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ÉTABLISSEMENT DE L'ÉGLISE DU CANADA

Marguerite Bourgeoys. — Sulpiciens à Ville-Marie. — Mgr François de Montmorency-Laval.— Traité de paix avec les Onnontagués. — Pierre Dubois Caron d'Avaugour, gouverneur. — Traite de l'eau-de-vie. — Tremblements de terre.

Vénérable Marguerite Bourgeoys. — ^Dans son dernier voyage en France, M. de Maisonneuve, se rendant à Troyes, pour y voir sa sœur\ religieuse et alors supérieure d'une congrégation dite de Notre- Dame, rencontra Marguerite Bourgeoys^, qui, depuis longtemps, se sentait intérieurement sollicitée de se consacrer aux missions lointaines du Canada. Sans balancer un instant, elle se rendit au lieu du départ (1653), n'apportant avec elle d'autre fortune que son courage et sa bonne volonté. Cet ange de charité pour la colonie naissante, ouvrit, en 1658, sa première école dans une étable, le 30 avril, fête de sainte Catherine de Sienne. S'étant adjoint plusieurs compagnes, elle jeta les bases de l'admirable congrégation de Notre-Dame. Ce grain de sénevé, jeté dans une terre consacrée à Marie, est devenu un grand arbre qui ombrage aujourd'hui de ses rameaux bienfaisants les principaux centres du Canada. Les sœurs de la Congrégation communiquent avec succès la piété et la science à des milliers de jeunes filles de toutes les classes de la société.

Sulpiciens à Ville-Marie. — ^A la demande de M. d'Argenson, qui avait quitté le Canada depuis deux ans, M. Olier, fondateur de Saint-Sulpice, envoyait quatre membres de sa compagnie, pour desservir l'ÊgUse de Montréal (1657) . Quand l'illustre fondateur proposa cette périlleuse mission à sa communauté naissante, tous les membres s'offrirent avec empressement. Le choix tomba sur MM. d€ Queylus, nommé supérieur, Souart, Galinier et à^Allei; ce dernier n'était pas encore prêtre. M. Olier avait résolu de venir lui-même travailler à la conversion des peuplades indiennes du Canada, mais la mort vint le ravir à l'affection de sa communauté avant le départ de ses disciples pour les missions lointaines. La compagnie de Montréal concéda l'île de Montréal aux MM. de Saint-Sulpice. Ils y jetèrent les

1 Louise de Chomedey, en religion sœur Sainte-Marie.

2 Marguerite Bourgeoys, née à Troyes, en Champagne, était alors âgée de vingt-trois ans.

Vénérable IMarguerite Bourgeoys (1620-1700)

Le cœur que couvre cette pierre, Ennemi de la chair, détaché de la terrt. N'eut point d'autre trésor qu'un essaim précieux De vierges que son zèle assembla dans ces lieux.

(Inscription qui se trouvait sur une plaque de cuivre, fermant l'ouverture de la niche où l'on avait déposé le cœur de la vénérable.)

bases d'un séminaire (1659), devenu, dès sa fondation, une pépinière de prêtres qui font l'honneur du clergé canadien.

Les Sulpiciens virent bientôt deux de leurs confrères devenir victimes de la barbarie iroquoise : MM. LeMaître et Vignal ; le premier eut la tête tranchée, le second fut rôti et dévoré.

Mgr François de Montmorency -Laval. — ^En 1659, la jeune colonie de la Nouvelle-France saluait avec enthousiasme l'arrivée de son premier évoque, IMgr Fran\ois de Montmorency-Laval, sacré évêque de Pétrée et envoyé, en qualité de vicaire apostolique au Canada (8 décembre 1658). Sa noble famille, qui donna à la France six connétables et douze maréchaux, comptait parmi ses ancêtres le premier baron baptisé avec Clovis par saint Rémi. L'illustre prélat, né en 1623, avait fait ses études à la Flèche, au collège des Jésuites, et renoncé aux grandeurs du siècle pour embrasser l'état ecclésiastique. On le désigna d'abord comme vicaire apostolique des Indes orientales (1656), mais il ne fut pas accepté, car le Portugal, exerçant alors un droit de patronage sur les missions de l'extrême Orient, s'opposa à ce qu'on y envoyât des évêques français.

L'arrivée du premier évêque à Québec occasionna une grande joie dans toute la colonie. M. d'Ailleboust, remplaçant M. d'Argenson par intérim, accompagné de sa petite garnison, les Jésuites et leurs élèves, les familles françaises, le père Chaumonot avec ses Hurons chrétiens, se portèrent sur la rive pour le recevoir et recueillir sa première bénédiction. Au bruit des cloches et du canon, il fut conduit processionnellement à l'église, où l'on chanta le Te Deum. Les sauvages convertis demandèrent à le complimenter, et Mgr se prêta bénévolement à leurs désirs. L'orateur huron chargé de porter la parole exprima d'abord en termes élogieux son admiration pour la sublimité de la foi chrétienne et le zèle des missionnaires; il exposa ensuite les malheurs et les désastres de sa nation. " Nous he sommes plus rien, ditil, ô Hariaouagui^ Tu'^ne vois que les débris d'un peuple jadis florissant. Quels attraits trouves-tu dans nos misères ? Comment ontelles pu te charmer de manière à te faire venir de si loin, pour nous soulager dans le triste état où nous sommes ? Qu'il est vrai que la foi qu'on nous prêche depuis trente ans, est bien seule capable d'opé-

1 Nom huron donné à l'évêque et qui signifie "l'homme de la grande affaire.'

-Mgr François de Montmorency-Laval (1623-1708)

Des bords Gaspésiens au lac des Deux-Montagnes, Quand il a fait briller ces trois saintes compagnes, La douce Charité, l'Espérance et la Foi, Comme un vainqueur chargé des dépouilles opimes, Il montre cent tribus, ô conquêtes sublimes ! Qui des leçons du Christ reconnaissent la loi.

Octave Crémazie.

rer ces merveilles ! Ta présence ici, quand même tu ne dirais pas un mot, nous parle assez haut pour elle, et nous confirme dans les sentiments qu'elle nous inspire. Mais si tu veux nous rendre la vie, obtiens du grand Ononthio^ qu'il écrase l'Iroquois. Alors nous vivrons, et avec nous un grand nombre de peuples."

Après les compliments d'usage, il y eut grand banquet auquel furent invités les Hurons et les Algonquins domiciliés dans le voisinage. La joie était au comble. Mgr servit lui-même les convives et gagna tous les cœurs. Le distingué prélat se dévoua tout entier au salut des sauvages. Le jour même de son arrivée, il tint sur les fonts baptismaux un petit Huron et se rendit dans la cabane d'un autre pour y recevoir son dernier soupir".

Traité de paix avec les Onnontagués.— Les colons de Montréal virent à leur grande surprise (1661), les Onnontagués montés sur plus de deux cents canots portant pavillon blanc, venir renouer les liens de la paix. En témoignage de leur sincérité, ils rendaient la liberté à plusieurs prisonniers français, et demandaient des robes noires pour leur enseigner la prière. Garakontié, grand capitaine de leur nation, et ami des missionnaires, était à la tête de cette députation. Le père Simon Le Moyne fut chargé d'aller chez eux pour négocier cette affaire. Garakontié le précéda afin de préparer une belle réception à ce zélé missionnaire, venant dans leurs cantons pour la cinquième fois. Toute la population se porta à sa rencontre pour lui souhaiter la bienvenue. D'après la décision du conseil, neuf des vingt prisonniers français obtinrent immédial ement leur liberté ; les onze autres rentrèrent dans leurs foyers au printemps suivant. Ce ne fut pas sans peine que Garakontié dissipa les préventions menaçant de faire échouer le traité de paix. Le père Le Moyne éprouva une grande joie de retrouver dans ces cantons, après une absence d'une vingtaine d'années, un bon nombre de familles huronnes, constituées prisonnières, et qui avaient conservé leur foi au milieu de leurs farouches ennemis.

1 Le roi de France.

2 Jusqu'à l'arrivée de Mgr de Laval, l'archevêque de Rouen fit sentir sa juridiction sur la nouvelle colonie, à cause du grand nombre de Français provenant de son diocèse. Les Jésuites reconnurent d'abord la juridiction de l'archevêque de Rouen, et celui-ci nomma comme grand-vicaire le supérieur de la mission du Canada. Néanmoins, le général des Jésuites, à Rome, reprocha liux pèrea des missions canadiennes de s appuyer sur une juridiction qui n'avait jamais été approuvée par le Saint-Siège. Les Récollets n'eurent jamais recours ù, l'archevêque do Rouen pour leurs missions du Canada ; ils s'adressèrent toujours ;\ Rome. (Pour plus de détails, voir "La mission du Canada avant Mgr de Laval..." par l'abbé Auguste Gosselin.)

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M. Pierre Dubois Caron d'Avaugour, gouverneur. — Le baron d'Avaugour, vieux soldat, franc, brave, mais d'une opiniâtreté peu commune, succéda au vicomte d'Argenson. Dès son arrivée à Québec (31 août 1661 ), il se mit au courant des affaires et visita tous les postes de la colonie. Sa plus grande peine fut de n'avoir pas assez d'hommes pour réprimer l'audace des Iroquois.

Traite de l'eau-de-vie. — La traite de l'eau-de-vie, augmentant de jour en jour, provoquait parmi les sauvages des scènes de fureur, de meurtre et de brigandage, devenait une véritable plaie pour la colonie et un scandale pour la religion. Voyant qu'on ne tenait plus aucun compte des lois prohibitives portées à ce sujet, l'évêque, au jour de Pâques de 1660, lança une sentence d'excommunication contre tous ceux qui continueraient ce trafic et en fit un cas réservé. Cette mesure, d'abord soutenue par l'autorité civile, donnait les plus belles espérances, quand un incident fawieiix vint en paralyser les effets. Le père Jérôme Lalemant, recteur du collège des Jésuites, crut devoir intervenir auprès du gouverneur pour obtenir l'élargissement d'une pauvre femme, le soutien de sa famille, surprise en contravention. Le gouverneur, blessé de cette démarche, qu'il regarda comme contraire à la loi, répondit avec humeur : " Si pbur cette femme la faute n'est pas punissable, elle ne le sera désormais pour personne." Il tint malheureusement parole, et abrogea toutes les ordonnances déjà portées. Rien ne put le faire revenir sur cette inique décision. Le prélat voyant son action entièrement entravée, passa en France (1662), pour recourir à l'autorité royale. Sa cause, concernant autant les intérêts de la colonie que ceux de la religion, fut gagnée, et d'Avaugour rappelé.

Tremblements de terre.— Pendant l'absence de l'évêque, de violents tremblements de terre se firent sentir sur une étendue de plus de deux cents lieues. ' ' Le ciel et la terre nous ont parlé bien des fois depuis un an," écrivait alors le père Jérôme Lalemant. La première secousse eut lieu le lundi gras; elle dura près d'une demi-heure. D'autres la suivirent à différents intervalles, pendant six mois. La terre, violemment agitée, produisait un bruit sourd et sinistre, imitant le pétillement de l'incendie, ou le roulement du tonnerre, ou le mugissement des flots. Les maisons s'agitaient violemment, les cheminées tombaient, les murs se lézardaient, les cloches des églises sonnaient d'ellesmêmes, et des tourbillons de terre noirâtre, s'élevant du sol, faisaient

croire à la fumée d'un incendie. Les animaux domestiques, affolés, couraient de tous côtés, en poussant des cris et des hurlements sinistres. La population, épouvantée, se rendait aux églises, entourait les confessionnaux, se livrait à la pénitence et criait miséricorde ! Les sauvages non convertis croyaient que ces phénomènes étaient causés par les mânes de leurs ancêtres, s' agitant avec fureur pour reprendre possession de leurs terres de chasse. Pour les contraindre à retourner dans les pays des âmes, ils tiraient du mousquet en poussant des cris déchirants. En plusieurs endroits, la surface du sol fut bouleversée : des montagnes s'affaissèrent, d'autres glissèrent dans le fleuve et se transformèrent en îlots. Le cours de plusieurs rivières fut détourné, et des lacs surgirent comme par enchantement. Il est tout de même à remarquer que tous ces bouleversements n'occasionnèrent la mort de personne. Beaucoup de conversions s'opérèrent alors, et le trafic des boissons enivrantes cessa.

LECTURE. — La vénérable Marguerite Bourgeoys. — Ville-Marie, témoin de tant de vertus et d'héroïsme, a été le berceau de la congrégation de Notre-Dame fondée par Marguerite Bourgeoys.

Marguerite naquit à Troyes, en Champagne, le 17 avril 1620. Ses parents, plus vertueux que riches, voyaient d'un œil ravi leur petite fille grandir dans des vertus et des qualités au-dessus de son âge. Toute jeune encore, elle manifestait son goût pour l'enseignement, en groupant autour d'elle ses jeunes compagnes pour leur faire l'école. Quoiqu'elle n*eut que douze ans quand elle perdit sa mère, son père, voyant en elle tant de maturité, lui confia le soin de ses deux plus jeunes enfants et la conduite de sa maison. Sa piété la porta à s'associer à une congrégation de la sainte Vierge. Marguerite se montra tellement sage, humble et charitable, que ses jeunes compagnes ne tardèrent pas à la nommer présidente, charge qu'elle conserva jusqu'à sa venue au Canada.

Se sentant appelée à la vie monastique, elle alla frapper à la porte des Carmélites, puis à celle des Clarisses, où elle fut successivement refusée. Ces échecs ne la rebutèrent pas : Dieu l'appelait sur un autre théâtre de vie religieuse. De Maisonneuve, alors gouverneur à Ville-Marie, étant passé en France pour obtenir de nouvelles recrues, rencontra Marguerite, alors âgée de vingt-trois ans, qui, surnaturellement éclairée par la très sainte Vierge, et à la suite d'une vision de Notre-Seignevu* dans la sainte hostie, était déterminée à consacrer sa vie aux missions lointaines du Canada. De Maisonneuve accéda volontiers aux désirs généreux de cette grande âme et vit en elle un second ange de charité envoyé par le ciel pour sa colonie naissante. Elle s'embarqua avec cent huit robustes et honnêtes colons. Une fièvre contagieuse éclata en mer : malgré les soins dévoués et ingénieux de Marguerite, huit des passagers moururent. Ce ne fut qu'après une navigation orageuse de soixantetrois jours que l'on vit s'estomper au loin les contours bleutés de la terre. Après

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avoir passé Terre-Neuve et les rives dentelées et pittoresques des îles du Saint- Laurent, qu'irradiaient, les rayons du soleil de septembre, l'équipage admirait un rocher élevé, portant à son sommet luisant le drapeau de la France : c'était Québec ! La cité de Champlain salua avec enthousiasme l'arrivée de Maisonneuve et de sa recrue. Un mois après, ViUe-AIarie recevait son fondateur, absent depuis deux ans, avec une joie exubérante.

Marguerite dut éprouver une douce et sainte émotion en voyant tout près du grand fleuve bleuâtre l'humble fort français planté dans la forêt sauvage, au pied du dôme majestueux du mont Royal, alors couvert de son feuillage vert pâli ou d'or pourpre. Son projet audacieux, rêvé depuis longtemps, se trouvait réalisé ; elle pourrait, désormais, jeter la bonne semence de l'Évangile dans le cœur des enfants indiens. En attendant l'ouverture d'une école, de Maisonneuve lui confia ses affaires domestiques. Elles prodigua ses soins aux colons. Les soldats surtout avaient sa commisération : elle blanchissait leur linge et raccommodait leurs hardes ; une fois, elle donna même son lit à un miséreux que le froid empêchait de dormir.

Quatre ans après son arrivée à Ville-Marie, Marguerite commença à enseigner dans une étable de pierre, qui avait servi " de colombier et de logis pour les bêtes à cornes. Il y avait un grenier au-dessus, où il fallait monter par une échelle, par dehors, pour y coucher." L'infatigable institutrice se rendit deux fois en France pour avoir des auxiliaires. Les jeunes filles vouées au bien qu'elle amena dans la Nouvelle- France, étaient loin de songer à former une communauté. L'heure de la Providence sonna cependant pour cette œuvre importante, et Marguerite, en 1658, fonda la congrégation de Notre-Dame sous la sauvegarde de la Reine du ciel. Cet arbre vigoureux, planté dans un sol très chrétien, étendit bientôt ses rameaux bienfaisants sur les principaux centres de la colonie. Marguerite entreprit un troisième voyage au pays natal, pour obtenir de Louis XIV un édit royal reconnaissant sa congrégation. A la demande de Colbert, le roi de France accorda à la fondatrice des lettres patentes les plus élogieuses, et elle revint à Ville-Marie avec six nouvelles recrues (1671).

Comme des nuages sombres, éclipsant le soleil, changent des paysages riants en scènes désolées, de même les ombres de l'épreuve ternirent pour un instant l'œuvre de Marguerite. La plus terrible fut l'incendie qui consuma tout ce que la congrégation possédait à Montréal. Le courage de l'héroïque fondatrice ne se laissa pas abattre, et de nouvelles constructions, plus spacieuses que les premières, s'élevèrent rapidement. Les vocations devinrent plus nombreuses, et l'esprit de sacrifice et d'abnégation animait ces âmes d'élite surtout vouées à l'éducation de la jeunesse.

La vénérable fondatrice de la congrégation de Notre-Dame, pleine de confiance en Dieu, qu'elle avait si bien servi, s'éteignit le 12 janvier 1700. Le chevalier de Callières, alors gouverneur général, et M. de Vaudreuil, gouverneur de Montréal, assistèrent aux funérailles. MM. Dollier de Casson et de Belmont prononcèrent des oraisons funèbres.

D'après les allures du procès de canonisation, la sœur Bourgeoys, parmi les héros et les héroïnes qui ont illustré le Canada de leurs vertus, sera la première dont les ossements seront vénérés sur nos autels. Elle a été déclarée vénérable par le pape Léon XIII, le 7 décembre 1878.

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