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LE CANADA ET LA SUCCESSION D'ESPAGNE

Louis-Hector de Callières, gouverneur. —Grand traité de paix avec les sauvages.

— Attaque des Anglais contre Port-Roj^al et Plaisance.— M. Philippe de Rigaud, marquis de Vaudreuil, gouverneur.— De Subercase à Terre-Neuve. —Capture du vaisseau "La Seine". — Expéditions dans la Nouvelle- Angleterre : prise de Deerfield, de Haverhill.- Attaques de Port-Roj'al par les Anglais.— Prise de Saint-Jean de Terre-Neuve.— Perte de l'Acadie.— Invasion du Canada.— La recluse canadienne.

— Destruction de la flotte anglaise.— Notre-Dame-des-Victoires. — Soulèvement des Outagamis. —Traité d'Utrecht.

M. Louis-Hector de Callières, gouverneur. — M. de Callières, ancien capitaine du régiment de Navarre, vint au Canada en 1684 pour remplacer M. Perrot^ comme gouverneur de Montréal. En cette qualité, il rendit de grands services à la colonie dans les différentes attaques qu'elle eût à repousser contre les Anglais et les Iroquois. En 1690, il contribua puissamment à la victoire remportée sur Phipps.

Son grand mérite l'appela à succéder à Frontenac dans le gouvernement général de la colonie (1698). "Sans avoir le brillant de son prédécesseur, il en avait tout le solide, des vues droites et désintéressées, sans préjugés et sans passion; une fermeté toujours d'accord avec la raison ; une valeur que le flegme savait modérer et rendre utile ; un grand sens, beaucoup de probité et d'honneur, et une pénétration d'esprit éclairée par une longue expérience. Il avait pris dès le commencement un grand empire sur les sauvages, qui le connaissaient exact à tenir sa parole et ferme à vouloir qu'on lui gardât celle qu'on lui avait donnée."

Le successeur de M. de Callières comme gouverneur de Montréal, fut M. de Vaudreuil. M. de Ramesay fut nommé gouverneur des Trois- Rivières et M. de Louvigny devint commandant du fort de Frontenac, à condition de ne pas s'occuper du commerce des pelleteries.

La mort de Frontenac porta les Iroquois, qui avaient demandé la paix, à surseoir, afin de pouvoir attaquer les alliés des Français. Trois députés, sous prétexte de pleurer Ononthio, s'étant rendus à

1 M. François-Marie Perrot, neveu, par alliance, de l'intendant Talon, fut transféré au gouvernement de l'Acadie (1684), et partit ensuite pour la Martinique (1687), où il mourut.

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Montréal pour étudier l'état de la colonie, proposèrent à M. de Callières d'échanger les prisonniers et de conclure un traité de paix. Vers le même temps, le roi de France avait donné l'ordre à M. de Callières de cesser les hostilités avec les Anglais ; de son côté, le roi d'Angleterre enjoignait un ordre semblable à M. de Bellemont, gouverneur général de la Nouvelle-Angleterre, au sujet des Français. Les Iroquois, qui voulaient aussi la paix, se trouvaient alors attirés des deux côtés. Après beaucoup de tergiversations, deux députés d'Onnontagué et quatre de Tsonnontouan arrivèrent à Montréal. Les premiers furent jDrésentés au gouverneur par de Maricourt, adopté par leur canton ; les seconds, par Joncaire, qui avait capté toute leur confiance. Ces députés demandèrent que le père Bru3^as, de Maricourt et Joncaire fussent envoj'és parmi eux pour représenter les Français. M, de Callières les engagea à envoyer dans trente jours des ambassadeurs de toutes leurs nations et qu'alors les chaudières de guerre seraient renversées, le grand arbre de la paix affermi, leè rivières nettoyées, les chemins aplanis, et que chacun pourrait aller et venir, en toute sécurité, partout où il voudrait. Il consentit aussi à envoyer dans leurs cantons les trois représentants demandés, afin de pouvoir établir une paix durable et faire l'échange des prisonniers. De plus, le gouverneur demandait des otages ; quatre députés s'offrirent et furent acceptés.

On reçut à Onnontagué comme de vieux amis les trois ambassadeurs français. Le chef leur souhaita la bienvenue, et le père Bruyas répondit. Il fut écouté avec plaisir, car les Iroquois reconnaissaient qu'il parlait leur langue mieux qu'ils ne le pouvaient eux-mêmes. Pendant le conseil des anciens, un officier anglais vint leur signifier de la part du gouverneur de la Nouvelle- York de rompre leur traité avec les Français et de se rendre à Albanj', pour y entendre la voix de leur père Corlar. Cet ordre, intimé à ces sauvages, dont l'orgueil farouche les portait à secouer tout ce qui ressent.nit tant soit peu la dépendance, les irrita et favorisa la démarche des Français. Les cantons iroquois envoyèrent à Montréal dix-neuf ambassadeurs pour "renverser la chaudière de guerre et planter l'arbre de la paix." Ces députés furent reçus solennellement au bruit du canon, et l'orateur des cantons exposa l^rièvement que, contre le gré du gouverneur anglais, les siens renonçaient à faire la guerre aux alliés des Français,

en s'attendant bien d'attirer sur eux l'animosité de Corlar, mais qu'ils espéraient, en retour, trouver à Cataracoui les marchandises, les armes et les munitions dont ils auraient besoin. Avant le départ des députés, M. de Callières leur demanda de ramener avec eux, au mois d'août suivant, le reste des prisonniers français et deux de leurs alliés.

Le père Anjelrand et le sieur de Courtem anche furent envoyés chez les Outaouais et les autres nations de l'ouest, pour tâcher de leur faire accepter le traité, et mettre un terme aux hostilités amenées entre les Outaouais et les Sioux par la destruction d'un village de Mianiis. La chasse devint aussi une source de difficultés entre les Outaouais et quelques cantons iroquois. M. de Callières essaya de calmer les esprits par de bonnes paroles : il promit que les chefs constitués prisonniers deviendraient libres et qu'il prendrait en mains les intérêts des uns et des autres. De plus, les députés demandèrent de renvoyer, parmi eux, le père Bruyas, Maricourt et Joncaire, pour leur aider à ramener les prisonniers français de leurs cantons. Le gouverneur accéda à leur désir. Dès l'arrivée des ambassadeurs français, on assembla le conseil où ils furent introduits, et les chefs déclarèrent solennellement que la liberté était rendue à tous les prisonniers français. La plupart préférèrent demeurer dans les cantons, à cause de leurs alliances avec des indiennes ou parce qu'ils avaient été adoptés par la nation. Les ambassadeurs revinrent à Montréal (21 juillet 1701) avec deux cents Iroquois.

Le père Anjelrand se fixa à Michillimakinac ; Courtemanche, chaussant les raquettes, alla visiter les Pouteouatamis, les Outagamis, les Hurons, les Mahingans, les Miamis, les Illinois, qui se disposaient à porter la guerre chez les Iroquois. Sur ses instances, tous les chefs lui promirent de se rendre à Montréal. Les Kaskaskias voulaient marcher avec des Outaouais contre les Kansas. Il les engagea à déposer les armes et revint à Chicago, où les Ouyatanons voulaient lever la hache contre les Sioux : il réussit à la leur faire déposer. Arrivé à la baie des Puants (14 mai), il rencontra des Sakis, des Otchagras. des Malhomines ou sauvages de la Folle-Avoine\. des Kithapons et des bandes des nations qu'il avait visitées; partout il exhortait à la paix. Après une course de 400 lieues, il revint à Michillimakinac où le père Anjelrand avait délivré deux iroquois prisonniers des Outaouais. Le

1 La folle-avoine est une céréale dont les sauvages tiraient parti et qui pousse en abondance dans les terrains marécageux.

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père partit de suite avec ses deux protégés pour aller annoncer le succès de sa mission, tandis que Courtemanche réunissait les députés des différentes nations, au milieu desquels la discorde était souvent sur le point d'éclater. Il vint à bout de surmonter tous les obstacles, et se mit à la tête d'une flottille de 180 canots ; 30 restèrent en chemin pour cause de maladie. Toutes les nations avaient leurs prisonniers pour les échanger. Seuls les Iroquois firent exception, ce qui leur attira de vifs reproches. D'ailleurs, tous les orateurs des autres nations se plaignirent d'eux. Ceux-ci se justifièrent assez mal. On mit enfin les récriminations de côté et l'on finit par s'entendre.

Grand traité de paix avec les sauvages. — Le graijd traité de paix signé avec les sauvages, en 1700, fut solennellement ratifié l'année suivante (4 août 1701). Une vaste enceinte avait été préparée pour la circonstance, aux environs de Montréal. ]\Iille trois cents députés de presque toutes les nations indiennes de l'Amérique du Nord s'y rangèrent en très bel ordre. Le gouverneur, entouré des principaux ofiiciers et des dames de la ville, se plaça en évidence. Pendant l'une des séances préparatoires à la ratification du traité, le chef Kondiaronk, surnommé le Rat se trouva soudainement malade. M. de Callières, qui l'estimait beaucoup à cause de ses services signalés, le fit secourir promptement. Ayant repris assez de force, le grand chef, assis dans un fauteuil au milieu de l'assemblée, fit signe qu'il allait parler. Comme toujours, son éloquent discours charma l'auditoire et provoqua de vifs applaudissements^. Le gouverneur répondit à la harangue. A peine avait-il terminé, que Kondiaronk éprouva un malaise considérable. On le conduisit à l'Hôtel-Dieu, où il mourut chrétiennement dans la nuit suivante ; comme il avait rang de capitaine dans l'armée française, on lui fit d'imposantes funérailles. Monsieur de Saint-Ours, commandant soixante soldats sous les armes, ouvrait la marche. Le cercueil, porté par six chefs de guerre, était escorté de sa famille et de seize guerriers hurons, vêtue de longues robes de castor, le visage peint en noir et le fusil sous le bras. Le clergé venait ensuite avec les principaux chefs. Les restes mortels furent déposés dans l'église de Montréal. L'épi taphe ne portait que ces mots : Ci-gît le Rat, chef huron.

] Selon Charlevoix. psrsonne peut-être, n'eut plus d'esprit que ce chef. Sa causerie était des plus fines et des plus spirituelles. Souvent, le comte de Frontenac ^in^'itait à sa table pour avoir le plaisir de l'agacer et de s'attirer ses réparties pleines de sel

Après les obsèques de Kondiaronk, on tint la grande séance dans laquelle les chefs indiens signèrent le traité d'alliance avec la France. Plusieurs pères jésuites servaient d'interprètes. Chaque chef, pour parler et signer, s'était affublé de la manière la plus bizarre qu'il sût imaginer. Ces costumes grotesques amusèrent beaucoup les Français. Le chef des Algonquins, brave et beau jeune homme, dont les victoires sur les Iroquois avaient beaucoup contribué à les décider à la paix, avait arrangé ses cheveux au moyen d'un plumet rouge, de manière à simuler une crête de coq. Il s'avança vers Ononthio et lui dit : " Mon père, je ne suis point homme de conseil ; mais j'écoute toujours ta voix ; tu as fait la paix et j'oublie tout le passé. "Ounanguice, représentant des Sakis, et dévoué aux Français, portait en guise de coiffure, la peau de la tête d'un bison, dont les cornes lui battaient les oreilles : son discours fut très obligeant. Miscoasoath, chef des Outagamis, s'avança à son tour, ayant le visage tout vermillonné, portant une vieille perruque poudrée et mal peignée, qui lui donnait un air affreux et ridicule. C'était une galanterie de sa part ; il souleva sa perruque pour saluer et découvrir son visage fort laid. On éclata de rire, surtout lorsqu'un plaisant le pria de se couvrir, ce qu'il fiu aussitôt. Ce mouvement d'hilarité ne le déconcerta pas, et il débita gravement sa harangue, qui valait mieux que sa tournure. Enfin, Agenanon, chef des Iroquois, resté silencieux jusque-là, s'avança gravement vers de Callières et présenta quatre colliers : " Ononthio, dit-il, nous sommes contents de tout ce que tu as fait ; voici nos paroles pour t'assurer que nous serons fidèles à nos engagements. Quant aux prisonniers que nous n'avons point amenés, tu en es le maître et tu peux les envoyer chercher." Après les discours, trente-huit chefs signèrent le traité : le grand calumet servit de sanction. Le gouverneur y fuma le premier, puis ensuite les principaux de la colonie et les chefs des différentes nations. La cérémonie se termina par le chant solennel du Te Deum. Pour le festin de circonstance, on fit bouillir trois bœufs dans d'immenses chaudières ; le repas fut gai ; le soir il y eut illumination, feux de joie et décharges de canon. Le lendemain, le gouverneur distribua aux chefs des présents du roi, et leur fit promettre l'échange des prisonniers.

Les Iroquois s'engagèrent à rester neutres en cas de guerre entre la France et l'Angleterre. Ce traité, qui maintint la paix avec les sauvages, retarda de soixante ans la prise du Canada par les Anglais.

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Attaque des Anglais contre Port-Royal et Plaisance. — Le

Canada, qui n'avait plus rien à craindre des Iroquois, eut à lutter contre la Nouvelle- Angleterre. Les Anglais après avoir attaqué Port- Royal, dont ils forcèrent le gouverneur à se rendre, tournèrent ensuite leurs armes contre Plaisance, où ils échouèrent complètement. Les Bostonnais ravagèrent les côtes de l'Acadie, enlevèrent plusieurs vaisseaux, maltraitèrent quelques prisonniers, et menacèrent même de capturer un capitaine nommé Baptiste, qu'ils considéraient comme corsaire à cause des prises qu'il leur avait faites. A cette nouvelle, Brouillan, successeur de Villebon, fit avertir le gouverneur du Massachusetts qu'il userait de représailles si l'on attentait à la vie de Baptiste. Le messager de Brouillan lui apporta la nouvelle que les Anglais se disposaient à barrer le passage aux vaisseaux français dans le Saint-Laurent, et à venir ensuite attaquer Québec.

M. de Callières se prépara à faire face à l'orage, en déjouant les intrigues du gouverneur de la Nouvelle- York auprès des cantons, en demandant des recrues à la cour et en songeant à renforcer les fortifications de Québec. C'est en cherchant à mettre ainsi la colonie en sûreté que M. de Callières mourut à Québec (26 mai 1703), avec la réputation d'habile général, d'homme intègre et de véritable ami du pays.

M. Philippe de Rigaud, marquis de Vaudreuil, gouverneur. — 'M. de Vaudreuil, gouverneur de Montréal, remplaça de Callières (1703). Expérience, courage, noblesse de caractère et manières affables le recommandaient. Par cette nomination, Louis XIV voulut récompenser l'un des mousquetaires qui s'étaient le plus distingués à la fameuse surprise de Valenciennes. Pour faire face à l'invasion anglaise, à la veille de se produire, de Vaudreuil continua les préparatifs de guerre commencés par son prédécesseur, affermit le traité de paix signé l'année précédente, et s'efforça de maintenir les cantons iroquois dans la neutralité.

De Subercase à Terre-Neuve. — De Suhercase, qui avait remplacé de Brouillan à Terre-Neuve, n'était pas homme à laisser les Anglais dormir tranquilles. Il mit bientôt à leurs trousses différents partis de guerre. L'un d'eux s'empara du fort de Forillon (Ferryland) en présence de trois cents Anglais qui étaient dans le port. " Il prit aussi cinq habitations et quelques petits bâtiments.

Charlevoix rapporte qu'un sieur Graydon, chargé de réparer les échecs des Anglais à Terre-Neuve et de s'emparer de Plaisance, trouva les Français si bien organisés qu'il n'osa pas même les attaquer^.

Capture du vaisseau "la Seine". — -En 1704, la Seine, vaisseau du roi commandé pas le chevalier de Maupeou, et portant une riche cargaison de près d'un million de livres, eut à soutenir un combat opiniâtre de dix heures contre quatre navires de guerre anglais, qui la forcèrent enfin à amener pavillon. Mgr de Saint- Valher, se trouvant à bord, fut conduit à Londres, où il passa cinq ans^. On le traita bien à cause de sa dignité. La reine Anne informa Louis XIV qu'elle n'accorderait la liberté à l'évêque de Québec qu'à condition qu'il élargirait lui-même Méan, doj^en du chapitre de Liège. Les négociations, traînant en longueur, prolongèrent la captivité de Méan et de Mgr de Saint- Vallier.

La perte des marchandises qu'apportait la Seine, poussa les colons à la culture du chanvre et du lin, négligée jusqu'alors. Madame de Repentigny et plusieurs autres personnes distinguées, firent même de la toile avec le cotonnier, l'ortie et l'ccorce de bois blanc, pour habiller les pauvres. Les habitants commencèrent aussi à fabriquer du gros droguet avec la laine de leurs moutons.

Expéditions dans la Nouvelle-Angleterre : prise de Deerfield, de Haverhill. — Des partis de Français, de Canadiens et d'Abénakis se dirigèrent du côté de Boston pour raser les établissements anglais. L'escouade, commandée par Beaubassin, ravagea quinze lieues de côte et tua près de trois cents personnes. Après cette expédition, les Anglais, convaincus qu'ils ne pourraient plus faire alliance avec les Abénakis, entrèrent dans leur pays et mirent à mort tous ceux qu'ils rencontrèrent sur leur passage. Les Chefs abénakis recoururent au gouverneur, qui leur envoya Hertel de Rouville avec cent cinquante

1 Terre-Neuve fut le premier but des armements de la France pour l'Amérique du Nord, et peutêtrp le premier lieu d établissement des Français dans ces contrées. Toujours est-il, qu'en 16G3, la France y possédait un établissement colonial à Plaisance, puisque M. de Mésy, menant un convoi d'émigrants au Canada, y débarqua 75 colons. (Rameau, p. 87). Les archives de Paris possèdent plusieurs recensements de cette petite colonie. Celui de 1700, qui est nominal, constate 38 chefs de famille, dont 27 à Plaisance (Rameau, p. 87.)

En 1711, on y comptait, outre 334 pêcheurs hivernants, 66 habitants en état de porter les armes ce qui suppose une population d'environ 300 âmes.

Jlics établissements étaient concentrés sur la baie de Plaisance, au sud de l'île, dans les villages de Plaisance, la Pointe- Verte et le Petit Plaisance (Rameau, p. 87).

En 1713, le traité d'Utrecht céda la totalité de Terre-Neuve aux Anglais (Hameau, p. 87).

2 Avant cette captivité, Mgr de Saint- Vallier avait passé quatre ans en France dans l'intérêt de son diocèse.

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hommes. Ce parti attaqua Deerfield}, pendant la nuit, et les assiégés n'opposèrent aucune résistance. Le village devint la proie des flammes et plusieurs personnes périrent. Rouville revint alors au Canada, amenant une centaine de prisonniers (1704). Il fut poursuivi, pendant les vingt-cinq jours que dura le retour, par des partis ennemis, qui tuèrent trois Français et des sauvages. Quelques années plus tard (1708), Rouville renouvela un pareil exploit en tombant inopinément sur le bourg palissade de Haverhill^, qu'il emporta d'assaut.

Attaques de Port-Royal par les Anglais. — Les Bostonnais, voulant user de représailles pour le massacre de Deerfield, envoyé rent le colonel March avec vingt-cinq voiles pour attaquer Port-Royal (15 juin 1707). Daniel Auger de Subercase^, arrivant de Terre-Neuve, où il s'était distingué, mit aussitôt ses hommes à réparer les nombreuses brèches du fort. Dès le lendemain de son arrivée, la flotte anglaise débarqua 2,000 hommes. De Saint-Castin, ancien soldat du régiment de Carignan-Salières, fixé parmi les Abénakis du Pénobscot, repoussa victorieusement quatre cents Anglais qui cherchèrent à enlever des bestiaux. Les Anglais, après avoir tenté vainement d'escala-' der le fort pendant la nuit, s'éloignèrent à la marée montante, avec une perte de quatre-vingts hommes tués ou blessés. Soixante Canadiens avaient beaucoup contribué à cette victoire. Deux mois après, March essaya de laver sa défaite en venant de nouveau attac^uer Port-Royal, avec une armée considérable, que lui avait confiée le gouvernement de la Nouvelle-Angleterre. Cette nouvelle tentative échoua complètement. Tous les habitants des campagnes environnantes avaient mis leurs bras à la disposition de Subercase.^ Un bataillon d'élite, commandé par Géranger, força les Anglais à se rembarquer avec précipitation. Sans avoir attaqué le fort, la flotte retourna à Boston. Un prisonnier anglais déclara que la nation avait décidé de s'emparer de l'Acadie au prinlemps suivant.

Prise de Saint-Jean de Terre-Neuve. — -Les exploits des Français à Port-Royal engagèrent le courageux Saint-Ovide de Brouillan, lieutenant du roi à Plaisance, à déloger les Anglais de Terre-Neuve. A la tête de cent soixante-neuf hommes, soldats, matelots et sauvages,

1 Village situé sur le Connecticut.

2 Village baigné par le Merrimac.

3 Subercase succéda à de Brouillan à Port-Royal.

il marcha sur Saint-Jean (1708), entrepôt général, défendu par neuf cents hommes, cinquante canons et trois forts considérables. Il y arriva le 31 décembre. Tombé à l'improviste sur les forts, il en enleva deux en moins d'une demi-heure : le troisième n'osa résister. Saint-Ovide se retira avec un riche butin et des prisonniers. Voyant qu'il ne pouvait pas laisser assez d'hommes à Saint-Jean pour le défendre sans dégarnir Plaisance, il détruisit ces forts avant de partir.

Perte de PAcadie. — ^A la suite de ces nombreux revers, l'Angleterre tenta un effort suprême pour s'emparer de l'Acadie. Dans l'été de 1710, une flotte de 54 voiles, commandée par Nicholson, portant près de 4,000 hommes de débarquement, vint bloquer Port- Royal. De Subercase, encore commandant de la place, qui n'avait à opposer à l'ennemi que cent cinquante-six hommes épuisés de fatigue, ne songea qu'à demander une capitulation honorable, qu'il obtint. Il partit de la place tambour battant et enseignes déployées.

Devenus maîtres de l'Acadie, les Anglais l'appelèrent Nouvelle- Ecosse ; Port-Royal prit le nom d'Annapolis, en l'honneur de la reine Anne, d'Angleterre.

Invasion du Canada. — -En 1710, l'orage grondait en deux endroits à la fois. Tandis que la flotte anglaise, sous les ordres de l'amiral Walker, assiégerait Québec, Nicholson, à la tête d'une armée de plus de 4,000 hommes, devait s'avancer par le lac Champlain, pour envahir Montréal et les environs. C'était la reprise du projet Phipps- Winthrop (1690).

La recluse canadienne. — -Dans cette circonstance périlleuse, Montréal consulta Jeanne LeBer^ Après un moment de silence, la célèbre recluse canadienne répondit : "La Très Sainte Vierge ellemême gardera le pays." Le baron de Longueuil, surnommé le Machabée du Canada, fut chargé d'aller observer l'ennemi du côté de Chambly. Avant son départ, il reçut solennement, à l'église de Notre-Dame, où étaient accourus une affluence de personnes, un drapeau bénit par M. Belmont, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice et sur lequel Melle LeBer avait brodé cette prière : " Nos ennemis mettent toute leur confiance dans leurs armes : mais nous mettons la nôtre au nom

1 Elle était fille de Jacques LeBer, du diocèse de Rouen, qui vint s'établir à Ville-Marie, et de Jeanne Lemoyne, sœur du baron de Longueuil. Elevée dans la piété par ses parents et par les Lrsulines de Québec, elle se fit recluse pendant quinze ans dans la maison paternelle, et vingt ans chez les sœurs de la Congrégation. Elle mourut à l'âge de cinquante-deux ans et neuf mois. Plusieurs guérisons sont attribuées à son intercession.

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de la Reine des Anges, que nous invoquons. Elle est terrible comme une armée rangée en bataille ; sous sa protection nous espérons vaincre nos ennemis."

En arrivant à Chambly, de Longueuil apprit que Xicholson venait de rebrousser chemin. Cette nouvelle causa une grande joie à Montréal et ranima l'espérance dans tous les cœurs. Les troupes prirent aussitôt le chemin de Québec pour prêter main-forte à cette ville, où l'on attendait l'ennemi de pied ferme.

Destruction de la flotte anglaise.— L'Angleterre confia à l'amiral Walker une flotte de 88 voiles, portant 6,500 soldats, pour assiéger Québec (1711). Le Canada n'avait que 5,000 hommes, en état de porter les armes, à opposer à l'ennemi. Walker était si sûr de la victoire, qu'il avait même distribué en mer, à quelques officiers, les principales charges administratives de la ville qu'il venait conquérir. Il se demandait aussi comment il pourrait hiverner ses vaisseaux, puisque, selon lui, le Saint-Laurent, pendant la rude saison, gelait jusqu'au fond. L'amiral avait calculé sans Dieu, qui dispose de tous les événements. Le vent, qui s'éleva pendant une nuit brumeuse (22 août), poussait la flotte avec une violence épouvantable. Un nommé Paradis, pilote canadien détenu à bord du vaisseau amiral, conseilla de ne pas trop s'approcher de la côte nord ; mais son avis, qui parut suspect, ne fut pas suivi. En moins de deux heures, la flotte échoua sur les écueils de l'île aux Œufs, où huit des plus gros navires se fracassèrent avec une violence extrême. La foudre en fit éclater un autre. Le lendemain matin, la côte parut toute jonchée de cadavres et d'épaves. Walker réunit un conseil d'officiers, où l'on décida de retourner à Londres. Le malheur pousuivit la flotte jusqu'au bout : le feu prit au vaisseau amiral, en entrant dans la Tamise, et le fit sauter avec tout l'équipage : 1,000 personnes périrent.

Notre-Dame-des- Victoires. — ^Le Canada, en apprenant le danger imminent qui le menaçait, avait tourné ses regards vers Marie. La nouvelle du désastre de la flotte anglaise sema la joie dans tous les cœurs. En reconnaissance de la faveur obtenue, Québec, au moyen d'une quête dans la ville et les environs, fit construire une nouvelle façade à l'église de la basse ville, qui modifia son titre de Notre-Damede-la- Victoire en celui de Notre-Dame-des- Victoires^.

1 Cette église, construite en 1682 et dédiée à l'Enfant Jésus, fut consacrée à Marie, sous le titre de Notre-Dame-de-la-Victoire (1690), comme nous l'avons vu précédemment.

Soulèvement des Outagamis.— N'ayant pu réussir à rompre la paix signée en 1701, entre les Français et les Iroquois, les Anglais ^ poussèrent la rude et farouche tribu des Outagamis ou Renards, à s'emparer du Détroit. Le gouverneur de la place, Dubuisson, ancien officier plein de bravoure, n'avait avec lui que vingt Français. Il fit aussitôt appel aux tribus alliées, et vers la mi-mai, une petite armée composée d^Outaouais, de Huroîis, de Poutéouatamis, de Malhomines, d'Illinois et d'Osages se trouvait sous ses ordres. A ces soldats improvisés, Dubuisson fit distribuer des vivres, du plomb, de la poudre et du tabac. Les Outagamis retirés dans leur fort attendaient patiemment les Français. Pour se soustraire à leurs balles meurtrières ils s'enfoncèrent en des trous creusés dans la terre. Les Français, pour les atteindre, dressèrent des échafauds tout autour du fort, les délogèrent par une vive fusillade et les obligèrent après plusieurs attaques à se rendre à discrétion. Cette victoire coûta plus de 2,000 hommes aux Outagamis et fit perdre aux Anglais l'idée de s'emparer du Détroit, qui leur eût donné libre accès sur les lacs et eût coupé toute communication entre le Canada et les contrées de l'Ouest.

Traité d'Utrecht. — Le traité d'Utrecht (1713) termina la guerre. Louis XIV, courbé sous le poids du malheur et de la tristesse, accepta les conditions de l'Angleterre, et lui céda l'Acadie, Terre-Neuve, la baie d'Hudson et la contrée des Iroquois. Nicholson mit une garnison dans le fort de Port-Royal et deux cent cinquante-deux habitants furent transportés à la Rochelle ; un certain nombre se sauvèrent dans les campagnes, et beaucoup émigrèrent soit aux Mines, soit à Miramichi, soit à l'île du Cap-Breton, où les Français fondèrent peu après la ville de Louisbourg. La France ne garda que l'île du Cap-Breton et les autres îles du golfe Saint-Lauréat avec le droit de pêcher sur la côte de Terre-Neuve.

En livrant à l'Angleterre l'entrée du Canada et le littoral de ses possessions, la Fraoce préludait nécessairement à la ruine de ses colonies. -

LECTURE. — Jea?ine LeBer. —Le Canada a vu une amante de l'Eucharistie en Jeanne LeBer, qui vécut pendant vingt années dans une cellule ressemblant à une cachette, à côté de l'autel de la chapelle des sœurs de la Congrégation de Notre-Dame.

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La célèbre canadienne, fille de Jacques LeBer et de Jeanne Lemoj^ne, ^ fut présentée au baptême par M. de Maisonneuve et Melle Mance.

Jeanne, d'une constitution frêle et délicate, se montra précoce. Dès son enfance, elle adressait à ses parents des questions profondes sur Notre-Seigneur au tabernacle. Elle était à peine âgée de douze ans, quand son père la conduisit au couvent des Ursulines de Québec, pour y faire son éducation. La ville fondée par Champlain avait alors quitté l'aspect rustique qui la caractérisait encore en 1639. Quatre églises élevaient vers le grand ciel leurs reluisants clochers ; le château Saint- Louis avait remplacé le fort; une centaine de maisons de pierre, ombragées d'ormes et d'érables séculaires, s'élevaient gracieusement sur le cap au Diamant. L'établissement des Ursulines, incendié en 1650, venait de sortir de ses ruines. Le nouveau monastère éfait sans doute, plus spacieux et surtout plus confortable que l'ancien, où, d'après Marie de l'Incarnation, "on voyait par le plafond reluire les étoiles durant la nuit."

Belle, charmante et la mieux douée parmi ses compagnes, Jeanne se prépara d'une manière admirable à sa première communion. A partir de cette action solennelle, elle ne chercha qu'à vivre dans le sUence, le recueillement et la prière. Des heures d'adoration auprès de l'Hôte divin faisaient ses délices.

Après trois ans de vie au pensionnat, elle revint au milieu de sa famille où sa vertu s'épanouissait chaque jour comme une rose au lever du soleil. Pour ne pas déplaire à ses parents, elle consentait à se parer de toilettes élégantes, sous lesquelles elle cachait un rude cilice. Sa conversation vive et animée laissait sous le coup du charme. Néanmoins, l'œil observateur, voyant Jeanne souvent plongée dans le mystérieux d'un rêve secret, ne tardait pas à deviner qu'au milieu des enchantements du bonheur, cette âme d'élite ne songeait qu'à la prière et à la pénitence. Quoique la plus riche et la plus recherchée des filles du Canada, on la vit, à l'âge de dix-sept ans, se séquestrer dans une chambre de la maison de son père, d'où elle pouvait voir la chapelle de l'Hôtel-Dieu. A partir de ce moment, elle ne sortit de son espèce de sanctuaire que pour aller à la messe, en compagnie d'une servante. Son cœur se consumait d'amour pour l'Hôte divin des tabernacles. Elle passait la plus grande partie de la journée en adoration, et se levait même la nuit pour épancher son âme devant Jésus Hostie, outragé, oublié et solitaire. Souvent, des larmes brûlantes inondaient ses yeux rayonnants de flamme comme deux escarboucles.

La pensée intense de Jeanne, étant de vivre jour et nuit à côté du tabernacle, la décida à offrir à la vénérable sœur Bourgeoys, de faire bâtir une chapelle contiguë à sa communauté, à condition de lui réserver, derrière l'autel, une petite cellule, pour y vivre et y mourir. La faveur sollicitée fut accordée. Dès que la chapelle fut construite, le clergé et le peuple de la ville conduisirent processionncllement la jeune adoratrice à sa demeure de recluse, d'où elle ne devait plus sortir.

Le temps que Jeanne ne consacrait pas à la prière était employé à travailler pour les autels et les pauvres. Elle ne rompait le silence que pour parler à Jésus Hostie. On lui apportait sa frugale nourriture par une ouverture pratiquée à la porte. Elle se confessait et communiait à travers une grille du côté de l'épître. Personne, si ce n'est son père, et seulement deux fois l'an, ne pénétrait dans sa cellule.

1 Sœur de Charles Lemoyne, premier baron de Longueuil.

A force d'instances auprès de Mgr de Saint-V allier, deux Anglais protestants, de passage au Canada, obtinrent cependant de visiter la recluse. Le prélat les accompagna. Jeanne qui, malgré sa solitude, n'avait pas perdu le charme de ses manières, fit un accueil gracieux aux curieux, dont l'un était ministre luthérien. Celuici l'entretint longuement et lui demanda pourquoi elle avait renoncé aux avantages que lui offrait le monde pour se condamner à une vie affreuse, dénuée de tout bonheur ici-bas. En regardant le tabernacle, l'héroïque adoratrice, la voix pleine d'émotion, lui répondit : "Il y a ici un aimant qui m'a attirée, qui me retient invinciblement."

Jeanne mourut en 1714, après vingt années de solitude. Sa figure reflétait un air doux et beau qui portait à la prier avec confiance. Ses obsèques mirent toute la population sur pied et eurent un caractère vraiment imposant.

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