Explorations de Champlain
Champlain, accompagné de quatre Français, partit de l'île Sainte- Hélène pour son voyage dans l'ouest (27 mai). Ce ne fut pas sans difficultés qu'il remonta l'Outaouais jusqu'à l'île aux Allumettes, où Tessouat, chef d'une tribu algonquine, habitait le bord d'un lac de dix lieues de longueur et trois ou quatre de largeur. Le chef algonquin, tout étonné de voir son bon ami, qu'il avait rencontré au saut Saint-Louis, le reçut cordialement et donna un grand festin en l'honneur de son hôte distingué. Tous les gens de la tribu y furent conviés.
1 Œuvres de Champlain, année 1613.
2 Œuvres de Champlain, année 1613.
Après le re'pas, eut lieu la tenue du conseil, auquel les anciens seuls prirent part. Champlain leur fit connaître le but de son arrivée au milieu d'eux; ils en parurent tout surpris, et tâchèrent de le dissuader de son projet, en lui exposant les difficultés insurmontables qu'il aurait à vaincre. Champlain, les croyant captivés par l'intérêt, en appela au témoignage de Du Vigneau, qui fut obhgé d'avouer publiquement son mensonge. C'est ainsi que s'évanouit comme un rêve, la douce espérance que le fondateur avait eue de pouvoir pénétrer jusqu'aux Indes par l'Outaouais. Avant son départ, il planta une croix, et après avoir eu l'assurance que Tessouat la ferait respecter, il retourna à Québec. En signe d'honneur, soixante canots sauvages l'accompagnèrent jusqu'au saut Saint-Louis. Après s'être arrêté à Québec, où il trouva tous les colons exubérants de santé, il se rendit à Tadoussat, et de là (8 août 1613) retourna en France, où les intérêts de la colonie l'appelaient. Il arriva à la Rochelle le 26 août.
Compagnie de Rouen. — -Champlain n'atteignit pas, dans son voyage de 1613, le but qu'il s'était proposé. Il comprit alors, mieux que jamais, l'urgente nécessité de fonder, sous les auspices du prince de Condé\ une compagnie qui prendrait à cœur les intérêts de la nouvelle colonie. Le prince agréa. ce projet favorable aux marchands de Rouen, de Saint-Malo et de La Rochelle" auxquels il accordait, avec l'assentiment du roi, le privilège de la traite des pelleteries pendant onze ans. Malheureusement, cette compagnie s'occupa de ses intérêts sans songer à coloniser le Canada.
Exploration des contrées de l'Ouest.— Champlain fut de retour à Québec vers la fin de juin 1615. Ayant été retenu une dizaine de jours pour des affaires importantes, il ne put partir que le 4 juillet pour se rendre au saut Saint-Louis, où il avait donné rendez-vous au père Le Caron. Ce dernier, lassé d'attendre, venait d'en partir avec douze Français. Champlain ne se laissa point abattre par ce contretemps. Accompagné de deux interprètes et de dix sauvages, il remonta l'Outaouais et l'un de ses tributaires, la Matawan, jusqu'à la hauteur
1 Le prince de Condé, Henri de Bourbon, avait remplacé (161i) Charles de Bourbon, comte de Soissons, comme iieutenant-général du roi pour la Nouvelle France.
2 Les marchands de chaque place devaient se partager le tiers du profit, mais comme les Rcchellais n'étaient pas présents au jour de la réunion, il fut décidé que les Rouennais et les Malouins auraient seuls pan aux bénéfices
du lac Nipissing^ puis descendit la rivière des Français jusqu'à la mer /<i/v<v*u^ Douce (lac Huron). Après avoir côtoj^é les bords rocailleux de la baie Géorgienne, il entra dans le pays des Hurons, comptant à peu près quinze mille âmes départies en dix-huit ou vingt villages, dont six étaient palissades. Les quatre principales tribus étaient celles de VOurs ou des Attignaouantans, de la Roche ou des ArendarJwnnons, des Attignenoîighacs et des Tohotahenrats. Champlain se rendit au bourg Carhagoua., de la tribu de l'Ours, où il rencontra le père Le Caron, avec qui il passa une dizaine de jours. Pendant ce temps, les alliés qui avaient encore demandé l'appui de Champlain dans un combat contre les Iroquois, faisaient leurs préparatifs de guerre.
"L'armée, dif'Laverdière, partit de Cahiagué, le premier de septembre (1615), et prit la direction de la rivière Trent et de la baie de Quinte. Quand on eut traversé le lac des Entonronnons (Ontario), on cacha soigneusement les canots. Après avoir fait à travers le pays des Iroquois, environ une trentaine de lieues, les alliés arrivèrent enfin devant le fort des ennemis. Un corps de cinq cents guerriers carantoanais, qui devait faire diversion par un autre côté, n'arriva que plusieurs jours après le temps convenu. L'attaque eut lieu cependant; />t>tû/^ mais les sauvages se ruèrent en désordre sur le fort, et Champlain ne put jamais réussir à se faire entendre dans la chaleur du combat; ce premier assaut fut inutile. Le soir, dans un conseil, Champlain pro- -<«Uv<- - 'vovix.posa de construire pour le lendemain, un cavalier, du haut duquel les arquebusiers français auraient plus d'avantage à tirer, et une espèce de mantelet pour protéger les assaillants contre les flèches et les pierres lancées de dessus la palissade. Quelques-uns voulaient qu'on attendit les renforts des Carantoanais ; mais Champlain, voyant que l'armée alliée était assez forte pour emporter la place, craignant d'ailleurs qu'un retard ne donnât à l'ennemi le temps de se fortifier davantage, fut d'avis qu'on livrât de suite un second assaut. L'indiscipline des sauvages fit tout manquer; il fallut songer à la retraite. Champlain avait reçu deux balles à la jambe et au genou". Les alliés de Champlain eurent vingt-trois ou vingt-quatre blessés, dont un mort.' Les Iroquois comptèrent plusieurs morts, des blessés, et onze prisonniers.
La saison trop avancée empêcha Champlain de retourner à Québec et le força de passer l'hiver avec les sauvages des cantons de l'ouest.
1 Ce lac portait aussi le nom de lac des sorciers, parce que la nation algonquine, habitant ses livas, était très adonnée à la rnagie.
Il en profita pour étudier leurs mœurs et leurs coutumes. Après avoir été l'hôte, durant quelques jours, d^Atirorita, il se rendit à Caragoua pour y revoir le père Le Caron. Tous deux visitèrent ensemble les Tionnontates (nation du Petun^), et poussèrent leur course jusqu'à la tribu des Cheveux relevés ou Outaouais^ . Ceux-ci firent bon accueil aux étrangers et donnèrent de grands festins en leur honneur. La peinture sombre qu'on leur fit des Attionondarons (Nation-Neutre)^ empêcha nos voyageurs d'aller les visiter.
Dès l'ouverture de la navigation, Champlain et le père Le Caron s'embarquèrent pour Québec, où ils arrivèrent le 11 juillet (1616)'*. Ils amenaient avec eux Atironta, qui voulait prendre connaissance du fort et de l'habitation de Québec. Ce chef, émerveillé de tout ce qu'il vit, se montra surtout touché de la beauté des cérémonies religieuses. :3^près le départ d'Atironta, Champlain s'occupa d'organiser un voyage en France. Dans l'intérêt de leur mission, les pères Jamay et Le Caron se décidèrent à l'accompagner. Champlain se plaignit amèrement à la cour de ce que la nouvelle compagnie des Marchands s'occupait si peu du développement de la colonie.
Prise de possession du pays.— Champlain, de retour à Québec (12 juillet 1620), réunit, dès le lendemain, tout le monde, après la messe, au sortir de la chapelle, et ordonna à Guers, commissaire, de faire lecture publique de la commission de Sa Majesté et de celle de Mgr le vice-roi, à lui donnée. On cria vive le roi et on tira le canon en signe d'allégresse. C'est ainsi que Champlain prit possession de l'habitation de Québec et du pays au nom de son dit Seigneur et vice-roi, et le dit Guers en fit procès-verhar .
1 La nation du Petun, établie sur la mer Douce, du côté du couchant, avait demeure fixe et semait du maïs.
2 Ces sauvages étaient nombreux; ils habitaient surtout l'île Manitouline. Champlain les nomma les Cheveux relevés ; mais personne n'a fait connaître le nom qu'ils se donnaient eux-mêmes. Leurs voisins, les Hurons, qui habitaient un pays défriché tandis qu'eux vivaient dans la tcrêt, les appelaient Ondalahouats : gons des bois. Ces sauvages s'appellent aujourd'h'^i et depuis longtemps Oulaouais, mot qui est une corruption d'Ondatjhouals.
3 La Nation-Neutre, puissante, ayant 4,000 guerriers, occupait une grande étendue de pays vers l'occident du lac des Entouhonarons, au sud de la nation du Petun.
4 Le père Le Caron partit avec le père Jamay pour Tadoussac et de là, en France.
5 Œuvres de Champlain, année 1620.
Érection du Fort Saint-Louis. — Le prince de Condé^ avait cédé sa vice-royauté au duc de Montmorency, amiral de France (1620). ^Malgré ce changement, Champlain conserva sa lieutenance. Étant de retour à Québec, il s'occupa activement à réparer les habitations et à construire le fort Saint-Louis". "J'établis cette demeure dit Champlain, en une situation très bonne, sur une mantagne qui commandait sur le travers du fleuve Saint-Laurent, qui est un des lieux les plus étroits de la rivière^." Champlain fit ouvrir (29 novembre 1623) un petit chemin, à travers les sinuosités de la montagne, partant de l'habitation de Québec jusqu'au fort Saint-Louis, pour y arriver plus facilement. Il fit également ouvrir un autre chemin le long de la rivière Saint-Charles, "à une sapinière qui était brûlée et tous les bois renversés, afin que les hommes et le bestial pussent y paser."
Convaincu que la colonie allait entrer, cette fois, dans une ère de prospérité, Champlain avait emmené sa femme à Québec. Cette dame, du nom d^Hélène Boulé, remarquable par sa noblesse, avait renoncé à l'erreur calviniste pour embrasser la foi catholique^.
LECTURE. — Premières connaissances de l'Outaouais. — Jacques Cartier, dans son deuxième voj-age au Canada, se rendit jusqu'à Hochelaga, et reconnut, conséquemment. les rivières Saguenay et Saint-Maurice, ces deux grands tributaires du Saint-Laurent Le but du célèbre navigateur, en remontant le fleuve, était probablementde faire le tour du monde, en se dirigeant vers l'ouest. Cette idée, d'ailleurs, avait été celle de Colomb, qui, croit-on, ne soupçonna pas l'existence de l'Amérique et du Pacifique, et prit les îles du golfe du INIexique comme dépendantes du Japon. Le
1 Ce prince fut enferme à la Bastille pour avoir pris les arme.s contre son souverain. 11 faut avouer qui la vice royauté du Canada était un titre pompeux, ne correspondant guère à la réalité, quand o«» sait que Champlain n'avait sous lui qu'une vingtaine d'hommes.
2 Champlain trouvant trop exigu le fort construit en 1620, le fit raser en 1626, pour en construire un autre plus spacieux qu'il habita jusqu'à sa mort (163.5). De Montmagny fit reconstruire le fort, en pierre, en 1636. Ce fui en 1647 que l'on jeta les fondements du corps de logis qui prit le nom de Château Saint-Louis, lequel ne comportait qu'un rez-de-chaussée avec mansarde. Il fut encore reconstruit à nouveau sous Frontenac (1694-1695), pour être terminé en 1700, sous M. de Callières. Ce château, restauré à diverses époques, a été tour à tour la résidence des gouverneurs français et anglais jusqu'à ce qu'il fut consumé par un incendie, en 1834.
3 Champlain l'instruisit lui-même de la religion catholique et eut le bonheur de la convertir à la rraie foi. Les Indiens, tout étonnés de la beauté et de la douceur de Mme de Champlain, voulaient
l'adorer comme une divinité. En se regardant dans le petit miroir que, selon la coutume de ce temps, «;lle portait à sa ceinture, ils disaient:" Voyez donc comme elle nous aime, elle nous porte tous dans son o.TOur." Mme de Champlain employa les quatre années qu'elle passa à Québec à faire le catéchisme aux femmes indiennes et à leurs enfants. De retour en France, elle ne songea plus qu'à se faire religieuse. Après la mort, de son mari, elle entra chez les Ursulines, fonda un couvent de cet ordre à Meaux, et mourut en odeur de sainteté.
4 D'après les articles de M. Benjamin suite, publiés dans la Revue Canadienne.
découvreur du nouveau monde, en plaçant sur la carte qu'il traça un océan de 1,000 à 1,500 lieues entre l'Espagne et le Japon, suppiimait ainsi plus d'un tiers de la route autour du globe.
Cartier, modifiant ses calculs à la vue du Saint-Laurent, nous dit dans la narration de son voyage de 1525, qu'à Montréal il y a un courant rapide — à l'île Sainte- Hélène — et, un peu plus en amont, — plus haut que le pont Victoria — un saut très impétueux. Ensuite, "les sauvages nous firent comprendre par signes qu'il y avait trois chutes— Cascades, Cèdres, etc. — mais sans pouvoir connaître la distance qu'il y a entre l'une et l'autre ; puis ils nous montrèrent par signes, les dits sauts passés que l'on pouvait naviguer plusieurs lieues par le fleuve."
En cet endroit, comme le fleuve a la forme d'un Y, dont une branche se dirige vers le sud et l'autre vers l'ouest, Cartier crut que celle-ci était la continuation du Saint-Laurent. "Les sauvages, dit-il, me donnèrent à entendre que ce fleuve sort de deux ou trois grands lacs^, puis on trouve une mer douce^ dont personne n'a vu le bout.'
L3 grand navigateur, se trouvant alors en prés3nce d'un continent qui se prolongeait indéfiniment vers l'ouest était loin de songer que trois cent cinquante ans plus tard (1885), le premier convoi du Pacifique Canadien traverserait ce continent d'un océan à l'autre^.
La connaissance de l'Outaouais fit un grand pas de p'us avec Champlain, qui, en 1610, rencontra à Tadoussac les Algonquins de l'île aux Allumettes*, venus pour la traite des pelleteries, sous la conduite de Tessouat, leur chef, que les Français surnommèrent le Borgne, parce qu'il était privé d'un œil.
La même année, Champlain, se rendant à Hochelaga pour la première fois, conçut une idée du Haut-Canada par les renseignements que lui donnèrent les sauvages sur le? Cascades, le lac Saint-François, les Galops, les Mille-Îles et le lac Érié.
En 1610, la traite eut lieu à Montréal. Champlain s'y rendit et trouva des Kurons du lac Simcoe. Ceux-ci, pour éviter la rencontre des Iroquois, au lieu de passer par le lac Ontario et le Saint-Laurent, venaient à l'Outaouais par la rivière Rideau. Cette fois, le fondateur de Québec était accompagné d'Etienne Bruslé, âgé de 15 ans et bon interprète algonquin, livré entièrement à la vie des bois. Bruslé suivit les
1 Des Deux-Montagnes, des Chats, le Nipissing.
2 Le lac Huron.
3 En 154G, une carte dressée par Pierre Dacelliers, à Arques en Normandie, montre le Saint-Laurent jusqu'à Montréal, d'où l'on voit que le géographe n'avait pour tout renseignement que les écrits de Cartier. Un neveu de celui-ci, Jacques Noël, s'étant rendu à Montréal en 1.583, écrivait quatre ans plus tard à Richard Hakluyt, de l'université d'Oxford, disant que son oncle lui avait laissé une carte montrant "un grand lac (probablement Ontario), qui est au-dessus des sauts et dont les sauvages nous ont donné connaissance en disant qu'il y avait dix journées de marche depuis les sauts jusqu'à ce grand lac." D'autres cartes, également basées sur les écrits de Cartier, furent publiées (1600) par Emeric Molineaux, de Londres, et à VaUadolid, par Boters, en 1603.
4 On trouvait alors, sur le territoire compris entre Vaudreuil et le Rideau, une tribu de langue algonquine, sous un chef nommé Iroquet. La Petite-Nation, autre peuplade algonquine, avait pour centre Papineauville. Le groupe principal des sauvages de ces parages, appelés les Grands-Algonqûins, habitait l'île des Allumettes, située à \-ingt lieues au-dessus de la ville d'Ottawa. Il y avait aussi les Nipissirriens, de langue algonquine, qui n'osaient pas venir se mettre en commupication avec les Français, à cause des tracasseries qu'ils avaient à subir du roi des Allumettes, quand ils passaient devant ses domaines.
Hurons du lac Simcoe, pendant une année, pour apprendre leur idiome. Il fut le premier Français qui visita les chutes du Rideau, la côte de Sable, vit le promontoire aujourd'hui couronné par les tourelles, les flèches, les toitures du parlement fédéral et contempla, tout stupéfait, la grande Chaudière et six petites Chaudières' qui bouillonnent en travers de TOttawa (1611). A son retour, il donna à Champlain de précieux renseignements sur les lieux qu'il avait visités. En 1613, le fondateur de Québec visita le chef Tessouat, son ami, résidant à l'île aux Allumettes. Celui-ci le reçut amicalement et lui assura, contrairement à ce qu'avait affirmé Du Vigneau, qu'on ne pouvait se rendre à la btaie d'Hudson, par la rivière Ottawa.
Dans ce voyage, Champlain constata que les contrées de l'ouest étaient immenses et que les sauvages n'avaient aucune idée du Pacifique : ce fait acquis renversait les calculs des anciens.