CHAPITRE III
Compagnie de Montmorency. — -Compagnie des Cent- Associés. — Conquête de la Nouvelle-France par les Anglais : prise de Port-Royal. — Sommation de David Kertk. — Combat naval. — Capitulation de Québec.
Compagnie de Montmorency. — -La compagnie de Rouen ne remplissait pas ses obligations comme elle le devait. Au lieu d'entretenir le fort et l'habitation de Québec, de pourvoir aux besoins des missionnaires, d'envoyer de bons cultivateurs pour défricher les terres, elle s'occupait exclusivement de la traite des pelleteries, afin d'en tirer le plus de bénéfices possible^ A la vue de cet état de choses déplorable, le duc de Montmorency fonda une autre compagnie pour remplacer la précédente, et à laquelle il donna son nom. Cette nouvelle compagnie, en acceptant les obligations de la première, jouissiit aussi des mêmes privilèges. Deux calvinistes, Guillaume de Caen et son neveu Émery de Caen, furent mis à sa tête, et envoyèrent au printemps un vaisseau à Québec pour informer Champlain de ce changement. A cette nouvelle, les membres de l'ancienne compagnie, piqués au vif, prirent des attitudes menaçantes. Au lieu des dix mille livres de vingt sols qu'on leur avait accordées pour les dédommager, ils demandèrent et obtinrent les cinq-douzièmes des bénéfices de la nouvelle compagnie pour vingt ans.
Pontgravé, représentant de la compagnie de Rouen, qui avait suivi de près les vaisseaux des de Caen et à qui l'on refusa l'entrée du
l La compagnie de Rouen, formée en 1(314, par M. de Cbasi-es, et composée de marchands de Rouen et de Saint-Malo, avait encore trois ou quatre ans à courir quand elle fut dissoute (1620). C est pourquoi elle poursuivit l'amiral de Montmorency, le père Georges Le B;iillif, Guillaume de Caen et les autres membres de la compagnie qui la remplaça. Le roi rendit un arrêt, en 1022, par lequel la compagnie de Montmorency fut seule maintenue; mais le droit fui accordé à tous les Français de s'y faire agréger dans l'année.
fort de Québec, se rendit aux Trois-Rivières pour y faire la traite des pelleteries.
Les dissensions entre les deux compagnies paralysaient les progrès du pays. Les colons les plus attachés au sol s'en plaignaient amèrement. Pour obvier à ces difficultés, les notables de Québec députèrent en France le père Georges Le Baillif, distingué par sa naissance et ses brillantes qualités, qui obtint de Louis XIII la fusion des deux compagnies. Cette mesure opportune amena une accalmie dans les démêlés. Cham^îlain en profita pour imposer aux colons des règlements sages et prudents, afin de maintenir dans l'ordre et le devoir ceux qui étaient tentés de s'en écartera Vers la même époque le vice-roi concédait des terrains aux Récollets et à Louis Hébert^. Les missions prenaient un nouvel essor avec l'arrivée du père Nicolas Viel et du frère Gabriel Sagard^.
Compagnie des Cent- Associés.— Les de Caen, comme leurs prédécesseurs, les marchands de Rouen, ne s'occupaient guère que de la traite des pelleteries. Ils étaient loin de remplir les engagements qu'ils avaient contractés avec la compagnie de Montmorency. L'exploitation du sol, base essentielle d'une colonisation durable, était tellement négligée qu'il y avait à peine, à cette époque, une vingtaine d'arpents de terrain cultivé dans le pays.
Le cardinal de Richelieu, ministre de Louis XIII, informé de l'état de langueur et de dépérissement de la colonie, prit son sort entre ses mains puissantes. Son premier soin fut de dissoudre la compagnie de Montmorency, pour la remplacer par celle de la Nouvelle-France, vulgairement connue sous le nom de compagnie des Cen^- Associés. Le sieur de Roquemont, le commandeur de Rasilly, le sieur Houel, contrôleur général des salines en Brouage, Champlain et plusieurs autres personnages importants, en faisaient partie. Cette nouvelle compagnie jouissait de grands privilèges : le Canada et la Floride lui étaient concédés à perpétuité, moyennant de rendre
1 Cecie ébauche du premier code canadien n'a malheureusement pas été conservée. — -En 1632i Champlain renvoyait deux familles en France pour paresse et désordre.
2 Louis Hébert, ayant abandonné Port-Royal en 1607, arriva à Québec en 1617 avec sa femme, Marie RoUet, ses deux filles et son jeune fils. Il fut le premier seigneur du Canada: l'Epinay — terrain où se trouve aujourd'hui une partie de la haute ville — était le nom de sa seigneurie. Héberi mourut en 1627. Il y a peu de familles anciennes au Canada qui ne soient alliées avec sa descendance.
3 Le frère Sagard a publié un "Grand voyage au pays des Hurons (1623)" et une "Histoire du Canada" (163G).
foi et hommage au souverain, et de lui offrir, ainsi qu'à ses successeurs, lors de leur avènement au trône, une couronne d'or de huit marcs. Elle pouvait fabriquer de la poudre et des armes, bâtir des forts et les fortifier, concéder à son gré des terres aux colons, jouir exclusivement de la traite des pelleteries. Cependant la pêche à la morue tc-A. et à la baleine restait libre à tout sujet français. En retour de ces privilèges, la compagnie promettait d'envoyer, dès l'année suivante, deux ou trois cents ouvriers de différents métiers, et d'élever ainsi, avant quinze ans, la population à 1,600 familles. Elle s'engageait aussi à nourir les nouveaux colons pendant trois ans, après leur arrivée, à leur distribuer des terres défrichées et des seroences, à pour-^^voir pendant quinze ans à l'entretien de missionnaires et aux frais du/**** culte. Pour obvier aux troubles dont on avait tant souffert à Québec, il fut stipulé que tous les colons devaient être cathoUques français. La charte contenait aussi l'article suivant : "Les sauvages qui seront amenés à la foi et en feront profession, seront censés et réputés nsbtu-^y^kn^ rels français, et comme tels pourront venir habiter en France quand* ^^ bon leur semblera et y acquérir, tester, succéder et accepter donations et legs, tout ainri que les vrais re^nicoles et originaires français, sans /^*<*^ être tenus de prendre aucune lettre de déclaration et de naturalisation." Aussi Dussieux remarque judicieusement, qu'on ne fit jamais une plus large et une plus heureuse application de la charité chrétienne. En accordant aux Indiens catholiques une complète égalité avec les citoyens français, RicheHeu donnait la mesure de l'élévation et de la hardiesse de son génie.
Bancroft dit à ce sujet que "pareille politique respirait bien l'esprit d'une Éghse qui aime tous les membres de l'espèce humaine, sans distinction de race ni de couleur."
De semblables procédés nous font conclure évidemment que Richeheu et Champlain avaient d'autres intérêts au Canada que d'y venir chercher des peaux de castor^.
Conquête de la Nouvelle-France par les Anglais : prise de Port-Royal. — La colonie vit à peine l'ère de prospérité dont elle commençait à jouir. Afin de s'emparer des possessions françaises du Canada, la fière Albion confia dix-huit vaisseaux aux Kertk, huguenots français réfugiés en Angleterre, qui vinrent s'emparer de Port-Royal.
1 Néanmoins la compagnie des Cent-Assooiés n'a pas fait le quart de la colonisation faite par de GifFard, Juchereau et autres, de 1632 à 1640 (B. Suite.)
Ils se rendirent à Tadoussac, où ils capturèrent un navire français chargé de provisions. De là, ils se portèrent au cap Tourmente et réduisixe^t^n cendres l'habitation fondée par Champlain (1626) pour relevée des bestiaux. Foucher, commandant de ce lieu, fut maltraité et plusieurs personnes, parmi lesquelles étaient un nommé Piver, sa femme et sa nièce, furent enlevées^
Sommation de David Kertk. — Après avoir ravagé le cap Tourmente et les environs de Tadoussac, David Kertk envoya (1628) des messagers à Champlain pour le sommerdel^enSre la ville. Quoique le fort fût délabré, qu'on n'eût plus qu'une cinquantaine de livres de poudre, et que chacun fût réduit à une ration de sept onces de pain par jour, le fondateur de Québec, qui attendait des secours prochains de France, fit faire à Kertk cette chevaleresque réponse : "Ayant encore des grains, blés d'Inde, pois, fèves, sans compter ce que le paj^s fournit, dont les soldats se portent tout aussi bien que s'ils avaient les meilleures farines du monde, nous attendons d'heure à autre pour vous recevoir et empêcher, si nous pouvons, les prétentions que vous avez sur ces lieux." Cette fière attitude déconcerta l'ennemi. D'ailleurs, l'amiral Kertk crut qu'il serait ' plus avantageux d'aller attaquer la flotte qui venait au secours de Québec, chargé de vivres et portant plusieurs familles.
Combat naval. — Les colons de Québec attendaient (1628) avec anxiété la flotte de France quand parut dans la rade une barque, portant Desdames et dix compagnons, envoyés par Roquemont, pour leur annoncer sa prochaine arrivée avec des renforts et des provisions abondantes. Cependant, Desdames, échappé aux poursuites des vaisseaux anglais, en gagnant le bord du fleuve, n'étrit pas rassuré car il avait vu, en passant à Tadoussac, l'escadre anglaise se diriger à toutes voiles sur la flotte française, et avait entendu gronder le canon. Il jugeait par là qu'une attaque avait eu Heu. Il ne se trompait pas. Un combat acharné de quatorze ou quinze heures s'était engagé entre les deux flottes, et les vaisseaux de Roquemont, criblés de toutes parts, durent baisser pavillon. Il y eut de part et d'autre plus de 1,200 volées de canon. Deux Français avaient été tués, d'autres blessés ; le reste fut envoyé en France^
1 L'instigateur de cette entreprise fut un nommé Michel, qui avait été autrefois au service des de Caen.
2 Sagard, 4e vol. pp. 920-995.
Au nombre des prisonniers étaient les pères Charles Lalemant et Ragueneau, trois Récollets, les sieurs Robert Giffard et Le Faucheur ; ce dernier, bourgeois de Paris, venait résider à Québec avec sa famille. Le vaisseau du père Noyrot put s'échapper et regagner bien qu'avec peine, les côtes de France. Quant aux Kertk, après avoir croisé dans le fleuve, ils mouillèrent, n'osant pas venir attaquer Québec.
Les infortunés habitants de cette ville, éprouvés par la faim et l'inquiétude, attendaient, d'heure en heure, les vaisseaux de France qui devaient mettre un terme à leur misère, lorsqu'ils apprirent de la bouche des Indiens, la défaite de la flotte française et la perte des vivres qu'ils espéraient recevoir incessamment. Cette nouvelle les consterna. Près d'une centaine de familles se trouvaient enfermées dans le fort, n'ayant pour nourriture quotidienne qu'un peu de pois et de maïs. Le jardin de feu Louis Hébert fut dépouillé de tout ce qui pouvait servir d'aliments. L'hiver se passa dans la plus noire misère. Vers la fin de mai, on vit hommes, femmes et enfants se disperser dans les bois pour y vivre de rt'cmes et de l^ourgeons. La nécessité en obligea même d'aller tendre la main aux sauvages alHés. D'autres se dirigèrent vers le bas du fleuve, dans l'espérance d'y rencontrer quelques navires français qui leur porteraient secours. La faim les pressait tellement qu'ils eussent même accueilli les Anglais comme des libérateurs.
Capitulation de Québec. — Le matin du 19 juillet 1629, un Indien, dont la cabane était située près de l'habitation des Jésuites, vint^^^ en toute hâte annoncer à Champlain que trois vaisseaux anglais louvoyaient derrière la pointe de Lévy. Cette nouvelle fut confirmée par un des colons courant les bois pour y trouver quelque nourriture. C'était la flotte de Kertk, composée de cinq vaisseaux, dont trois vinrent mouiller dans la rade. Champlain convoqua aussitôt les principaux citoyens pour délibérer sur l'attitude à prendre dans cette malheureuse -^r^ftW^ circonstance. Il fut décidé que l'on se rendrait sans^coupijérir, tout^j^J^-** en obtenant la meifleure capitulation possible. Une chaloupe sur- \L>^. montée d'un pavillon anglais, parut bientôt sur le flot du port. L'officier qu'elle conduisait apportait une lettre de Kertk à Champlain, le sommant en termes poHs, de rendre la ville, moyennant une composition honnête et raisonnable. Il n'y avait pas à reculer.
Selon l'acte de capitulation, les Anglais s'obligeaient à conduire en France tous ceux qui voudraient y retourner ; les officiers pouvaient sortir avec leurs armes, leurs habits et les pelleteries qui leur appartenaient ; les soldats devaient s'en tenir à leurs habits et à une robe de castor, et les religieux, se contenter de leurs vêtements et de leurs livres.
Champlain visita ensuite les Kertk à bord de leurs vaisseaux, où il fut bien accueilli. Il obtint même des soldats pour protéger la chapelle, les maisons religieuses, celles de Couillard, et de feu Louis Hébert. Louis Kertk resta à Québec pour y passer l'hiver. Thomas retourna à Tadoussac, emmenant avec lui Champlain, les religieux et un certain nombre de huguenots. De Caen, venant ravitailler Québec, fut attaqué dans le fleuve, et, après un combat opiniâtre, obHgé de se rendre.
L'amiral David Kertk, resté à Tadoussac pendant que ses frères étaient à Québec, ratifia l'acte de capitulation et traita Champlain avec beaucoup d'égards.
Le fondateur de Québec rencontra à Tadoussac le fameux Michel, qui, pour se venger d'une insulte de de Caen, avait trahi sa patrie en guidant les Kertk dans leur expédition au Canada. Bourrelé par le remords, Michel eut un accès de fièvre qui se porta au cerveau et lui donna la mort. Les Anglais, qui ne parurent pas regretter sa perte, l'inhumèrent cependant avec honneur. Le 14 septembre, les vaisseaux quittaient Tadoussac pour se rendre à Londres ; les Français qui voulaient rentrer en France se trouvaient à bord. En arrivant à Plymouth, les Kertk apprirent que la paix avait été conclue entre la France et l'Angleterre, deux mois avant la prise de Québec, et que, par conséquent, la reddition de cette ville était nulle de droit.