‹ Histoire du CanadaChapitre 58 sur 120 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

État de la colonie en 1760. — Régime militaire. — Traité de Paris. — Despotisme. — Murray.— Mgr Briand. — Clergé canadien. — Gazette de Québec. — Pontiac. — Guy Carleton. — Acte de Québec.

État de la colonie en 1760. — En passant sous la domination anglaise, la colonie se trouvait dans le plus déplorable état économique. Elle avait été complètement ruinée tant par les dépenses nécessitées par la guerre que par l'administration frauduleuse de Bigot et de ses complices et par les dévastations exercées de tous côtés par l'armée anglaise. L'avenir se présentait sous un jour le plus sombre. Ce qui désola surtout les Canadiens, fut la répudiation du papiermonnaie. Cette nouvelle terrassa les créanciers de l'État, qui éprouvèrent une perte de plus de quarante millions de francs, une moyenne, par tête, d'environ $115 de notre monnaie. A ce propos, le chevalier de Lévis écrivait au ministre : "Le papier qui nous reste est entièrement discrédité, et tous les habitants sont dans le désespoir. Ils ont tout sacrifié pour la conservation du Canada, et ils se trouvent actuellement sans ressource.^"

La population comptait alors 70,000 âmes. La majeure partie des habitants étaient cultivateurs, et se distinguaient par la frugalité, l'industrie et la moralité. Les nobles, nombreux encore dans le pays.

1 Le vol du papier monnaie n'était en 1763, que la répétition du vol de 1715 dans la Louisiane

se trouvaient sans fortune. Les sauvages, Agniers, Hurons, Iroquois, etc., en nombre assez considérable, avaient embrassé le catholicisme.

Régime militaire. — ^ Après la cession du Canada à l'Angleterre, Amherst fut nommé gouverneur général ; James Murray, gouverneur de Québec; Thomas Gage, de Montréal, et Ralph Burton, des Trois- Rivières. Chaque gouverneur forma dans son district des cours et des tribunaux pour administrer la justice. A cet effet, Murray établit un conseil de sept membres, siégeant deux fois par semaine, et chargé de l'administration civile et judiciaire des questions les plus épineuses de son gouvernement; il envoya des représentants militaires dans les campagnes. Burton prescrivit des règlements analogues aux Trois- Rivières. Gage modifia un peu ce système en permettant au capitaine de chaque paroisse de juger les différends, à moins que les parties voulussent en appeler au commandant militaire ou à luimême. Cette organisation prit le nom de Régime militaire. Il ne faut pas voir, ici, l'absolutisme que ces deux mots semblent exprimer. Les gouverneurs tâchèrent de nous attacher à l'Angleterre en conser-

j?ânt np s loisjet nos usages. Ce fait est avéré par de nombreux témoi-

^ages provenant des tribunaux de cette époque. Voici ce que nous lisons dans l'adresse des Canadiens au roi, en 1773: "Loin de ressentir, au moment de la conquête, les tristes effets de la captivité, ... on nous laissa en possession de nos lois et de nos coutumes. Le libre exercice de notre religion nous fut conservé et confirrné par le traité de paix, et nos anciens citoyens furent établis les juges de nos différends civils. Nous n'oublierons jamais cet excès de bonté. . .et nous le transmettrons d'âge en âge à nos derniers neveux^."

Les généraux anglais mis à la tête du pays furent loyaux et généreux envers les Canadiens. Ayant appris à connaître la valeur de ceux-ci sur les champs de bataille, ils les respectaient, et cela contribua à pacifier les campagnes.

Cependant, Amherst et Murray" ne tinrent pas assez compte des actes de capitulation de Québec et de Montréal, qui reconnaissaient la religion catholique, les lois et la langue française et qui, de plus, mettaient pour toutes choses les Canadiens sur le pied des sujets britanniques.

1 Voir "Le régime militaire 1760-1764," par B. Suite.

2 D après P. de Ga.spé, Murray, qui s'attira d'abord le mécontentement des canadiens français, leur devint ensuite favorable.

Les fonctionnaires publics, généralement choisis parmi les capitaines de milice et les officiers de l'armée qui furent nommés pour l'administration tinrent, en général, une conduite loyale et généreuse. Ce n'est qu'après le régime militaire, qui dura quatre ans, qu'on verra venir de Londres et surtout de la Nouvelle-Angleterre, des hommes imbus d'un faux zèle britannique, qui tiendront envers les Canadiens une conduite arbitraire.

Traité de Paris. — ^Le traité de Paris (10 février 1763) mit le sceau à la capitulation de Montréal, ratifiée en tous points (voir p. 314), En apprenant cette nouvelle, mille à douze cents personnes des plus honorables quittèrent le Canada pour rentrer en France. La vieille mère-patrie les accueillit avec enthousiasme et confia à plusieurs d'entre eux des postes administratifs importants. Par contre, l'immigration anglaise s'accrut alors considérablement, le commerce prit de l'extension, les ressources naturelles furent exploitées, et les Canadiens commencèrent à jouir d'une aisance qu'ils n'avaient pas véritablement connue sous le régime des Bourbons.

Despotisme. — 'En dépit des traités de capitulation de Québec et de Montréal, le fanatisme de certains fonctionnaires pubHcs voulut asservir les Canadiens, en essayant de substituer à la langue et aux lois françaises la langue et les lois anglaises. Il fut aussi question de faire prêter aux catholiques le serment de fidélité, connu sous le nom du Test ou de Suprématie ^ Les prêtres même furent menacés d'avoir à s'y conformer sous peine de bannissement. On manifesta le désir de s'emparer des biens du clergé et des communautés religieuses, en faveur des ministres protestants. Enfin, on somma les Canadiens de remettre les armes dont ils étaient possesseurs ou de faire serment qu'ils n'en avaient point^. Néanmoins, moyennant un certificat, les capitaines de milice pouvaient garder leurs armes.

On morcela aussi le Canada: le Labrador, les îles d'Anticosti et de la Madeleine furent annexés à Terre-Neuve; celles du Cap- Breton et de Saint- Jean, à la Nouvelle-Ecosse ; le Noiweau-Brunswick eut une

1 Les Canadiens ne pouvaient prêter ce serment qui contenait un acte d'abjuration de la foi catholique, niait la transsubstantiation, le sacrifice de la messe, le culte de la sainte Vierge, l'invocation des saints, etc.

2 Le gouverneur n'osa pas faire exécuter l'ordre de la remise des armes.

administration particulière, et l'on rattacha les territoires environnant les grands lacs aux colonies américaines.

C'est ainsi que les Canadiens virent une poignée d'Anglais intriguants mettre de côté, les uns après les autres, les droits garantis par la cession, sans pouvoir remédier aux mesures vexatrices qui frappaient au cœur leur nationalité^

Murray. — Le général Murray remplaça Amherst dans le gouvernement général du Canada (21 nov. 1763). Pour se conformer aux instructions reçues, il forma un nouveau conseil exécutif investi des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Ce conseil devait se composer des lieutenants-gouverneurs de Montréal et des Trois-Rivières, du juge en chef, de l'inspecteur des douanes et de huit membres choisis parmi les habitants les plus accrédités. Pas un seul Canadien ne fut nommé". Toute l'ancienne administration fut aussi refondue. Le régime militaire faisait place au gouvernement civil despotique. Des murmures éclatèrent de tous côtés. Afin de calmer les Canadiens, Murray leur permit l'usage des lois françaises dans les questions relatives à la propriété foncière et les exempta du serment de suprématie.

Les Anglais parvenus aux charges s'agitaient, écrivaient, pétitionnaient contre dix mille chefs de familles canadiennes des mieux disposés envers le roi d'Angleterre. Ils accusaient Murray auprès de la cour de Londres de favoriser les Canadiens, et ils réussirent à le faire rappeler. En Angleterre on écouta ses raisons sans en tenir compte. Les Canadiens adressèrent au monarque une requête dans laquelle ils lui disaient: "Nous ne respirons que la soumission aux ordres de Votre Majesté." Qu'importe, Murray ne fut pas renvoyé.

Ce gouverneur, qui avait appris à connaître la valeur des Canadiens sur les champs de bataille, aimait et estim.ait leur bravoure et leur simplicité. Le manque de loj^auté des fonctionnaires pubUcs qu'on lui avait adjoints, le faisait rougir de honte. Dégoûté d'une pareille situation, il porta des plaintes au ministre des colonies. "Il a fallu, dit-il, choisir des magistrats et prendre des jurés parmi quatre cent cinquante commerçants, artisans et paysans méprisables princi-

1 On doit remarquer qu'il ne vint pas au Canada de colons des îles Britanniques, immédatement après la conquête. Les gens de langue anglaise dont on parle, de 1765 à 1785, étaient des commerçants venus de la Nouvelle-Angleterre et très peu nombreux. Un mouvement sérieux de colons de la Grande-Bretagne ne commença qu'en 1817, et se dirigea principalement vers le Haut-Canada.

2 Meunier, le prétendu membre canadien du conseil, était un Jerseyais huguenot, étranger au pays (B. Suite).

paiement par leur ignorance. Ils haïssent la noblesse canadienne à cause de sa naissance et parce qu'elle a des titres à leur respect ; ils détestent les autres habitants parce qu'ils les voient soustraits à l'oppression dont ils les ont menacés !" Le juge Gregory, choisi pour rendre justice aux Canadiens, fut tiré d'une prison. Il ignorait entièrement le droit civil et le français. Le procureur général n'était pas mieux pourvu par rapport à la langue. Ce sont ces hommes, si peu compétents et sortant des bas-fonds de la société, qui criaient partout : "La race française est inférieure à la race anglo-saxonne ; les Canadiens ont été conquis par suite de leur état de décadence," Les Canadiens se soumirent à ces abus du pouvoir et aux taxes écrasantes qu'on leur imposa.

Cependant, comment oublier, que durant plus d'un siècle et demi (1604-1760), c'est la France qui a joué le plus beau rôle en Amérique? Pour s'en convaincre, on n'a qu'à jeter un coup d'œil sur les découvertes, les fondations, le choix des colons et leur valeur guerrière ; nous trouvons alors que ceux qui écrivent et qui parlent ainsi sont loin de connaître notre histoire nationale. Qu'ils n'oublient pas que ce qu'ils veulent bien appeler un "noyau insignifiant d'aventuriers" a laissé sa trace par une longue chaîne de forts et d'établissements, depuis le golfe Saint-Laurent jusqu'aux bouches du Mississipi. Il faut bien avouer que l'histoire des Puritains de ce temps-là, écrite d'une manière impartiale avec le récit de ses orgies, de ses brigandages, de ses insultes à l'Eglise catholique et aux Canadiens français, ferait triste figure à côté de la nôtre.

Il ne faut pas non plus juger de la valeur des premiers colons de la Nouvelle- Angleterre par le développement qu'ont pris les États- Unis depuis la cession. Ces états ne sont devenus florissants que par suite de contingents d'hommes venus par m lliers de tous les points du globe sur ce sol privilégié. Pendant près d'un siècle, la France et l'Angleterre furent les deux rivales qui voulurent avoir la prépondérance sur les bords du Saint-Laurent. La première avait su coloniser au prix de grands sacrifices, mais elle perdit le fruit de ses labeurs par indifférence et les céda à la deuxième, qui, n'ayant rien compris d'abord à cette grande entreprise, finit par ouvrir les yeux et mettre tout en œuvre pour acquérir les possessions françaises en Amérique.

Le chiffre écrasant de la force armée plus que la valeur des combattants, remporta la victoire définitive sur les plaines d'Abraham

(1759-1760), et, depuis ce temps, on voit flotter le drapeau britannique sur le Canada. Cela ne prouve pas que nous soyons inférieurs aux colonies rivales, et ne nous fait pas plus perdre notre prestige que les Alsaciens et les Lorrains ne perdirent le leur en passant sous le joug de la Prusse, après la guerre franco-prussienne.

Il est bon que l'on conteste parfois notre valeur, car cela donne lieu à des débats et à des écrits qui la démontrent et mettent en pleine lumière des faits trop souvent oubliés.

Lors de la cession du Canada (1763), le territoire des colonies anglaises n'était rien de plus qu'une petite lisière sur les bords de l'Atlantique. Il est probable que leurs habitants, vingt fois plus nombreux que les Canadiens, n'auraient pas reculé la limite de ce territoire si l'Angleterre, active et prévoyante, n'avait fait des sacrifices énormes pour s'assurer l'avenir des contrées américaines.

Il n'est pas hors de propos de faire remarquer qu'un bon nombre de villes et de contrées des États-Unis doivent leur fondation à des Français où à des Canadiens français^.

Mgr Briand. — ^Après la mort de Mgr de Pontbriand (1760), la ville de Québec resta sans évêque. Quand les hostilités eurent cessé, le chapitre diocésain fit choix de M. de Montgolfier, supérieur

1 Avant 1763, les Canadiens fondèrent, à l'est du Mississipi : Kaskakia, Kaoquia, le fort Chartres, Saint-Philippe, La Prairie du Rocher : au nord du lac Miehigan : Vincennes, Ouatamon et Saint-Joseph. Le Détroit comptait 2,500 Canadiens, dont 500 avaient porté les armes pendant la guerre de Sept ans.

Après la conquête, les Canadiens fondèrent : Saint-Louis, Saint-Ferdinand, Carondelet, Saint-Charles, Sainte-Geneviève, Madrid et Gasconade. TJIllinois, le Missouri, le Miehigan, le Wisconsin, le Minnesota, ne renfermaient que des colons de notre race. Vers la fin du dix-huitième siècle, le Missouri seul en comptait plus de 6,000. Charles-Michel de Langlade, officier du régiment de Carignan, fut surnommé par les Américains le père du Wisconsin. J.-B. Cadot, chef de poste au saut Saint-Marie, fut le dernier des commandants français qui amena son drapeau après le traité de 1763. Faribauville fut fondé par J.-B. Faribault ; Péoria (1778), par J.-B. Mallet, avec cinquante Canadiens ; Milwaukee, par Salomon Juneau ; Vincennes (1772), par Bissot ; Keokuk, sur le Mississipi, par Pierre Ménard, né à Québec (1767) ; Davenport, par Antoine Leclerc, vers 1809.

J.-B. Beaubien, dont les parents étaient au nombre des fondateurs du Détroit, prit part à la guerre de 1812, et fut, avec ses frères, des premiers colons de Chicago. Michel B. Ménard, natif de Laprairie (1805), neveu de Pierre Ménard, était le propriétaire des terrains sur lesquels s'élevèrent les premières maisons de Galveston, capitale de l'état du Texas.

Vital Guérin, fondateur de Saint-Paul, du Minnesota, naquit à Saint-Rémi (1812), et se fixa sur l'emplacement où s'élève la ville. Pour garder cet endroit, déjà convoité par les traitants, il dut s'entourer de voyageurs canadiens.

Noël Levasseur fonda la ville de Bourbonnais, dans le Kankakee. J.-B. Le/ebvre et trois autres Canadiens furent les premiers habitants de Superior City (1853). Le colonel Pierre Ménard a été le premier gouverneur de l'Illinois. Crépeau, qui devint gouverneur du Miehigan, était de descendance franco-canadienne. M.-E. Malhiot fut sénateur de la Louisiane.

Au Wisconsin, Michel Brisebois, Jacques Porlier, Joseph Rolette, François BouthiUier, Nicolas Boivin occupèrent la position de juges, au commencement du dix-neuvième siècle.

du séminaire de Saint-Sulpice; mais l'Angleterre le trouva trop français, et l'élu, pour le bien de la paix, renonça à la dignité épiscopale. Le chapitre se rendit au désir de M. de Montgolfier et nomma, en 1764, avec l'agrément du général Murray, M. Briand, vicaire général, natif de Bretagne. Le nouvel élu passa à Londres pour se faire autoriser à aller en France, où il devait obtenir les bulles de Rome.

Durant le siège de Québec, M. Briand avait souvent attiré l'admiration des officiers anglais en prodiguant, sans distinction de race, ses soins aux blessés et aux mourants sur les champs de bataille et dans les hôpitaux. Ce fut deux ans après sa nomination (1766), avec l'assentiment de Georges III, que Mgr Briand reçut ses bulles du pape Clément XIII; il fut sacré à Paris, retourna à Londres et revint au Canada. Il arriva au milieu des transports de son Église. On se porta en foule pour le voir au sanctuaire. Le titre officiel d'évêque de Québec lui fut refusé, sous prétexte qu'il ne devait être porté que par l'évêque protestant. Mgr Briand lutta avec prudence et succès contre le pouvoir colonial, qui voulait asservir l'ÉgHse à l'État, et prétendait que les nominations aux cures devaient, pour les prêtres catholiques comme pour les ministres protestants, être réservées au gouverneur^.

Le clergé canadien. — ^Sous le régime militaire, les Canadiens confièrent leur avenir au clergé, qui, par son zèle désintéressé et son patriotisme éclairé, sauva la position et empêcha le Canada de subir le sort malheureux de la Pologne et de l'Irlande. Ce corps éminemment respectable s'occupa aussi des écoles, et fonda des collèges classiques d'où sortirent des citoyens honnêtes et instruits, capables de soutenir avec honneur des luttes incessantes pour sauver du naufrage nos droits, notre langue et notre nationalité.

"C'est ainsi, dit Etienne Parent, qu'il est sorti du peuple des hommes qui ont pris la place des déserteurs de 1759; c'est ainsi qu'il y a encore un peuple canadien français, et que ce peuple pèse dans la balance de ses destinées,"

Gazette de Québec. — -Un des grands fruits de l'imprimerie est le journalisme qui se permet la discussion des affaires publiques. Wil-

1 Le clergé du Canada se trouvait réduit en 1766 à 138 prêtres séculiers et réguliers ; malgré cela, l'évêque de Québec, Mgr Briand, était obligé d'envoyer des missionnaires sur tout l'immense territoire qui s'étend depuis l'Aoadie jusqu'à l'Illinois (Abbé H.-R. Casgrain, dans "un Pèlerinage au pays d'Evangéline.)

liavi Browv}, le premier journaliste canadien, rédigea la Galette de Québec (1764), où figuraient l'une à côté de l'autre les langues française et anglaise. Ce journal, qui ne se mêlait aucunement de politique, et ne soutenait aucune polémique, était loin de réaliser l'idée qu'on se forme aujourd'hui de la presse. Cette feuille, dont il faut parcourir des liasses pour trouver quelques notes d'actualité de l'époque, n'employait qu'un rédacteur comme pis aller, quand les ressources faisaient absolument défaut. Cette gazette cessa de paraître en 1874, après 110 ans d'existence. A partir de 1842, elle était exclusivement publiée en anglais.

Conspiration de Pontiac. — Les sauvages s'aperçurent bientôt qu'ils étaient devenus sans influence politique et sans indépendance depuis que les Anglais dominaient seuls dans l'est de l'Amérique du Nord. De plus, ils regrettaient la disparition des Français auxquels ils étaient attachés, ceux-ci les ayant toujours traités avec égard et justice, tandis que les Anglais avaient agi tout autrement^.

Pontiac, chef outaouais, brave, expérimenté, chaud partisan des Français et ennemi acharné des Anglais, résolut de chasser ceux-ci des bords des grands lacs, et de tous les postes à l'ouest des Alléghénys. Ils envoya des émissaires à tous les sauvages du nord des grands lacs et de l'ouest. Plusieurs tribus mécontentes s'unirent à lui. Les confédérés, assez bien organisés, se mirent en marche le 7 mai 1763, trois mois après la signature du traité de Paris, et prirent huit ou neuf postes anglais, au sud des grands lacs, ravagèrent les frontières de la Pensylvanie et de la Virginie, et repoussèrent un détachement envoyé pour les combattre.

Deux mille personnes furent tuées ou traînées en captivité, et autant prirent la fuite. Mais les plans de Pontiac échouèrent au Détroit, le plus puissant des forts de l'ouest, qu'il tint assiégé pendant plusieurs mois, et dont il voulait faire le centre d^une confédération puissante, qui contiendrait les Anglais dans leurs anciennes limites.

Murray envoya six cents Canadiens pour aider ses compatriotes à défendre le fort du Détroit.

L'échauffourée de Pontiac n'eut pas de succès.

1 Brown, écossais de Philadelphie, visita Québec dans le but d'y fonder une gazette. Il paraît que c'est un nommé Williin L^ing qui l'attira dans le pays.

2 Narrative and critical History of America, edited by Justin Winsor ; vol. VI. p. 6S8

Les confédérés, battus à Bushy-Run, près de l'ancien fort Duquesne, signèrent la paix à Chouaguen (1766). Pontiac se retira dans les prairies. Les Anglais, peu rassurés sur son compte, le firent assassiner dans V Illinois, et avec lui se dissipa un projet qui eût pu leur coûter cher (1769).

Guy Carleton. — Après l'échec de Pontiac, on vit Guy Carleton, brigadier général, venir remplacer Murray ; il arriva à Québec au mois de septembre 1766. Les réclamations des Canadiens engagèrent le nouveau gouverneur à prendre le chemin de Londres (1770), pour déposer au pied du trône leurs justes plaintes et leurs désirs légitimes. Il se fit accompagner de Lothinière, bon patriote, assez riche et bien au courant des besoins du pays. Carleton eut la loyauté de faire un rapport plus favorable aux Canadiens qu'à ceux de sa nation et travailla au maintien des lois criminelles anglaises et au rétablissement des lois civiles françaises, en vigueur avant la conquête. Il proposa aussi de dresser le plan d'un code civil et d'un code criminel propres au Canada. Trois jurisconsultes furen,t chargés de ce travail : Mariott, Wedderhurne et Thurlow. Le mémoire du premier est un long réquisitoire contre les Canadiens, leurs usages, leurs lois et leur religion. Celui du deuxième, plus modéré, reconnaît que les vaincus ont droit à un gouvernement équitable ; cependant, il était pour qu'on mît de côté le pape, qu'on sécularisât les religieux et qu'on donnât au roi la collation des cures. Seul, le troisième soutint le vrai principe des droits des gens et reconnut la valeur des engagements contractés par l'Angleterre; il se montra juste et aida la caiise des Canadiens ^

L'acte de Qiiébec. — -Sur ces entrefaites, l'attitude menaçante des colonies situées au sud du Canada amena l'acte de Québec^. L'omnipotence du parlement, préconisée outre mesure par les Anglais, devint la cause de la révolution américaine et sauva le Canada des rigueurs projetées contre ses lois, sa rehgion et ses usages. La crainte de perdre sa nouvelle conquête ouvrit les yeux à l'intolérante Albion, et devint pour elle le commencement de la sagesse. Cet acte n'est donc pas dû à la loyauté, à la justice de l'Angleterre, mais bien à la protection spéciale de la Providence divine, veillant sur une nation

1 Pour détails, voir Garneau, 4e édition, T. II, p. 411 et suivantes..

1 De la conquête à 1770, il n'y a rien qui montre que le parlement de Londres se soit occupé du Canada. Il faisait sa première démarche par rapport à notre paya en passant cet acte.

Guy Carleton (1768-1778) Lord Dorchester (1786-1796)

L'un des premiers actes du nouveau conseil législatif , inauguré par Carleton en 1777, fut de reconnaître les droits de la langue française dans les discussions parlementaires.

"La première, die dit le nom de l'Étemel Sous les bois canadiens noyés dans le mystère ; La première elle fit monter vers notre ciel Les hymnes de l'amour, l'élan de la prière. "

W. Chapman.

fidèle et disposant des événements et des hommes pour les faire servir à ses desseins. L'acte de Québec donnait à la province ses anciennes limites, assurait aux catholiques le libre exercice de leur religion, les dispensait du serment du test ou de suprématie, rétablissait les lois civiles françaises, et formait un conseil législatif de dix-sept à vingttrois membres, catholiques ou protestants, dont huit choisis parmi les Canadiens, avec le droit d'imposer des taxes pour les chemins et les édifices publics.

La chambre des lords accepta l'acte ainsi constitué, mais il fallut une discussion de plusieurs jours pour le faire agréer par la chambre des communes, où l'esprit de secte se donna libre cours. La question du conseil composé de Canadiens et d'Anglais inquiéta un peu l'Angleterre, où l'on avait si souvent représenté la race canadienne comme le type de l'ignorance et du crétinisme. Carleton fit justice de cette crainte, aussi peu fondée que haineuse, en disant en présence de la chambre des communes : " Les protestants du Canada sont au nombre de trois cent soixante, et aucun d'eux n'est propre à être élu membre d'un parlement."

Fox fut presque le seul dans cette solennelle assemblée dont la noble parole s'élevât au-dessus des vulgaires prétentions de races et, malgré l'opposition, l'acte de Québec fut voté (1774). A cette nouvelle, tout Londres fut en émoi. Le lord-maire, accompagné des aldermen et de cent cinquante notables, porta une réclamation au palais, mais le roi n'en tint pas compte et sanctionna le bill, en disant : "Cette loi est fondée sur les principes de justice et d'humanité les plus manifestes, et je ne doute point qu'elle ne calme l'inquiétude et n'accroisse le bonheur de mes sujets canadiens." Georges III ne se trompait pas: cette marque d'équité de sa part ne contribua pas peu à attacher les Canadiens à la Couronne^.

LECTURE. — Les Canadiens français après la cession. — Après la cession du Canada à l'Angleterre, toute tentative de colonisation demeura impossible pendant quelques années. L'aversion des colons pour leurs nouveaux maîtres dépeupla le pays. On vit alors retourner en France l'aristocratie, les fonctionnaires publics et oeaucoup de négociants. Le déplorable traité de Paris (1763) mit le coinble au désarroi. La crainte des persécutions et des spoliations, que de fait les vainqueurs ne manquèrent pas d'exercer, occasionna une nouvelle émigration parmi la noblesse et la bourgeoisie canadiennes. Dans le but de dominer et d'angliciser plus faci-

1 Voir Garneau, 4e édition, T. II, p. 433 et suivantes.

lement le pays, les Anglais favorisèrent ce mouvement, qui décimait la population française de la colonie et privait de direction politique la masse populaire des campagnc". Le Canada ne compta plus alors que quelques membres des familles seigneuriales, quelques négociants ou hommes de loi, mais il lui restait son clergé.

Les Canadiens français surent, par leur résistance ferme, déjouer les calculs intrigants de leurs maîtres, qui semblaient vouloir traiter le Canada comme ils avaient traité l'Irlande, au siècle précédent.

Après s'être remis des rudes épreuves de la dernière guerre, ils reprirent la colonisation en disséminant la jeunesse dans les seigneuries du sud de Montréal et sur deux affluents du Saint-Laurent : le Richelieu et la Chaudière. Les rives de ces deux tributaires furent bientôt peuplées de solides établissements semblables à ceux des bords du fleuve. Pendant plusieurs années, les Anglais, appréhendant les rigueurs du climat, ne songèrent pas à se fixer dans les campagnes, et c'est ce qui favorisa le mouvement agricole chez les Canadiens français. Ceux-ci, alors isolés dans des parages lointains, conservaient les us et coutumes de l'ancien régime. La seigneurie leur paraissait comme le centre naturel de tout établissement nouveau, et la rente paj-ée au seigneur les effrayait moins que l'isolement et l'abandon à eux-mêmes dans un pays désert. Les Anglais, qui avaient acheté à vil prix des fiefs de seigneurs français, au lieu de troubler cette harmonie, favorisèrent l'accroissement des colons, tenant fort aux rentes qu'ils en recevaient, quoiqu'ils s'inquiéta.ssent peu de s'attirer leurs sympathies. Les seigneurs des deux races donnaient donc aux Canadiens toute facUité pour leur développement. Cet état de choses dura jusqu'à la révolution américaine (1774), qui changea complètement et la situation des Anglais en Amérique et leur manière de voir sur le Canada.

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