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les milices arrivèrent à temps pour soutenir un régiment qui se serait fait tailler en pièces plutôt que de reculer. Le combat devint alors des plus sanglants. La charge furieuse et désespérée des Français leur donna la victoire. Les Anglais échappés au massacre coururent se cacher sous les murs de Québec, laissant derrière eux 1,500 morts ou blessés et toute leur artillerie. Sur le champ gisaient aussi 700 Français, tous les grenadiers et 104 officiers.
Pour perpétuer la mémoire de cette victoire héroïque, une colonne monumentale portant l'inscription laconique : Aux braves de 1760, fut élevée à Québec en 1862, comme le digne pendant de celle que les Anglais érigèrent en l'honneur de leurs braves de 1759.
Le siège de Québec. — Après la bataille de Sainte-Foy, le siège de Québec commença aussitôt. L'arrivée d'un seul vaisseau français eût suffi pour obtenir la reddition de la ville. Le 15 mai, on aperçut à l'horizon des voiles sur le fleuve, sans pouvoir encore distinguer les pavillons flottant aux mâts. Assiégeants et assiégés attendaient avec impatience leur arrivée dans la rade. Les cris et le& hourras enthousiastes que poussèrent les Anglais sur les remparts, en agitant leurs chapeaux, avertirent les Français que c'étaient des vaisseaux ennemis.
De Lévis, l'amertume dans le cœur, se replia sur IMontréal.
Pitt apprit avec bonheur cet événement heureux pour l'Angleterre. Sur ces entrefaites, le ministère de Versailles, s'étant ravisé, venait de faire partir de Bordeaux une escadre de douze vaisseaux qui, étant arrivée dans le fleuve après la reddition de Québec, vira de bord, et jeta l'ancre dans la baie des Chaleurs, pour y attendre le courrier de Montréal. Mais, vraiment, la France jouait de malheur : son escadre, surprise par la flotte anglaise, fut mise en pièces en moins de 48 heures.
Capitulation de Montréal. — -Le général Murray, au mois d'août, avec une flotte de 52 vaisseaux, montait vers Montréal, s'arrêtant aux principaux villages pour désarmer les habitants et brûler les moissons. "Je prie Dieu, disait-il, que cet acte de rigueur contre un peuple infortuné soit le seul, car cette partie de ma tâche me révolte." Par petits pelotons, l'armée française était sur les rives pour retarder la marche des vaisseaux et prévenir les débarquements. La ville des Trois-Rivières avait été enveloppée de retranchements, mais l'ennemi passa sans l'attaquer. Deux armées anglaises, l'une venant du lac
Champlain et l'autre du lac Ontario, pour couper la retraite aux Français vers l'ouest, après avoir détruit les forts de VIU-aux-Noix, sur le Richelieu, et celui de Lévis, à la tête des rapides du Saint-Laurent^, vinrent renforcer l'armée de Murray, qui s'éleva à 20,000 hommes de troupes régulières.
Montréal, défendu par douze mauvaises pièces de canon et entouré d'un pauvre retranchement, plutôt pour se prémunir contre les attaques des sauvages que pour soutenir un siège en règle, n'osa résister. L'acte de capitulation, en 55 articles, fut signé par de Vaudreuil et le général Amherst, le 8 septembre 176G. Cet acte, qui assurait le transport, en France, du gouverneur, du général en chef, des officiers, des soldats, et des fonctionnaires publics, garantissait aussi aux habitants du pays le libre exercice de leur religion et la possession de tous leurs biens.
Le cœur cruel d' Amherst refusa les honneurs de la guerre aux vaincus, et les héroïques soldats, m eurtris et mutilés pour la défense de la colonie, les vainqueurs d'Oswégo, de William-Henry, de Carillon et de Sainte-Foy, durent mettre bas les armes devant 20,000 Anglais, Lévis indigné, protesta énergiquement contre un tel abus de la force; ses officiers firent comme lui, mais malgré cette attitude, Amherst demeura inflexible, et de Vaudreuil n'osa pas déchirer la convention. Lévis renonça à la lutte et brisa son épée, ne pouvant se résoudre .à la rendre aux Anglais-.
Des huit bataillons venus de France, il restait vivants, "tout compris, malades, blessés et invalides," 2,200 hommes.
La France acclama Lévis comme un héros. L'acte de capitulation de Montréal portait qu'il ne servirait pas le reste de la guerre ; le roi d'Angleterre, dans un mouvement chevaleresque, le releva de cette obligation, et l'on vit l'élève de Mcntcalra reparaître sur les champs de bataille de l'Allemagne avec autant d'intrépidité que dans les déserts de l'Amérique. En 1783, il recevait le bâton de maréchal.
Bourlamaque, ce rude soldat mutilé, pouvant encore tenir tête aux Anglais, fut nommé gouverneur de la Guadeloupe.
1 Dans l'ile Royale (aujourd'hui Chunney island), envàron trois milles au-dessous d'Ogdensbuig.
2 Pour la capitulation de Montréal et les drapeaux français, voir les pages XXXI, XLI, XLIII, de "Le Régime militaire 1760-1707", par B. Suite.
Le brillant Bougainville s'illustra dans la carrière maritime et mourut à quatre-vingt-trois ans, amiral, sénateur et membre de l'Académie des sciences.
Quant à Bigct, l'intendant concussionnaire, il fut accueilli à Versailles par des paroles de disgrâce et de reproches. "C'est vous, lui dit le ministre Berryer, qui avez perdu la colonie : vous y avez fait des dépenses énormes; vous vous êtes permis le commerce, votre fortune est immense, votre administration a été infidèle, elle est coupable." La cour condamna Bigot, à cause de ses fraudes, à passer six mois à la Bastille. Il fut banni de la France avec ses complices, et leurs biens furent confisqués.
La France, par le traité de paix de 1763, cédait à l'Angleterre le Canada, l'île du Cap- Breton et toute la rive gauche du Mississipi, moins la ville de la Nouvelle-Orléans.
LECTURE. — Québec. — De la terrasse de Québec, où des habitués se promènent, dans le vent du matin, j'aperçois le plus beau carrefour d'eau qui soit au monde. Quatre régions de plateaux, d'une hauteur à peu près égale et s'opposant deux à deux, s'avancent dans le fleuve: celle de Québec, élevée de plus de cent mètres audessus des eaux, la côte de Beauport à gauche, la pointe de Lévis à droite, en face l'île d'Orléans. Je ne vois limpidement, avec tout l'amusement des reliefs et des couleurs, que la basse, ville étendue au-dessous de moi. Les autres terres sont distantes. Le paysage est immense. L'œil ne s'intéresse plus aux formes secondaires, mais aux longues lignes droites de ces terres hardies, qui enfoncent leurs falaises dans le courant. Les pointes sont brunes, les sommets d'un vert pâli par le lointain. Entre eux, il y a la lumière des eaux qui est jaune aujourd'hui, et qu'un vieux Canadien m'assure avoir vue très bleue, et glauque, et violette, et quelquefois encore au soleil descendant toute tavelée d'or et de rouge, comme une forêt d'érables transparente. Cette lumière au moment où je passe, n'a qu'une beauté médiocre. D'où vient donc mon émotion? Pourquoi mes lèvres, malgré moi, s'ouvrent-elles pour dire: que c'est beau ! que c'est beau! Pourquoi mes yeux se reposent-ils, avec une telle joie, sur ces étendues qui bâtissent autour du Saint- Laurent un dessin géométrique? Vers le nord et vers l'est, toute la côte de Beauport et de Beaupré est dominée par la chaîne des Laurentides. Elles suivent le fleuve; elles ont des mouvements d'une souplesse parfaite : elles font au bas du ciel une suite de dentelures légères, dont la dernière, et d'un si grand-dessin, celle du cap Tourmente, se perd, à d'infinies distances, du côté où est la mer. Longtemps je les ai regardées, et j'ai regardé l'île d'Orléans, et la pointe de Lévis. Et je devine que la beauté du paysage de Québec est d'abord d'ordre architectural, conforme à un instinct mystérieux de l'esprit, et qu'elle procède de cette ordonnance où se mêlent les lignes droites des caps et les lignes courbes des Laurentides.
Rien, en France, n'est plus français que ce Québec du Canada. René Bazin^
1 De l'Académie française, venu en Canada au printemps de 1912.