Expéditâon de DoUard
heu de refroidir l'ardeur des colons, engagèrent trois autres Montréalais à prendre la place de ceux qu'on venait d'inhumer. Plus résolus que jamais à vaincre l'ennemi, nos intrépides guerriers ne se laissèrent point rebuter par la difficulté qu'ils éprouvèrent à remonter les rapides du saut Saint-Louis. " Le zèle et l'ardeur d'une si
1 LTle Saint-Paul, qui appartient aux.sœura de la Congrégation de Notre-Dame, est située à deux millee à peu près de la pointe à Callières.
sainte expédition leur faisaient mépriser, dit le père Jérôme Lalemant\ jésuite, la rencontre des glaces et le froid des eaux fraîchement fondues dans lesquelles ils se jetaient vigoureusement pour traîner leurs canots entre les pierres et les glaçons."
L'affluence de glaces, encombrant l'embouchure de l'Outaouais, les retint pendant huit jours auprès des rapides de Sainte- Anne. Enfin, le 1er mai, ils arrivaient heureusement au Long saut, où, sur un coteau, ils campèrent dans un faible réduit abandonné pour y attendre l'ennemi, qui, nécessairement, devait s'arrêter à cet endroit. C'est là que vinrent les rejoindre Anahotaha, à la tête de quarante Hurons, et Mitiwemeg, avec six Algonquins. Ces deux chefs indiens, s'étant porté un défi de bravoure aux Trois-Rivières, s'étaient donné rendezvous à Ville-Marie, comme au champ d'honneur. Ayant appris, en arrivant, le départ de Dollard et de ses compagnons, ils firent tant d'instances auprès de M. de Maisonneuve, que le brave gouverneur, tout en se défiant de cette marchandise sauvage, crut devoir accéder à leur désir, et les munir d'une lettre qui leur permettait d'aller partager les dangers et la gloire des héros de Ville-Marie.
Des canots iroquois, frôlant la rive et signalés par des éclaireurs, sont accueillis par une décharge générale. Trois ennemis, échappés à la fusillade, portent cette nouvelle à deux cents Onnontagués, qui paraissent le soir même en face du fort. Ils surprennent les Français et leurs alliés, agenouillés sur la rive, mêlant le doux murmure de la prière au bruit des flots tumultueux de la cascade. A la vue de l'ennemi, les Français se retirent si vite dans leur retranchement, qu'ils laissent sur le feu leurs chaudières, dans lesquelles mijote leur frugal repas.
Un chef onnontagué s'avance sans arme vers le fort, et demande: " Qui est là ? " — ^" Des Français, des Hurons et des Algonquins, qui viennent au-devant des Nez-Percés." Jugeant alors le combat inévitable, les Iroquois se font des retranchements, et les Français réparent leur palissade de pieux à ml5ifiepo&ÎTis. Les assiégeants donnent bientôt le signal de l'attaque, en poussant des cris et d^ nuïîemer^rque les forêts répercutent au loin ; mais ils sont 'cK^n^mer^frfe^^. La première décharge des assiégés abat plusieurs chefs et décime les rangs
1 II y a eu au Canada troia pères jésuites du nom de Lalement: Charles, venu en 1C25, mort à Paris en 1674, âgé de 87 ans; Gabriel, neveu du précédent, venu en 1616, martyrisé en 1649 ; Jérôme . frjre du pire Charles, missionnaire chez les Huroas de 1638 à 1645. Il relata les événements accomplis de son temps.
ennemis. Après quelques moments d'hésitation, les Iroquois, bien résolus à ne pas céder, reviennent à l'assaut^ans avoir néanmoins plus de succès que la première fois : cesnm^ se renouvellent pendant sept jours. Les assiégés se meurent de fatigue ; ils souffrent encore plus de la faim, de la soif et de l'insomnie qu'ils ne sont harassés par les nombreuses attaques qu'ils ont à soutenir. La prière et le combat partagent leur journée. Si l'ennemi se retire, ils tombent à genoux ; s'il revient à la charge, ils saisissent le mousquet et la hache, et se battent comme des lions.
riQ u.
Combat de DoUard
Le coup de vie ou de mort, pour les assiégeants, est remis à l'arrivée de cinq cents guerriers embusqués dans les îles Richelieu. Des cris et des bravades insolentes annoncent ce renfort. Pour comble d'infortune, les trente-neuf Hurons, éprouvés par la peur et une soif dévorante, sautent par dessus la palissade pour aller grossir les rangs des ennemis. Dans la mêlée, un des neveux d'Anahotaha, passé du côté des assiégeants, l'invite à le suivre : " J'ai donné ma parole aux Français, répondit-il, je mourrai avec eupL^Jeu de temps après cette fière réponse, il tomba mort. La lachete^es Hurons a pour malheureux
effet de faire connaître le petit nombre des défenseurs aux Iroquois. Ces derniers, enhardis par cette nouvelle, usent d'abord de ruse, en envoyant vers le fort des chefs pour feindre de parlementer. Les Fr^çais, habitués à leur fourberie, les reçoivent à coups de balles, font mord^la ^ou^ière à plusieurs, et couronnent les pieux de la palissade de leurs têtes grimaçantes. A cette vue, les ennemis, exaspérés, tentent un suprême effort pour emporter la palissade d'assaut. Les plus intrépides, la hache d'une main, de l'autre une^cÈettef en guise de bouclier pour se préserver des balles, ouvrent la marche et se ruent sur le fort avec l'impétuosité des flots en courroux contre le pied d'un rocher qui les brise. La palissade, ébranlée, résiste. Les Français redoublent d'ardeur et de courage. Bientôt, des monceaux de cadavres peuvent servir de remparts ; mais l'attaque acharnée de l'ennemi semble invincible. Dollard s'avise de lancer au-dessus de la paUssade un gros* mousqueton, bourré juqu'à la gueule et armé d'une fusée, dont l'explosion doit jeter la terreur parmi les assiégeants. Malheureusement, une branche repousse le projectile dans le fort. En éclatant, il tue plusieurs des défenseurs. Les Iroquois, profitant de ce moment de confusion, enfoncent la porte du fort et s'y précipitent avec la fureur d'un torrent impétueux. Les Français trouvent encore assez d'énergie dans leurs mains défaillantes pour brandir la hache et en assommer un grand nombre ; mais finalement. Ils doivent céder à la force. Les Iroquois se livrent à toutes les horreurs de leur barbarie. Un Français, seulement blessé, est réservé pour la torture dans leurs cantons. Deux autres, respirant encore, sont rôtis vifs sur des brasiers. Anahotaha, avant d'expirer, demanda à l'un de ses compagnons de placer sa tête sur les charbons ardents, pour que sa chevelure ne servit pas de trophée aux vainqueurs.
De retour dans leur village, les Iroquois soumirent à leur rage désespérée et à des raffinements de tourments inouïs, l'infortuné Français tombé entre leurs mains. Ce dernier n'opposa à leur cruauté qu'une douceur angélique et ne leur donna pas même la satisfaction de faire entendre des plaintes et des soupirs. Le suppHce d'un seul Français n'ayant pas suffi à assouvir leur vengeance, les Iroquois distribuèrent les Hurons déserteurs dans les différents bourgs pour y être cruellement torturés.
Stupéfaits de la vive résistance opposée par une poignée de Français, dans une bicoque de pieux pourris, et d'ailleurs affaiblis considé ■ rablement eux-4nêmes par le combat qu'ils venaient de soutenir, l/ss vainqueurs renoncèrent à leur projet d'attaquer des places fortifiées et de dévaster toute la colonie.
LECTURE. — Colonie chrétienne de Montréal. — Le savant abbé Faillon nous dit, dans la vie de la sœur Bourgeoys, que le père Vimont, jésuite, rencontra les associés de la compagnie de Ville-Marie et leur adressa les paroles suivantes : " Ces Messieurs me permettront de leur dire en passant qu'on ne mène personne à Jésus- Christ que par sa croix, que les desseins qu'on entreprend pour sa gloire en ce pays se conçoivent dans les dépenses et dans les peines, se poursuivent dans les contrariétés, s'achèvent dans la patience, et se coiironnent dans la gloire ; la patience mettra la dernière main à ce grand ouvrage. . "
Rameau ajoute : " Voilà certes un singuKer discours, et qui étonnera fort nos faiseurs de sociétés financières ! Il ne promettait, on le voit, ni succès ni dividendes, pas même les satisfactions de l'amour-propre ; il montrait un devoir à remplir, des contrariétés, des pertes à subir peut-être ; mais aussi de saintes et justes idées àmettre en œuvre, et puis au bout, contentement d'esprit et de cœur devant Dieu et devant les hommes. C'est ainsi que l'on accomplit de grandes œuvres : aussi dans ce siècle qui ne faisait rien, ces gens firent quelque chose ; et tandis que la société commerciale du Canada agonisait impuissante, ces pauvres dévots fondèrent des villes et une nation. C'est de cette façon aussi que l'on établit des colonies plus solidement et mieux qu'avec l'esprit de lucre, le désir inquiet des aventures, et l'amour du bienêtre, qui cachent au fond déjà le désir du luxe, cette fin de toutes les sociétés, et recèlent dans le berceau même des peuples le germe de la décadence qui doit les ruiner un jour^"
1 La France aux colonies, 2e partie, pp. 18 et 19.