le spectacle étonnant de l'univers portait les sauvages à tourner leurs regards vers des génies supérieurs. Le soleil, la lune et les étoiles étaient des dieux. Les Algonquins riaconnaiss^ient un chef des esprits, grand architecte de la nature ; ils l'appelaient Michahou ou Grand Lièvre. Le feu, la pluie, la grêle, le tonnerre, le vent, etc., étaient aussi pour eux des divinités. Les sauvages avaient encore, comme les Lares et les Pénates des Romains, des esprits inférieurs dé-
1 Peut-on réellement mettre les arquebuses au-dessus des arcs ? — A part le tonnerre, qui, la première fois, effrayait les sauvages, ces armes à feu étaient, de peu d'utilité. La flèche portait aussi loin, avait plus de pénétration, ne coûtait pas cher, servait plus d'une fois, était d'un poids plus léger, ne se détraquait jamais, ne demandait ni poudre, ni balles, ni soins particuliers.
signés sous le nom de Manitous. Ces derniers présidaient au foyer domestique, veillaient au berceau de l'enfant, assistaient le vieillard décrépit, calmaient les douleurs du malade, fermaient la paupière du guerrier, consolaient l'orphelin qui versait des plejirs, et exhalait des soupirs sur la tombe d'un parent.
Ces peuples adoraient des choses ridicules ; néanmoins, ils ne mettaient pas leurs jongleurs et leurs héros au rang des dieux. Ils offraient des sacrifices pour apaiser la colère des génies ou pour en obtenir quelques bienfaits. D'après le père Charlevoix, leurs temples n'étaient pas somptueux. " J'entrai, dit-il, dans la cabane du feu, c'est-à-dire la maison où l'on entrerait, dans la plupart des villages indiens, un feu perpétuel autour des os de leurs grands chefs, et je n'y vis point d'ornements, rien, absolument rien qui pût me faire connaître que j'étais dans un temple."
Les aborigènes croj^aient à l'immortalité de l'âme, et à un paradis tout matériéToii les guerriers d'élite habitaient des contrées de chasse, toujours abondantes en gibier. Selon les Iroquois, la voie lactée se trouvait le chemin qui y conduisait. Les aurores boréales figuraient, pour eux, la danse des morts ; la région du sud-ouest était la cour du grand esprit où se trouvaient les ombres de leurs ancêtres.
Morts.— Les sauvages manifestaient un grand respect pour les morts. Pendant trois jours, les parents et les amis du défunt poussaient des soupirs et des gémissements auprès du cercueil d'écorce où gisait le cadavre. Au repas funèbre, on distribuait tout ce qui se trouvait dans la cabane du mort. S'il s'était distingué h la guerre, un poteau peint en rouge marquait l'endroit de la sépulture. Durant un mois, des cris Hgubfee- se faisaient entendre au lever et au coucher du soleil. L'anniversaire de la mort d'un parent était accueilli, pendant plusieurs années, par des hurlements épouvantables que répercutaient au loin les échos de la forêt.
La fête des morts se célébrait tous les dix ou douze ans. Des cris et des gémissements, poussés soir et matin, l'annonçaient longtemps d'avance. Tous les os des défunts étaient recueillis soigneusement pour être jetés dans une fosse commune, tapissée de peaux de bêtes, et recouverte d'un toit pour protéger les morts du froid pendant l'hiver, et des chaleurs pendant l'été. On déposait des provisions de maïs, des peaux de castor, des haches et des colHers de pierres luisantes sur les
restes mortels. Cette cérémonie funèbre, célébrée au milieu d'épaisses forêts et d'accents lugubres, offrait un spectacle imposant.
Après la fête, tous .noyaient leur chagrin dans un grand festin, au cours duquel il y avait des jeux et autres divertissements plus ou moins honnêtes.
Gouvernement. — -Le gouvernement des sauvages consistait dans une indépendance souveraine. Les parents, les chefs de village et de tribus dirigeaient leurs subordonnés comme ils pouvaient. Le don de la parole jouait un grand rôle. Celui qui n'en était pas doué ne pouvait arriver à aucune charge publique. L'influence des orateurs prévalait même sur celle des anciens, que l'on consultait, néanmoins, dans toutes les affaires importantes.
Songes. — Les sauvages n'osaient résister à la voix des songes, même au prix des plus grands sacrifices. C'est ainsi qu'une femme chippewaise entreprit un voyage de plusieurs centaines de lieues, pour se procurer un chien français, vu dans un rêve.
Les Européens abusèrent plus d'une fois de la crédulité des sauvages aux songes. ITn Anglais, nommé Johnson, voulant avoir un terrain considérable appartenant aux Iroquois, alla trouver le chef et lui dit • " J'ai rêvé ! — -Qu'as-tu rêv^é ? dit celui-ci. — ^J'ai rêvé que tu me donnais un terrain, depuis tel endroit jusqu'à tel autre. — Si tu as rêvé, ajoute le sauvage, prends-le ; mais, crois-moi, ne rêve plus."
Langues. — -Les deux principales langues sauvages étaient le huron et l'algonquin, comprenant chacune plusieurs dialectes. Les sons de la première étaient durs, sonores, saccadés et pleins de force ; ceux de la seconde, quoique moins expressifs, étaient doux et harmonieux Ces différents idiomes servaient bien à déneindre le caractère les mœurs et les usages de ceux qui les parlaient.
L'étude de ces langues fit souvent le désespoir des missionnaires. Le père Le Jeune, après avoir apprip l'algonquin pendant deux ans. écrivait : '•' Cet idiome a une richesse si importune qu'elle me jette quasi dans la crainte que je l'étudierai toute ma vie pour ne le savoir que médiocremenl . ' Aujourd'hui, les Indiens, mêlés aux autres nations, ont presque entièrement perdu leur langue^
1 Dans une harangue adressée en 1850 à Mgr Turgeon, archevêque de Québec, à l'occasion d'une visite à la chapelle des Hurons, l'orateur de la circonstance, parlant au nom de la tribu, déplora dans les termes suivants, la dispnrition de lour langue nationale : "Notre race diminue toujours, et notre langue est presque éteinte Nous nous plaignons, nous autres jeunes, que nos P''^re3 ne nous l'aient pas montrée.''
Vêtements.— Les sauvages, presque nus en été, se couvraient de peaux de bêtes en hiver. Ils se chaussaient de souliers de chevreuil et de guêtres ornées de broderies. Malgré leur extrême malpropreté, ils recherchaient le luxe, portaient des pendants aux oreilles ou aux narines, des bracelets de peaux de couleuvres, des colliers de pierres luisantes et d'autres parures brodées de poils de porc-épic. Ils arrangeaient leurs cheveux de la manière la plus bizarre. La plupart des Hurons n'en gardaient qu'une touffe, qu'ils tenaient relevée au moyen de graisse, et qui la faisait ressembler à une hure : c'est la raison pour laquelle, dit le père Jérôme Lalemant, les Français les appelaient Hurons. Dans certaines contrées, les sauvages se peignaient la figure de vermillon, de noir de chaudron ou de jus de certaines racines. Le père Le Jeune vit, en arrivant à Tadoussac, des Montagnais qui avaient le nez bleu, les joues et le tour des 3'eux noirs et le reste du visage rouge. Le tatouage était la principale parure . Les hommes seuls avaient droit de se tatouer, et les procédés employés leur occasionnaient de vives douleurs. A coups d'épines ou de pierres pointues, ils se perforaient la peau de mille petits trous pour y imprimer les dessins qu'ils voulaient avoir, et frottaient ensuite ces plaies sanglantes avec du charbon pilé. C'est au moyen de ces couleurs que les barbares dissimulaient la peur ou la haine qui trop souvent se trouvaient dans leurs cœurs.
Éducation des enfants.— Le père n'avait d'abord pas d'autorité dans la famille ; il en prenait, néanmoins, en avançant en âge, à cause du grand respect des enfants pour les vieillards. L'influence de la mère était très grande. Un crime affreux, réputé sans exemple parmi les Indiens, était la rébelhon d'un fils contre sa mère. Lorsqu'elle était devenue vieille, ses fils la nourrissaient et lui prodiguaient leurs soins. Les enfants indiens n'étaient point querelleurs, bruyants, tracassiers, hargneux, et ne se battaient jamais. Leur air avait un je ne sais quoi de sérieux comme le bonheur, de noble comme l'indépendance.
Quand le jeune Indien sentait naître en lui le goût de la pêche, de la guerre, de la chasse, de la politique, il commençait à travailler, et cherchait à imiter les arts qu'il voyait pratiquer à son père. Il apprenait alors à coudre un canot, tresser un filet, à manier l'arc, le fusil, le casse-tête, la hache ; à couper un arbre, à bâtir une hutte, à expliquer les colliers : ce qui était un amusement pour le fils devenait une source d'autorité pour le père.
Les filles jouissaient de la même liberté que les garçons ; elles restaient davantage avec leurs mères, qui leur enseignaient les travaux du ménage. Lorsqu'une jeune fille avait mal agi, sa mère se contentait de lui jeter quelques gouttes d'eau au visage en lui disanc ': Tu me déshonores. Le reproche manquait rarement son effet.
Médecine. — 'Les plantes médicinales, les racines, la diète et les sorcelleries étaient à peu près les seuls remèdes que les sauvages employaient pour guérir les malades. Chaque cabane avait ses médecins. Dans les cas difficiles, ils recouraient aux jongleurs, qui, après avoir invoqué les esprits, prescrivaient certaines ordonnances, toujours suivies à la lettre.
Guerre. — Les sauvages ne déclaraient pas la guerre pour acquérir de nouvelles terres, mais purement pour se venger d'une insulte, d'un meurtre, d'un outrage quelconque. Les jeunes gens épris du désir de s'illustrer, se répandaient çà et là pour saisir par ruse quelques victimes qu'ils assommaient à coup de tomahawk, et qu'ils scalpaient ensuite : ces chevelures sanglantes étaient conservées comme des trophées glorieux.
La grande guerre se faisait avec beaucoup d'apparat. Ce n'était qu'après maintes délibérations du conseil qu'on levait la hache. Le départ était précédé d'un festin, où chacun chantait ses exploits, pour allumer dans les cœurs le feu de la vengeance. Vêtus très légèrement, et n'ayant pour toutes provisions qu'un peu de farine brûlée, les guerriers se mettaient en marche. Javelot, arc, flèche terminée par une pierre pointue ou un os affilé, tomahawk ou casse-tête qui avait un côté tranchant, telles étaient les armes. La marche s'opérait lentement. Quelque temps avant le coucher du soleil, on choisissait un lieu convenable pour y passer la nuit. Des abatis d'arbres servaient de remparts ; les manitous étaient seuls sentinelles. Étant près du village ennemi, la marche s'effectuait pendant la nuit, et l'on se reposait pendant le jour. Le chef rappelait les soins nécessaires pour ne lien laisser soupçonner. Après avoir fait prendre connaissance du camp, le conseil délibérait sur la conduite à tenir. L'attaque était ordinairement fixée au point du jour. Par prudence, les assiégeants se traînaient à plat ventre jusqu'à ce que le chef fit entendte un petit cri, qui était le signal du combat. En poussant des hurlements épouvantables, ils tombaient
comme la foudre sur les cabanes, et sans donner à personne le temps de se reconnaître, assommaient à coups de tomahawk tous ceux qui opposaient résistance. Les cris affreux des combattants, les hurlements des chiens, les plaintes des mourants, la vue des figures sinistres, tatouées de différentes couleurs et sautant autour des cabanes embrasées, offraient un spectacle d'enfer.
Prisonniers. — Ces peuples barbares ne connaissaient pas la pitié : vainqueurs, ils ne faisaient point grâce ; vaincus, ils ne demandaient pas merci. Après le combat, les prisonniers étaient conduits à la bourgade victorieuse ; les uns pour être distribués comme esclaves aux familles qui avaient perdu quelques-uns de leurs membres à la guerre, les autres pour y être soumis aux supplices les plus atroces. Le trajet offrait déjà de grandes souffrances. Tous les Indiens des villages amis rencontrés sur la route avaient droit de bâtonner les prisonniers : c'est ce qu'ils appelaient les caresser. Pour ces pauvres misérables, la nuit était un véritable supplice. Ils la passaient pieds et mains liés au sol, où les moustiques les dévoraient.
Rendus au village des vainqueurs, un grand festin était offert. Vers la fin du repas, chaque prisonnier destiné à la torture entonnait sa chanson de guerre, qui n'était que le rappel de ses propres exploits et des cruautés souvent exercées sur quelques parents ou amis de ceux mêmes qui devaient être ses bourreaux. Ces derniers, ayant déjà le feu de la vengeance dans le cœur et exaspérés par les récits qu'ils venaient d'entendre, étaient encore exhortés par les chefs à bien s'acquitter de leur tâche. Aussitôt commençaient des supplices que l'enfer seul peut inventer. La poix, l'eau bouillante, le fer, le feu, tout était mis en œuvre. Cependant, les malheureuses victimes, scalpées, tenaillées et hachées en petits morceaux, avaient la force de ne pas laisser échapper une seule plainte, un seul soupir. Loin de là, elles affrontaient les tourments sans crainte et feignaient même de trouver du bonheur à les endurer.
LECTURE. — Guerre acharnée des Iroquois contre les Hurons. — Nous voyons dans notre histoire nationale que les Iroquois poursuivirent avec acharnement la guerre contre les Ilurons, jusqu'à ce que les bourgades de ces derniers fussent entièrement détruites. Il est difficile de comprendre comment les Iroquois, aj-ant tout intérêt à vivre en paix avec leurs congénères pour se protéger contre l'immigration européenne, n'aient cherché qu'à se mettre en guerre avec eux. Quelques historiens en
attribuent la cause à des différends qui avaient existé autrefois entre les deux nations, quand elles habitaient ensemble l'île de Montréal, tandis que d'autres croient mieux la trouver dans des rivalités d'intérêt personnel provenant de la chasse, de la traite des pelleteries avec les blancs, et du maintien de l'équilibre du nombre d'individus dans les foyers ou dans les tribus, au moyen des prisonniers de guerre. Nous nous rangeons du côté des derniers. En effet, la chasse devint presque toujours un brandon de discorde entre les nations primitives, comptant sur ses produits pour leur subsistance. Le mélange des peuplades nomades, pourchassant le gibier dans des forêts mal délimitées, dut souvent occasionner de graves et haineux démêlés qui ne purent se régler qu'au moyen de luttes guerrières.
La traite des pelleteries avec les blancs fomentait de son côté la discorde qui se terminait par des combats. Pour s'en rendre compte, il faut être au courant du rôle économique joué par les trois principales tribus sauvages distribuées dans le bassin du grand fleuve, depuis les côtes du Labrador jusqu'au lac Supérieur, parages foiu"millant de gibier et de bêtes à fourrures. Les Iroquois, ayant pour voisins les Anglais et les Hollandais, se trouvaient dans la plaine située au sud du lac Ontario, fertile pour l'agriculture, dont ils s'occupaient, mais pauvre en gibier et en fourrures. Les Hurons, habitant la péninsule située entre le lac Simcoe et les baies Nottawasaga et Géorgienne, contrées guère plus giboyeuses que celles des Iroquois, étaient alliés avec les Algonquins, qui leur fournissaient des f3urrures. On comprend alors que les Iroquois, faisant trafic des pelleteries avec les Hollandais et les Anglais, poursuivaient les Algonquins, mais surtout les Hurons, plus rapprochés d'eux. Ils en voulaient bien aussi aux Français, faisant la traite avec les Algonquins et les Hurons, mais ils craignaient d'eux de terribles représailles et n'osaient pas les attaquer dans les forts, où ils les trouvaient à l'abri de leurs coups. Tous leurs efforts se bornaient donc à ruiner le commerce de leurs rivaux, en s'emparant des canots, mal amunitionnés et chargés de fourrures que les Hurons venaient remettre à leurs alliés. Ils en voulaient tellement à la race huronne qu'ils ne cessèrent même pas de la persécuter après sa dispersion. On les verra se rendre jusqu'à l'île d'Orléans pour massacrer les quelques centaines de fugitifs de cette nation réfugiés en cet endroit, après la destruction de leurs bourgades.
Les Iroquois livraient encore la guerre dans le but de faire des prisonniers destinés à remplacer dans les familles les membres tués dans la lutte, ou à maintenir l'équilibre entre le groupe des hommes livrés à la chasse et le groupe des femmes s'occupant de l'agriculture, ou encore l'équilibre des petites nations formant la confédération. Souvent même se manifestait la rivalité des nations appartenant à une même confédération ; c'est ainsi, par exemple, que l'on vit les Iroquois, les Agniers et les Onnontagués ne pas s'entendre au sujet du partage des Hurons pris à l'île d'Orléans^. L'adoption était donc bien un régulateur, un balancier inventé dans le but de conserver à chacun des deux ateliers ses porportions normales et de produire l'équilibre nécessaire^.
1 Relation de 1657, p. 19 et suivantes.
2 "La Science sociale" par Paul de Rcusiers.
DEUXIÈME PÉRIODE Le Canada colonie française