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CHAPITRE IX

M. Augustin de Saffray de Mésy, gouverneur. — Conseil souverain. — Démêlés de M. de Mésy avec Mgr de Laval et M. de INIaisonneuve. — Le marquis de Tracy. — Régiment de Carignan. — Guerre. — Construction de forts. — Expédition contre les Agniers. — L'intendant Jean Talon. — Progrès de la colonie : Colonisation. — Agriculture.— Commerce. — Éducation. — Aventuriers de l'Ouest. — Administration de M. Daniel Rémy de Courcelles. — Mort de Mme de la Peltrie et de Marie de l'Incarnation.— M. Louis de Buade, comte de Frontenac, gouverneur. — Fondation de Cataracoui. — Découverte du Mississipi. — Robert Cavelier de la Salle. — Assassinat de La Salle. — Dissensions entre le gouverneur et les principaux fonctionnaires de la colonie. — Épreuve. — Évêché de Québec.

M. Augustin de Saffray, de Mésy, gouverneur.— En 1663, M. Saffray de Mésy succédait à M. d'Avaugour. Ce nouveau gouverneur, choisi par Mgr de Laval, venait à Québec en même temps que l'évêque. M. Gaudais-Dupont, nommé commissaire royal, les accompagnait. Ce dernier devait prendre connaissance de la Nouvelle- France, s'occuper du recensement de la colonie, faire prêter le serment de fidélité au roi, rendre des ordonnances sur la police et la justice, et s'enquérir des accusations que des personnes mal intentionnées avaient portées contre plusieurs des principaux colons du pays.

Au témoignage de M. Latour, Gaudais s'acquitta loyalement de sa tâcher''^"Il le fit en honnête homme, aveÊ#exactitude et équité ; tout le monde fut satisfait et les ^em^Tesmrent apaisés." Ceux qu'on avait accusés de concussion et de dilapidation du trésor public, furent exonérés. -t^-vyi^ > (jL-^xj^y^^M"

' Conseil souverain. — Le commissaire royal était aussi chargé d'organiser un Conseil souverain, formé du gouverneur, de l'évêque, de l'intendant, du greffier en chef et de plusieurs conseillers choisis par le

gouverneur et l'évêque. Ce conseil, qui avait les mêmes droits que le parlement de Paris, pouvait régler les affaires concernant la politique, la justice, la police, les finances, le commerce et l'industrie. En conséquence, il avait droit d'enregistrer les édits, ordonnances et déclarations du roi, pour leur donner force de loi. Des cours de justice, dépendantes du conseil, furent érigées à Québec, à Montréal et aux Trois-g^i^e|^

Demeîes de M. de Mésy avec Mgr de Laval et M. de Maisonneuve. — M. de Mésy, d'un caractère impérieux, ^^rouilm bientôt avec l'évêque et les principaux conseillers. Sa jalousie fut vivement piquée de l'estime et du respect que les Jésuites, le clergé et quelquesuns des membres du conseil déféraient à Mgr de Laval, et des pouvoirs . étendus que le roi avait accordés au digne prélat. Selon M. de Latour ^^i^Lesmotif^j4^igtérêt n'y furent pas pour peu." En. effet, de Mésy se 'plaignit amèrement aux conseillers de ce que ses émoîumei^ts ^ étaient plus modiques que ceux de ses prédécesseurs. Quoique le conseil décidât qu'on lui accorderait autant qu'aux gouverneurs qui l'avaient précédé, cela ne put calmer sa mauvaise humeur. Cependant la bonne entente parut au moins régner extérieurement entre l'évêque et le gouverneur, pendant un certain temps. La mère de l'Incarnation, ravie de ces bons procédés, écrivait alors : "On remarque entre tous une grande union, Mgr l'évêque et M. le gouverneur sont nommés chefs du conseil." La question des dîmes amena les premières dissensions. De Alésy soutenait qu'elles ruineraient la colonie et feraient déserter les colons, tandis que Mj\L Bourdon, Villeray et d'Auteuil se déclaraient ouvertement en faveur de l'évêque, qui ne voulut pas se ' désister sur ce point. Pour se venger de ses opposants, de Mésy les destitua de leur charge. Quand il voulut faire ratifier cette mesure suprême par l'évêque, sans lequel il ne pouvait rien faire, il reçut cette fière réponse : "Ni ma conscience, ni mon honneur, ni le respect et l'obéissance que je dois aux ordres du roi, ni ma fidélité et mon dévoûment à son service ne me permettent de le faire."

De Mésy, qui, au f on4, unissait une grande foi à de grands travers d'esprit, reconnut sestorts et réintégra les conseillers dans leur charge. Malheureusement, ce retour ne dura pas. Le temps officiel de

1 Pour plus de détails voir Garneau, T, I, 4e édi., livre ITI, chap. III.

2 Les émoluments du premier conseiUer étaient de 800 francs par année ; ceux des cinq plus anciens, 400 francs. Les autres servaient gratuitement. — Un franc, en 1660, valait au moins 5 francs de 1900 (Suite).

leur emploi écoulé, il voulut encore les mettre de côté : mais sur un refus formel de l'évêque, sa colère ne connut plus de bornes. ^ 'Tl fit. publier, dit le journal des Jésuites, au son du tambour, une pancarte d'injures contre M. l'évêque et autres." Le prélat n'opposa à cette tempête d'outrages que le silence et la résignation. De Mésy poussa l'audace jusqu'à faire entourer, de soldats l'église et la maison attenante, pour feindre de vouloir s'emparer de l'évêque. Cette conduite ignoble n'intimida pas le prélat, qui, après avoir fait une courte prière au pied de l'autel, parut à la porte de l'église, en présence de M. le gouverneur et de sa petite armée. Tous les soldats, comme de concert, défi- -^'•^'^rent en sa présence et lui présentèrent les armes, honneur réservé aux princes et aux généraux. De Mésy, déconcerté, se retira.

M. de Mésy, inspiré surtout par des intérêts personnels, usa de procédés déloyaux envers M. de Maisonneuve; il nomma même M. de f Pezard de la Touche pour le remplacer (1664). Ce changement ne s'effectua pas. A cette époque de la Touche reçut la seigneurie de Champlain et de Maisonneuve demeura gouverneur pendant quelques mois encore. Il quitta la colonie vers la fin de 1665, et de Tracj' nomma Le Sieur Du Puis pour lui succéder. Montréal vit avec un vif regret partir son premier gouverneur, qui, pendant vingt-trois ans, l'avait toujours édifié par ses vertus et défendu par son courage. Dollier de Casson écrit à ce sujet : "Les joies furent mélangées de beaucoup d^nîertumes, lorsqu'on vit le père et le cher gouverneur partir cette fois tout de bon et nous laisser dans d'autres mains, dont on ne devait pas espérer le même amour et la même fidélité pour l'éloignement des vices. "^

Québec et Montréal n'ont qu'à se féliciter d'avoir eu pour fondateurs deux hommes illustres, qui surent allier les plus nobles vertus à la bravoure desihéros. C'est sous M. de ]\Iésy que la colonie- passa pour un an (1664) entre les mains de la compagnie des Indes- Occidentales, dont le rôle fut à peu près nul.

Marquis de Tracy. — -Le peu de modération et les actes de violence de M. de ]Mésy firent grand bruit à la cour de France. Pour remédier à ce déplorable état de choses, Louis XIV envoya au Canada un lieutenent-général chargé d'y rétablir la paix et l'union entre les chefs et de réduire les Iroquois. Le choix du roi tomba sur Alexandre

1 ^L de Maisonneuve se retira à Paris et y mourut pieusement en 167C. Il s'int<^réressa jusqu'au dernier moment aux choses de la Nouvelle-France.

de Prouville, marquis de Tracy qui avait vieilli au service de la cour en donnant des preuves de bravoure sur les champs de bataille, de prudence dans les conseils et de sagesse dans les négociations délicates. De Tracy arriva à Québec le 30 juin 1665, avec sa suite composée de plusieurs nobles, et quatre compagnies d'infanterie aux couleurs royales. Les membres du Conseil souverain envoyèrent de Québec une galère royale au-devant de lui, et les citoyens se préparèrent à lui faire une réception princière. Toute la population se porta sur le rivage pour souhaiter la bienvenue au marquis, qui fut conduit processionnellement à l'église au bruit de canon et aux acclamations du peuple. L'évêque, à la tête de son clergé, le reçut en grande cérémonie dans la cathédrale, où, dans un transport de la plus vive allégresse, on chanta le Te Deum. Le marquis n'accepta pas le prie- Dieu préparé pour lui dans le sanctuaire, mais préféra s'agenouiller sur le plancher nu comme le dernier des colons. L'évêque reconduisit le Ueutenant-général avec la même pompe au château Saint- Louis, où les officiers de la colonie lui présentèrent leurs hommages.

Le chef huron chargé de porter la parole en cette circonstance solennelle, s'adressa au grand Ononthio en ces termes : "Tu vois à tes pieds le^J^reMs d'une grande terre et les restes pitoyables d'un monde entier, autrefois peuplé d'une infinité d'habitants. Ce ne sont maintenant que des squelett^^ui te parlent. L'Iroquois a dévoré leurs chairs, les a brûlés sur ses échafauds et ne leur a laissé que les os. Il ne nous restait plus qu'un filet de vie : nos membres passés par les chaudières bouillantes n'avaient plus de vigueur, lorsque tout à coup ayant levé les yeux, nous avons aperçu sur la rivière les vaisseaux qui t'ont amené au milieu de nous avec tant de braves soldats.

Ce fut pour lors que le soleil nous parut éclater avec de plus beaux rayons, et éclairer notre ancienne terre qui, depuis tant d'années, était couverte de neiges et de ténèbres. Nos lacs et nos rivières parurent calmes et sans tempêtes, et il me sembla entendre une voix sortir avec bonté de ton vaisseau et nous dire : "Courage, peuple désolé ! tu vas vivre comme autrefois tu as vécu.^"

Le marquis répondit avec bonté à la harangue du chef huron. Il prenait plaisir à se faire traduire les discours des sauvages et admirait les images et les tournures de leur langage.

1 Relation de 1665, p. 5.

De Trac}', qui ne sortait dans les rues de la ville que précédé de quatre pages et de vingt gardes portant les couleurs royales, suivi de six laquais et escorté de plusieurs officiers, faisait l'admiration des Indiens.

Le lieutenant-général était aussi chargé de régler les différends de M. de ]\Iésy avec j\Igr de Laval ; mais le jugement de Dieu avait prévenu celui des hommes : de Mésy avait rendu son âme à Dieu dans les meilleurs sentiments de piété (5 mai 1665) après s'être réconcilié avec l'évêque, qui l'assista dans ses derniers moments. Pour réparer ses scandales, il demanda à mourir dans la salle des pauvres de l'Hôtel- Dieu, et à être inhumé dans le cimetière commun du même établissement.

Régiment de Carignan.^ — ^Deux navires, portant chacun quatre ^compagnies du régiment de Carignan, commandées P9,r le colonel de Salières^, et ayant l'abbé Du Bois comme aum^^ arrivèrent à Québec vers la mi-août de 1665. Trois autres navires, ayant à leur bord Daniel Rémy, sieur de Courcelles, successeur de M. Mésy, l'intendant Jeaîi Talon et huit autres compagnies du même régiment, entrèrent au port au mois de septembre de la même année. Les vingt-quatre compagnies du régiment de Carignan comptaient douze à treize cents soldats. Voici k beau témoignage rendu aux soldats de Carignan, dans une lettre de^Marie de l'Incarnation. "Ce que l'on recherche le plus, est la gloire de Dieu et le salut des âmes. C'est à cela que l'on travaille et à faire régner la dévotion dans l'armée, faisant entendre qu'il s'agit ici d'une guerre sainte. Il y en a bien cinq cents qui ont pris le scapulaire de la sainte Vierge et beaucoup d'autres qui récitent le chapelet tous les jours." / Les soldats, les marchands et les cultivateurs qui arrivèrent de

' tous côtés de la France, pendant cette même année, doublèrent presque la population canadienne.

Guerre. — Les Iroquois, exerçant partout leurs courses farouches, capturèrent treize personnes à Montréal, en février 1661 ; en mars ils en prirent six et en tuèrent quatre. En février, Mlle Duclos, chargée de fusils pour en munir les colons qui travaillaient sans armes, courut avertir M. Le Moyne, ce qui empêcha un plus grand mal, car les ennemis au nombre de deux cent cinquante, prirent la fuite^.

1 Son fils, âgé de quinze ans, l'accompagnait.

2 Belmont, pp. 11.

Au mois de juin de la même année, les pères Dablon et Druillettes, s'étant mis en route pour la mer du Nord, par la voie du Saguenay, furent poursuivis par cent quatre-vingts Iroquois qui, n'ayant pu les rejoindre, changèrent de route, et allèrent surprendre la Nation des Écureuils (Nekouka) qu'ils défirent entièrement. Cette nation était établie à quelques journées de Québec.^ Vers le même temps, les Agniers attaquaient les Français à Tadoussac : trois furent tués et un^blessé. Les Français et les sauvages, qui étaient dans ces pdfâiges^au ^ nombre d'une centaine, retournèrent à Québec. Les Iroquois exercèrent aussi des ravages à l'île d'Orléans et aux environs des Trois-Rivières. L'année suivante, à Montréal, le major Lambert Classe, à la tête de vingt-six hommes, vola au secours de quelques Français assiégés par deux cents Iroquois ; il y eut combat depuis le matin jusqu'à trois heures du soir". Le major et trois hommes furent tués. Les relations de 1663 et de 1664 nous parlent aussi de plusieurs incursions iroquoises sur tous les points de la colonie. En 1665, les Outaouais du saut Sainte-Marie, au nombre de plus de trois cents, se rendant aux Trois- Rivières pour y faire la traite, découvrirent, peu de temps aprèaleur départ, une trentaine d'Iroquois cachés dans un méchant fort de pm\^. Les Outaouais firent semblant d'e'fiYâÏÏîr^e fort, mais c'était plutôt pour favoriser leur passage et continuer leur marche ; toutefois, il y eut des escarmouches de part et d'autre, et quelques-uns furent tués^. Les mêmes Outaouais rencontrèrent un groupe d'Iroquois un peu au-dessus de la rivière Richelieu, au cap dit du Massacre, et plusieurs de ceux-là, y trouvèrent la mort.* Les Iroquoi^^enreiivaussi, vers la Petite-Nation, vingt Algonquins avec leurs femmes et leurs enfants. Un seul put s^echai^'fjf^r^ "

Construction de forts. — -Pour s'opposer aux incursions iroquoises, de Tracy fit élever les forts Sorel'', Chambly^ et Sainte- Thérèse^. Cçs forts, construits surtout en prévision de la guerre que le marquis était chargé de porter dans les cantons iroquois, devaient

1 Relation de 1661, pp. 20. 21.

2 Relation de 1662, p. 4.

3 Relation de 1665, pp. 8 et 9.

4 Perrot, p. 94.

5 Journal des Jésuites, p. 418.

6 Ce fort fut élevé sur les ruines mômes de celui que M. de Momtmagny avait fait ériger quinze ou vingt ans avant 1665. Le conducteur des travaux, M Sorel, lui donna son nom.

7 Ce fort, érigé au pied des premiers rapides que l'on rencontre en remontant le Richelieu, prit le nom de celui qui avait dirigé les travaux.

8 Ce fort s'élevait à trois lieues plus haut que celui de Chambly.

servir d'entrepôts pour les marchandises et les provisions, et de retraite pour les soldats blessés ou malades.

Fig. A — Fort Saint-Louis ou de Chambly, formé d'une palissade de quinze pieds de hauteur, et construit en 1665, par Jacques de Chambly, capitaine d'une compagnie du régiment de Carignan. 11 fut incendié en 1702, par les Iroquois, et reconstruit en pierre, sur le même emplacement, en 1709.

Fig. B — Plan du premier fort de Chambly. Il formait un carré de 144 pieds de côté.

Fig. C — Plan du fort Richelieu ou de Sorel, bâti en 1665, par M. de Sorel.

Fig. D — Plan du fort Sainte-Thérèse, bâti en 1665, par M. de Salières.

Exp^tion contre les Agniers.— La construction des forts sema la n-aj'-eur dans les bourgades iroquoises. Cependant, les Agniers continuèrent leurs déprédations et leurs massacres. En 1666, ils donnèrent la mort à plusieurs officiers français, et, entre autres, au jeune de Chasy, neveu du marquis de Tracy. Les Onneyouts içeaoutant 1 ôfage , se décidèrent à le conjurer en envoyant à Québec des députés que le marquis reçut avec bienveillance et qu'il admit même à sa table. La conversation étant tombée sur la mort du lieutenant de Chasy, un des députés se leva et dit avec bravade, en avançant la main : "Voici le bras qui a cassé la tête à ce jeune officier!" Justement indigné d'une telle insolence, de Tracy repartit : "Il ne

^^ >/. '-^^ L'inttndant Jean Talon (1665-1668) (1670-1672)

Ils défrichaient, ces vaillants du terroir ! Braisant le vol des flèches homicides, Qui dans leurs rangs multipliaient les vides, Ils avançaient droit au but, au devoir.

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