‹ Histoire du CanadaChapitre 40 sur 120 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

L'héroïne de Verchères. —Échec des Anglais dans le golfe. —Campagne:^" de d'iberville : dans le Maine, —dans Terre-Neuve. —Combat naval. — Irruptions des Iroquois. —La Chaudière-Noire.— Grande expédition contre les Iroquois.— Paix de Ryswick. — Mort de Frontenac.

L'héroïne de Verchères. — Il ne s'agit pas ici d'admirer un héros à l'allure martiale, au génie militaire, ayant affronté maintes fois la mitraille sur les champs de bataille, mais une enfant, une jeune fille à peine âgée de quatorze ans, l'héroïque Marie- Madeleine de Verchères.

En l'automne de 1692, pendant que M. et Mme de Verchères sont en voyage^ et que tout le monde travaille aux champs, les cris sinistres des Iroquois se font entendre. Une vingtaine de paysans, surpris dans leurs travaux, sont bientôt mis à mort et scalpés. Le fort de Verchères n'est pas gardé-. Tout à coup une voix retentit: c'est le domestique de M. de Verchères qui crie à Madeleine,

1 Le père était à Quâbac et la mère à Montréal.

2 Ce fort était un grand enclos palissade et défendu par des redoutes munies de canons ou de pierriers, à l'abri duquel se trouvaient l'église, la maison du seigneur et les bestiaux des colons.

se trouvant sur la grève en dehors du fort : "Sauvez-vous ! Mademoiselle, sauvez-vous ! voilà les Iroquois qui vont tomber sur vous." A ce cri, Madeleine se détourne et aperçoit, à une faible distance, une bande d'Iroquois à sa poursuite. Sans perdre son sang-froid, elle court au fort : ses ennemis sont si près d'elle que l'un d'eux, rampant comme un serpent dans les longues herbes de la grève, bondit tout à coup pour saisir Madeleine, qui lui échappe en se précipitant dans le fort, dont la porte était ouverte. Après l'avoir fermée, elle console deux femmes éplorées sur la perte de leurs maris, ranime leur courage, orie : " Aux armes !" fait le tour du fort pour en boucher les brèches, et pénètre dans la redoute où sont les munitions de guerre. Elle y trouve toute la garnieon : de^ix soldats à dem.i-morts de frayeur ; l'un e,st couché, et l'autre tient en main une mèche allumée pour mettre le feu aux poudres afin de ne pas tomber aux mains des Iroquois ; Madeleine l'arrête aussitôt, se plante un chapeau d'homme sur la tête, s'arme d'un fusil et dit à ses deux frères âgés de douze et dix ans^ : " Battons-nous jusqu'à la mort. Combattons pour notre patrie et la religion. Souvenez-vous des leçons de notre père : " Les " gentilshommes sont nés pour verser leur sang pour le service de " Dieu et du roi." Elle arme ses frères, entraîne les deux soldats, se montre en divers points des fortifications. Tous les cinq tirent sur les Iroquois et en tuent plusieurs. Les autres, croyant avoir à affronter de nombreux combattants, s'éloignent. Notre héroïne profite de ce moment de répit pour charger le canon et le tirer afin d'avertir les soldats dispersés dans les bois du danger qui les menace. Aux femmes dont les maris ont été tués et à leurs enfants, qui tous ensemble poussent des cris lamentables, elle ordonne de se taire, pour ne pas attirer l'attention des Iroquois. Ayant aperçu un canot sur le fleuve et reconnu qu'il portait M. Pierre Fontaine et sa famille, qui se dirigeaient vers l'endroit de la grève où elle a été assaillie, elle veut leur porter secours et demande aux soldats de l'accomjîagner. Mais comme ils refusent, elle charge l'un de faire la sentinelle en dehors de la porte du fort tandis qu'elle ira, armée d'un fusil, prémunir les arrivants contre le danger. Les Iroquois ne bougent pas, pensant qu'elle use de subterfuge pour les attirer : c'est ainsi que sous leur nez elle sauve Fontaine et les siens

1 Louis, né en 1680, et Aloxanilre.

de la mort, et acquiert par là même une nouvelle recrue. Notre héroïne met le comble aux exploits de cette journée en allant deux fois, à la tombée du jour, du côté du fleuve, pour y chercher du linge et des couvertures.

Le ciel couvert de gros nuages gris annonce une rude nuit. Le sifflement d'un vent impétueux dans les fentes des palissades, le crépi- ^ tement de la grêle, le bruit des vagues et le pétillement des flammes sinistres des maisons incendiées par les farouches ennemis, lai.sscnt présager une vigoureuse attaque. Pour laisser croire aux Iroquois que la place est bien gardée, Madeleine use de stratagème : elle, ses deux frères et un vieillard de quatre-vingts ans, qu'elle appelle son jeune homme, se postent sur les bastions ; Fontaine et les deux soldats se chargent de la redouta;— Le cri bon quart ! qui s'échange toute la nuit entre la redoute et le fort, maintient les Iroquois dans le respect. Un incident, néanmoins, apporte quelque crainte. Des animaux, cherchant un abri concre l'orage, se groupent près du fort, et comme la nuit est obscure, Madeleine croit, pour un instant, que c'est l'ennemi qui ^ôttnTô ; mais après avoir observé avec soin, elle reconnaît que ce sonL des bestiaux : on les fait entrer. Enfin le jour vient et dissipe les inquiétudes des assiégés.

Notre héroïne passa quarante-huit heures sans prendre ni sommeil, ni nourriture. Les Iroquois- rôdèrent dans les parages de Verchères pendant huit jours et durant tout ce temps, ^Madeleine sut par son assurance et ses bonnes paroles soutenir le courage des assiégés et les convaincre qu'ils seraient secourus. Enfin, une nuit amena M. de la Monnerie, envoyé de ^Montréal par M. de Callières, avec un détachement de quarante hommes, qui s'approchèrent du fort, sans bruit, pensant qu'il pouvait être aux mains de l'ennemi. Laissons la parole à l'héroïne pour jouir du charme de son récit : "Sans perdre de temps, je montai sur le bastion pour reconnaître à la voix si c'étaient des sauvages ou des Français. Je leur demandai : "Qui êtes-vpus?" Ils me répondirent : "Français ! C'est La Monnerie qui vient vous donner du secours." Je fis ouvrir la porte du fort, j'y plaçai une sentinelle, et je m'en allai au bord de l'eau pour les recevoir. Aussitôt que je l'aperçus, je le saluai par ces paroles : "Monsieur, soyez le bienvenu, je vous rends les armes." — ■" Mademoiselle", répondit-il, d'un air galant, "elles sont en bonnes mains. "^"Meilleures que vous

ne croyez", répliquai-je. Il visita le fort ; il le trouva en très bon état, une sentinelle sur chaque bastion. Je lui dis : "Monsieur, faites relever mes sentinelles, afin qu'elles puissent prendre un peu de repos; il y a huit jours que nous ne sommes pas descendus de nos bastions." On peut bien appliquer à l'héroïne de Verchères ces beaux vers du grand tragique français :

Dans les âmes biens nées La valeur n'attend pas le nombre des années.

Deux ans auparavant, Mme de Verchères avait aussi défendu pendant deux jours le même fort, que Parkman appelle le "Château dangereux" du Canada.^

Échec des Anglais dans le ^^f|. — Depuis sa défaite à Québec, Phipps songeait toujours à laver dans une seconde attaque, la honte qu'il avait essuyée. Sa promotion au gouvernement de la Nouvelle • Angleterre- lui en fournit l'occasion. Dans l'automne de 1692, cinq gros navires de guerre furent mis en mer pour Taire le siège de Plaisance dans l'île de Terre-Neuve. -«»-,.^

Phipps, au nom de Guillaume III, sorifma JàUques de Brouillan, gouverneur de cette place, de rendre le fort et ses dépendances. Brouillan, quoiqu'il n'eût à sa disposition que cinquante soldats et peu de munitions, répondit qu'il ferait plutôt sauter le fort que de le lui remettre. Ce qui le porta à faire cette bravade, fut le grand nombre de navires marchands qui se trouvaient au port et qui pouvaient lui fournir des centaines de bras. Les Anglais cherc];ièrent d'abord à s'emparer du fort, situé sur une hauteur, mais ils fUrent vivement repoussés par une soixantaine de matelots basques, chargés par le gouverneur de le défendre. Après cet échec, les Anglais commencèrent la canonnade ; une vigoureuse résistance les força à se retirer. Après avoir brûlé le village de la Pointe-Varte, situé à l'entrée de la rade, les Anglais se dirigèrent du côté de l'Acadie, où ils ne furent pas plus heureux. Villebon, en faisant camper un détachement de Français et de

1 Un superbe monument a été élevé h la mémoire de l'héroïque Madeleine de Verchères sur la place même où le fort était érigé. La statue fut solennellement inaugurée le 21 septembre 1913. Le gouvernement a fourni $25,000 pour cette œuvre nationale.

2 Ce fut Mnther, célèbre ministre de Boston devenu agent du Massachusetts, qui fit nommer son ami Phipps gouverneur de la Nouvelle-Angleterre. A l'ancienne colonie du ^Lassachusetts étaient annexé.9 Plymoulh, le Maine, la Nouvelle-Ecosse, les îles Elisabeth, de Nantuckel et de Martha. Mather et Phipps se rendirent ensemble au Massachusetts. Mather y exerça des cruautés inouïes envers les prétendus sorciers qu'il croyait en communication avec les démons.

sauvages àJL'entrée de la rivière Saint-Jean, sut mettre en déroute les quatre cents hommes qu'avait envoyés Phipps pour s'emparer du fort, commandant cette rivière. La perspective d^n combat encore incertain porta les Anglais à ne rien entreprendre. (J^

Campagne de d'Iberville: dans îe Maine.—Quoiqueadossées au pôle et à peine habitables, les régions de la baie d'Hudson amenaient la discorde entre les Français et les Anglais, à cause de la richesse de leurs pelleteries, le veau d'or convoité des uns et des autres. Les choses allaient souvent si loin que les traitants des deux nations se battaient même en temps de paix. La trahison, parfois, y jouait son rôle :

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