I. TliE.MBLAY
cassera plus la tête à personne !" L'audacieux ambassadeur fut passé par les armes en présence de ceux qui l'accompagnaient, et la paix fut rompue. Peu de temps après, le marquis organisa un parti de guerre composé de six cents soldats de C^iignan, d'autant de Canadiens et d'une centaine de sauvages. Quoique septuagénaire, de Tracy se mit à la tête de l'expédition. Les Agniers, informés des mouvements des Français, se cachèrent dans les bois, ne laissant derrière eux que leurs cabanes contenant les provisions de maïs pour l'hiver. Tous les villages furent livrés aux flammes. Le lendemain de la dévastation, la messe fut célébrée et le Te Deum chanté solennellement.
Ces désastres occasionnèrent une cruelle famine parmi les Iroquois et les nombreuses victimes qui y succombèrent affaiblirent beaucoup plus la nation que la guerre n'aurait pu le faire.
Cette campagne, désastreuse pour les Iroquois, amena comme résultat dix années de paix.
Le lieutenant-général, voyant sa mission heureusement accompplie, retourna en France (1667) et laissa la liberté aux soldats de Carignan de s'établir dans la^colonie : plus de quatre cents en profitèrent. Au lieu de s'occuper d'agriculture, un certain nombre, pervertis de mœurs, devinrent des coureurs de bois ou passèrent dans les colonies anglaises.
L'intendant Jean Talon.— Dès son arrivée au Canada, Talon s'occupa activement à étudier les hommes, les besoins et les ressources du pays. Cet intendant, façonné à l'école de Colbert et le plus célèbre qu'ait eu la Nouvelle-France, favorisa l'immigration française et développa considérablement les ressources du pays par la colonisation, l'industrie et le commerce.
Progrès de la colonie : Colonisation. — ^L'active organisation de Talon transforma le Canada dans l'espace de quelques années. Ne craignant plus les invasions belliqueuses des Iroquois, les colons élevèrent à l'envi des centres sur les bords du Saint-Laurent et de ses tributaires. La relation des Jésuites disait alors : "Depuis un an que nous jouissons de la paix, il fait beau voir à présent presque tous les rivages de notre fleuve Saint-Laurent habités de nouvelles colonies qui vont s'étendant sur plus de 80 lieues de pays, où l'on voit naître, d'espace en espace, de nouvelles bourgades. On constate l'établissement de plus de trois cents familles, en assez peu de temps. Bon nom-
bre d'officiers et plus de quatre cents soldats se sont faits habitants^." Les forts érigés sur le Richelieu furent reliés par des chemins. Plusieurs officiers^ de Carignan obtinrent des seigneuries et s'attachèrent au sol qu'ils firent exploiter. Le défrichement et la culture des terres s'étant avancés notablement, le pays fut en état de fournir à la subsistance des habitants'^.
Le mouvement d'immigration s'accéléra tellement ciue la population du Canada, comptant à peine 3,000 habitants en 1666, s'élevait à 5,870 en 1668.
Agriculture. — -Sous l'intelHgente initiative de Talon, l'agriculture continua ses rapides progrès. On cultiva avec succès le chanvre et le Un. Le désir de l'intendant était non seulement d'en recueillir assez pour subvenir aux besoins du pays, mais encore de pouvoir en exporter en grande quantité en France et dans ses autres colonies. Mgr de Laval favorisa ce progrès en fondant à Saint-J oachim un pensionnat dont le but principal était d'enseigner l'agriculture et les métiers aux enfants de la campagne (1668)^.
1 Relation de 1668, pp. 3 et 4.
2 La plupart des officiers étaient gentilshommes, dit Charlevoix ; aussi, la Nouvelle-France a-telle plus de noblesse ancienne qu'aucune autre de nos colonies.
3 P. Lecleroq, 2e vol., p. 73.
4 Les blés ont été fort beaux ; quelques habitants en recueillent maintenant plus qu'ils n'en ont besoin pour la nourriture de la famille ei du bétail. (Rel. de 1641, pp. 25 et 26).
Sur la demande de M de Maisonneuve, Jeanne Mance consentit d'employer les 22,000 livres de Mme de Bullion pour l'engagement de cent hommes, qui défricheraient 100 arpents de terre, afin de sauver le pays et l'hôpital, ce qui fut fait. (Belmont, p. 3).
Chaque famille française, au moins pour la plupart, fait maintenent sa petite provision de froment, seigle, pois, orge, et autres grains nécessaires à la vie humaine, qui plus, qui moins, les uns quasi pour la moitié de l'année, les autres pour une partie. (Rel. de 1643, p. 2).
M. le Gouverneur employa sept ouvriers sur l'île aux Oies pour travailler à la terre. (Journal des Jésuites, p. 4).
A Sillery, les sauvages firent plus de quinze arpents de terre... A Trois-Riviêres, plus de trente familles sauvages se mirent à défricher ; à Montréal, les Français n'en firent pas moins. (Journal des Jésuiies, 1646, p. 45).
Les Français ont aidé les sauvages de la colonie huronne de l'île d'Orléans à défricher les terres et ces derniers ont recueilli cette année une assez bonne quantité de blé d'Inde ; tous néanmoins n'en auront pas suffisamment pour leur provision. (Relation de 1652, p. 10).
Les Hurons de l'île d'Orléans avaient, en 1653, trois cents arpents de terre défrichés et ensemencés de blé d'Inde. (Relation, p. 30).
Un grand nombre, tant hommes que filles, ont pris des terres... et augmentent nos campagnes. (Relation, 1657, p. 4).
Ce fut en 1665, selon toute apparence, que fut amené à Tadoussac le premier cheval, et les habitants en firent présent à M. le Gouverneur. (Journal des Jésuites, p. 99).
De 16C5 à 1672, le Canada, dit-on, reçut de France environ quatre-vingts chevaux et cavales. Vingt ans plus tard, la colonie en comptait quatre cents, et six cent quatre-vingt-quatre en 1698.
i Commerce. — ^Le commerce prit aussi de l'extension. Talon
s'appliqua avec activité à établir des relations commerciales, non seulement avec la France, mais encore avec les Antilles, Madère et autres lieux, tant d'Europe que d'Amérique^. Il fit construire un vaisseau à Québec et en acheta un autre pour l'exportation des produits canadiens (1667). La même année, il exf^édiait aux îles de la Martinique et de Saint-Domingue du bois, du poisson, de l'huile et des^ois. Il exportait aussi à la Rochelle, comme essais, des mâtures pour servir à la marine, et en plusieurs autres endroitp de la France des pelleteries pour une valeur de 550,000 francs. / -*.4««*^-
Avec l'assentiment de Colbert, Talon fit construire une brasserie qui fonctionnait déjà en 1671. Il calculait qu'après avoir pourv^u aux besoins de la colonie, il pourrait expédier aux îles françaises, plus de deux mille llal^^ues de bière par année.
Des voies de communication furent aussi tentées du côté de la Nouvelle-Angleterre : les yeux de Talon se portèrent même sur le commerce de la baie d'Hudson, qu'il voulait disputer aux Anglais.
Les mines de fer de la baie Saint-Paul et du Saint-Maurice furent exploitées. Mgr de Laval avait à la baie Saint-Paul, une scierie qui donnait par année quelquefois vingt milliers de planches". Une tannerie, la première au Canada, fut établie près de Québec et eut un plein succès'^.
Education. — -En 1663, Mgr de Laval établissait à Québec un grand séminaire pour y recevoir les jeunes gens qui désiraient embrasser le sacerdoce. Cinq ans après cette fondation, il ouvrait un petit séminaire. Les élèves de ces deux institutions allaient en classe chez les Jésuites^.
Souvent, Colbert, dans ses dépêches, exprimait que le désir du roi' était d'instruire les enfants sauvages, et de tâcher de les amener aux bonnes mœurs et à la vie sédentaire. Plusieurs fois les Jésuites tentèrent de réaliser ce projet au moyen de l'éducation, mais les succès ne répondirent point aux espérances. Cependant, en 1668, leur collège, qui avait admis de jeunes Hurons, comptait une soixantaine de ocnsionnaires et autant d'externes. Déjà leurs élèves
1 Relation de 1C67, pp. 2 et 3.
2 De la Pothcrië, 1er vol. p. 211.
3 Garncau, 1er vol. 4 édi. p. 214.
■1 Voir "François Montmoroney-r.,aval", chapitre X, par l'abbé- Auguste Gosselip.
pouvaient soutenir publiquement et avec distinction des thèses philosophiques. Aussi la jeunesse canadienne promettait-elle beaucoup pour l'avenir. "Les jeunes gens du Canada, écrivait Talon, se dé-^uent et se jettent dans les écoles pour les sciences, dans les arts, les nietiers et surtout dans la marine, de sorte que, si cette inclination se nourrit, il y a lieu d'espérer que ce pays deviendra une pépinière de navigateurs, de pêcheurs, de matelots, d'ouvriers, tous aj'ant naturellement de la disposition à ces emplois."
^ Aventuriers de l'Ouest.— La puissante impulsion de Talon se fit sentir jusque dans les pays de l'Ouest, où il fit flotter le drapeau de la France. Pour cette fin, il profita des découvertes et de l'influence des missionnaires travaillant déjà à implanter la foi dans ces lointaines contrées.
En 1670, il chargea Simon François Daumont, sieur de Saint-Lusson, avec Nicolas Perrot comme interprète, d'aller à la recherche de mines de cuivre au lac Supérieur et de prendre possession, au nom du roi de France, de tout le pays environnant les mers intérieures. Le sieur de Saint-Lusson quittait de bonne heure, en mai 1671, ses quartiers d'hiver sur le lac Huron pour se rendre au saut Sainte-Marie.
Perrot, homme habile et avantageusement connu des sauvages, réussit à grouper à cet endroit les chefs de quatorze nations. Le père Allouez, fondateur des premières missions dans ces contrées, adressa la parole en algonquin et enthousiasma ses auditeurs. Tous promirent de n'avoir plus à l'avenir d'autre chef que le grand Ononthio, et scellèrent leur alliance par des présents. La croix aux armes de France fut solennellement plantée au chant du Vexilla Régis et de ^
VExaudiat. Après le chant du Te Deum, il y eut une décharge de ^'*
mousqueterie, et la cérémonie se termina par un festin et un grarid feji b-^^^ de joie. (^) ^^ ^
Administration de M. Daniel de Rémy de Courc^tîes.— M. de Courcelles, homme prudent, actif, ferme et conciHant, sut, par ses bons procédés, gagner la confiance des sauvages et leur faire garder le traité de paix signé avec les cinq cantons (1666) ; ce qui, sous son gouvernement, permit à la colonie de prendre un développement considérable. Sa mésintelhgence avec Talon devint un obstacle au bien du pays.
1 Mentionnons aussi Du Luth (1640-1710) , c51èbre coureur de bois, qui entreprit une expédition dans les régions de l'Ouest (1678-81). Il explora les lacs Huron et Supérieur, visita les sources du Mississipi, de la rivière Rouge et du Saint-Laurent, et gagna les Sioux à la cause française.
Tous deux, à des talents réels et à un mérite reconnu, joignaient des petites susceptibilités de caractère qui entravent l'activité de ceux qui doivent travailler à une même œuvre. Malgré sa supériorité, Talon fut rappelé en 1668. M. Claude de Bouteroue^, homme savant, poli, gracieux et diplomate à son heure, le remplaça. Cependant, la disgrâce de Talon ne dura pas. Deux an;- après son départ, il revenait, au grand contentement de la colonie, avec sept cents émigrants, des soldats et des pères Récollets^. De Courcelles et Talon retournèrent définitivement en France en 1672. Le roi Louis XIV récompensa Talon de son .zèle pour la colonie en le créant baron des Islets (1671), puis comte d'Orsainville (1675). Talon conserva jusqu'à la fin un extérieur annonçant sa valeur et son mérite. Il mourut à Paris le 24 novembre 1694, léguant tous ses biens à son neveu Jean-François Talon, second comte d'Orsainville^.
Mort de Madame de la Peltrie et de Marie de l'Incarnation.— La mort de deux de ses plus illustres protectrices vint plonger la colonie dans le deuil. La première, Mme de la Peltrie, s'éteignit à Québec, le 18 novembre 1671. Favorisée des biens de la fortune, douée des plus brillantes qualités du cœur et de l'esprit, elle avait renoncé à tous ces avantages pour se dévouer sans faiblesse et sans regret, à la noble mais pénible tâche de l'enseignement des petites filles sauvages. Elle s'y livrait depuis trente-deux ans quand la morl vitit la moissonner.
La seconde, Marie de l'Incarnation, décéda le dernier jour d'avril 1672. Son courage et sa confiance en Dieu la soutinrent toujours au milieu de rudes épreuves. Ni la pauvreté de sa communauté naissante, ni l'inconstance des petites Algonquines, ni les tracasseries de leurs parents ne la purent jamais abattre. Elle surabondait de joie au milieu de ses adversités. Sa vue seule encourageait ses compagnes. Quand, durant la nuit du 30 décembre 1650, le feu consuma le couvent des Ursulines, au grand étonnement des Français et des sauvages, on vit ces religieuses se grouper autour de leur supérieure, pour réciter le Te Deum en action de grâces de ce qu'aucune pensionnaire n'avait été la proie des flammes. Recueillies d'abord pendant trois semaines par les Hospitalières de l'Hôtel-Dieu, les Ursulines logèrent ensuite dans une maison que fit construire Mme de la Peltrie. En moins de
1 Lorsque Garakonthié, le fameux chef iroquois, fut baptisé, à Québec, par Mgr de Laval, ce fut Melle de Bouteroue qui lui servit de marraine. M. le chevalier de Bouieroue mourut en 1680.
2 Comme on l'a vu, ces religieux n'étaient pas revenus au Canada depuis la prise de Québec en 1629'
3 Une superbe histoire de Jean Talon a été publiée en 1904, par M. Thomas Chapais.
dix-huit mois, leur monastère se releva de ses ruines. Riches, pauvres, Français, indiens, tous tinrent à y contribuer selon leurs moyens. " C'est une chose admirable, dit à cette occ^ion la vénérable mère de l'Incarnation, de voir de quelle manière Pi m ipMuverne ce pays. Lorsque l'on avait tout perdu, il -meufcertains ressorts cachés aux yeux du monde, par le moyen desquels il modère ou rétablit toutes choses." Elle était habile à manier l'aiguille et le pinceau, et réunissait toutes les qualités de la femme forte dont l'Écriture sainte trace l'admirable portrait. Elle composa plusieurs ouvrages à l'usage de ses filles spirituelles. Dom Martin, son fils, pieux et savant Bénédictin, fit imprimer, en France, la correspondance de sa mère avec lui. Plus tard, parurent ses Lettres spirituelles et historiques et ses Méditations. L'abbé Émery, supérieur général des Sulpiciens, témoignait sa haute estime pour les ouvrages de la mère de l'Incarnation. Ce prêtre, aussi éclairé que vertueux, écrivait en 1802 à Mgr Flessis, alors évêque de Québec, et que plus tard nous verrons jouer un si grand rôle dans notre histoire : "J'ai beaucoup de vénération pour les Ursulines de Québec, qui, sans doute, ont hérité des vertus éminentes de leur fondatrice. . . .C'est une sainte que je révère sincèrement." Aussi les vertus sublimes et la haute intelligence des choses spirituelles qu'avait Marie de l'Incarnation, l'ont-elles fait nommer la Thérèse de la Nouvelle-France.
C'est un immense avantage pour le Canada d'avoir eu, dès son berceau, des écoles où les jeunes filles élevées dans les principes religieux étaient capables de former le cœur et l'esprit des générations nouvelles. C'est par ce moyen que nous avons pu admirer ces familles patriarcales qui, malgré les vicissitudes du temps et, parfois, l'antagonisme de nos conquérants, ont su conserver leur foi, leur langue et l'amour de leur nationalité. Ces souvenirs impérissables laissent leur trace parmi nous comme les traditions légendaires des anciens peuples.
M. Louis de Buade, comte de Frontenac, gouverneur. — -Le comte de Frontenac, lieutenant-général des armées du roi, arriva à Québec en 1672, en qualité de gouverneur général. "C'était, dit Saint-Simon, un homme fort du monde, et parfaitement ruiné. Esprit vif, pénétrant, ferme, fécond et fort cultivé, mais fier, impérieux, jaloux, susceptible de prévention et capable de tout sacrifier à ses
haines personnelles." Sa première administration fut remplie de haineuses et mesquines querelles avec les autorités de la colonie.
Fondation de Cataracoui. — ^Afin de maintenir les Iroquois dans le respect et de favoriser le commerce des colons avec les sauvages de l'Ouest, de Frontenac mit son premier soin à élever un fort à l'entrée du lac Ontario (1673), selon le projet conçu par M. de Courcelles, mais que son rappel ne lui avait pas donné le temps d'exécuter. Ce fort, situé sur le site actuel de la ville de Kingston, prit successivement les noms de Frontenac e'. de Cataracoui.
Découverte du Mississipi.— Talon, ayant souvent entendu parler du Mississipi, appelé par les sauvages Meschacébé ou père des eaux, avait songé plus d'une fois à sa découverte ; mais son rappel (1672) l'empêcha de réaliser son désir. Ferdinand de Soto, espagnol, tTaversa le Mississipi en 1541. Le dominicain Louis Cancella tenta d'évangéliser les peuplades riveraines du Mississipi : mais son plan échoua, et cet apôtre intrépide trouva la mor' avec deux de ses compagnons (1549). L'honneur d'arborer solidement la croix sur les bords du géant des fleuves était réservé au père Marquette^, résidant dans l'Ouest depuis plusieurs années, et au canadien Louis Jollief, homme instruit, prudent et hardi. Ces deux intrépides voyageurs, accompagnés de cinq Français, partent de IVIichillimakinac, sur deux canots d'écorce de bouleau, le 17 mai 1673. Après avoir pénétré jusqu'au fond de la baie des Puants (baie Verte), ils s'aventurent dans la rivière des Outagamis, puis dans le Wisconsin, qui les conduit au Mississipi, qu'ils descendent jusqu'à VArkansas. Arrivés à une soixantaine de lieues environ au-dessus du confluent du Wisconsin et du Mississipi, ils suivent, sur la rive occidentale du grand fleuve, un petit sentier conduisant à un village indien. Avant d'y pénétrer, ils poussent un long cri. Ayant été entendus, quatre vieillards, parés
1 Jacques Marquette (1635-1675) était fils de Nicolas, seigneur de la Tombelle, qui épousa Rose de la Salle, fille d'Eustache, grand-oncle de saint J.-B. de la Salle, le fondateur de l'Institut des iTères des Écoles chrétiennes. Entré dans la compagnie de Jésus, Jacques vint comme missionnaire en Canada, et mourut près d'une rivière appelée depuis Marquette. L'Amsrique du Nord conserve avec reconnaissance son souvenir. En vertu d'un décret (1885) sa statue a été placée au capitule de Washington. La Louisiane lui a élevé un monument (188S). Un comté du Manitoba porte son nom.
2 Louis JoUiet, né â Québec le 21 septembre 1645, était fils de Jean et de Marie d'Alancourt. Élevé en vue df la vie ecclésiastique, il y renonça (1667) pour se livrer à des voyages de découvertes qui le firent connaître.
de plumes brillantes aux couleurs variées, et portant le calumet de paix, s'avancent à leur rencontre. "Nous sommes lUinoisV disentils ; puis ils présentent le calumet. Un vieux chef les conduit dans sa cabane où il lève les mains en s'écriant : "Que le soleil est radieux en ce jour où vous venez à nous, ô Français ! Tout notre village vous attend ; vous entrerez en paix dans toutes nos demeures." Le père
Le Père Marquette chez les Illinois
Marquette profite de leur bienveillante hospitalité pour leur parler de Jésus crucifié, et de la défaite des Iroquois par le gouverneur du Canada. Le tout se termina par un magnifique banquet où l'on servit du poisson, des gâteaux de miel et les viandes les plus succulentes de la prairie.
Les rives du grand fleuve étalent de tous côtés une végétation luxuriante et des forêts giboyeuses annoncent une prodigieuse fertilité. Enchantés de leur découverte et après s'être assurés auprès des Indiens d'Arkansas que le ]\Iississipi se décharge dans le golfe du Mexique, nos deux voyageurs rebroussent chemin.
1 Ce qui voulait dire : " Nous sommes hommes." C'est d'ailleurs l'habitude de chaque nation indienne de se donner à elle-même le nom qui dans sa langue signifie " homme."
Le père Marquette se fixa dans l'Ouest, chez les Illinois, et Jolliet revint à Québec, où il arriva vers la mi-septembre. Son canot chavira au saut Saint-Louis , où un de ses hommes se noya ; il 3' perdit le récit détaillé de son V03'age, qu'il put ensuite retracer de mémoire, aidé du journal du père Marquette.
En récompense de ses services, Jolliet obtint du roi l'île d'Anticosti^ qui valait alors beaucoup par ses pêcheries et ses pelleteries. Il mourut en 1700. Épuisé de fatigue, le père Marquette termina sa vie de missionnaire dans le silence des forêts américaines, en 1675.
Cavelier de la Salle. — Robert Cavelier de La *Sa/Ze, jeune gentilhomme français, entreprenant et ne se laissant pas rebuter par les obstacles, arriva au Canada en 1666, et, quelques années après, continua les découvertes du père Marquette et de Jolliet. De la Salle obtint, avec des lettres de noblesse", la seigneurie et le fort Cataracoui (1677). Après avoir établi un comptoir à Niagara, il fit construire le Grifoji, petit vaisseau de 60 tonneaux, qu'il lança sur le lac Érié au bruit du canon et au chant du Te Deum. Il s'engagea ensuite (7 août 1679) plein de confiance et d'espoir, avec Tonti, son lieutenant, et le franciscain Hennepin, sur le lac Êrié, pour s'aventurer dans la rivière Détroit, le lac et la rivière Sainte-Claire, le lac Huron, et aller jeter l'ancre à la baie des Puants^, d'où il renvoya à Niagara le Griffon, chargé de pelleteries. Ce vaisseau ne reparut plus, soit qu'il périt sur les côtes, soit qu'il fut brûlé par les sauvages, comme le bruit en courut.
De la baie des Puants, de La Salle se rendit à la rivière Saint- Joseph, aussi nommée Miamis-, où il fit construire un fort. Voyant que le Griffon ne revenait pas, il laissa quatre hommes à la garde du fort Miamis, pour pénétrer dans le Kankakée, cours d'eau qui le conduisit chez les Illinois, où il fit construire un fort qu'il appela Crève- Cœur, à cause de l'abattement éprouvé par suite de ses nombreux malheurs. Tonti y fut laissé comme commandant avec quinze hommes. De la Salle releva le courage de ses gens, et fit construire une barque pour retourner avec un certain nombre d'entre eux à Cataracoui. Pendant ce temps, le père Hennepin et quelques compagnons descendaient V Illinois jusqu'à sa jonction avec le Mississipi, qu'ils remontèrent jusqu'au Wisconsin. Hennepin donna le nom de Saint-
1 Nommée plus tard Grande baie, que les Anglais ont appelée Green Bay.
2 Miamis vient du nom d'une bourgade sauvage que le pore Allouez avait déjà visitée.
11. Découverte du Mississipi, de la Louisiane et construction de forts.
Antoine-de-Padoue aux grandes chutes du Mississipi, et grava sur un arbre situé près de leurs flots écumants, une croix et les armes de Franc'e.
Fait prisonnier dans l'une de ses excursions, mais bientôt relâché, le père Hennepin regagna par le Wisconsin et la ritiére aux Renards, la mission française de la haie des Puants^. De son côté, Tonti construisait un fort sur un rocher escarpé, dominant la riante vallée de l'Ilhnois ; mais les Iroquois, poussés par des ennemis de de La Salle, le forcèrent à quitter cette position avantageuse. Tonti découragé, retourna misérablement à Miclnllimakinac ; mais ni les revers, ni les déceptions, ni les hostilités des Iroquois, excités par les Anglais, ne rebutèrent de La Salle. Au mois de janvier 1682, faisant rebrousser chemin à Tonti, il recommença son expédition avec vingt-trois Français et dixhuit sauvages, entra dans le Mississipi (2 février), dont il atteignit l'embouchure (9 avril). La prise de possession se fit au chant du Te Deum au pied d'une croix d'écorce décorée des armes de France. Cet immense territoire reçut le nom de Louisiane, en l'honneur de Louis XIV. Le problème était résolu, et l'on était certain que le Mississipi déversait ses eaux dans le golfe du Mexique.
Assassinat de de La Salle. — -L'influence de Cavelier de La Salle sur Louis XIV lui fit obtenir quatre vaisseaux et cent soldats pour établir une colonie à l'embouchure du Mississipi. Une fausse manœuvre conduisit son escadre à la baie Saint-Bernard (1685) à cent lieues à l'ouest du lieu oii il espérait débarquer. Pour comble de malheur, en abordant ces parages, le navire des provisions fit côte, et la mer emporta munitions, outus et marchandises, si nécessaires à une première habitation. De Beaujeu était chef d'escadre, tandis que de La Salle commandait les troupes de terre. De La Salle établit à Saint- Bernard un magasin qu'il entoura de bons retranchements et y construisit deux forts dont l'un s'appela Saint-Louis. Après avoir fait plusieurs voyages dans les environs du fort Saint-Louis, il tenta de nouveau de se rendre à l'embouchure du Mississipi, qu'il ne croyait pas éloignée. Plus nos expéditionnaires s'avançaient, plus ils trouvaient le pays j^uplé. Le^. forêts qu'ils traversaient étaient infestées de bêt^sjjauves^t carnassières, et de reptiles venimeux. Les rivières ^Qlliifaientcîe voraces et hideux caraîSrfê. Partout ils avaient à se défendre contre les naturels du pays aussi féroces que les animaux.
1 Au printemps de 1681, le père Hennepin se rendait à Québec pour retourner en France. Il ne revint plus au Canada.
Malheureusement, la mésintelligence qui régnait entre de La Salle et de Beaujeu, au sujet des plans arrêtés, se manifesta trop ouvertement, parmi les partisans des opinions de l'un ou de l'autre. V Alors de Beaujeu quitta l'expédition pour rentrer en France, mais son départ ne calma pas la discorde. Dans l'entourage de de La Salle se trouvaient son frère, le sieur Cavelier, ses deux neveux Moranget et le jeune Cavelior, et le père Anastase, récollet. Pour des paroles d'insultes à un nommé Duhaui et à deux de ses compagnons, Moranget fut assassiné. Afin de se soustraire à la vengeance de de La Salle, ses ennemis résolurent de le tuer. Celui-ci, qui n'avait pas vu son neveu depuis deux jours, se mit à sa recherche, lorsque Duhaut, caché dans de longues herbes, lui déchargea dans la tête un coup de fusil qui l'étendit raide mort (1687). C'est ainsi que, d'après le père Anastase, périt au service d'une grande cause, René-Robert CaveHer de La Salle, dont la dureté hautaine, l'amour du luxe, ] 'humeur sombre et atrabilaire gâtèrent trop souvent la sagacité d'esprit et la fermeté d'âme. Bancroft, en parlant de lui, dit "que son nom vivra à travers les âges comme celui du père de la civilisation dans la jeune vallée centrale des États-Unis."
Parmi les compagnons de de La Salle, les uns restèrent au fort Saint-Louis, d'autres se mêlèrent aux tribus sauvages. Le sieur Cavelier, son neveu, et cinq autres compagnons, après beaucoup de péripéties, passèrent en France. Ceux qui étaient demeurés au fort de Saint-Louis, à part trois, furent massacrés par les indigènes.
Dissensions entre le gouverneur et les principaux fonctionnnaires de la colonie. — -Le caractère fougueux du comte de Frontenac le porta à des actes de violence vraiment regrettables. Il se brouilla avec l'intendant Duchesneau et plusieurs conseillers, au sujet de la présidence du conseil, qui de fait et non de droit appartenait à l'intendant. M. François Perrot, neveu de Talon et gouverneur de Montréal, qui avait pris part à la traite que faisaient les officiers du roi, malgré les défenses pubUques, fut emprisonné au château Saint-Louis, pour refus de rendre compte de sa conduite au gouverneur. M. l'abbé de Salignac-Fénelon^, ancien missionnaire des Iroquois de la baie Kenté, et grand ami de M. Perrot, fut aussi emprisonné sous le prétexte d'avoir condamné en chaire la violence du gouverneur général. Celui-ci ne put s'entendre non plus avec yigr de
1 L'abbé de Fénelon, curé dans l'île de Montréal, était le consanguin du futur évêque de Cambrai.
Laval au sujet de la vente de l'eau- de-vie ; mais ne voulant pas se brouiller avec lui, il fit retomber sa mauvaise humeur sur les Jésuites, les amis de l'évêque. Sa correspondance avec le ministre témoigne de ses préventions injustes et de ses plaintes ridicules. Pour mettre un terme à toutes ces difficultés, entravant le bien de la colonie, le roi rappela de Frontenac en France (1682). A**^^
Épreuve. — ^La terrible année de 1670 fut une époque de deim et de désolation pour les sauvages. La plBme vërble enleva des tribus entières et dépeupla presque complètement le nord du Canada. Les Attikamègues disparurent comme nation. Tadoussac, où l'on voyait au lemps de la traite de 1,000 à 1,200 sauvages, fut depuis ce moment presque abandonné. Quelques années après, cette maladie, si funeste à toutes les tribus, fit littéralement un vaste tombeau de la bourgade de Sillerj^ : 1,500 sauvages en furent atteints et pas un seul ne guérit, dit Charlevoix^
Évêché de Ouébec— Mgr de Laval qui n'était encore qu'évêque in partihus de Pétrée et vicaire apostolique du Canada, devint le premier évêque titulaire de Québec, qui fut érigé en évêché en 1674. Louis XIV, après de longues discussions, consentit à ce que le diocèse de Québec dépendit immédiatement du Saint-Siège, sans cesser d'être uni à l'Église de France.
LECTURE. — La vénérable mère Marie de l' Incarnation. — L'Italie est comme la terre classique de la poésie et des arts ; l'Espagne possède au plus haut degré le génie de la résistance et du combat ; mais la France se distingue entre toutes les nations par son ardeur et son apostolat. A ce titre, il lui appartenait de donner à l'Église la mystique apôtre.
Aussi voyez quel feu nouveau s'est allumé dans le cœur de Marie de l'Incarnation, cette contemplative qui semblerait, par les grâces qu'elle a reçues, devoir ôtre seulement appelée à entretenir de pieux colloques avec le divin Époux. Il lui faut des âmes, des âmes nombreuses ; plus que cela encore, des peuples entiers à conquérir à Jésus-Christ. L'enceinte de son cloître est trop étroite pour son zèle. Elle s'écrie constamment au fond de son cœur: "Qui me donnera des ailes pour voler jusqu'aux plages lointaines qui sont au delà des océans, pour pénétrer jusque dans les bois, aux abords des lacs, dans les grottes profondes ou les cabanes où habitent les sauvages les plus féroces et les plus indomptés ? " Jour et nuit, elle pousse vers Dieu des cris semblables. Elle ne peut plus contenir, dans le fond de son cœur, les ardeurs apostoliques qui le dévorent. Vainement lui dit-on de tous côtés que son sexe ne saurait lui permettre un tel apostolat, qu'elle ne pourrait abandonner une seconde fois son fils. Non ! non ! il faut qu'elle aille vers ces peuples qui ne connais-
1 Garneau, 1er vol. 4e (^di. p. 200.
sent point encore le nom de Jésus-Christ. Elle veut suivre les messagers de la bonne nouvelle, partager leurs travaux et leurs souffrances, au besoin verser son sang comme eux, pour l'Époux sacré de son cœur. Ces tourments durent plusieurs années. Le divin Epoux sommeille au fond de cette âme et ne semble point entendre ses cris et ses appels réitérés.
Enfin, un jour, une voix se fait entendre. Marie de l'Incarnation l'a reconnue: c'est la voix du Père céleste lui-même. "Demande-moi, dit-il, par le Cœur sacré de mon Fils !" A ces mots tous ses transports s'apaisent. Elle prie par le Cœur sacré de Jésus, et aussitôt dans une vision des plus élevées, Dieu lui montre le pays où il va l'envoyer bientôt : c'est la terre lointaine du Canada. O admirables desseins de la Providence sur cette terre privilégiée ! La France ne connaissait pas encore la dévotion au Sacré Cœur de Jésus, et déjà, par une révélation spéciale et authentique, bien antérieure à toutes celles qui furent faites plus tard à la bienheureuse Marguerite-Marie, les tendresses et les prévenances du Cœur sacré de Jésus pour le Canada sont clairement manifestées.
L'abbé Léon Chapot.
(Histoire de la vénérable mère Marie de l'Incarnation. )