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CHAPITRE X U

M. Antoine-Joseph Le Febvre de la Barre, gouverneur. — Hostihtés des Iroquois. — Mgr de Saint-V allier. — M. Jacques-René de Brisay, marquis de Denonville gouverneur. — D'Iberville à la mer d'Hudson. — Expédition contre les Tsonnontouans, — Machiavélisme de Kondiaronk. — ^lassacre de Lachine. — Zèle des missionnaires.

M. Antoine-Joseph Le Febvre de la Barre, gouverneur.— M.

de la Barre^ succéda au comte de Frontenac dans le gouvernement général du Canada (1682), L'intendant Duche^neau était en même temps remplacé par le chevalier de Meules-. De la Barre, vieillard

1 Avaat de venir au Canada, M. de la Barr» avait occupé divers postes administratifs. Il avait conquis Cayenne sur les Hollandais, et battu les Anglais aux Antilles en 1667. On a de lui la description de la Nouvelle-France et le journal d'un voyage à Cayenne. Il mourut en 168S.

2 C'est à de Meules que l'on doit la construction de l'ancien palais de l'Intendant, dans le quartier encore appelé " le Palais". De Meules obtint de la cour de Louis XIV des sommes énormes pour érifrer "le palais de l'intendance," où il devait demeurer et où on rendait la justice. En 1713, le superbe édifice fut détruit par un incendie. Quelques années plus tard, le palais fut reconstruit par M. Bégon. Ce deuxième édifice a duré jusqu'en 177.5. Lorsque Arnold et Montgomery se présentèrent sous les murs de Qu6bec, une partie des soldats de Montgomery s'emparèrent du palais de l'intendance et en firent leurs casernes. Dans le combat, les milices canadiennes attaquèrent les envahisseurs et démolirent le palais au moyen de boulets tirés du haut des remparts. Il ne reste plus que des débris de cette "merveilleuse construction". C'est près de l'ancien palais de MM. de Meules et Bégon, que se trouvait le célèbre magasin — appelé par le peuple "la Friponne" — où Bigot, Cadet et autres revendaient à d'énormes profits les marchandises et proNasions que la cour de France envoyait à la popu- 1 ation affamée de Québec.

octogénaire et infirme, compromit les intérêts de la colonie en se laissant abuser par des députations iroquoises et en ne prenant pas l'offensive.

Hostilités des Iroquois. — Pour réprimer les Iroquois qui multipliaient leurs attaques contre les Illinois, alliés des Français, de la Barre se prépara à porter la guerre dans leurs cantons. Avec l'assentiment des principaux personnages de la colonie, il leva une armée d'environ 1,200 hommes, qui s'avança jusque sur les bords du lac Ontario. Mais les délais, les lenteurs du trajet, l'insuffisance ou la mauvaise qualité des vivres occasionnèrent tant de mortalité que de la Barre crut devoir accepter les prétendues propositions de paix qui lui furent faites (1684). En agissant de la sorte, il abandonna les Illinois à la merci des Iroquois. Ces derniers poussèrent l'insolence jusqu'à obliger les Français à décamper dès le lendemain. Cet acte de faiblesse du gouverneur le fit rappeler en France.

Mgr de Saint- Vallier. — -Le mauvais succès de la campagne de M. de la Barre fut porté au pied du trône par Mgr de Laval. Ce prélat, accablé d'infirmités précoces et douloureuses occasionnées par les fatigues de son apostolat, demanda aussi avec instance un successeur au roi. Celui-ci, vu l'expérience du digne prélat et les connaissances du pays acquises pendant les vingt-cinq années de son laborieux épiscopal, hésita un instant, mais finit par accéder à ses désirs bien légitimes, et lui laissa la liberté de se trouver un successeur. Son choix se fixa sur Jean-Baptiste de la CroixrChfîvrières de Saint-Vallier, né à Grenoble (1653) et touî^^particulièrement recommandé par le père Valois, jésuite, que le prélat avait consulté. De Saint-Vallier accepta, mais ne voulut être sacré qu'après avoir visité le Canada en qualité de grand vicaire de Mgr de Laval.

Jacques René de Brisay, Marquis de Denonville.— Le marquis de Denonville, ancien colonel de drajgons, estimable par sa valeur et sa piété, remplaça M. de la Barre (1685). Ge nouveau gouverneur avait reçu instruction de soutenir les IlUnois et d'humiUer les Iroquois.

Sous différents prétextes, Denonville attira les principaux chefs de la nation iroquoise au fort Frontenac, les fit charger de chaînes, et les envoya aux galères de France, Cet acte odieux souleva les cinq cantons et mit en danger la vie des missionnaires ; mais le prestige du

père LamberviJle dissipa l'orage. "Nous te connaissons trop," lui dirent les vieillards, ''pour croire que ton cœur ait trempé dans une pareille perfidie." Comme les jeunes gens trop ardents avaient entonné la chanson de guerre, les missionnaires durent a eguSrpiF sur-lechamp ; on leur donna des guides pour les conduire. Le père Millet, condamné à mort par les Onneyouts, fut sauvé par une femme qui le réclama pour remplacer son fils, qu'elle avait perdu à la guerre. Ce missionnaire regagna bientôt son influence et devint l'un des chefs du canton.

12. Expéditions à la mer d'Hudson et contre les Tsonnontouans

D'Iberville à la mer d'Hudson.— Avant de déclarer la guerre aux Tsonnontouans, Denonville résolut de déloger les Anglais des postes français de la mer d'Hudson. Soixante-six Canadiens commandés par d'Iberville, de Maricourt, de Sainte-Hélène, tous trois fils

de Charles Le Moyne^, et trente soldats sous les ordres du chevalier de Troyes, furent chargés de l'expédition. Le père Sylvie les accomp;ignait.

Le départ eut lieu au mois de mars 1686. Nos braves se rendirent en raquettes jusqu'au Long saut, traînant les lourds bagages en toboggans^. ^ Ils remontèrent ensuite l'Outaouais en canots, prirent le lac Témiscaming, et après plusieurs portages, arrivèrent au lac Apif,ipi, qui, par la rivière portant le même nom, les jeta dans la baie de James. Ce pénible trajet dura trois mois. "Il fallait être Canadien, dit Bacqueville de la Potherie'^, pour endurer les incommodités d'une pareille traversée." Le fort Monsipi, flanqué de quatre bastions et possédant au centre un blockhaus, cube d'une quarantaine de pieds d'arête, surmonté d'une plateforme portant quatre pièces de canon, est attaqué le premier. L'assaut "fee fait vigoureusement. D'Iberville, Sainte-Hélène et six compagnons escaladent les palissades et sautent en dedans des retranchements, tandis que de Troyes et Maricourt enfoncent la porte principale à coups de bélier. D'Iberville pénétre le premier et frappe d'estoc et de taille les assiégés, qui n'osent riposter de peur de se blesser les uns les autres. Bientôt, terrifié, le reste des assiégés demande quartier et met bas les armes. Après avoir confié la garde de Monsipi à quelques hommes, une partie des assiégeants montent dans une chaloupe armée de canons pour aller prendre le fort Rupert, tandis que les autres se rendent à pied. Ayant aperçu un navire à l'ancre, en face du fort, on décide

1 Charles Le Moyne, natif de Deppe, arriva à Québec en 1641. 11 s'attacha d'abord au service des Jésuites dans leurs missions. De Montmagny l'envoya ensuite à Montréal, où il se distingua plusieurs fois contre les Iroquois. Charles fut ennobli du titre de "sieur de Longueuil" par Louis XIV, en raison des services rendus à la colonie. Onze de ses fila héritèrent tout à la fois de sa bravoure et de ses titres de noblesse. Voici les noms de ces braves : Charles, baron de Longueuil et chevalier de l'ordre de Saint- Louis, né en 1656 et décédé à Montréal, en 1729; Jacques, sieur de Sainte-Hélène, capitaine dans une compagnie de marine, né en 1659 et blessé mortellement sous les murs de Québec en 1690 ; Pierre, sieur d'Iberville, capitaine de vaisseau du roi, né en 1661 et mort de la fièvre jauns à la Havane, en 1706 ; Paul, sieur de Maricourt, capitaine d'une compagniejde la marine, né en 1663 et mort à Montréal en 1704 ; François, sieur de Bienville, premier officier dans les troupes de la marine, né en 1666, et tué à Repentigny en 1691 ; Joseph, sieur de Scrignij, né en 1668, et mort gouverneur de Roehetort, en 1734 ; François-Marie, né à Montréal, en 1670, et mort dans la môme ville en 1687 ; Louis, sieur de Châteauguay, garde-marine, né en 1676, tué à di.K-huit ans par les Anglais au siège du fort Nelson : Jean-Baptiste, sieur de Bienville II, né en 1680, fut gouverneur de la Louisiane peadanc trois ans et mourut à Paris, en 1767 ; Gabriel, sieur d' Assigny, né en 1681, mort des fièvres jaunes à Sxint-Domingue, en 1701 ; Antoine, sieur de Chdteaugu-iy II, capitaine dans une compagnie de marine à la Louisiane, lieutenant du roi, chevalier de Saint-Louis et enfin gouverneur de l'île Royale, m )rt à Rochefort, en 1747.

2 Traîneaux indiens.

3 Auteur d'un ouvrage sur la Nouvelle-France.

qu'on commencera par s'en emparer. D'Ilierville, Maricourt et neuf compagnons se chargent de cet exploit. Nos lonze braves glissent légèrement en canot vers le vaisseau, qu'ils accostent. D'un "'Boîm, d'Iberville et iMaricourt sautent par dessus le m!sn^age et, à grands coups d'épée^, tiientle matelot de quart, qui signale l'attaque par un cri à dèmi-etouné. Glacés d'effroi, quelques hommes de l'équipage veulent s'enquérir de ce qurse^passc, mais ils sont mis à mort au fur à mesure qu'ils sortent de l'écoutme. Les autres, épouvantés, demandent grâce et sont faits prisonnier?. Ce vaisseau portait le gouverneur anglais de la baie d'Hudson.

De Troyes s'empara du fort Rupert, tandis que d'Iberville capturait le navire anglais. De Monsipi, où ils retournèrent, tous se dirigèrent sur le fort Kitchitchouane ou d'Albanj-, situé à une trentaine de lieues de là. i Ce fort contenait des pelleteries pour plus de cinquante mille écus. Le fort Nelson fut seul épargné, parce qu'il était trop éloigné. Après ces brillantes campagnes, de Troj^es prit le chemin de Montréal, tandis que d'Iberville resta quelque temps sur les lieux pour rétablir les affaires de la compagnie du Nord.

Les Anglais ne se tinrent pas pour battus. Deux ans après, ils parurent avec trois vaisseaux devant le fort Kitchitchouane, où se trouvait d'Iberville, avec quatorze hommes seulement. En dépit de tout, les Anglais sont repoussés et leurs vaisseaux capturés par le héros canadien, qui les amène triomphalement à Québec. M. de Denonville lui écrivit (1689) pour le féliciter de ses succès : "Je vous assure, disait-il, que je n'oublierai pas de rendre compte à M. le marquis de Seignelay de votre conduite et de votie savoir-faire pour soutenir votre courage."

Expédition contre les Tsonnontouans.— Les Irociuois continuaient toujours leurs hostilités contre les alliés des Français. Le gouverneur Thomas Dongan de la Nouvelle-Angleterre activait le mouvement, persuadé que si les Iroquois s'attachaient à la France ou s'ils étaient détruits, il en résulterait la perte des possessions anglaises au sud-est des grands lacs.

M. de Denonville résolut d'humilier ks Iroquois. Une armée de plus de deux mille hommes quittait Montréal, le 11 juin 1687, pour se rendre à Cataracoui. Huit cents ennemis voulant lui barrer le passage, furent culbutés pour ne plus reparaître. Après plusieurs combats, les villages des Iroquois furent rasés et les moissons détruites. Ceux-ci,

effrayés, coururent se cacher dans la profondeur des bois. Si cette expédition n'eut pas tout le succès désiré par Denonville, elle put au moins montrer aux Tsonnontouans que, quoique soutenus par les Anglais, ils n'étaient pas pour cela à l'abri des balles françaises. "Les Canadiens," dit le père Charlevoix, "se battirent avec leur bravoure ordinaire, mais les soldats se firent peu d'honneur dans cette circonstance." Les sauvages alliés coopérèrent puissamment à la victoire. Ces désastres amenèrent la famine pendant l'hiver, et la population des Tsonnontouans. qui comptait alors 10,000 âmes, fut réduite de moitié.

Retenus par Jacques II, roi d'Angleterre, qui voulait à tout prix maintenir le traité de paix signé avec la France, les colons anglais se contentaient de soulever les Iroquois contre les Français, en attendant le moment où ils seraient libres de les attaquer eux-mêmes.

Pour protéger le pays des Illinois et empêcher de ce côté le commerce avec les Anglais, Denonville fit relever le fort Niagara. Le gouverneur de la Nouvelle- York, Dongan, prétendant que l'Angleterre avait des droits sur ce territoire, réclama contre cette entreprise. N'ayant pas réussi à l'empêcher, il porta les Iroquois à s'y opposer, sous prétexte que c'était une usurpation faite sur leurs terres ; mais l'influence des pères Vaillant de Gueslis et Lamherville déjoua ces calculs perfides. Peu après, par malheur, la maladie ravagea tellement la garnison de Niagara qu'elle fut obligée d'abandonner ce poste.

Machiavélisme de Kondiaronk.- "Écoute, Ononthio— avait dit au marquis de Denonville un Iroquois chrétien, avant la campagne entreprise contre les Tsonnontouans — tu vas attaquer un nid de guêpes : écrase-les, si tu veux ensuite vivre tranquille ; mais si tu te contentes de les effrayer, elles se réuniront contre toi." En effet, la guerre recommencée bientôt, donna les plus vives inquiétudes à Denonville. Vu le peu de résultat de l'expédition contre les Tsonnontouans, le marquis tenta d'employer avec eux les voies conciliatrices. Un traité de paix fut proposé, et il devait se conclure à condition de détruire le fort Niagara et de faire revenir de France les Chefs de la nation envoyés aux galères. Mais Kondiaronk, surnommé le Rat, chef huron réputé comme le plus rusé, le plus brave et le plus éloquent de tous les sauvages, vivement piqué de ce que les Français ne l'avaient pas consulté dans cette affaire, usa de stratagème pour faire avorter le projet

de paix. A l'anse de la Famine, il tendit une embuscade aux députés iroquois, en tua plusieurs et fit les autres prisonniers. Ce grand chef parut tout étonné d'entendre dire à ceux-ci qu'ils étaient des ambassadeurs envoyés auprès d'Ononthio. Il leur rendit leur liberté, à l'exception d'un seul qu'il garda pour remplacer, disait-il, l'un des siens qui avait été tué. En manifestant un regret apparent, il leur dit que, pour sa part, il ne voulait pas se fier aux paroles du gouverneur français : "Allez, ajouta-t-il, je vous renvoie à vos amis. C'est Ononthio qui m'a poussé à commettre cette noire action : je ne m'en consolerai que lorsque vous en aurez tiré une juste vengeance." Kondiaronk se vanta de cet exploit en disant qu'il venait de "tuer la paix". De retour à Michillimakinac, d'où il était parti, il remit son prisonnier à M. de la Durantane, commandant du fort français, qui, n'étant pas au (iOurant des pourparlers entamés pour un traité de paix entre les Français et les Iroquois, le fit passer par les armes, lui épargnant ainsi, sans doute, le supplice du feu. Sur ces entrefaites, Kondiaronk lâcha un vieil Iroquois, captif depuis plusieurs années dans son village, et l'envoj^a avertir les siens que les propositions de paix faites par les Français n'étaient qu'une feinte pour leur tendre des pièges et leur casser la tête. Cette fourberie machiavélique et les menées des Anglais, qui soufflaient la guerre, amenèrent l'affreux massacre de Lachine.

Massacre de Lachine. — -Dans la nuit du 5 août 1689, à la faveur des ténèbres et d'un orage épouvantable qui facilitaient leur barbare projet, 1,400 Iroquois traversent le lac Saint- Louis et débarquent en silence sur l'île de Montréal. Ils se distribuent à pas de loup autour des habitations du village de Lachine, plongé dans le sommeil ; au signal de leur affreux cri de guerre, ils mettent le feu aux maisons et assomment à coups de haches tous ceux qui veulent fuir ou offrent quelque résistance. Les hurlements des assiégeants, les cris désespérés des as'^iégés, et les maisons se tordant dans les flammes rendent la scène digne de l'enfer. Des hommes, des femmes et des enfants sont mis à mort au milieu de cruautés inouïes. Après cette cruelle boucherie, les Iroquois se répandent sur l'île de Montréal et sèment partout le pillage et la dévastation, sans que le gouverneur puisse opposer aucune résistance. Enfin, las de promener le fer et la

flamme, ils retournent dans lem's bourgades, avec bon nombre de prisonniers qu'ils livrent au supplice du feu^.

Zèle des missionnaires.— "Le prêtre catholique, dit M. Washington Irving, a devancé — -près des sauvages — les soldats et les marchands. De lac en lac, de rivière en rivière, les Jésuites s'avançaient sans jamais se reposer; et, prenant sur les sauvages un ascendant que les autres missionnaires n'avaient pas au même degré, ils convertissaient les belliqueux Miamis comme les voluptueux Illinois."

Déjà, on a vu le père Allouez reprendre sur les bords du lac Supérieur les missions des Garceau- et Mesnard'^, sans se laisser décourager par leur fin tragique. Puissamment secondé par les pères Marquette et Dablon, il fonda les réductions de Chagouamigon, du saut Sainte-Marie et de la haie des Puants.

La foi se propageait même chez les cruels Iroquois. Régénérés par les eaux du baptême, ils substituaient à leurs mœurs dépravées et à leurs brutalités farouches, l'innocence et la douceur des enfants évangéliques. Pour se soustraire aux influences de leurs cantons, les Iroquois convertis avaient transporté leurs pénates à la Prairie, mais trouvant ces terrains trop humides ils allèrent ensuite s'établir au saut Saint-Louis. Ce village, qui prit le nom de Saint-François- Xavier, devint célèbre par le séjour d'une jeune vierge nommée Catherine Tégahkouita.

Celle-ci perdit sa mère chrétienne, qui l'avait fait baptiser à l'âge de quatre ans. Son père idolâtre, voulant la pervertir, la traita durement et finit par la mettre au rang des esclaves. Catherine se soumit à toutes ces rigueurs pour l'amour de Jésus crucifié, à qui elle avait voué sa virginité. Des envieux, jaloux de sa vertu, lui tendirent des pièges nombreux qui ne firent qu'accroître en elle l'horreur du péché, le recours à l'oraison, la vigilance chrétienne, l'amour de la pénitence et des peines de la vie. Afin de se soustraire à tant de périls, elle chercha un refuge dans la mission du saut Saint-Ijouis, où elle fut bien accueillie. Après s'être livrée à toutes les rigueurs de la pénitence, elle mou-

1 Certains histoirens ont exagéré le massacre de Lachine. Désiré Girouard, juge de la cour suprême Qui a étudié mieux que personne le massacre de 1689, donne le résultat suivant: tués: G hommes, 6 garçons, 3 femmes, 3 filles, 2 enfants, 3 soldats. Il y eut 42 prisonniers ; 250 pei^-onnes purent s'échapper, "Le Vieux Lachine et le massacre du 5 août 1689, pages 63-05". Travail publié en 1889, chez Gelbardt Berthiaume, Montréal.

2 Le père Garceau fut mortellement blessé par les Iroquois, dans les environs de Montréal.

3 Le père Memard mourut dans les forêts de l'Ouest, oh il s'égara dans ses missions. Longtemps après sa mort, sa soutane et son bréviaire étaient religieusement conservés par les Sioux.

1682-1689 GUERRE AVEC LA CONFED/ERATION IROQUOISE 193

rut en odeur de sainteté, dans sa vingt-quatrième année. Après sa mort un rayon de gloire orna son f/ont et tous ceux qui vinrent prier auprès de sa dépouille mortelle, disaient dans leur admiration : "La sainte est morte." Sa vertu eut/oeaucoup d'imitateurs dans sa mission d'adoption. Le ciel s'est pld à illustrer le nom barbare de cette jeune vierge par de nombreuses faveurs, qui l'ont fait appeler la Geneviève de V Amérique rhi Nord.

Une autre mission prenait naissance sous les auspices de MM. de Saint-Sulpice ; M. de Belmont ouvrit une école au fort de la Montagne pour les petites filles sauvages, et la vénérable Marguerite Bcurgeoys s'en occupait activement. Le ciel bénissait ses efforts ; aus«i, vit-elle avec bonheur Marie-Barhe Atontinon et Marie-Thérèse Gannensagouas^ mériter de devenir ses filles spirituelles.

Il est bon de remarquer que les gouverneurs de la Nouvelle- France, qui avaient pour mission de franciser les sauvages, n'eurent pas tout le succès désirable, car, parfois, on vit des colons, et surtout les coureurs de bois, devenir presque sauvages, au lieu d'amener les Indiens aux habitudes et au langage français. C'est bien le cas de dire que, dans la civihsation, il est plus facile de descendre que de monter.

C'est aussi vers cette époque que les Hurons et les Abénakis, décimés par la maladie, quittèrent Sillery pour aller s'établir au grand saut de la rivière Chaudière. Leur village prit le nom de Saint- Fran(;ois-de-SaIes. *

On vit également les sauvages de Sainte-Foy porter leurs pénates-ir*^ ^^*' à V Ancienne Lorette (1673), où ils demeurèrent jusqu'à leur départ pour la Jeune Lorette (1697). Des recrues d'Iroquois convertis se joignirent à eux. Ces différents villages se transformèrent bientôt en peuplades poHcées sous la conduite des religieux qui, tout en ayant pour principale mission d'annoncer l'Évangile, travaillaient aussi avec ardeur au développement de la colonie.

Plusieurs missionnaires, au péril de leur vie, demeuraient dans les cinq cantons pour ne point perdre de vue les familles iroquoises, qui, bien qu'ayant embrassé le christianisme, ne pouvaient se résoudre à quitter leurs domaines. Les principaux furent les pères Jean et Jacques de Lamberville, Bruyas, Millet, Carheil, Raffeix et Garnier.

1 Marie-Thérèse Gannensagouas enseigna à l'école de la Montagne, et mourut pleine de ferveur et de mérites (1695). Ses restes reposent dans une des tours du séminaire de la Montagne auprès de son aïeul Thoronhiongo.

Les ministres protestants eux-mêmes témoignent du respect en présence de ces vies admirables. L'un d'eux, M. Kip, après avoir raconté l'histoire de plusieurs martyrs, s'écrie : "Combien peu mouraient au milieu du repos !... Mais les obstacles qu'ils rencontraient purent-ils arrêter les progrès des Jésuites ? Non, les fils de Loyola ne voulurent jamais se retirer. La mission qu'ils fondaient dans une tribu ne finissait qu'à l'extinction de la tribu elle-même. Leur vie n'était qu'une longue suite d'actes d'admirable dévoûment et d'immenses sacrifices. Tout en pleurant leurs frères morts, ils s'empressaient de venir occuper leurs places, et s'il le fallait, partager leur sort."-/*^

''Tout ce qui est arrivé à ces excellents missionnaires, écrivait le père Petit, après avoir raconté le martyre de ses frères, ils l'avaient prévu en se consacrant aux missionr indiennes. Si la chair frémissait PW'^h et tremblait, l'esprit ne défaillait pas. Chacun sentait qu'il était baptisé pour la mort, et que son sang, versé à flots dans les grandes forêts de l'ouest, faisait croître plus de fruits de salut que toute une vie d'effort et de travail."

A ces hauts témoignages, joignons celui du célèbre historien protestant Bancroft. " Toutes les traditions de cette époque, dit-il, portent témoignage en leur faveur ; s'ils avaient les défauts d'un ascétisme superstitieux^, ils avaient résisté avec une invincible constance et une profonde tranquillité d'âme aux horreurs d'une vie entière passée dans les déserts du Canada."

"Loin de tout ce qui fait le charme de la vie, loin de toutes les occasions d'acquérir une vaine gloire, ils mouraient entièrement au monde, et trouvaient au fond de leur conscience une paix que rien ne pouvait altérer. Le petit nombre de ceux qui arrivaient à un âge avancé, quoique courbés sous les fatigues d'une mission pénible, n'en travaillaient pas moins avec toute la ferveur d'un zèle apostolique. L'histoire de leurs travaux est liée à l'origine de toutes les villes célèbres de l'Amérique française, et il est de fait qu'on ne pouvait doubler un seul cap ni découvrir une rivière sans que l'expédition ne trouvât à sa tête un Jésuite." ^.UVX

L'Angleterre peut avec orgueil opposer ses grands hommes à ceux de notre mère-patrie : son poète Shakespeare à Molière, Racine et

1 Inutile de dire que ces missionnaires n'étaient en rien superstitieux. Ce prétendu défaut que leur reproche Bancroft, était précisément la source de leur zèle et de leur dévoûment.

Corneille ; son philosophe Newton à Descartes ; son poHtique Chatham à Richelieu ; ses marins Blake, Nelson et Cook à Duquesne, Suffren et de La Peyrouse ; même, bien qu'avec pâleur, ses intrépides guerriers Malborough et Wellington aux incomparables Bayard, Turenne, Condé et Na^poléon. Mais quels hommes opposera-t-elle aux Bréhenj, aux Lalemant^ aux Allouez, aux Jogues et à tant d'autres missionnaires qui ont illustré les fastes de notre histoire nationale ?^

LECTURE.— iV/gFr François de Montmorency-Laval.— IjQ Canada salue en Mgr de Laval un illustre évêque et un grand citoyen. Il naquit au grand siècle, d'une noble lignée. A cette époque, par le prestige des armes, de la littérature, de la science et des arts, la France s'élevait à l'apogée de la gloire. Le jeune François de Montmorency-Laval aurait pu, par l'éclat de sa naissance et de ses brillantes qualités, prétendre aux éminentes dignités de la coiu- de Louis XIV ; mais les aspirations de son cœur d'élite et les élans sublimes de son âme rélevaient au-dessus des ambitions humaines, et le portaient à sacrifier les titres pompeux pour aller étendre au loin le royaume de Jésus-Christ.

A l'âge de trente-sept an.s, on le voit renoncer aux charmes de la vie au milieu de sa famille et de ses nombreux amis, pour franchir les mers et se rendre au Canada, cette colonie naissante, comptant alors peu de Français et beaucoup d'Indiens livrés à l'idolâtrie. C'est au milieu de ces tribus nomades, dont il combattra obscurément la barbarie, qu'il sèmera une chrétienté nouvelle, sans en voir néanmoins les prodigieux et providentiels accroissements. Ce geste héroïque est dû à la sublimité de son dévouement sans bornes et sans calcul avec les intérêts humains. Au sein de son exil volontaire, il subira des luttes opiniâtres, des sacrifices sans nombre, des peines morales et les orages torturants des haines, des mépris et des calomnies. Il boira le calice des humiliations jusqu'à la lie ; sa devise sera : Rien pour moi, tout pour la sainte caiise que j'ai embrassée.

Qui pourrait exprimer la grandeur de son œuvre ? Dans son paj-s natal " son zèle se trouvait à l'étroit ; il avait besoin de se dilater, de se répandre, de se communiquer ; il lui fallait de l'espace. Dieu lui avait donné des ailes d'apôtre." Quelques semaines après son arrivée dans la Nouvelle-France, il poussait, dans son labeur épiscopal, ce cri apostolique : " Mon sort est bienheureux et le partage que m'a fait le Seigneur est bien digne d'envie. Quoi de plus beau que de se dévouer, de se dépenser tout entier pour le salut des âmes ?" Dans cette frêle petite colonie, tour à tour éprouvée par la misère, des guerres incessantes et des incursions iroquoises, on le voit, sans défaillance et sans recul, lutter obstinément contre toutes ces cruelles épreuves et ces sanglants désastres.

La rosée du ciel s'est plu à féconder ses œeuvres. Toas les sillons creusés par son auguste main : organisation du clergé et des paroisses, fondation des maisons d'édu-

1 Voir Garneau, 4e édi., T. I, livre Ve, chap. I.

cation, luttes pour l'abolition de la vente des liqueurs alcooliques ont vu jaillir de leur sein des épis merveilleux.

Si, sur un champ de bataille où frissonnent les drapeaux et battent les tambours pour donner la charge, il est héroïque, dans un moment d'enthousiasme, de mourir pour la patrie, qu'en est-il donc de l'héroïsme d'un homme apostolique qui a consacré cinquante ans de sa vie à des luttes obscures, à des sacrifices incessants, pour gagner des âmes à Jésus-Christ ?

O vénérable de Laval, puisse ton nom, hérité de barons très chrétiens, briller un jour aux diptyques d'or des fastes de l'Église, et ton peuple canadien, qui sait se souvenir, le chanter dans un clan de foi, d'amour et de reconnaissance, au pied de ses autels !

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