Premières opérations de la guerre de sept ans
Duquesne informait le gouverneur de Philadelphie qu'il ne souffrirait pas de telles impertinences de sa part. Sur ces entrefaites, des trou-
pes quittaient Québec pour empêcher l'union projetée des chefs indiens.
Gist explora ensuite la vallée de l'Ohio, et se fit autoriser par les sauvages à construire un fort au confluent des rivières Monongahéla et Belle-Rivière (Ohio), Près de là, trois Anglais, qui faisaient le trafic à Picgna, furent faits prisonniers par deux Français et un détachement d'Indiens. Le grand chef de ce village fut sacrifié et dévoré par les sauvages. Sa veuve confia aux Anglais le soin de venger la mort de son mari. L'appel trouva un puissant écho chez Robert Dinwiddie, gouverneur de la Virginie, qui envoj'-a à Londres un long mémoire sur les prétendus empiétements des Français. L'Angleterre lui accorda la permission de revendiquer la vallée de l'Ohio, à condition que la Virginie seule s'en chargerait.
La situation s'aggravait de jour en jour et montait de plus en plus les esprits. Les Français, résolus à tout prix de rester maîtres de cette fertile vallée, fortifiaient les forts de la Presqu'île, au-dessus de Niagara sur le lac Erié, et Machault, à l'embouchure de la Rivière-aux- Bœufs. Duquesne envoyait 1,200 hommes pour garder cette ligne de défense. Tanacharisson, chef des Indiens, se plaignit de cette démarche, en disant aux Français: "Vous êtes, ainsi que les Anglais, des visages pâles. Le grand esprit, notre souverain, nous a donné cet'te terre pour demeure. Ainsi je veux que vous en sortiez." Sur un refus formel de l'officier français de se retirer, Tanacharisson s'adressa à Franklin, politique habile, et lui promit son concours si les Anglais voulaient l'aider à chasser les Français de ses terres. Profitant d'une aussi bonne aubaine, Dinwiddie délégua George Washington} pour étudier la position et sommer les Français d'évacuer la vallée. Le jeune major, accompagné de Gist et de quatre colons, se rendit d'abord à Venango, où les officiers français le reçurent "avec fanfaronnades"; puis il se dirigea sur le fort de la Rivière-aux-Bœufs, commandé par Le Gardeur de Saint-Pierre, qui refusa de discuter avec lui : "Je suis ici, dit- il, par les ordres de mon général, et je m'y conformerai en tous points et avec énergie." Le retour de Washington fut pénible ; les neiges et les glaces lui firent courir mille dangers. Dans son rapport à Dinwiddie, il montra les avantages qu'il y avait de construire un fort à la fourche de l'Ohio, qu'il regardait comme la
1 Washington, quoique âgé de vingt-deux ans seulement, s'était déjà fait remarquer par l'ardeur de son patriotisme et l'énergie de son caractère.
clé du pays à conquérir. La compagnie de l'Ohio, en reconnaissance des 1,482,600 acres de terre que le parlement venait de lui concéder, se portait garante des dépenses occasionnées par l'érection du nouveau fort. Les travaux commencèrent, mais Contrecœur, à la tête de six à sept cents sauvages, chassa les ouvriers et les soldats qui étaient à l'œuvre, et acheva pour les Français le nouveau fort, qu'il nomma Duquesne (aujourd'hui Pittsburg). Pour se venger de cette déconfiture, Washington fit élever le fort Nécessité, sur les bords de la rivière Monongahéla, à douze milles du fort Duquesne.
Assassinat de Jumonville. — -Informé de ces travaux. Contrecœur envoj^a Villiers de J umonville sommer Washington de se retirer du territoire français (1754). Comme il avait à traverser des forêts et à passer sur les terres de sauvages ennemis, Jumonville s'avança avec trente hommes. Ayant appris l'arrivée de ce détachement, Washington, pendant la nuit du 27 au 28 mai, s'approcha avec précaution du lieu où les Français se trouvaient réunis. Dès le matin, ceux-ci, en se voyant cernés, saisissent leurs armes. "Feu !" crie Washington ; et, donnant l'exemple, tire lui-même sur les parlementaires. Les Anglais font deux décharges de mousqueterie avant que les Français aient le temps de se reconnaître. Jumonville, en agitant les dépêches qu'il tient en main, fait comprendre qu'il veut parler. Le feu cesse pour un instant, puis reprend, et Jumonville tombe mortellement blessé par une balle qui le frappe à la tête. Neuf de ses compagnons tombent à ses côtés, et les autres sont faits prisonniers et chargés de fers. Un seul Canadien réussit à s'échapper pour porter cette affreuse nouvelle au fort Duquesne.
Il répugne d'imputer tout l'odieux de cet acte de félonie à la noblesse du caractère de Washington, mais comment l'excuser ?
Prise du fort Nécessité. — Contrecœur ne voulut pas laisser sans représailles la fin tragique de son lieutenant. Le frère de la victime, M. de Villiers, commandant six cents Canadiens et cent sauvages, fut chargé de prendre le fort Nécessité. La vue des cadavres français scalpés, meurtris et gisant encore autour du fort, remplit d'indignation le cœur des assiégeants. Le combat s'engagea ; Washington, enfermé dans le fort avec cinq cents hommes et dix pièces de canon se défendit vaillamment pendant près de dix heures ; mais le feu meurtrier des Canadiens, qui tiraient du haut des arbres de la forêt, l'obligea à capituler (3 juillet 1755).
''Nous pourrions venger un assassinat", dit de Villiers à Washington, "mais nous ne le voulons pas."
Dilapidation des deniers publics. — Bigot, au lieu d'être puni de sa conduite perfide à Louisbourg, fut élevé à la charge d'intendant à Québec, et ne considéra sa nouvelle position que comme un nouveau moyen d'augmenter ses richesses. La guerre, la famine, la désolation du peuple, au lieu de le toucher et de le faire travailler à conjurer l'orage, furent pour lui aut'ant de portes ouvertes pour arriver plus facilement à spéculer et à voler impunément la colonie. Il ne fut pas étranger au funeste projet de chasser les Anglais de VOhio (1752) qui devait amener la ruine de la colonie.
Bigot encouragea ses nombreux amis, aussi peu honnêtes que lui, en leur confiant les places les plus lucratives. Une de ses lettres à Vergor, qu'il avait fait élever au commandement du fort Beauséjour, nous fait bien connaître ses dispositions. "Profitez, mon cher Vergor, profitez de votre place; taillez, rognez, vous avez tout pouvoir, afin que vous puissiez bientôt me joindre en France, et acheter un bien à portée de moi." A cette désastreuse époque, le Canada se trouvait aussi dans une rareté extrême de grains; ce qui n'empêcha pas Bigot d'en exporter une grande quantité aux Antilles, ^éan, Cadet et Descheneaux furent placés à la tête d'une compagnie dont les associés étaient chargés de parcourir les campagnes, pour acheter au plus bas prix possible tout le blé qu'ils pourraient. Après ce frauduleux achat, Bigot fixa par ordonnance le blé à un taux très élevé. De plus, le gouvernement français refusa de rembourser le papier-monnaie avec lequel on avait payé les cultivateurs, ce qui leur occasionna une perte de près de 3,000,000 de louis. Bigot envoya Péan en France pour s'y procurer de grands biens, avec la perspective d'aller le rejoindre bientôt (1757). Malgré la misère de la colonie, Bigot et ses amis trouvaient encore le moyen de passer agréablement la vie. Les bals et les festins pieu valent dans son château. On y jouait aussi gros jeu : un seul coup faisait perdre quelquefois jusqu'à 1,000 louis. Dans un de ces moments, Bigot perdit près de 200,000 livres^ A la conquête, ce monstre trouva moyen de passer en France, emportant avec lui des sommes immenses. La cour, instruite de ses fraudes, le fit jeter à la Bastille (1761) avec ses complices; ils y passèrent onze mois et
1 5 livres et 15 sols valaient un louis d'or.
n'en sortirent que pour être bannis à perpétuité de la France, après avoir été dépouillés de leurs biens. Les restitutions s'élevèrent à plus de dix-sept millions de francs.
Invasion des possessions françaises. — Sans néanmoins déclarer la guerre, Louis XV envoj-a de puissants secours au Canada. Il fit équiper douze vaisseaux et deux frégates, destinés à amener dans la colonie 3,150 hommes de vieilles troupes et beaucoup de munitions. Ces soldats, commandés par 209 officiers sous les ordres de Dieskau^, étaient p'eins d'ardeur. L'Angleterre, de son côté, sans déclarer non plus la guerre, faisait des préparatifs. Tout en assurant l'ambassadeur français qu'elle ne prendrait pas l'offensive, elle mettait en mer une flotte commandée par Boscawen^, destinée à intercepter les secours envoyés au Canada par la France (17 avril 1755). A la faveur des brouillards, l'escadre de M. Dubois de la Mothe put échapper à Boscawen, qui croisait sur les côtes de Terre-Neuve. Cependant, deux vaisseaux séparés des autres, V Acide et le Lys, tombèrent en son pouvoir après avoir perdu beaucoup de monde. Cette capture était une trahison. Le faible Louis XV la taxa de piraterie et rappela l'ambassadeur français de l'Angleterre. Aucune guerre n'était plus populaire que celle qui allait commencer. Sans parler des sommes votées par les treize colonies, l'Angleterre seule, pour subvenir aux dépenses, votait cent millions de francs. Franklin, semblable à Caton qui terminait toutes ses harangues par cette conclusion menaçante : "Il faut détruire Carthage!" publiait des articles de journaux et des brochures se terminant par ce refrain terrible: "Point de repos, point de repos à espérer pour nos treize colonies, tant que les Français seront matres du Canada." Alors l'Angleterre, après s'être emparée, au moyen de ses "pirateries", de 300 bâtiments de commerce français, de 300 millions de livres de ce temp? et de 10,000 matelots, se décida à envahir le Canada par quatre endroits différents. Moncton devait attaquer les forts Beauséjour et Gaspareaux, en Acadie; Braddock, le fort Duquesne; Shirley, Niagara; et Johnson, le fort Saint-Frédéric (Crown-Point ) .
1 Ce baron saxon, ancien lieutenant-colonel du régiment de Saxe-Cavalerie, était l'ami intime du maréchal de Saxe. Dieskau mécontenta tout le monde au Canada ; il traita ses troupes à l'allemande, et se livra entièrement à M. Péan, personnage peu honorable qu'on a vu figurer précédemment.
2 Cette tiotte prit les devants sur celle de Dieskau, qui ne quitta Brest que le 3 mai 1755.
Moncton en Acadie. — -Comme on l'a vu précédemment, les Anglais avaient fondé Halifax pour contrebalancer l'influence exercée par la population toujours croissante des Acadiens. Ces derniers étaient trop catholiques et trop français de cœur pour plaire au fanatisme anglais, qui résolut alors de les expatrier. La ruse devait présider à la cruelle spoliation. Sous le spécieux prétexte de faire entendre une communication très importante du gouverneur Lawrence, on convoqua dans l'église de chaque paroisse les habitants à une assemblée le 5 septembre 1755. Ce stratagème ne réussit pas cependant pour tous; ceux de Beauhassin et d'Aîinapolis, flairant le dénouement du drame odieux qui devait se dérouler, se retirèrent en majeure partie dans les bois et vers les postes français voisins. La paisible et industrieuse population des Mines, moins défiante peut-être, répondit tout entière à l'appel. Après avoir fait cerner l'église par des troupes, Winslow, l'envoyé de Lawrence, signifia à ces pauvres malheureux qu'ils étaient constitués prisonniers de guerre, que tous leurs biens, meubles et immeubles, étaient confisqués au nom du roi, sauf l'argent et leurs effets personnels, et que tous seraient expatriés dans les colonies anglaises. Cette nouvelle les terrifia. Sans armes, entourés de soldats, écrasés par leurs malheurs, ils n'opposèrent pour toute défense que leurs larmes et leurs sanglots.
Exil et dispersion des Acadiens. — Le 10 septembre est le jour fixé pour l'embarquement. Dès l'aurore, les tambours résonnent dans les villages. A huit heures, le triste son de la cloche avertit les malheureux Acadiens que le moment de quitter leur terre natale est arrivé. Les impitoyables soldats pénètrent dans les maisons, où règne une tristesse silencieuse, et en font sortir tous les habitants qu'on rassemble sur une place. Les roulements de tambours annoncent l'heure de l'embarquement. Des familles doivent se séparer de leurs amis, des femmes de leurs maris, des mères de leurs enfants sans l'espoir de les revoir jamais. Accablés par le sentiment de leurs misères, ils fondent en larmes et se précipitent dans les bras les uns des autres en un long et dernier embrassement.
Les vaisseaux ont mouillé dans la rivière ; on veut conduire deux cent soixante jeunes gens dans le plus rapproché, mais ceux-ci refusent en disant qu'ils ne veulent pas être séparés de leurs familles ; les soldats croisent alors la baïonnette et les poursuivent : ceux qui
veulent opposer résistance sont blessés, et tous sont forcément obligés de se soumettre à cette horrible tyrannie.
Depuis l'église jusqu'au rivage, les femmes et les enfants sont pressés sur les bords du chemin où les jeunes gens doivent passer. Les mères sont là, éplorées, pour guetter leurs fils sur le parcours afin de leur donner furtivement une dernière poignée de mains, à l'insu des soldats, qui, dès qu'ils s'en aperçoivent, les repoussent sans merci. Les hommes viennent à la suite des jeunes gens, en poussant des cris déchirants ; les mêmes scènes lamentables se renouvellent. Des femmes exaspérées sautent au cou de leurs maris, pour les embrasser, mais les soldats sont toujours là pour les séparer brutalement.
Cinq vaisseaux stationnant dans la rivière Gaspareaux, sont ainsi remplis d'hommes et de jeunes gens. Chaque navire est sous la garde de six officiers et de quatre-vingts soldats. A mesure que d'autres vaisseaux arrivent, les femmes et les enfants y sont entassés pour s'éloigner aussi de leur pays natal.
Pendant plusieurs soirées consécutives, les bestiaux se réunirent autour des habitations, semblant y attendre le retour de leurs maîtres tandis que les chiens de garde hurlaient près des foyers déserts.
Plus de 6,000 personnes de tout rang, de tout âge et de toutes conditions furent déportées dans les colonies anglaises, où on les dispersa depuis Boston jusqu'à la Caroline. -On promena partout le fer et la flamme, et l'Acadie devint un véritable désert. Les terres, confisquées au profit de la couronne, furent distribuées à de nouveaux colons^. Les Acadiens qui coururent se cacher dans les bois pour échapper à cette funeste catastrophe, ne tombèrent pas aux mains des Anglais. Ils se dirigèrent, pour la plupart, du côté des Mines, où l'on trouve encore aujourd'hui leurs descendants aux cœurs franchement catholiques et français. Debout sur les ruines de la patrie de leurs ancêtres, au milieu de l'invasion britannique, ils se trouvent là comme une protestation invincible de la justice et du droit. "Je ne sais, dit Bancroft, si les annales de l'humanité conservent le souvenir d'une peine aussi injuste, aussi durable, que celle infligée aux habitants français de l'Acadiel"
1 L état suivant nous donne une idée de cette fertile contrée : on y brûla 400 maisons, 500 étables ; on y prit 2,000 bœufs, 3,000 vaches, 5,000 veaux, 600 chevaux. 12,000 moutons et 800 cochons.
2 II est prouvé par le livre "Acadia' de Richard, que les gens de Boston étaient tout dans la Nouvelle-Ecosse et que la cabinet de Londres ne dictait aucune loi à ce parti. Ce dernier, Lawrence en tête, fit le coup sans en avoir la moindre autorisation (B. Suite).
Le général Braddock. — Le général Braddock, anglais rude et sans valeur, arriva à New- York au mois d'avril (1755), avec deux régiments. Avant de se mettre en marche pour le fort Duquesne, il se concerta avec les généraux américains pour l'exécution du plan de campagne dont il était chargé. Sa vanité ne prévoyait que des succès. "Quand j'aurai pris le fort Duquesne," disait-il à Franklin, "je marcherai sur Niagara et de là sur Frontenac. Le fort Duquesne ne peut me résister que trois ou quatre jours, et je ne vois rien qui puisse arrêter ma marche sur Niagara. . ." — "Les Indiens sont habiles à tendre des embuscades," répliqua Franklin. — " Les sauvages", reprit Braddock, "peuvent être redoutables pour vos miliciens inexpérimentés, mais ils ne feront pas la moindre impression sur les troupes régulières et disciplinées du roi. . ." Braddock mit cinquante jours à traverser les Alléghénys et à se rendre à la fourche de l'Ohio. Les colons anglais le narguaient en disant: "Braddock n'est guère pressé de se faire scalper". Son insolence prétentieuse révoltait les troupes américaines placées sous son commandement, et Washington ne semblait pas lui reconnaître une grande valeur militaire.
Bataille de la Monongahéla.— Le matin du 9 juillet, Braddock, à la tête de 2,000 hommes de troupes régulières et de milices coloniales sous les ordres de Washington, se trouvait à trois lieues du fort Duquesne. Après avoir traversé la Monongahéla, il eut à mesurer ses forces avec une petite armée de cent quarante-six Canadiens, soixantedouze Français et six cents sauvages, commandés par MM. de Beaujeu, Dumas et de Ligneris. De beaujeu^, fut tué à la troisième décharge: Dumas, commandant en second, le remplaça. La bataille devint une véritable boucherie. Les sauvages, qui avaient reculé à la chute de M. de Beaujeu, se rallièrent en voyant la belle résistance des Canadiens, tombèrent sur l'ennemi la hache à la main, le mirent en fuite et assommèrent la plupart des fuyards. Beaucoup de ces derniers se noyèrent dans la Monongahéla, en voulant la traverser à la nage. Braddock eut trois chevaux tués sous lui avant de trouver la
1 M. de Beaujeu avait communié le matin avec une partie de ses soldats. Habillé à la mode des sauvages, il ne port.oit d'autre marque de distinction qu'une chaîne d'argent suspendue au cou. Il fut inhumé le 12 juillet 1755, dans le cimetière du fort Duquesne. Sa veuve lui survécut 36 ans. De cette union étaient nés neuf enfants, dont sept, d'après l'abbé Daniel, moururent en bas âge. Les deux autres, un garçon et une fille, passèrent en France après la conquête. (Bul. des Recherches hist. vol. XXI. No 12.)
mort. Washington et ses miliciens ménagèrent la retraite à ceux qui échappèrent au massacre. La bataille avait duré cinq heures. Les Anglais perdirent 800 hommes tués ou blessés, 63 officiers, 15 pièces de canon, leur caisse, leurs armes, leurs munitions et leurs papiers^. Washington écrivait quelques jours après : "Nous avons été battus honteusement par une poignée de Français." Cette brillante victoire ne coûta qu'une quarantaine d'hommes aux Français.
M. Pierre Rigaud, marquis de Vaudreuil-Cavagnal, gouverneur.— -M. de VaudreuiP remplaça le marquis de Duquesne, qui reprit service dans la marine. Le nouveau gouverneur, canadien d'origine, fut bien accueilli par la colonie. 11 arriva à Québec avec Jes renforts de Dieskau et les navires échappés à Boscawen (1755). jSa timidité et son peu d'entente avec Montcalm exercèrent une influence funeste sur la série des événements qui devaient se dérouler sous son gouvernement.
Défaite de Dieskau. — -Les armées françaises ne furent pas heureuses du côté du lac Champlain. Le baron Dieskau, retranché avec 3,000 hommes au fort Saint-Frédéric, s'avança avec la moitié de son armée pour couper la marche au colonel Johnson^, qui venait d'Albany par l'Hudson. La rencontre s'effectua sur les bords du lac Saint- Sacrement, à l'endroit même où depuis fut élevé le fort William- Henry. Le 8 septembre, Dieskau battit les Anglais, qui se trouvaient hors de leur camp ; le 11, il essuya une défaite en voulant forcer leurs retranchements.
Grièvement blessé, il fut fait prisonnier. Malgré cette victoire, les Anglais n'osèrent pas marcher contre Saint-Frédéric. Johnson laissa une garnison au fort Lydius, et passa avec le reste de ses troupes dans la Nouvelle-Angleterre.
Prise du fort Bull. — Après l'érection du fort Carillon (1756), situé à mi-chemin entre le lac George et le lac Champlain, M. de Vau-
1 La prise dca papiers de Rraddock révéla les plans de campagne bien arrêtés contre la colonie et la trahison de l'otage Stobo, qui avait fourni des indications. Le traître Stobo, malgré sa parole d'honneur, avait abusé de sa liberté ; il fut traduit devant un conseil de guerre et condamné à mort, mais il ne fut pas exécuté.
2 M. de Vaudreuil, troisième fils du gouverneur de ce nom, avait été nommé gouverneur de la Louisiane en 1742.
3 Johnson, afin d'avoir une base d'opération, construisit, au coude de l'Hudson, le fort Lydius ou Edouard.
dreuil envoya un détachement de Canadiens déloger les Anglais du fort BuU^ (1756), défendu par quatre-vingt-dix hommes. Le baron de Léry, commandant de cette expédition, ayant appris que le colonel Johnson avait été averti de son arrivée, donna tout de suite l'attaque, et fut victorieux en un peu plus d'une heure de combat. Les assiégeants mirent le feu au fort après s'être emparés d'une grande quantité de provisions, qui soulagèrent la colonie réduite à la misère. Québec n'avait guère à manger que de la chair de cheval et du mauvais pain, d'ailleurs très rare.
LECTURE. — Les Acadiens après leur dispersion. — Ce qu'il y a de plus étonnant chez es Acadiens, c'est qu'ils existent encore. Leur race devait périr, en 1755, lorsque leurs maisons et leurs églises furent incendiéfs sous leurs yeux, leurs troupeaux et leurs moissons confisques au profit des spoliateurs, leurs terres et leurs marais donnés aux ennemis, lorsque leurs familles furent séparées les unes des autres et les membres d'une même famille entre eux, pour être dispersés "comme ces feuilles d'automne qu'une violente rafale arrache aux arbres, fait tourbillonner un instant et répand au loin sur les mers."
On retrouve aujourd'hui leurs lambeaux par toute la terre, reconnaissables encore; vous les distingueriez à Belle-Isle-en-Mer et dans les Landes, à l'intensité de leur foi et à leur fidélité au culte de la patrie perdue; ils forment des groupes distincts au Labrador,et sont le dernier rempart de la nationalité française à la Louisiane. Un publiciste canadien, chiffres en main, affirme qu'ils sont 80,000 aux Etats-Unis et 100,000 dans le vieux Canada, où leurs groupes principaux .se trouvent dans le district de Joliette ; dans les comtés de Saint-.Jean, de Verchères, de Xapierville, d'Iberville et de Laprairie; à Bécancour, à Saint-Grégoire, à Xicolet; dans les townships de l'Est, à Drummond, Arthabaska, Mégantic; dans les villes de Montréal, Québec et Trois-Rivières; le long des rivages de la Gaspésie et de Bonaventure, au Témiscouata, aux îles de la Madeleine. Ceux d'entre eux qui s'étabhrent dans les districts de Montréal et des Trois-Ri^'ières, venant assez directement de l'Acadie, apportèrent avec eux les notions agricoles de leur pays et devinrent les agronomes modèles de ces régions. Certaines paroi.sses, comme Bécancour et Saint-Jacques de l'Achigan, sont exclusivement acadiennes et comptent parmi les plus prospères de la province^.
Pascal Poirier.
1 Ce poste était l'entrepôt des provisions que les .anglais dirigeaient sur Chouaguen.
2 "Bulletin des Recherches historiques" de 1898.