CHAPITRE VI
M. Jean de Lauzon, gouverneur. — Dispositions des Iroquois à l'égard de la colonie.— Échec aux Trois-Rivières. — Ravages aux Trois-Rivières et traité de paix. — Recrues pour Montréal. — Massacre des Ériés. — M. Pierre Voyer, vicomte d'Argenson, gouverneur. — Armement général des Iroquois contre la colonie. — Dévoûment héroïque de Dollard.
M. Jean de Lauzon, gouverneur. — Jean de Lauzon, l'un des principaux membres de la compagnie des Cent- Associés, vint à Québec en qualité de gouverneur, le 13 octobre 1651. Il marcha droit au fort, présenta sa commission, et on lui remit les clés. De là il se rendit à l'église, où le supérieur des Jésuites le reçut solennellement. Le père Lalemant dit ensuite la messe.
M. de Lauzon était accompagné de deux de ses fils : Jean, grandsénéchal, et Louis, sieur de la Citière. D'Ailleboust, heureux de quitter un poste qui lui avait occasionné beaucoup de peines, se fixa à Montréal.
Dispositions des Iroquois à l'égard de la colonie. — Enhardis par leurs succès contre les bourgades huronnes, les Iroquois se répandirent sur tous les points de la colonie, pour faire une guerre à outrance aux Français. Plusieurs familles abandonnèrent Ville-Marie à cause des nombreux ennemis qui rôdaient sans cesse dans son voisinage (1651). Jeanne Mance se vit même forcée de quitter l'hôpital et de se réfugier dans le fort. Vers le même temps, le gouverneur de Ville- Marie, s'étant rendu à Québec pour demander à M. Jean de Lauzon quelques secours, ne put obtenir que dix soldats, et encore, au dire de M. Dollier de Casson, " on les prenait pour des spectres vivants qui venaient, tout squelettes qu'ils étaient, affronter les rigueurs de l'hiver." <:/ /
1 Voir "Bulletin des Recherches historiques" de 188fi. — Rameau, 2e partie, pp. 88 et 89.
Vu la faiblesse de ce renfort, de Maisonneuve s'embarqua pour la France (5 novembre 1651), emmenant avec lui quelques missionnaires revenus du pays des Hurons : trente restèrent pour la desserte des missions.
L'état du Canada devenait de plus en plus précaire : les Iroquois levaient la tête de tous côtés. Chaque semaine se signalait par des meurtres et des brigandages. A Québec même, on attaquait les maisons protégées par le canon du fort. Le poste des Trois-Rivières était gardé jour et nuit. Au printemps de 1652, le père Buteux et un soldat qui l'accompagnait, trouvaient la mort en revenant des sources du Saint-Maurice. Dans une sortie hasardeuse, M. Guillaume Duplessis-Bochart, gouverneur des Trois-Rivières, était tué avec quinze des siens, sous les coups de ces irréductibles ennemis. Le campement des Algonquins de l'île Témiscaming, visité l'année précédente par le père Buteux, était rasé ; il s'y commit des atrocités que la plume refuse à décrire. Les habitants des alentours de Québec se virent aussi forcés d'abandonner leurs maisons. Le frère Jean Liégeois, jésuite, était tué près de Sillery, en 1655.
A cette époque désastreuse, le père Mercier pouvait écrire : " Depuis la destruction du pays des Hurons, les Iroquois ont toujours avancé leurs conquêtes et se sont rendus si redoutables en ce pays que tout plie sous leurs armes. Ils ont encore la force en mains, et il ne tenait qu'à eux de massacrer la colonie française, ne trouvant presque point de résistance, ni du côté des Français, ni du côté des sauvages non confédérés."
Cependant, la délivrance de sept ou huit prisonniers iroquois rendus à leur nation par de Maisonneuve, permit aux habitants de Ville-Marie de respirer temporairement un air de calme et de tranquillité.
Mais à l'île d'Orléans, des Hurons imprudents, étant entrés en pourparlers avec les Iroquois, contribuèrent à les faire bientôt reparaître sur les bords du fleuve. La présence d'une quinzaine de Français, établis depuis peu de temps sur l'île, maintint pour un instant ces barbares dans le respect. Ils finirent tout de même par y faire irruption. Tous les Hurons qui voulurent résister furent massacrés. Cette fois, les farouches ennemis bravèrent effrontément la colonie de Québec en passant sous le canon du fort en plein jour. Ils brandissaient les chevelures qu'ils avaient scalpées, et arrachaient de leurs prison-
niers des cris de la plus vive douleur, en leur enlevant les ongles et en appliquant les cendres rouges de leurs calumets sur ces plaies encore fumantes de sang.
Échec aux Trois-Rivières. — -Dès les premiers jours de mai 1653, les Iroquois, distribués par petites bandes, rôdaient de tous côtés autour des Trois-Rivières, pour s'emparer du fort. Plus de cinq cents guerriers furent mis sur pied pour cet effet. Cette fois, la ruse devait suppléer à la force. Leur plan de campagne bien arrêté était de donner une fausse alerte, et, pendant que l'on captiverait ainsi l'attention des Français, le gros de l'armée caché dans les bois, devait fondre sur le fort et l'emporter d'assaut. M. Boucher, gouverneur de la place, repoussa vigoureusement les farouches ennemis.
Ravages aux Trois-Rivières et traité de paix. — Pour se venger de la défaite éprouvée aux Trois-Rivières, les Iroquois se répandirent dans les campagnes environnantes, mettant le feu aux maisons, tuant les bestiaux et dévastant les moissons. Danr. le même temps, le père Poncet, tombé inopinément, près de Québec, entre leurs mains sanguinaires, était entraîné dans leur canton pour y être cruellement tourmenté. Trente-deux Français coururent à sa rescouss^e, mais voyant qu'ils ne pouvaient rejoindre les implacables barbares, ils s'arrêtèrent aux Trois-Rivières. L'arrivée de ce renfort et l'annonce de la nouvelle qu'un parti de Hurons venait de faire prisonniers cinq de leurs principaux chefs, déconcertèrent tellement les Iroquois, qu'il demandèrent la paix.
Ce revirement soudain laissait beaucoup à douter de leur sincérité. Cependant, après plusieurs séances, on signa un traité de paix, et le père Poncet obtint ainsi sa délivrance. Avant de lui donner la liberté, on le promena triomphalement dans plusieurs bourgades et on le chargea de présents destinés au supérieur des missions. Le traité fut ratifié l'année suivante par l'entremise du père Simon Le Moyne, représentant du gouverneur géhéral ; ce père reçut un accueil cordial des Iroquois et les trouva bien disposés envers les Français.
Recrutement pour Montréal. — ^M. de Maisonneuve, parti du Canada en 1651, revint de France au printemps de 1653, avec cent hommes de bonnes mœurs, robustes, courageux, sachant manier la houe et le fusil. Madame de Bullion, en mettant une forte somme à la disposition de M. de Maisonneuve, contribua puissamment au recrutement de ces hommes, provenant, pour la plupart, de l'Anjou, du
Maine, de la Bretagne et du Poitou. L'heureuse coïncidence de l'arrivée de cette recrue et de la conclusion de la paix avec les Iroquois, permit au gouverneur de Montréal de mettre immédiatement son monde à l'ouvrage. L'hôpital fut agrandi, et deux redoutes, garnies de munitions, s'élevèrent à proximité pour sa défense. Ces travaux de fortifications inspirèrent quelque défiance aux ennemis. Montréal devint alors comme le bouclier de la colonie et la sauva en 1660. Au printemps de 1654, Jeanne Mance quitta le fort pour rentrer à l'hôpital, d'où elle ne sortit plus jusqu'à sa mort.
Massacre des Êriés. — Les Êriés habitaient au sud du lac portant leur nom. Plusieurs Hurons, après la destruction de leurs bourgades, vinrent se réfugier chez eux. Le voisinage des Goyogouins et des Tsonnontouans n'était pas sans donner aux uns et aux autres de vives inquiétudes sur l'avenir. Cependant, la paix conclue peu de temps auparavant avec ces deux nations, semblait les mettre à l'abri de leurs coups. Afin de ratifier ce traité, regardé comme un préservatif, ils envoyèrent une ambassade chez les Tsonnontouans; mais, malheureusement, un Érié, dans un accès de fureur, donna la mort à un Tsonnontouan, ce qui fut le signal d'une guerre ouverte. A partir de ce moment, ces deux nations ne cherchèrent qu'à faire réciproquement des prisonniers pour les brûler. Un chef onnontagué, jouant un grand rôle chez les siens, condamné à mort par les Êriés, éleva la voix du haut de l'échafaud et dit : " Écoutez, Êriés, ma mort sera vengée ; en me brûlant, vous allez brûler un peuple entier." En effet, les Onnontagués, aussitôt au courant de cette nouvelle, coururent aux armes pour venger la mort de leur chef. Le carnage fut si épouvantable qu'en certains endroits on marchait dans le sang jusqu'aux genoux. Les pères Chaumonot et Dablon, qui, en l'automne de 1655, se rendirent chez les Onnontagués pour les évangéliser, les trouvèrent encore à poursuivre de petites bandes d'Ériés parvenues à s'évader.
M Pierre Voyer, vicomte B'Argenson, gouverneur.— M. de Lauzon, courbé sous le poids des années et fatigué des hostiUtés sans cesse renaissantes des Iroquois, demanda et obtint son rappel. Il laissa le gouvernement de la colonie à son fils Charles, sieur de Charny (1656), jeune homme actif et bravée Celui-ci, resté veuf peu après
1 Charny vint h Québec (1652) un an après son père.
le départ de son père et résolu d'embrasser le sacerdoce, passa en France, dès l'année suivante, laissant les rênes de l'administration à M. d'AiUehoust, en attendant M. d'Argenson, qui arriva à Québec le 11 juillet 1658. Le nouveau gouverneur, issu d'une famille distinguée, avait des mœurs sévères et était doué d'une grande sagesse. Dès le lendemain de son arrivée, il fut surpris d'entendre crier " aux armes ", et d'apprendre que des Montagnais venaient d'être massacrés par les Iroquois sous le canon du fort. A la tête de deux cent cinquante hommes, il poursuivit hâtivement l'ennemi, qu'il ne put atteindre.
D'Argenson s'occupa tout d'abord de connaître les besoins et les ressources du pays et d'étudier le caractère de ses habitants. Pour assurer les émoluments des officiers publics, il organisa une compagnie composée d'une douzaine des meilleurs bourgeois. Dépourvu d'hommes pour défendre la colonie, d'Argenson se trouva dans des circonstances fâcheuses et déconcertantes, qui, jointes à la maladie, ruinèrent bientôt sa santé.
Armement général des Iroquois contre la colonie. — ^Les Agniers, à force d'intrigues, obtinrent la délivrance de tous leurs prisonniers détenus à Québec. A peine les derniers furent-ils de retour dans leurs foyers que les attaques recommencèrent plus terribles que jamais. Leurs efforts se portèrent sur Trois-Rivières où ils capturèrent huit Français, qu'ils torturèrent dans leur canton. La position s'aggrava considérablement au printemps de 1660. Les Iroquois rôdaient de tous côtés en petites bandes. L'un d'eux, surpris dans les îles Richelieu et amené à Québec pour y être brûlé vif, déclara, dans sa chanson de mort, que le dessein bien arrêté de sa nation était de raser les forts de Québec, de Montréal et des Trois-Rivières, et d'assommer à coups de hache tous les Français qui s'y trouvaient. A la vue du danger imminent que courait la colonie, la terreur régnait partout. Les habitants des campagnes abandonnèrent leurs maisonnettes pour venir se mettre à l'abri des coups de l'ennemi, sous le canon du fort.
Dévouement héroïque de Dollard. — ■Dollar d des Ormeaux\ homme de cœur s'il en fût jamais, voyant cette détresse, se mit à la tête de seize compagnons, aussi courageux que lui, pour aller combattre les Iroquois et sauver la colonie. Avant leur départ, ces braves, réso-
1 Dollard, sieur des Ormeaux, alors âgé de vintg-quatre ans, ("'tait au Canada depuis trois ans.
lus de mourir plutôt que de demander quartier, se confessèrent, communièrent, firent leur testament et se jurèrent fidélité jusqu'à la mort. Ce petit bataillon d'élite, monté sur des canots, quittait Montr réal le 19 avril 1660. A peine avait-il atteint l'île Savnt-PauV-, qu'il aperçut des canots portant des Iroquois, à qui il donna le coup de chasse-mouches. Les ^ennemis, après une décharge, fuirent vers la rive, à force d'aviron, pour s'esquiver dans les bois. Pendant cette première action, Nicolas Duval fut tué. Dans l'ardeur de la poursuite un canot cÊavira : Soulard et Juillé se noyèrent. Les autres revinrent à ^lontréal pour donner la sépulture chrétienne à leurs compagnons. Toute la population de Ville-Marie assista à la cérémonie funèbre avec le plus profond recueillement. Ces morts prématurées, au