Colonies da golfe
Laurent, en avait notablement augmenté la- population : elle s'était élevée à 1,868 âmes en 1751^.
Chacune des années suivantes amena un nouveau flot d'émigrants. L'île Saint-Jean, d'après le mémoire de l'île-Dieu sur les Acadiens,
1 Rameau, pp. 79 et 149.
2 Rameau, p. 80.
contenait alors plus de 8,000 habitants, partagés en cinq paroisses. Les Acadiens, qui y émigrèrent en un laps de huit années (1754-1763), avaient fait ressusciter une nouvelle Acadie fertile et prospère^. La population de ces différentes colonies ne dépassa guère le chiffre de 40,000 âmes, sous la domination française. La majeure partie, concentrée à Louisbourg, vivait du produit de la pêche. La traite des pelleteries se faisait avec les Micmacs. Au port Toulouse, aujourd'hui Saint-Pierre, on comptait près de deux cents âmes. Cette petite population s'occupait de culture et de construction de légers bateaux, qu'elle vendait aux pêcheurs éparpillés sur la côte à l'Indienne, dans la baie des Espagnols, au port Dauphin et sur la rocheuse et aride île Madame, de sept lieues de longueur et dans laquelle se trouve la ville d'Arichat, la plus importante du Cap-Breton. Au fond, Louisbourg n'était qu'une pêcherie d'une grande valeur. En été, les pêcheurs de l'Europe doublaient sa population. Cette ville exportait en France et aux Antilles une grande quantité de bois et de poissons, et en importait les comestibles pour sa subsistance. Nonobstant une apparente prospérité, le plus grand nombre des colons, employés au service de riches particuliers qui avaient tout le monopole de la pêche, vivaient dans l'indigence.
Les Abénakis. — ^Le traité d'Utrecht, qui n'avait pas bien déterminé les limites de l'Acadie, amena des difficultés entre les colons français et les colons anglais. Les premiers prétendaient que le territoire de l'Acadie se bornait à la presqu'île tandis que les seconds soutenaient qu'avec la presqu'île, il comprenait ensore toutes les terres arrosées par les rivières Saint-Jean, Sainte-Croix, le Pénohscot et le Kennebec, où se trouvaient les établissements des Abénakis. Sans s'occuper de ces derniers, qu'ils avaient cependant tâché d'attirer à eux, les Anglais construisirent des forts et établirent des comptoirs dans leurs domaines. Pour savoir à quoi s'en tenir, les Abénakis envoyèrent une députation à M. de Vaudreuil, qui répondit que le traité d'Utrecht ne les concernait nullement, et que leur territoire leur appartenait toujours. Finalement, le gouverneur de la Nouvelle- Angleterre somma les chefs abénakis de concéder leurs terres aux Anglais. L'un d'eux répondit : "Le roi de France peut disposer de ce qui lui appartient ; mais quant à moi, j'ai ma terre où le Grand Esprit m'a placé, et aussi longtemps qu'un enfant de ma tribu vivra,
1 Rameau, p. 108.
je combrattrai pour la défendre." A cette fière réponse, le commissaire anglais dissimula sa colère et régala même les chefs avant de prendre congé d'eux. Les Abénakis, trop crédules, n'aperçurent pas l'orage qui planait sur eux. L'enlèvement du baron de Saint- Castin, fils, allié de cette nation, leur ouvrit les j^eux. Ils voulurent même, en cette occasion, prendre les armes, mais le père Rasles^, missionnaire de cette contrée, les en empêcha. Néanmoins, la paix ne dura pas longtemps.
Assassinat du père Sébastien Rasles. — ^Le père Sébastien llasles, demeurant à Narantsouak, fort situé sur les bords du Kennebec, évangélisa les Abénakis pendant plus de vingt-cinq ans. Son ascétisme et son cœur d'apôtre le rendaient cher à ses ouailles. Sa vie était très mortifiée. Il ne prenait pas de vin, cultivait un jardin, et préparait lui-même ses repas, qui consistaient souvent en du maïs pilé. Sachant que les sauvages aimaient ce qui frappe l'imagination, il avait lui-même couvert de fresques les murs de son ^^umble chapelle, et, aux jours de grands fête, décorait brillamment l'a jtel où il disait la messe. Comme enfants de chœur, il avait quarante Indiens qui l'assistaient pendant les offices. Les processions attiraient toujours un immense concours de sauvages. A proximité du village, se trouvaient deux chapelles: l'une dédiée à Marie, et enrichie de sa statue; l'autre, sous le vocable de V Ange gardien. L'Indien, partant pour la pêche ou la chasse, allait prier dans cette dernière, pour demander n son ange tutélaire de guider ses pas. La nation entière s'y rendait quand, en automne, elle partait pour la chasse. Le père Rasles la suivait et son premier soin était d'élever une chapelle provisoire sur quelque îlot voisin du campement. Pour empêcher le bien que faisait l'illustre missionnaire, les Anglais lui opposèrent un ministre de leur culte, qui ne put réussir. En face de cet insuccès, les Anglais résolurent d'arracher de force le père Rasles de sa mission. Sa tête avait été mise à prix. Westhrooke essaya de surprendre Narantsouak-, au milieu de l'hiver, pendant que les Abénakis étaient à la chasse. Le père Rasles put fuir, laissant aux mains des ennemis des papiers importants : sa correspondance avec le gouverneur et un vocabulaire de langue abé-
1 A Pontarlior (Franche-Comté) lieu de naissance du missionnaire de l'Acadie, on soutient que le nom est Racle — cju'il était Racle au XVIIe siècle et qu'il n'a pas varié depuis.
2 Bourgade des Abénakis, située sur le Kennebec, aujourd'hui Norridgemock, dans 1 état du Maine.
nakise. Les Indiens, fâchés de la conduite des Anglais, brûlèrent Brunswick, en guise de représailles. De là, la magistrature du Massachusetts prit pied de fait, et leva des troupes contre eux. Le 9 mai 1723, à cinq heures du matin, Westbrooke tombait inopinément sur le camp indien, au-dessus de Bangor^, et l'incendiait complètement. Le père Rasles échappait encore cette fois aux ennemis. Enfin, une troupe nombreuse d'Anglais surprenait Narantsouak, le 23 août 1724. Pas plus de cinquante guerriers se trouvaient dans le fort; ils saisirent tout de même les armes afin de favoriser la fuite des enfants, des femmes et des vieillards. Le père Rasles, éveillé par les clameurs, accourut pour se mettre à la disposition de son troupeau chéri. Son apparition éveilla l'attention des assaillants. Tous les fusils se pointèrent sur lui, et le brave missionnaire tomba mort sous une grêle de balles, au pied d'une croix qu'il avait fait planter. Sept Indiens, volant à son secours, tombèrent à ses côtés. Après le combat, quand les sauvages vinrent soulager les blessés et pleurer sur les ruines de leur village, ils trouvèrent dans les décombres le corps du père Rasles criblé de coujDS, la tête scalpée, le crâne fracassé, la bouche et les yeux remplis de boue. On l'enterra à l'endroit même où il avait l'habitude de célébrer les saints mystères.
C'est ainsi que de fanatiques colons anglais, ayant si souvent trouvé à redire contre la prétendue barbarie des sauvages convertis, s'acharnèrent sur le corps d'un saint missionnaire, qui ne leur avait fait d'autre mal que de travailler avec zèle au salut des âmes.
"Ainsi, dit Bancroft, périt Sébastien Rasles, le dernier des missionnaires catholiques dans la Nouvelle- Angleterre. Rasles était dans sa soixante-septième année, et il en avait passé trente-sept au service de Dieu en Amérique. Il était naturellement robuste, mais l'âge, les fatigues et les jeûnes l'avaient épuisé. Il connaissait plusieurs dialectes des Algonquins et avait évangélisé diverses tribus de la vallée du Mississipi. En 1721, engagé par le père de La Chasse^ à revenir au Canada, "Dieu m'a confié ce troupeau, répondit-il, je suivrai son sort, heureux d'être immolé pour son plus grand bien." Ses collègues le pleurèrent comme un martyr et le glorifièrent comme un saint. Le ministre français, jaloux de donner un exemple de modération, fit
1 Ville située dans le Maine.
2 Supérieur de la mission des Jésuites au Canada.
taire son indignation, se confiant aux commissaires des deux nations pour rétablir la tranquillité sur les frontières.
Cet acte de modération était urgent. Cependant, tout en respectant le traité d'Utrecht, la France ne prétendait pas que sa rivale, en s'en exagérant les conséquences, empiétât sur ses droits.
Fondation de Niagara et du fort Saint-Frédéric. — ^Les prétentions de la Nouvelle- Angleterre se portèrent aussi du côté des grands lacs, sur les territoires iroquois et sur une langue de terre d'une soixantaine de milles de largeur, située entre Osivégo et la rivière Cuyahaga. Afin d'affirmer les droits de la France, le baron de Longueuil relevait les fortifications de Niagara (1721), destinées à protéger le commerce des fourrures à l'intérieur. Joncaire, qui s'était donné aux Tsonnontouans, et qui, en devenant leur frère, avait obtenu de bâtir sa cabane sur la rivière Niagara, à trois lieues du lac Ontario, tenait les Anglais en échec de ce côté, et empêchait le colonel Thomas Dongan^ d'y construire un fort.
Afin d'épier les mouvements des Anglais d'Oswégo et de les tenir en échec, le fort Saint-Frédéric fut élevé à la Pointe à la Chevelure (Crown-Point), à la tête du lac Champlain: ce fort commandait Oswégo et Albany.
La France, maîtresse des deux grandes vallées du Mississipi et du Saint-Laurent, ne voyait flotter le drapeau britannique que sur Oswégo, dont la prise fut la première usurpation des Anglais dans ces vastes régions. M. de Beauharnois se contenta de protester sans affirmer ses droits.
Immigration. — -Les colonies anglaises encourageaient le courant d'immigration de la mère-patrie, prévoyant qu'au jour de la lutte S'uprême la victoire serait en faveur de la population la plus nombreuse. A ce sujet, M. de Vaudreuil écrivait à M. de Fontchartrain (1714) : " Le Canada, n'a actuellement que 4,484 habitants en état de porter les armes, depuis l'âge de quatorze ans jusqu'à soixante, et les vingthuit compagnies des troupes de la marine que le roi y entretient, ne font en tout que six cent vingt-huit soldats. Ce peu de monde est répandu dans une étendue de cent lieues. Les colonies anglaises ont
1 C'était le gouvernaur de la Nouvelle-Angleterre. Il protesta contre la construction du fort Niagara, disant que cela était contraire au traité d'Utrecht. Voyant qu'il ne pouvait rien gagner avec M. de Vaudreuil, il monta la tête aux Iroquois et parvint à mettre quatre cantons de son parti. C'est alors qu'il s'ouvrit un chemin sur les frontières en construisant le fort Oswégo ou Chouaguen.
60,000 hommes en état de porter les armes, et on ne peut douter qu'à la première rupture, elles ne fassent un grand effort pour s'emparer du Canada." Pour augmenter la population canadienne, le gouverneur alla jusqu'à proposer au ministre d'envoyer chaque année cent cinquante galériens, que l'on distribuerait aux habitants de la colonie. Les cinquante premiers qui vinrent créèrent de tels embarras que les principaux hommes du pays demandèrent à grands cris à renoncer à un tel recrutement. Ce projet fut bientôt abandonné.
En 1714, la population du Canada était de 18,064 âmes, celle de l'Acadie, 352.
Naufrage du Chameau. — Le Chameau, vaisseau du roi qui venait à Québec une fois par année, fit naufrage en 1725. Des vents violents le poussèrent sur des récifs de Louisbourg^ où il se brisa. Il portait deux cent cinquante passagers, parmi lesquels se trouvaient M. de Chazel, venant remplacer l'intendant Bégon, M. de Louvigny^, qui en récompense de ses services, était nommé gouverneur des Trois- Rivières. Il y avait aussi des Jésuites, des prêtres séculiers et plusieurs officiers. Le lendemain matin, la grève parut toute jonchée de cadavres.
Mort du marquis de Vaudreuil. — -Peu de temps après le naufrage du Chameau, le Canada éprouva une autre perte bien sensible dans la personne de M. de Vaudreuil, surnommé le bien-aimé du peuple. Il mourut à Québec (10 octobre 1725), à l'âge de 84 ans, et après avoir gouverné le Canada 22 ans. Sous sa longue et habile administration, la paix régna entre les colons et les Iroquois. L'agriculture, le commerce et l'industrie se développèrent considérablement, malgré les revers de la colonie pendant les guerres contre l'Angleterre.
LECTURE. — La colonie du Détroit. — -Les gouverneurs du Canada, tout en s'occupant activement du progrès et de l'administration de la colonie, ne perdirent jamais de vue les immenses territoires de l'ouest et du sud-ouest, appartenant à la France, pays plus fertiles, plus riches et d'un climat plus doux que les contrées alors habitées par les colons français. A peine trouvait-on dans ces lieux reculés quelques postes fondés par les coureurs de bois, pour favoriser le commerce des fourrures, lorsque Lamothe-Cadillac, aventurier intelligent et hardi, séduit par la situation avantageuse du Détroit, se chargea de coloniser cette contrée, si on voulait lui en concéder le domaine à titre seigneurial. M. de Callières, gouverneur du Canada,
1 II fut commandant du fort Michillimakinao de 1690 à 1694. En 1712 il fut chargé d'aller reprendre ce poste, abandonné depuis quelques années.
n'ayant à demander à la France ni hommes, ni argent pour cette entreprise, l'y autorisa (1700). Le fort de Pontchartrain, destiné à favoriser le commerce des chasseurs et traitants de pelleteries, existait en cet endroit depuis 1686. Quand Lamothe-Cadillac alla se fixer au Détroit, il trouva déjà établis dans ces parages plusieurs Français, entre autres Pierre Roy et François Pelletier. Le défrichement des terres s'opéra rapidement. En 1708, on y voyait deux cent trois arpents cultivables; et le blé se vendait très cher aux trafiquants de fourrures. Pendant les premières années, CadiUac se rendait fréquemment à Québec, et en revenait toujours avec de nouvelles recrues pour sa fondation. Ce fut dans l'un de ces voyages (1709) que ses ennemis lui intentèrent un procès, et qu'il S3 vit obligé d'abandonner aux mains du gouvernement royal tout ce qu'il possédait au Détroit^
La nouvelle fondation végéta d'abord après le départ de Cadillac; en 1720, la population était réduite de moitié. Le Détroit ne prit réellement de l'importance que sous M. de la Galissonnière (1746), qui suggéra au gouvernement français d'envoyer dans ce poste, ainsi que dans la vallée du Mississipi, quelques milliers de cultivateurs français, pour y dominer les colonies anglaises. Le gouvernement fit la sourde oreille à cette impérieuse suggestion. Malheureusement, la France laissait l'administration canadienne se débattre dans l'impuissance de ses propres ressources pour la réalisation des deux gigantesques projets qu'elle avait formés. C'est alors que le gouvernement ordonna de publier la proclamation suivante dans toutes les paroisses du Canada (1749): " Chaque homme qui ira s'établir au Détroit, recevra gratuitement une pioche, une hache, un soc de charrue, une grosse et petite tarière. On lui fera l'avance des autres outils, pour être payés dans les deux ans. Il sera délivré à chacun une vache, qu'il rendra sur le croît, etc." Neuf familles de Montréal, comptant quarante-six personnes, se rendirent à cet appel. L'immigration se continua les années suivantes, et, en 1760, la population atteignait le chiffre de 1,400 âmes. Cette population se déversa sur la rive orientale de la rivière.
La guerre soulevée par Pontiac paralysa néanmoins le mouvement (1763). La révolution des Etats-Unis (1783), en faisant passer la colonie du Détroit sous le régime américain, fit partir un certain nombre de Loyalistes anglais, qui ne voulurent pas accepter le nouvel état de choses.
Une visite épiscopale, faite en 1816 par l'évêque de Québec, permet d'évaluer la population française de cette région, entièrement catholique, à 2,600 âmes.
Le recensement de 1823 donne pour le comté d'Essex, de la province de l'Ontario, une population d'environ 3,800 habitants, dont près de 1,600 Anglais.
C'est à partir de 1830 que l'immigration, prenant un développement formidable, ne tarda pas à altérer la proportion des éléments. En 1851, le comté d'Essex comptait 11,393 Anglo-Saxons sur une population de 16,817 âmes.
Depuis cette époque, les choses ont changé en faveur des Canadiens français, qui, par '.es naissances, se sont accrus de 60 pour cent dans l'espace de dix ans (1851- 1861), tandis que la population anglaise n'a augmenté que 44 pour cent.
En 1909, le diocèse de London, dans lequel se trouve Essex, comptait une population de 32,000 catholiques de langue française et de 27,550 de langue anglaise.
1 On le nomma alors gouverneur de la Louisiane, où il arriva en 1713 ; il retourna en France en 1717, et y mourut en 1730.