‹ Histoire du CanadaChapitre 48 sur 120 · Etablissements acadiens et plan de Liouisbourg · texte numérisé non relu

Etablissements acadiens et plan de Liouisbourg

trente à trente-six pieds de hauteur, percées de meurtrières, étaient flanquées de bastions et de demi-bastions et pourvues d'une nombreuse artillerie. Deux batteries défendaient le fort ; l'une, munie de trente obusiers, placée sur une île à l'entrée du port, l'autre sur le rivage, dite la batterie Royale, armée de trente canons de gros calibre, commandant le fond de la baie, la mer et la ville. Ces fortifica-

tions colossales, quoique défectueuses et peu solides, faisaient regarder Louisbourg comme la première place de guerre de l'Amérique. Les Canadiens, s'y rendant en nombre pour faire la pêche autour des îles voisines, trouvaient dans son port un lieu de refuge pour leurs vaisseaux. Louisbourg était aussi le rendez-vous d'une nuée de corsaires, tenant constamment les Anglais en échec, et étant toujours prêts à faire main basse sur les produits de leurs pêcheries.

Les soins religieux n'y manquaient pas: les Récollets desservaient la garnison de la ville et pourvoyaient au bien spirituel de tous les habitants. Les sœurs de la Congrégation y tenaient une école, et les frères de Saint-Jean de Dieu, un hôpital pour les hommes. Cependant, Louisbourg était presque en révolte : l'infâme Bigot, commissaire ordonnateur, qui faisait son apprentissage pour la lieutenance de Québec, retenait la solde des troupes. La garnison, d'ailleurs, ne comprenait que six cents réguliers et près de mille miliciens bretons.

Siège et perte de Louisbourg. — L'armée de Pepperell se trouva devant Louisbourg le 30 avril 1745. Le débarquement s'effectua avec succès. Les assiégeants n'avaient que dix-huit canons et trois mortiers. Dès le lendemain, un détachement prenait position au nordouest du port. Les Français n'opposèrent qu'une faible résistance et abandonnèrent la batterie Royale après avoir encloué les canons. Ils voulurent, mais sans succès, reprendre cette place le lendemain. L'armée de Pepperell dressa d'instinct des batteries revêtues de fascines. Le terrain ne permettait pas de voiturer et les assiégeants traînèrent leurs canons dans la boue jusqu'aux genoux.

Seule l'aventure présidait au siège. Les cimpements étaient irréguliers. Les soldats couchaient sur la terre nue ; des cabanes de gazon et de branchages les préservaient des brouillards et des rosées. Quand ils n'étaient pas de service, ils passaient le temps à pêcher, à chasser, à tirer à la cible et à ramasser les projectiles ennemis. Le petit nombre des assiégés rendait impossible toute sortie. D'ailleurs, les assaillants, qui s'occupoient à faire la chasse, étant encore plus attentifs aux mouvements des Français qu'au gibier qu'ils poursuivaient, empêchaient toute surprise par terre, tandis que Warren gardait les approches par mer.

Cependant le siège languit : les Anglais en sont irrités. Cinq ou six attaques contre la batterie de l'île échouent. Quelques centaines d'hommes entreprennent d'enlever la place pendant la nuit, mais

1740-1749 LouisBOURG 265

leurs bateaux sont aperçus et repoussés par un feu bien nourri. Une partie des soldats seulement peut descendre sur l'île ; en moins d'une heure, ils sont contraints de se rembarquer après avoir éprouvé une perte de soixante hommes tués et d'une centaine de prisonniers. De nouvelles batteries s'élèvent : l'une pour attaquer celle de l'île et les autres la porte ouest de la ville. Cette nouvelle tentative n'amène encore aucun résultat. On tente alors un effort suprême : Warren bombardera la place, tandis que les troupes prendront la batterie d'assaut. Les avantages de Louisbourg lui permettraient de résister encore à ce douille effort ; mais le manque de bravoure de Duchambon et le mécontentement des troupes, mal payées et mal nourries, les rendent peu disposées à soutenir l'attaque. La prise du Vigilant, amenant des vivres, des munitions et un renfort de cinq cent soixante hommes, rend l'abattement universel. Loin de s'inspirer de la belle résistance que ce vaisseau a opposée pendant plusieurs heures, avant d'abaisser pavillon, Duchambon livre la place: c'était le 17 juin 1745.

C'est ainsi que tomba la forteresse de Louisbourg, et que les miUciens de la Nouvelle- Angleterre se virent, pour la première fois, du côté des vainqueurs. Les Bostonnais célébrèrent joyeusement cette victoire, qu'ils regardèrent comme un coup de la Providence.

Projet de la Nouvelle- Angle terre. — 'La victoire des Anglais leur donna de la hardiesse, et les détermina à s'emparer de toutes les possessions françaises de l'Amérique. Shirley informa le ministère de cette résolution, et l'on écouta ses représentations. Le duc de Newcastle, secrétaire d'État, demanda aux gouverneurs des colonies de lever le plus de troupes possible pour grossir l'armée venant d'Angleterre. On se proposait, comme plusieurs fois déjà, d'envahir le Canada par le Saint-Laurent et le lac Champlain, mais des lenteurs incroyables d'organisation retardèrent ce gigantesque projet.

Escadre duc d'Anville. — 'De son côté, la France travaillait à reprendre Louisbourg, qu'elle regardait comme la clé du Canada. Dans ce but,elle confia au duc d'Anville le commandement d'une flotte de onze vaisseaux de ligne et de trente transports, portant 3,000 hommes de guerre (1746). Chibouctou fut désigné pour le lieu du rendezvous. Un corps de Canadiens et de sauvages, sous les ordres de M. de Ramesay, devait aussi les rejoindre. Le plan l)ien arrêté de cette petite armée était non seulement de reprendre Louisbourg, mais de

s'emparer de Port-Royal, de Boston et de ravager toutes les côtes de la Noicvelle- Angleterre.

Désastre et épidémie. — -Des vents impétueux assaillirent la flotte du duc d'Anville et firent sombrer plusieurs vaisseaux. M. de Conflans, venant de Saint-Domingue avec trois vaisseaux de ligne et une frégate, et n'ayant aperçu aucune trace de la flotte sur les côtes de Chibouctou, retourna en France. Pour comble de malheur, des fièvres pestilentielles se déclarèrent à bord des vaisseaux du duc d'Anville et enlevèrent une partie du reste des troupes. D'un autre côté, des lettres interceptées et lues en conseil de guerre, annonçant l'arrivée d'une escadre anglaise à Louisbourg, jetèrent l'épouvante. Au milieu de ses inquiétudes et de ses chagrins, le duc d'Anville succomba sous le coup d'une attaque d'apoplexie foudroyante. D'Estournel, qui le remplaça, vivement peiné de ce que le conseil de guerre refusait de retourner en France, tomba dans un accès de délire et se perça de son épée.

De la Jonquière, qui venait remplacer M. de Beauharnois, se mit à la tête de l'expédition. Forcé d'abandonner le projet de reprendre Louisbourg, il fit voile sur Port-Royal ; mais une violente tempête assaillit ses vaisseaux au cap Sable et les dispersa. Ce nouvel échec força le gouverneur à repasser en France. Cette malheureuse expédition coûta la vie à 2,400 hommes : 1,100 environ furent inhumés à Chibouctou.

Combat des Mines. — M. de Ramesay, qui devait rejoindre les troupes françaises à Chibouctou, quitta Québec au commencement de juin, avec six cent quatre-vingts Canadiens, portés sur sept petits bâtiments. Il se rendit aux Mines pour y attendre le duc d'Anville et surveiller la garnison anglaise de Port-Royal (Annapolis). Des Micmacs de l'Acadie vinrent le rencontrer. La nouvelle du désastre de la flotte française l'engagea à retourner aussitôt à Québec. 11 laissa, aux Mines, trois cents Canadiens sous les ordres de Coulon de Villiers, pour protéger les Acadiens contre toute molestation de la part des Anglais d'Annapolis. La saison trop avancée empêcha Ramesay de se rendre à Québec; il hiverna à Beauhassin. De Villiers vint l'y rejoindre.

Mascarene, gouverneur de Port-Royal, intrigué par cette petite garnison, voulait la déloger. Pour cette fin, il demanda mille hommes à Shirley, qui ne put lui en envoyer que cinq cents sous les ordres du

1 En attendant son retour, M. de Boauharnois demeura gouverneur à Québec.

1740-1749 LOUisBOURG 267

colonel Noble. Ce bataillon se fixa à Grand-Pré, dans les Mines, d'où de Villiers s'était retiré. Celui-ci, ayant obtenu la permission de M. de Ramesay d'aller déloger Noble, se mit en route, en plein cœur d'hiver, avec un détachement de trois cents Canadiens et sauvages. Favorisés d'une chute de neige abondante, ils purent s'approcher du village sans éveiller l'attention des sentinelles. L'attaque se donna aussitôt; les assiégés opposèrent une vive résistance. De Villiers eut un bras cassé par une balle. Le chevalier de la Corne prit le commandement, et les Canadiens furent victorieux. Les Anglais perdirent cent trente hommes ; Noble était du nombre. Cette expédition, presque téméraire, eut un grand retentissement à Boston et en Angleterre.

Fortifications de Québec. — Les dépenses de la guerre s'élevaient à plus d'un million et demi de francs. Craignant d'épuiser le trésor public, le ministre écrivit à M. de Beauharnois d'arrêter les travaux de fortification de la ville de Québec, et de ne les reprendre que lorsqu'une commission, composée des officiers les plus sérieux de la colonie, aurait reconnu qu'on le pouvait sans craindre de s'enfoncer dans le gouffre d'une dette insolvable. Dans le cas contraire, on devait les démolir. L'assemblée convoquée décida de marcher de l'avant, sans toutefois consentir à ce que la colonie eût à supporter les dépenses de cette entreprise. En 1748, M. de Léry écrivait "que les fortifications étaient bien avancées, et que la ville serait fermée de murailles à la fin de mai de l'année suivante, grâce au travail des habitants des paroisses environnantes."

M. Bigot, intendant.— Fm7iroj.s Bigot, originaire de Guienne et descendant d'une famille illustre dans la robe, remplaça M. Hocquart, qui fut universellement regretté.

Ce nouvel intendant, le treizième et dernier de la Nouvelle-France, que l'on verra sous peu se rendre si tristement célèbre par ses concussions et ses spéculations frauduleuses, avait beaucoup contribué, comme on l'a vu précédemment, à la perte de Louisbourg, en retenant la solde des soldats de la garnison.

M. Jacques-Pierre de Jafifanel, marquis de la Jonquière.—

La France ne se laissa pas rebuter par la perte de la flotte du duc d'Anville. Résolue d'humilier l'Angleterre et de reprendre ses possessions, elle lança contre Louisbourg une nouvelle expédition, commandée par M. de la Jonquière, déjà nommé gouverneur du Canada,

et par le chevalier Saint-Georges. Cette nouvelle escadie se composait de six vaisseaux de ligne et d'autant de frégates. Elle escortait un convoi de trente navires chargés de troupes et de marchandises.

Combat naval du cap Finisterre. — A peine l'Angleterre eutelle vent de cette nouvelle qu'elle lança une flotte de dix-sept voiles, pour aller combattre l'escadre française. La rencontre eut lieu au cap Finisterre, sur les côtes d'Espagne (3 mai 1747). De la Jonquière fit aussitôt ranger ses vaisseaux de ligne en bon ordre de bataille et ordonna aux frégates et aux navires de s'évader à voiles déployées. Une lutte opiniâtre s'engagea et l'avantage tourna aux Anglais ; car tous les vaisseaux du marquis de la Jonquière étaient inférieurs à ceux de la flotte opposée.

Après un combat opiniâtre de cinq heures, le marquis dut baisser pavillon; il avait perdu sept cents hommes. Warreii et Anson, amiraux de la flotte anglaise, se mirent aussitôt à la poursuite du convoi des navires et en capturèrent neuf; les autres purent s'échapper à la faveur des ténèbres. L'héroïque défense du marquis de la Jonquière fut beaucoup louée par les officiers anglais; cela ne l'empêcha pas cependant de passer deux ans à Londres comme prisonnier de guerre.

Le comte de la Galissonnière. — Pendant l'absence du marquis de la Jonquière, le Canada fut administré par le comte de la Galissonnière, qui arriva à Québec le 19 septembre 1747, sur le Northumherland}. De la Galissonnière, officier de marine très distingué, était aussi très instruit. "Quand je pense, dit le célèbre naturaliste Kalm, à toutes les belles qualités de M. de la Galissonnière, je ne puis en faire assez d'éloges. Il a des connaissances étonnantes en toutes les Sciences, mais surtout dans les sciences naturelles, oii il est tellement versé que, quand il commençait à me parler sur ce sujet, je m'imaginais voir notre grand Linné sous une forme nouvelle. Jamais l'histoire naturelle n'a eu en ce pays un plus grand protecteur, et il est douteux qu'on revoie ici son pareil." Le premier soin du comte fut d'étudier la population, le climat, le commerce et les différentes productions du pays. Il travailla à jalonner d'une suite de postes les immenses bassins du Saint-Laurent et du Mississipi, afin de les protéger contre les coups des Anglais. C'est ainsi que l'on vit surgir comme par

1 Ce même vaisseau ramena en France M. de Beauharnois, qui avait gouverné la colonie pendant près de vingt ans. Ce gouverneur fut beaucoup regretté : sa bonté, son affabilité, sa générosité l'avaient rendu cher aux Canadiens.

1740-1749 LOUiSBOURG 269

enchantement les forts Gaspareaux et Beauséjour, sur l'isthme acadien; celui de la Présentation, à l'endroit où se trouve aujourd'hui Ogdensburg, et celui de Toronto ou Rouillé sur le lac Ontario. Pour protéger la vallée de l'Ohio, on éleva, au-dessus du Niagara, les forts de la Presqu'île, de la Rivière-aux-Bœufs, Machault, et, en 1754, le fort Duquesne (Pittsburg), au confluent de l'AUéghény et de la :\Ionongahéla, qui, par leur réunion, forment la Belle-Rivière ou l'Ohio (voir la carte de la page 273).

Il tâcha aussi d'attirer les Acadiens sur le territoire français, ou en deçà de la péninsule de la Nouvelle-Ecosse. Pour opposer une barrière aux Anglais du côté des grands lacs et du Mississipi, il fit venir de France plus de 10,000 cultivateurs, qu'il distribua de tous côtés dans ces parages. Il réorganisa la milice, qu'il porta à 12,000 hommes, et envoya un détachement de trois cents soldats dans la vallée de rOhio pour chasser de ce territoire les Anglais, qui s'y étaient étabhs ou qui s'y rendaient pour faire la traite.

Traité d'Aix-la-Chapelle.— Le traité d'Aix-la-Chapelle (1748) termina la guerre de la succession d'Autriche. La France cédait les Pays-Bas à l'Autriche, et, en retour de Madras ^ qu'elle rendait à l'Angleterre, elle recouvrait Louishourg et l'île du Cap-Breton.- Pour régler définitivement les hmites de l'Acadie, source de nombreuses difficultés, le comte de la Gahssonnière et M. de Silhouette furent rappelés (1749), afin de débattre cette question avec les commissaires anglais Shirley et Mildmay.

De la Jonquière, mis en liberté l'année précédente,vint prendre possession de son gouvernement, le 2 septembre 1749. En politique habile, le nouveau gouverneur marcha sur les brisées de son prédécesseur.

LECTURE.— Les Écossais au Canada.— Les Écossais, que la défaite du prince Edouard plaça dans la situation de proscrits en quelque sorte, furent une douzaine d'années dans un état vraiment misérable; car, si on ne les pendait pas, ils se trouvaient comme des enfants mis en pénitence. Le chef du clan des Fraser, principal groupe de la nation, eut l'idée d'offrir ses hommes à Pitt pour en former un régiment, ce qui fut accepté; mais à peine ce nouveau corps avait-il complété son organisation, qu'il reçut ordre (17.59) de partir pour le Canada, et, afin que cet exil no parut pas trop sévère aux braves de Culloden, on eut soin de leur dire qu'ils allaient pouvoir se venger des Français, qui les avaient abandonnés, en 174.5, du moins, c'était la plainte

1 ville de l'empire des Indes et chef-lieu d'une présidence de 129,734 milles carrés.

270 DERNIÈEES GUERRES

générale des Ecossais pour expliquer leur défaite. Voilà comment ces Highlanders eurent part à la prise de Louisbourg et à celle de Québec. Littéralement, Mérimée a pu dire que le gouvernement britannique "expédia les hommes en Canada", laissant les femmes dans les montagnes de rÉcosse, car la politique de Pitt consistait surtout à se débarrasser d'un élément incommode pour lui. Maintenant, qu'advint-il de tout cela? Les Fraser prirent goût au Canada; on leur donna des terres; ils épousèrent des Canadiennes, et leur descendance est française. Les Ecossais nous ont conquis; les Canadiennes ont conquis les Ecossaise

Benjamin Sulte.

Page 1