CHAPITRE V
Compagnie de Montréal. — Fondation de Ville-Marie. — Guerre. — Bourgades chrétiennes. — Destruction des chrétientés et martyre des missionnaires ; les pères Jogues et Bressani. — La bourgade Saint-Joseph et le père Daniel. — Les bourgades Saint-Louis et Saint-Ignace, et les pères de Brébeuf et Lalemant. Dispersion des Hurons. — M. Louis d'Ailleboiist de Coulonge. — Combats à Ville-Marie.
Compagnie de Montréal. — ^L'idée qu'avait eue Champlain de construire un fort à la pointe à Callières^ fut abandonnée jusqu'à 1640. Hochelaga, visité par Cartier dans son deuxième voj^age, était encore aux seules mains des sauvages idolâtres, quand M, de la Dauversière, receveur des tailles à la Flèche, à la suite d'une lecture des relations de la Nouvelle-France, fut épris du pieux dessein d'y fonder une colonie, dont le but principal serait la conversion des indigènes.
Son intime ami, le baron de Fancamy, auquel il avait communiqué son projet, entra pleinement dans ses vues. Tous deux se rendirent à Paris, pour y former une société. La Providence leur ménagea la rencontre fortuite de M. Olier, qui venait de renoncer aux honneurs de l'épiscopat pour fonder la compagnie de Saint-Sulpice. Ce prêtre vénérable les encouragea beaucoup dans leur pieux dessein ; il engagea même plusieurs de ses amis à soutenir la nouvelle société, désignée sous le nom de compagnie de Notre-Dame de Montréal. M. Jean de Lauzon, intendant en Dauphiné, par l'entremise du père Lalemant, concéda (1640) à MM. de la Dauversière et de Fancamp, l'île de Montréal aux mêmes conditions qu'il l'avait obtenue de la compagnie des Cent-Associés.
Il ne s'agissait plus alors que de trouver un homme sage, prudent et désintéressé, pour mettre à la tête des colons. La Providence sut y pourvoir en suscitant Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, désireux de consacrer ses bras et ses biens au service des missions, que la lecture des relations des Jésuites lui avait fait connaître. Ce gentilhomme champenois fit à ses dépens les préparatifs nécessaires pour le voyage, et n'accepta pour colons que des hommes vigoureux, maniant l'épée et le mousquet aussi bien que la hache et la houe.
1 C'était une langue de terre, bornée par un petit ruisseau qui se jetait dans le Saint-Laurent et qui se trouve aujourd'hui sous la rue des Commissaires.
Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve (1600-1676
'I /^'^tilhomme de cœur et de vertu, il s'employa en toute occasion à favoriser e aW...e;«,ni ri^ règne de Dieu dans la colonie Administrateur sage et habile
L'abbé L. Collin, S. S.
Mais ce n'était pas encore tout, il fallait aussi une personne vertueuse et de confiance, qui ferait tout à la fois l'office de sœur de charité et d'économie. Celle que l'or n'aurait pu ni trouver ni payer, fut suscitée par Dieu dans la personne de Jeanne Mance, fille d'un procureur du roi, à Nogent, près de Langres.
Depuis longtemps cette fille d'élite se sentait appelée dans des contrées lointaines, sans un motif bien déterminé. Poussée par une inspiration divine, elle se rendit à Paris pour consulter le père Lalemant à ce sujet : ce dernier lui conseilla de réaliser son pieux dessein en venant au Canada. Elle reçut aussi de louables encouragements d'Anne d'Autriche^ et des premières dames de la cour. Mme de Bullion" l'engagea fortement à aller à Montréal pour y fonder un hôpital, et lui donna 1,200 livres pour payer son voyage. Jeanne partit aussitôt pour la Rochelle, où elle rencontra M. de la Dauversière, qui reconnut en elle celle qu'il avait cherchée, sans résultat, depuis longtemps. Jeanne se rendit à ses désirs et se mit volontiers à la disposition des nouveaux colons, dont elle allait devenir l'ange consolateur et le soutien dans la souffrance.
La petite colonie, comptant une cinquantaine de personnes, partit de La Rochelle en automne (1641), et arriva trop tard à Québec pour se rendre immédiatement à destination. Comme Québec ne comptait encore que deux cents personnes, on fit des instances pour garder Maisonneuve et ses colons aux environs de la ville naissante, sous prétexte qu'ils ne pourraient pas se défendre contre les Iroquois, qui ne manqueraient pas de les attaquer. M. de Montmagny, sympathique à cette idée, proposa à Maisonneuve Vîle d'Orléans comme lieu d'habitation. Celui-ci fit une réponse digne de sa bravoure et de son désintéressement : " Le poste que vous m'offrez serait bon, répondit le brave officier, si on m'avait envoyé pour déhbérer et choisir le lieu qui me conviendrait ; mais la compagnie qui m'a investi de sa confiance ayant déterminé que j'irais à Montréal, il est de mon honneur et vous trouverez naturel que j'y monte, quand tous les arbres de cette île devraient se changer en autant d'Iroquois." Cette noble fierté émerveilla de Montmagny, qui conduisit immé-
1 Anne d'Autriche, fille de Philippe III d'Espagne, femme de Louis XIII et mère de Louis XIV, régente pendant la minorité de ce dernier (1602-1660).
2 Angélique Faure, duchesse de Bullion et membre de la compagnie de Montréal, donna à Melle Mance 42,000 livres pour la fondation de l'Hôtel-Dieii.
diatement de Maisonneuve et le père Vimont (15 octobre 1641 ) visiter l'endroit même où, au printemps suivant, devait s'installer la nouvelle colonie. A leur arrivée à Québec, M. de Maisonneuve et Jeanne Mance trouvèrent une bienveillante hospitalité à Sillerj^, dans la maison de M. de Puiseaux, vénérable vieillard qui consacra sa fortune à la nouvelle fondation. Les autres colons se logèrent dans des maisons de Sillery et s'occupèrent à des travaux de menuiserie nécessaires à leur futur établissement. Les plus habiles ouvriers furent envoyés à Sainte-Foy pour y construire des barques destinées à les conduire, avec leurs effets, à ^Montréal.
A. — ]\Ioulin à vent, bâti en 1648.
B.— Fort de Ville-Marie, commencé en