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CHAPITRE XXI

GÉNÉRALITÉS.— PROGRÈS (Suite). (1608-1760) Agriculture. — Habitations. — Politesse. — Commerce. — Noblesse. — Milice.

Agriculture. — -D'après le rapport de Kalm, célèbre botaniste venu au Canada en 1749, on voit que les terres étaient divisées en champs, prairies ou pâturages; qu'on cultivait le blé, l'avoine, le maïs et les pois, et que l'agriculture était à peu près ce qu'elle est aujourd'hui ; que peu de cultivateurs avaient des vergers, mais que tous avaient leurs potagers. La citrouille et le melon se disputaient le terrain dans les jardins des fermes ; on faisait beaucoup de fromage sur la côte de Beaupré, mais le fromage raffiné de l'île d'Orléans était regardé comme le meilleur.

Sept ou huit ans plus tard, Bougainville disait dans son rapport que le Canada abondait en toutes sortes de bestiaux, bœufs, cochons,

veaux, comme en France; moutons et lièvres, moins beaux; perdrix incomparables et en quantité; les lapins, on n'en voit point ; les lièvres, mauvais, le poil leur blanchit en hiver et devient roux l'été ; la volaille excellente ; beaucoup de canards, de bécassines, d'outardes, fort au-dessus de celles de France ; les bécasses, médiocres et petites ; l'ours bon à manger : la patte d'ours fait un morceau délicieux et recherché; l'orignal, espèce d'élan, et le caribou, espèce de cerf, fort bons, surtout en pâté ; le mufle est au-dessus de tout ce qu'on peut manger. Après avoir dit que les pigeons sont en abondance, et que l'hiver amène de petits oiseaux blancs dont la chair est aussi délicate que celle des rouges-gorges de Verdun, il parle des légumes, des fruits, de la succulente pomme fameuse, de la variété des poissons qui abondent dans les rivières et les lacs, des fauves de nos forêts, du climat et surtout de nos hivers longs et rigoureux.

Les instruments aratoires étaient la charrue et la herse de bois. Les chevaux hivernaient dehors, n'ayant pour toute pitance que les herbes sèches de nos forêts: cependant avec cela, ils étaient gras au printemps. La chair des animaux engraissés dans les pâturages du bas du fleuve était plus substantielle que celle'des animaux de Montréal ; on attribuait cette différence aux prés salés.

Habitations. — ^Les maisons étaient petites et presque toutes bâties en bois; les fentes entre les planches ou les pièces de bois, bousillées avec de la glaise; les toits, très inclinés, couverts en chaume; les habitations, ordinairement encerclées de vergers et de potagers; les terres, divisées en champ?, prairies et pâturages, étaient séparées les unes des autres, de manière que chaque habitant avait son bien distinct de celui de son voisin. Chaque église, comme aujourd'hui, était entourée d'un village plus ou moins important, comprenant surtout le presbytère, une école pour garçons et filles, des demeures pour commerçants et artisans. Les maisons des cultivateurs, bâties en pierre ou en bois de charpente, contenaient chacune trois ou quatre chambres.

Politesse.^La vieille politesse française, depuis longtemps proverbiale, avait imprégné nos mœurs et nos traditions. Les Canadiens étaient prévenants, hospitaliers, charitables et obligeants envers les étrangers. "Les simples habitants, dit Bougainville, seraient scandalisés d'être appelés paysans. En effet, ils sont d'une meilleure étoffe, ont plus d'esprit, plus d'éducation que ceux de France."

Kalm admire la politesse des Canadiens: "Un étranger entre-t-il dans la maison d'un paysan ou cultivateur, celui-ci se lève aussitôt, salue le visiteur d'un coup de chapeau, l'invite à s'asseoir, puis il remet son chapeau et se rassied lui-même. Ici, tout le monde est monsieur ou madame, le paysan aussi bien que le gentilhomme, la paysanne comme la plus grande dame. Les gens de la campagne, les femmes surtout portent des chaussures de bois faites tout d'une pièce et creusées en forme de pantoufles. Les jeunes gens, et même les vieux paysans tiennent leurs cheveux noués en coquette par derrière, et beaucoup d'entre eux passent la journée à la maison la tête couverte d'un bonnet de laine rouge ; il y en a même qui font des voyages ainsi coiff es." Comme on le voit, quant aux modes, les choses ont beaucoup changé. En parlant des repas, de Gaspé dit: "C'est un vrai plaisir de voir nos Canadiennes toujours si gaies, préparer ces repas improvisés; de les voir toujours sur un pied ou sur l'autre tout en fredonnant une chanson ou en se mêlant à la conservation, courir de la table qu'elles dressent à leurs viandes qui menacent de brûler et dans un tour de main remédier à tout, etc. Les mets les plus exquis pour les convives étaient la queue de castor, le mufle d'orignal et la patte d'ours."

Les enfants ne prenaient les repas à la table de leurs parents qu'après leur première communion. La sûreté était si grande dans les campagnes que les habitants ne mettaient pas sous verrou ou sous clé les portes de leurs maisons pendant la nuit. D'ailleurs, à cette époque, les serrures et les poêles de fonte étaient des objets de luxe : ce ne fut que vers 1730 qu'on commença à fabriquer au Canada les premiers poêles en fer.

Commerce. — -Le principal commerce sous la domination française— 'le seul pour ainsi dire — ^fut la traite des pelleteries avec les sauvages. Mais d'après un rapport de Charlevoix (1720), ce commerce était loin d'enrichir : "On serait assez embarrassé de nommer une seule famille que le trafic des pelleteries ait enrichie^"

Avant Charlevoix, les deux intendants Raudot^père et fils — avaient conseillé le rejet du trafic des pelleteries comme une cause de ruine infailUble et proposé comme base certaine du commerce, l'agriculture et l'industrie; mais l'esprit exclusif de la France refusa de

1 Suite, 27e livraison, p. 39.

se rendre à ces suggestions pleines de sagesse. L'abondance des castors, qui avait d'abord attiré les colons, était sur le point de décliner. Ce commerce qui, jusque-là n'avait d'ailleurs soutenu qu'un petit nombre de familles, ne pouvait pas subvenir aux besoins d'une population de plus de 15,000 âmes.

Les nombreux coureurs de bois négligeaient la culture des terres, et les déficits du budget, comblés chaque année par le roi, s'élevèrent bientôt si haut que le crédit du Canada fut presque ruiné. Au traité d'Utrecht (1713), les habitants offrirent au roi leur monnaie de cartes pour moitié de la valeur: celui-ci refusa parce que le trésor était vide. A cette occasion, M. de Vaudreuil passa en France pour plaider la cause des cultivateurs, mais l'affaire ne fut réglée qu'en 1720, avec une perte des cinq-huitièmes.

Tandis que les Canadiens subissaient ces dommages dans leur commerce, les Anglais s'enrichissaient par les produits de la pêche en Acadie.

Le Canada prospéra après le traité d'Utrecht (1713); sa population de 22,500 âmes, en 1719, s'élevait à 50,000 en 1744, et ses exportations, qui ne dépassaient pas alors $50,000, montèrent, suivant Raynal, à $530,000.

#^e plus grand obstacle au commerce du Canada était la rareté de l'argent. La monnaie n'eut cours qu'après l'arrivée des troupes royales: jusque-là, les marchés se faisaient en nature. La valeur de l'argent était d'un quart plus grande au Canada qu'en France, c'est-àdire que quinze sous là-bas, en valaient vingt ici. On n'assimilait pas non plus la livre de France ou tournois à celle du Canada. Les anciens contrats portent encore des traces de cette distinction. Cette différence, qui aurait pu avoir le double avantage d'attirer l'argent français dans le pays et de l'empêcher d'en sortir, si l'industrie avait eu de plus amples développements, ne servit qu'à d'ignobles spéculations. Le Canada se vit bientôt inondé de liards qui montèrent de la valeur de trois deniers à six, jusqu'à ce que le décret du 17 avril 1664 vint les réduire à ce qu'ils étaient d'abord.

A raison des charges de la colonisation, le roi concéda à la compagnie des Cent- Associés le trafic des pelleteries et de tout autre commerce par terre et par eau, à l'exception de la pêche à la morue et à la baleine, libre à tous les Français. Les marchandises manufacturées

dans la colonie furent exemptes d'impôts en France pendant le temps que dura la compagnie.

Le droit de faire la traite fut d'abord accordé aux habitants qui n'étaient pas nourris et entretenus par la compagnie des Cent- Associés, à condition de ne vendre le castor qu'aux membres de la compagnie, sous peine de confiscation. Il devait être payé quarante sous tournois pour chaque pièce en bon état En 1645, la compagnie céda aux habitants le privilège de faire la traite, en se réservant le droit de seigneurie et une redevance annuelle d'un millier de peaux de castors. Les colons formèrent alors la compagnie des Habitants, qui eut son conseil, ses officiers, un secrétaire, des commis et une flotte possédant seule le droit de naviguer sur le Saint-Laurent. Des syndics, ayant voix délibérante, s'occupaient des intérêts respectifs de Ville-Marie, Québec et Trois- Rivières. Toutes les peaux apportées en un magasin commun étaient livrées au prix fixé par le conseil, et payées par des billets acquittables en France, système qui, plus tard, devait faire éprouver des pertes considérables à la colonie. On ne devait faire la traite avec les Indiens que par l'échange des produits du pays. Vingt-cinq mille francs des revenus de la traite étaient affectés aux appointements des gouverneurs et de leurs officiers, ainsi qu'à l'entretien des forts et des garnisons.

La compagnie des Habitants, ne faisant pas ses frais, remit ses privilèges au roi (1663). C'est alors que s'organisa la compagnie des Indes-Occidentales ; elle obtint la jouissance des privilèges de la précédente pendant quarante ans. Faute de succès elle fut dissoute en 1674. D'après l'avis de Colbert, Louis XIV rendit le commerce de l'Amérique accessible à tous les Français.

A part les peaux de castors, il y avait aussi le trafic des peaux d'orignaux, qui diminuait cependant chaque année à cause de la chasse effrénée des sauvages et des coureurs de bois. On voyait encore sur les marchés des peaux de martres, de renards noirs ou argentés, de cerfs, d'ours, de loups, de chevreuils, de carcajoux et de pékans. L'époque la plus notable pour le trafic était celle où les Indiens arrivaient des pays d'en haut, pour rencontrer les vaisseaux français. Il y eut aussi le fameux trafic des liqueurs fortes, dont le commerce, nous l'avons vu précédemment, amena de grandes difficultés entre le clergé et les autorité civiles.

Les sauvages, chaque année, se rendaient en grand nombre à Montréal pour la traite. Ils recevaient en retour de leurs pelleteries de la poudre, des étoffes, des ustensiles, etc. Un calcul fait par ordre du général Murraj- démontre que les finances pour le commerce des pelleteries s'élevèrent pendant les années 1754 et 1755 à §700,000.

Des pêcheries, établies au-dessous de Québec (1712), envoyaient en France une grande quantité d'huile et de poisson salé. L'exportation du bois, qui aurait dû être considérable, ainsi que la construction des vaisseaux furent négligées sous les gouverneurs français. Les mines de fer du Saint-Maurice, déjà connues depuis longtemps, ne commencèrent à être exploitées un peu sérieusement qu'en 1737.

La culture des céréales était en honneur. En 1734, on récclta 738,000 minots de blé, 5,000 minots de maïs, 63,000 minots de pois, 3,400 minots d'orge.

La population du Canada était à cette époque de 37,000 habitants.

Le ginseng, plante fébrifuge, découvert dans nos forêts par le père Lafiteau, jésuite, fut transporté en Asie, trouvé excellent et vendu jusqu'à S5.00 la livre; mais dans la suite, aj-ant été recueilh avant le temps, il perdit toute sa valeur et fit tomber ce commerce qui aurait pu, fait dans les conditions voulues, devenir une source de richesse pour le pays.

La valeur des exportations s'élevait en 1755 à environ 8500,000, et celle des importations à SI, 600,000.

Les incertitudes d'un commerce peu étendu, les mauvaises récoltes, le prix élevé des denrées occasionné par les guerres fréquentes, la misère qui trop souvent menaçait la population, forcèrent la France à autoriser l'usage des métiers pour la fabrication de la toile et des étoffes, à établir des pêcheries et même quelques manufactures pour soulager les pauvres. Talon écrivait à Colbert (1671) "qu'il avait des productions du Canada pour se vêtir des pieds à la tête."

Le service postal favorisa l'envoi des lettres qui, jusque-là, s'était fait par occasion ou par exprès.

Les vaisseaux de Dieppe, du Havre-de-Grâce, de Bordeaux et surtout de la Rochelle, qui nous apportaient des marchandises, retournaient en France chargés de pelleteries, de bois, de charbon, de

morue, etc. La loi des impôts, mise en vigueur vers 1753, rapportait dans les années ordinaires environ §60,000.

Sous la domination française, le commerce, tout en jouissant d'une certaine latitude, fut cependant entravé par sa dépendance coloniale. Exclu à l'étranger, il était exempt de droits et de taxes envers la mère-patrie; s'il était permis à tout le monde, néanmoins, dans maintes circonstances, il se trouvait soumis à toutes sortes de vexations et de monopoles. Le Canada eut été beaucoup plus florissant si le commerce s'était fait sur une plus grande échelle et si de nombreux vaisseaux l'eussent favorisé.

Noblesse. — 'La noblesse du Canada comprenait, les cadets des familles nobles de France, venus dans la colonie pour se créer un avenir, et les Canadiens anoblis pour leur mérite. Le dix-septième siècle vit aussi venir au Canada nombre de fils de familles nobles ruinées qui, pour la plupart, tout en se frayant une carrière, se montrèrent dignes des vieux noms qu'ils portaient. Les hommes de professions libérales ou ceux qui embrassaient le métier des armes étaient bien accueillis. Par ce moj'en, le Canada eut cette classe dirigeante qui manque presque toujours aux colonies naissantes. Colbert, ayant saisi cette vérité dès les premiers jours de son administration, plaça la noblesse de talent et de bonne volonté à la tête de nos familles rurales. Pour mieux faire comprendre son intention, il appela à ce rang supérieur une dizaine de Canadiens capables d'y faire honneur dans leurs personnes ou dans leurs enfants. Une phalange de gentilshommes, pour la plupart militaires, furent induits à faire souche au Canada. L^n siècle de travaux et de combats glorieux atteste la valeur de cette générosité royale accordée par un grand ministre à l'humble colonie semée sur les bords du Saint-Laurent. La religion et la patrie en bénéficièrent toutes deux, et moyennant cette faveur, le Canada put soutenir des luttes qui rappelèrent les beaux jours de la Grèce et de Rome.

La commission du marquis de la Roche et l'acte de fondation des Cent-Associés concédaient le pouvoir d'accorder aux gentilshommes : fiefs, châtellenies, comtés, vicomtes et baronnies.

Jacques le Neuf de la Poterie reçut la seigneurie de Portneuf et s'y établit (1636).

Poboncoup, en Acadie, parait avoir été érigé en baronnie (1651) en faveur de M. d'Entremo7it, qui en porta le titre toute sa vie.

La compagnie des Cent-Associés érigea en faveur de Louis d'Ailleboust la terre de Coulonge "en titre de châtellenie" (1656).

M. Pierre Boucher, pour services rendus à la colonie, obtint des titres de noblesse de Louis XIV, avec une lettre flatteuse (1661)^.

Dans son rapport de 1667 au ministre. Talon disait que le Canada comptait quatre anciens nobles et quatre chefs de famille que le roi avait gratifiés de ses lettres (1666).

Des titres de noblesse furent accordés à MM. Jean Godefroy et Charles LeMoine, en 1668 ; à M. René Robert Cavelier de la Salle, à la suite de ses travaux de découvertes et de fondation, en 1675; à Simon Denys, sieur de la Trinité, et à Charles Couillard, sieur des Islets, vers 1678.

L'île d'Orléans fut créée en comté noble pour M. Berthelot.

L'n bon nombre de concessions seigneuriales furent accordées dans la Nouvelle-France, avec le droit de haute, moyenne et basse justice. Que désignait -on, sous l'ancien régime, par ces trois dénominations : haute, moyenne et basse justice?

La haute justice était celle d'un seigneur qui avait droit de faire condamner à une peine capitale, et à juger de toutes causes civiles et criminelles, excepté des cas royaux. De tous les seigneurs canadiens qui obtinrent la justice, il n'y eut, croyons-nous, que les Sulpiciens, seigneurs de l'île de Montréal, qui l'exercèrent jusqu'à 1693. Les autres seigneurs n'étaient pas assez riches pour construire des prisons, nourrir et garder les prisonniers, rétribuer les officiers de justice, etc. Quand un crime était commis dans une seigneurie, l'accusé était envoyé, pour subir son procès, à la justice royale du gouvernement dans lequel cette seigneurie était située, soit à Québec, Montréal ou Trois- Rivières.

La moyenne justice avait le droit de juger des tutelles et injures dont l'amende n'excédait pas soixante sous.

Enfin, la basse justice connaissait des droits dûs au seigneur, des dégâts causés par les bêtes, des injures, etc., etc. L'amende imposée par la basse justice ne pouvait excéder sept sous six deniers.

L'intendant Duchesneau fut le premier à élever la voix contre la noblesse du pays. Il affirma à Colbert (1er novembre 1679) que la plupart des gentilshommes étaient dans la pauvreté et cela par leur

1 Ce fut le premier acte de Louis XIV prenant en mains la conduite du royaume.

faute, vu qu'ils négligeaient leurs terres pour passer leur temps à la chasse, vivaient d'expédients et, pour subsister, contrevenaient aux ordonnances relatives à la traite. "Eux et leurs fils," disait-il, "courent les bois, invitent les jeunes habitants à les suivre, se plongent dans les dettes, et malgré tout, veulent tenir un rang au-dessus du commun."

C'est en vain qu'on chercherait au Canada une noblesse opulente, jouissant des privilèges qui rappellent les anciens temps de la monarchie française. Louis XIV et Louis XV ne firent rien autre chose pour cette classe dirigeante que de s'en servir pour la guerre. Sa décadence après la cession n'a donc rien d'étonnant. A la fin du régime français, on comptait au moins trente familles nobles, subdivisées en plusieurs branches.

La milice. — 'Hocquart (1736), qui ne paraît pas avoir compté beaucoup sur les troupes royales, écrivait: "La milice des côtes est mieux disciplinée qu'elle ne l'était autrefois, particulièrement dans le gouvernement de Québec, où on leur fait prendre les armes de temps en temps: M. le gouverneur détache à cet effet, toutes les années, un officier pour cela."

"La milice, écrivait Bougainville en 1757, se compose de tous les habitants en état de porter les armes,depuis quinze ans jusqu'à soixante ; ils sont inscrits et obligés de servir toutes les fois que le gouverneur général le commande. Ils ont des officiers dans chaque paroisse ; les capitaines y ont de grandes considérations; un banc à l'église avant celui des co-seigneurs ; c'est à eux que tous les ordres s'adressent, quand ils servent; ainsi que leurs miliciens, ils ne reçoivent aucune solde, mais la subsistance et un équipement ; ils n'ont aucun rang avec les troupes réglées et seraient même commandés par les sergents des troupes réglées. M. le marquis de Vaudreuil pense proposer pour capitaines de milice ceux qui se dintinguent et de leur faire venir des commissions du roi; et alors ils auront rang avec les officiers des troupes réglées, comme lieutenants de cette nouvelle commission; lorsqu'ils sont blessés ou estropiés au service, le gouverneur général leur procure une petite gratification annuelle."

Il ne faut pas attribuer la perte du Canada au manque de vigueur physique de nos soldats, ni à la faiblesse de leur esprit d'entreprise, ou à l'infériorité de leur intelligence, mais au petit nombre d'hommes que la colonie avait à sa disposition.

Pour nous convaincre de la force physique de nos soldats, nous n'avons qu'à nous transporter sur le théâtre des combats à la bai^ d'Hudson, à Terre-Neuve, à Carillon et partout où ils eurent à lutter, et nous trouverons que nos troupes, en nombre tout à fait désavantageux pour elles, firent des prodiges de valeur.

Ce fut l'esprit d'entreprise de nos militaires qui leur permit, par une expansion bien calculée, de cerner, avec un nombre d'hommes relativement restreint, les frontières anglaises, de multiplier les points d'attaque, et, grâce à leur habileté et à leur génie audacieux, de décupler leurs forces par la prodigieuse souplesse de leurs mouvements.

Leur intelhgence les porta à s'allier aux tribus indiennes les plus rapprochées, à vivre avec elles en bonne harmonie, à les munir d'armes et à s'assurer leur concours pour combattre l'ennemi. Un autre avantage pour les Canadiens fut de savoir se faire aux circonstances des temps et des lieux et d'apprendre à se battre à la mode des sauvages, en se cachant derrière les rochers et les arbres, en se dérobant dans les ravins ou les longues herbes, ce qui, en maintes occasions, dérouta la lourdeur des troupes anglaises. Ils avaient aussi le coup d'œil juste pour choisir les lieux favorables et mesurer les distances voulues pour leur assurer le succès dans les attaques. Ce n'est donc que le manque d'hommes, de ressources et de munitions qui les a fait fléchir devant l'ambitieuse Angleterre, dont il ne faut pas louer la valeur à outrance. Si nos forces militaires n'eussent pas été réduites à une extrême pauvreté et si elles eussent reçu quelques renforts de la mère-patrie, elles n'auraient jamais succombé sous l'ennemi : c'est singulièrement exagérer la valeur des armées de la Nouvelle- Angleterre que de dire autrement. Nous avons été opprimés par la force, contre laquelle il n'y a pas de résistance possible.

L'insouciance d'un roi affaibli par la jouissance et l'indifférence de sa cour sont les causes prédominantes qui ont fait perdre à la France ce Canada fertile et spacieux, plus grand que l'Europe, où l'on avait vu s'épanouir les plus belles fleurs de l'héroïsme, du dévouement désintéressé et de la charité évangélique, où l'on avait admiré des colons actifs, hardis, laborieux, profondément moraux et religieux. Moyennant des secours pécuniaires et militaires, on aurait pu y créer une colonie viable et vigoureuse, qui compterait aujourd'hui plus de quinze millions de Français en Amérique.

C'est donc la faiblesse de l'immigration, l'insuffisance de la population, le gaspillage des ressources et le manque de protection qui ont fait s'évanouir comme un feu d'artifice les gigantesques projets du génie de Colbert, de Richelieu et de Vauban, pour amener le triomphe écrasant des colonies anglaises, par la cession du Canada à l'Angleterre.

LECTURE. — De Montréal à Québec. — Ce matin (20 août 1749), de bonne heure, nous nous embarquons en bateau pour Québec, en compagnie de M. de Sermonville, major de Montréal. Nous descendîmes la livière Saint-Laurent, qui est ici passablement large, ayant %. notre gauche, l'île de Montréal et à notre droite plusieurs îles et le rivage.

Une population dense habite les bords de l'île de Montréal, lesquels sont en pur terrain et unis. Les bois ont été abattus le long de la rivière sur une profondeur d'un mille. Les maisons sont bâties en bois, ou en pierre, et blanches à l'extérieur. Les dépendances, telles que granges, étables, hangars, sont toutes en bois, et couvertes en chaume ou en bardeaux. Ces maisons ont rarement plus d'un étage de haut : le comble est toujours très élevé et à pic.

Le terrain dans le voisinage de la rivière est converti en champs de blé ou en prairies. Çà et là nous apercevons des églises qui se font face sur chaque côté du fleuve. Les fermes du Canada sont séparées les unes des autres, de manière que chaque propriétaire a son bien entièrement distinct de celui de son voisin; mais chaque église est entourée d'un petit village. Quelques cultivateurs ont des vergers, c'est le petit nombre; mais chacun a son jardin potager et son champ de tabac.

Les maisons sont divisées en deux ou trois chambres; chacune a, ou sa cheminée ou son poêle, ou les deux ensemble. Les poêles ont la forme d'un carré oblong, ils viennent tous de la fonderie des Tr ois-Rivières. La fumée est conduite dans la cheminée par un tuyau en fer. En été ces poêles sont enlevés.

De distance en distance, on voit des croix plantées le long du chemin qui court parallèlement au rivage. Cet emblème est multiplié en Canada, sans doute afin d'exciter la foi du voyageur. Le côté qui fait face au chemin contient une niche renfermant une image de Notre-Seigneur crucifié, ou de la Sainte- Vierge avec l'enfant dans ses bras, et le tout est protégé contre les intempéries de l'air au moyen d'un carreau vitré. La croix est surmontée du coq qui chante au reniement de saint Pierre.

Le paysage de chaque côté de la rivière est charmant, et l'état avancé de la culture des terres ajoute grandement à la beauté de la scène. On dirait un village continu, commençant à Montréal, et finissant à Québec, sur une ligne de plus de 180 milles. Les maisons des fermiers, à peu d'exceptions près, ne sont séparées les unes des autres que par une distance de trois à cinq arpents. La vue est très belle, surtout lorsque la rivière court en droite ligne l'espace de quelques milles; alors les habitations paraissent plus rapprochées les unes des autres, et offrent l'aspect d'un village bâti sur une seule rue se prolongeant indéfiniment.

De temps en temps, nous voyons des moulins à vent près des fermes. Ils sont généralement bâtis en pierre, et couverts d'un toit en planches, qui tourne avec les ailes suivant la direction du vent. — Les champs sont généralement semés de blé, d'avoine, de maïs et de pois. Les citrouilles et les melons se disputent le terrain dans les jardins des fermes.

A quatre heures de l'après-midi (le 25) nous débarquons à Québec, après un voyage des plus heureux. La cité ne s'aperçoit que lorsqu'on est arrivé tout près, la vue étant interceptée du côté sud par une haute montagne. Cependant une partie des fortifications qui couronnent cette même montagne se voit à une grande distance.

Kalm.

TROISIÈME PÉRIODE Le Canada, colonie anglaise

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