CHAPITRE I
Habitation de Québec. — Conspiration contre Champlain. — Expédition militaire contre les Iroquois. — Combat du lac Champlain. — Champlain à la cour de Henri IV. — Deuxième combat contre les Iroquois. — Champlain remonte l'Outaouais.— Compagnie de Rouen. — Exploration des régions de l'ouest. — Érection du château Saint- Louis. — Prise de possession du pays.
Habitation de Québec. — De Monts, presque ruiné par l'échec de Port-Roj^al, voulut relever ses finances par la traite des pelleteries, en jetant dans l'intérieur du pays les bases d'une nouvelle colonie.
Deux vaisseaux furent alors armés ; le premier, sous les ordres de Pontgravé, se rendait pour le trafic des pelleteries^ ; le second, commandé par Champlain, venait fonder une colonie sur l'une des rives du Saint- Laurent. Ces vaisseaux, partis de Ronfleur dans la première moitié d'avril de 1608, arrivèrent à Tadoussac au commencement de juin. Champlain, qui remonta le fleuve pour trouver un lieu favorable à une fondation, se fixa sur une pointe couverte de noyers et de vignes sauvages, que les aborigènes appelaient Québec. Il en prit solennellement possession le 3 juillet 1608, en y arborant le drapeau français. Le choix était judicieux : le promontoire à pic qui sert de fortifications
1 Les Basques et les Bretons disputèrent à Ponigravé le monopole de la pêche concédé par Henri IV à de Monts pour un an.
Samuel de Champlain (1570-1635)
Un beau jour tu quittais ton château de Brouage, Pour affronter les flots et les vents de l'orage Sur un petit vaisseau nommé le "Don de Dieu", Et malgré les autans, les ressacs, les banquises, Hardiment tu rentrais, sous le souffle des brises, Dans le fleuve azuré comme le grand ciel bleu. Au pied luisant d'un cap, sur une morne plage, Tu semais une ville au milieu des sauvages.
naturelles, et la rade profonde, pouvant contenir plus de cent vaisseaux de ligne, offraient, pour l'époque, tous les avantages d'un poste mercantile et militaire^
Les endroits choisis pour la fondation de Québec et de Montréal témoignent hautement de la sagacité de Champlain, et montrent qu'il avait dû pressentir le grand rôle que joueraient, plus tard, ces deux villes dans le développement de la colonie.
Aussitôt arrivé à Québec, Champlain mit ses hommes à l'ouvrage. Un magasin et trois corps de logis, protégés par un large et profond fossé et plusieurs canons, furent construits en peu de temps. Pour s'assurer de la fertilité du sol, il sema du blé, du seigle, d'autres céréales qui poussèrent à merveille, et planta des vignes qui devinrent fort belles. En septembre, un matelot et lésen'urier Nantel moururent de dysenterie, pour avoir mangé des anguilles mal cuites. Le 3 octobre laissa voir une grosse gelée blanche ; le 15, les feuilles étaient presque toutes tombées. Le 18 novembre amena une grande quantité de neige, soulevée par des vents déchaînés, ce qui dura deux jours.
Quoiqu'elle n'ait pas éprouvé le sort malheureux de l'Acadie, nous verrons cette nouvelle colonie lutter plus d'un siècle et demi contre la barbarie des Iroquois, les prétentions de l'Angleterre et l'abandon de la France.
Conspiration contre Champlain. — Quelques mécontents mirent en danger la vie de Champlain. L'instigateur du mouvement fut Jean Duval. Un travail excessif et la modicité du salaire étaient les prétextes qui portaient cet esprit turbulent à la révolte. Plusieurs colons, mal disposés comme lui, embrassèrent son perfide dessein. Us résolurent que le fondateur de la nouvelle colonie serait incarcéré ou tué nuitamment. L'un d'eux, pressé par le remords, fit connaître à Champlain l'odieux complot ourdi contre lui. Duval et trois de ses compagnons les plus coupables furent arrêtés et conduits dans la prison de Tadoussac. Quelques jours après, Pontgravé les ramena à Québec pour y subir leur procès. Duval s'avoua coupable et fut con-
1 Quoique bien amélioré par l'élargis3ement du terrain qui s'étend de la montagne jusqu au haut des quais, Québec semble n'être pas encore considéré comme un poste favorable au commerce. — rQu^'beo et Lé vis, naturellement fortifiés, sont comme deux sentinelles avancées pour affronter la guerre
damné au gibet. Ses complices, renvoyés en France, obtinrent leur grâce.
Expédition contre les Iroquois. — ^Poiir mieux surveiller les débuts de la nouvelle fondation, Champlain passa l'hiver à Québec. La maladie exerça ses ravages parmi les colons : dix moururent du scorbut et cinq de la dysenterie.
Pour s'assurer l'appui des Hurons et des Algonquins, qui se montraient froids envers les Français, Champlain fit alliance avec eux, en s'engageant dans un parti de guerre contre les Iroquois. La petite armée quittait Québec le 28 mai 1699. La barque portant Champlain était escortée de plusieurs canots indiens. Pour mieux admirer les beautés naturelles du pays, le fondateur de Québec ralentit la marche jusqu'à l'embouchure du Richelieu, où il s'arrêta deux jours pour délibérer avec les sauvages sur le plan de campagne à suivre. La discussion fit des mécontents parmi les Indiens, qui rebroussèrent chemin, pour n'avoir pu faire prévaloir leur sentiment. Les combattants, au nombre de soixante, remontèrent, sur vingt-quatre canots, le Richelieu jusqu'aux rapides de Chambly. De là, Champlain renvoj^a sa barque à Québec et ne garda que deux Français. Après avoir fait le portage, les guerriers reprirent la voie d'eau. Tous les soirs, ils mettaient pied à terre pour passer la nuit. Craignant d'éveiller l'attention des ennemis, ils évitaient même de faire du feu pour préparer les aliments. La nourriture consistait en sagamité, viande et poisson crus. Les Manitous seuls servaient de sentinelles pendant le sommeil. On ne manquait pas de consulter les jongleurs, dont la décision était toujours favorable ^ Les songes surtout étaient étudiés avec soin. Tous ceux qui en avaient eus ne manquaient pas, le lendemain, d'en faire le récit pour en avoir l'interprétation. Souvent on demandait à Champlain s'il avait rêvé. Sa réponse négative les inquiétait. Enfin, une bonne nuit, pour leur faire plaisir, sans doute, Champlain s'avisa de faire un rêve. Dès le matin, il annonça aux alliés, que favorisé de ]\Iorphée, il avait vu les Iroquois se noyer dans le lac, et qu'on l'avait empêché de leur porter secours, parce qu'ils . étaient des hommes méchants. A partir de ce moment, ses alliés ne doutèrent pas de la victoire.
1 "Ces garnements, dit Champlain, qui font les devins, de cent paroles n'en disent pas deux de véritables, et vont abusant de ces pauvres gens pour tirer quelque denrée du peuple."
Combat du lac Champlain. — -Vers six heures du soir, la petite armée rencontra au détour d'un cap, une bande d'Iroquois s'en allant lever des chevelures (29 juillet 1609). Les deux parties se saluèrent par une grêle de flèches et des hurlements épouvantables.
Le combat fut remis au lendemain matin. De part et d'autre on passa la nuit à se lancer des insultes et des bravades, à la mode des héros d'Homère. Dès le lever du soleil, les deux camps étaient sur pied. Les Iroquois, au nombre d'environ deux cents, s'avançaient au petit pas, avec gravité et assurance. Trois chefs, la tête ornée de panaches de plumes de diverses couleurs, ouvraient la marche. Lorsque l'enemi fut assez près, Champlain, que les alliés avaient soigneusement tenu caché, sortit des rangs et s'avança seul jusqu'à une trentaine de pas vers les Iroquois. Ceux-ci restèrent stupéfaits et éprouvèrent un moment d'hésitation à la vue de ce personnage si brillamment vêtu. Pendant ce temps, Champlain épaula son arquebuse chargée de quatre balles, tira et fit mordre la poussière à deux chefs et à un autre guerrier. Les deux compagnons du grand capitaine, cachés derrière les arbres, s'avancèrent et tirèrent aussi avec succès. Les Iroquois, voyant que les balles perçaient leurs grands bouchers de bois, se dérobèrent précipitamment dans la forêt voisine, en criant et se demandant les uns aux autres : " Quels sont ces hommes au costume éclatant, qui portent la foudre dans leurs mains et la lancent à volonté ? " Plusieurs Iroquois furent tués, d'autres blessés, dix ou douze faits prisonniers et réservés pour la torture. Du côté des alliés de Champlain, il y eut seize blessés, qui furent promptement guéris.
Aussitôt après le combat, les Algonquins et les Hurons regagnèrent leurs foyerb. Au premier campemeniL, ils torturèrent un prisonnier avec tant de cruauté, que Champlain crut devoir y mettre fin, en déchargeant un coup d'arquebuse sur l'infortunée victime.
Le petit combat de 1609 eut peu à faire dans l'inimitié que les Iroquois conçurent pour les Français ; leur haine pour les Hurons datait de vieux temps. Voici ce qui occasionna plus que tout le reste leur animosité. Vers 1636, les Iroquois, voulant s'emparer du monopole de l'échange des fourrures avec les Suédois, les Hollandais et les Anglais, entreprirent une guerre d'extermina+ion contre le.- Français et leurs alliés.
Champlain à la cour de Henri IV. — Le 5 septembre 1609, le vaisseau de Pontgravé fit voile pour la France; Champlain s'y em-
barqiia ; ils arrivèrent à Honfleur le 13 octobre^. Henri IV accueillit avec bonheur le fondateur de Québec, qui lui offrit une ceinture brodée de poils de porc épie et deux oiseauix incarnats. Les plaintes des Normands, des Basques et des Bretons empêchèrent le roi de concéder à M. de Monts, la traite des pelleteries pour une année de plus. Les amis de celui- ci lui vinrent en aide. Deux vaisseaux lui furent confiés : l'un, sous les ordres de Pontgravé, venait à Tadoussac pour la traite des pelleteries ; l'autre, commandé par Champlain, portant des artisans et des manœuvres pour l'habitation de Québec, devait continuer les découvertes commencées (1610). Pontgravé et Champlain trouvèrent, à Tadoussac, quelques vaisseaux venus de France pour la traite des pelleteries, ce qui, selon les dires des marins, ne s'était pas vu depuis plus de soixante ans. Il y avait aussi dans le fleuve, vis-à-vis de Matane, un navire de Saint-Malo.
Deuxième combat contre les Iroquois. — ^A Tadoussac, Champlain rencontra aussi des émissaires hurons et algonquins venus pour l'engager à faire de nouveau la guerre aux Iroquois. Le grand capitaine se rendit à Québec puis partit pour aller rejoindre les alliés, au nombre de quatre cents, à l'embouchure du Richelieu. Il trouva là, faisant la traite des pelleteries, des Basques et des Bretons", qui refusèrent de le suivre. Près de ce lieu aussi, sur un îlot, les Iroquois s'étaient mis à couvert au moyen d'abatis. La petite armée de Champlain les attaqua et un combat opiniâtre s'engagea.
Les branches d'arbres formant la palissade empêchaient les balles françaises d'atteindre leur but, tandis que les flèches iroquoises opéraient à merveille. Champlain fut légèrement blessé. Au bruit de la fusillade, Desprairies, l'un des traitants, demeura si confus de sa lâcheté, qu'il invita les autres marchands à le suivre pour aller au secours de Champlain. Quelques-uns se rendirent à son appel ; ils arrivèrent dans la chaleur du combat. Les assiégeants parvinrent enfin à faire une brèche aux retranchements et se précipitèrent comme les eaux d'un torrent dans le camp ennemi. Les assiégés n'y purent tenir. Plusieurs furent tués à coups d'arquebuse, d'épées et de flèches. Pour échapper aux mains des ennemis, un bon nombre prirent la fuite dans les bois et d'autres se noyèrent. Il y eut néan-
1 La garde du fort de Québec avait été eonSée à Pierre Chauvin. Le scorbut n'enlei-a oersonne pendant l'hiver.
2 Les Algonquins les appelaient Misligochea.
moins quinze prisonniers : tous subirent la torture. Quelques-uns, le soir même de la victoire, furent hachés en petits morceaux et dévorés ; dans une horrible bacchanale on livra les autres aux femmes pour être tourmentés^ Parmi les alliés de Champlain, trois furent tués et cinquante blessés.
Troquet, chef des Algonquins établis à quatre-vingts lieues du saut Saint-Louis, arriva le lendemain avec deux cents des siens pour prendre part au combat. S'il vint trop tard, il eut au moins la joie de rencontrer les Français, qu'il désirait voir depuis longtemps. Leurs vêtements et leurs armes le jetèrent dans l'admiration. Champlain obtint d'Iroquet beaucoup de renseignements sur les contrées de l'ouest, et lui confia un jeune Français pour apprendre l'algonquin. En retour, Champlain se char^ d'uft jeune Huron, qu'il nomma Savignôn, et à qui il devait enseigner le français. Ce fut après ce deuxième combat que Cham.plain apprit la mort d'Henri IV, souverainement aimé de la nation française.
Le grand navigateur se rendit de nouveau à Tadoussac, et partit de là pour la France (1610). Il emmena Savignôn^.
Champlain remonte rOutaouais.— Champlain passa deux ans en France à s'occuper des intérêts de la colonie et à trouver des hommes capables de la soutenir. Charles de Bourbon, c^ui en avait accepté la vice-royauté, vit une mort imprévue mettre fin à ses pieux desseins. Henri de Condé voulut bien hériter de la charge de son oncle ; mais il paralj^sa le bien qu'il aurait pu faire à la colonie naissante en abusant de son crédit auprès de Marie de Médecis, régente du royaume de France. Champlain, qui revint à Québec au printemps de 1613, trouva tous les colons bien portants, d'où il put conclure à la salu-
1 Les pauvres malheureux n y gagnèrent rien, parce que dans ces circonstaacps, les femmes exaspérées par l'odeur du sang, se surpassaient en raffinements de cruautés.
2 Cliainp'ain, parti de Honfleur le 1er mars 1611, arriva à Tadoussac le 13 mai. Le 1er mai, il fit rencontre d'un vaisseau pris au milieu des glaces ; c'était celui du fils de Poutrincourt, qui allait trouver son père à Port-Royal. De Tadoussac, Champlain se rendit à Québec, puis à l'île de Montréal, pour y faire la jai'.e. Le 11 août IGU, le capitaine Thibault, partit de Tadousrac pour la France sur un vaisseau dans lequel s'embarqua Champlain ; il arriva à La Rochelle le 10 septembre. En 1613, n'ayant réussi à former aucune compagnie parmi les marchands, il obtint le passe-port pour cinq navires, trois de Normandie, un de La Rochelle, et un de Saint-Malo, à condition que chaque vaisseau fournirait à Champlain si.x hommes avec ce qui leur serait nécessaire, pour l'assister dans les découvertes qu'il espérait faire par delà le grand saut Saint-Louis et le \-ingtième de la traiie pour réparer l'habitation de Québec qui s'en allait en ruines. Champlain partit accompagné du sieur l'Ange, qui devait 1 assister dans les découvertes et à la guerre si l'occasion s'en présentait. Le 6 mars ils s'embarquèrent dans le vaisseau de Pontgravé. qui partit ce même jour. Bien que parus les derniers, ils arrivèrent les premiers à Tadoussac (20 avril). Champlain arriva à Québec le 7 mai 1613.
brité du climat^. Il se rendit aussitôt au saut Saint-Louis pour faire la traite, mais il n'y trouva pas les Algonquins de l'ouest qui, au nombre de 1,200, étaient allés faire la guerre aux Iroquois^.
Notre explorateur désirait fort connaître les pays de l'ouest. Il se fia au récit d'un nommé Du Vigneau, qui, peu soucieux de la vérité, affirmait s'être rendu tout près de la mer d'Hudson, en suivant le cours de l'Outaouais. Pour confirmer ses données mensongères, il ajoutait que sur cette mer du nord un vaisseau anglais avait fait naufrage sous ses yeux, et que quatre-vingts hommes avaient été massacrés par les naturels.