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Invasions américaines

Québec. Quoique avec des sentiments divers, les Canadiens, en général, restèrent neutres. Un certain nombre, sans la fermeté des milices de Québec, auraient abandonné l'Angleterre pour se ranger du côté de la grande confédération américaine. Il ne faut pas s'en étonner, la hauteur et les hostilités des Anglais les avaient grandement vexés. L'attitude et les conseils du clergé contribuèrent beaucoup à empêcher les Canadiens de prendre part au mouvement révolutionnaire. Ils savaient bien d'ailleurs que les concessions déjà obtenues de Londres ne seraient pas les dernières s'ils ne créaient pas d'embarras au gouvernement par des démarches hostiles. Puis, étant encore presque au lendemain d'un abandon si dénaturé de la France, ayant payé des sommes considérables pour soutenir des guerres qui les avaient plongés dans la misère, et l'acte de Québec leur donnant la perspective de pouvoir vivre heureux et libres dans de paisibles foyers, ils ne s'émiu-ent guère aux enthousiastes appels de La Fayette^ ^ de Rochamheatr , et de leurs troupes, sur lesquelles Franklin^ exerçait une grande influence. D'un autre côté, il y avait à craindre un réveil des idées françaises, provoqué par quelques nobles, chez qui le souvenir douleureux de la cession était encore vivace, et dont le regard tourné vers l'ancienne patrie espérait le retour vers eux des parents et des amis qui les avaient abandonnés, bien que leur sympathie ne se manifestât plus que par une froide correspondance.

Mouvement en France. — -Vers la fin de 1775, les Américains* s'étaient mis en rapport avec le cabinet de Versailles, et M. de Vergennes, ministre des affaires étrangères, sourit au projet d'une intervention armée en Amérique. Les anciens officiers du Canada se disaient prêts à repartir, et M. de Lévis offrait ses services. Ces vaillants militaires oubliaient trop, sans doute, que la plaie ouverte par l'abandon dénaturé et impolitique de la France, pendant la dernière guerre, était loin d'être fermée, et que peu de Canadiens eussent consenti à former de nouveau leurs colonnes guerrières. Plusieurs Français, amenés sur nos rives par l'idée de l'indépendance américaine.

1 Le marquis de La Fayette, célèbre général français qui prit une part très active à la guerre de l'indépendance américaine.

2 Maréchal français envoyé avec six mille hommes au secours des colonies américaines contre la métropole.

3 Franklin, né à Boston, imprimeur, publiciste, inventeur du paratonnerre et l'un dos fondateurs de l'indépendance américaine.

4 "Américains", c'est le nom que prirent les habitants des colonies révoltées.

partageaient les sentiments de La Fayette, de Rochambeau et des troupes mises par la France au service de nos voisins. L'intervention de la France dans la guerre d'indépendance avait surtout pour but d'humilier l'Angleterre, pour se venger de la honte du traité de Paris (1763).

Invasion. — -En 1775, les Américains envahirent le Canada avec deux corps expéditionnaires: l'un, sous les ordres de Monigomery, s'avança par le lac Champlain; l'autre, commandé par Arnold^ marcha sur Québec par les rivières Kennebec et Chaudière.

Guerre défensive. — -L'expédition de Montgomery fut heureuse. Après s'être emparé de Ticondéroga, de la Pointe-à-la-Chevelure, de Saint-Jean et de Chambly, il se porta sur Montréal, qui lui ouvrit ses portes presque sans résistance (19 novembre). Tout fut livré: forces navales, magasins et provisions. Le général Prescott, qui remplaçait le gouverneur Carleton, parti hâtivement pour Québec, les volontaires et les soldats devinrent prisonniers de guerre. Ayant trouvé une grande quantité de drap dans la ville, Montgomery fit confectionner des habits d'hiver pour ses soldats, qui avaient dé] à beaucoup souffert des -gueurs de la saison.

L'armée du général Arnold atteignit le Saint-Laurent le 9 novembre. La marche à travers les bois et les savanes du Maine l'avait épuisée de fatigue. Arnold renvoya les malades et tous ceux qui ne se sentaient pas la force ou le courage de le suivre plus loin.

Trop faible pour attaquer Québec, Arnold remonta le fleuve jusqu'à la Pointe-aux-Tremhles^ , où il rencontra Montgomery. Les deux corps réunis, comptant 1,200 à 1,500 soldats, reprirent aussitôt le chemin de Québec: ils assiégèrent la ville au commencement de décembre.

Conduite de Carleton. — -Les premiers succès de Montgomery avaient effrayé les Canadiens indécis sur le parti à prendre, et plusieurs se rangèrent du côté des Américains. Montgomery s'écriait : "Nous ne sommes pas des ennemis, nous sommes des libérateurs."

De son côté, Mgr Briand, dans une lettre pastorale, exhortait ses diocésains à demeurer fidèles à l'Angleterre, comme c'était leur devoir, et leur démontrait qu'ils avaient tout à perdre en se Hvrant à des puritains révoltés.

1 Arnold était marchand de chevaux avant de devenir colonel.

2 Près de Québec.

Dès le mois de juin, Carleton avait proclamé l'état de siège et appelé les milices à la défense du Canada menacé. Son appel eut peu de succès. Le gouverneur, sentant que la population restait sourde à son appel, tenta d'attirer des volontaires en offrant à chacun deux cent cinquante arpents de terre, et, s'ils étaient mariés, cinquante à chacun de leurs enfants; ces terres étaient exemptes de charges pendant vingt ans; l'engagement expirait avec la guerre. On fit presque la sourde oreille à ces offres généreuses. Carleton s'adressa alors aux Iroquois, qui semblaient envisager la guerre civile en philosophes : " Laissons les blancs, disaient-ils, se manger entre eux ; quand ils n'y seront plus, nous recouvrerons les forêts, les lacs et les montagnes qui ont appartenu à nos ancêtres."

Lors de l'approche de Montgomery, Carleton se trouvait à Montréal. Voyant qu'il n'avait pas assez de soldats pour défendre cette ville et comprenant que la sûreté du pays dépendait de Québec, il s'empressa de partir pour la capitale. C'est le capitaine de goélette Joseph Bouchette qui le guida dans ce voyage difficile, qu'ils firent en majeure partie dans une embarcation à rames. Ils partirent de Montréal pendant la nuit, et, afin d'éviter tout bruit qui aurait pu éveiller l'attention des forces américaines échelonnées le long du fleuve, ils avaient rembourré les tolets et les bords de la barque. Le gouverneur fut obligé de se travestir en paysan pour échapper à l'ennemi qui le serrait de près. Il parvint heureusement à la citadelle de Québec (11 novembre).

L'arrivée du gouverneur occasionna une grande joie aux Canadiens qui aidaient les soldats anglais à préparer la défense de la ville. Sur une population de 5,000 âmes, 1,800 hommes, dont 330 réguliers, pouvaient porter les armes. Les murailles, considérablement augmentées depuis la dernière guerre (1759), étaient garnies de mortiers et de canons; des palissades et des murs hérissés de grosse artillerie se dressaient du côté du fleuve et de la rivière Saint-Charles. Toutes les principales issues de la ville étaient solidement barricadées.

Dès l'arrivée de Montgomery, les Américains sommèrent Carleton de livrer la ville. Le gouverneur ne daigna pas leur répondre. Les citoyens étaient divisés en deux camps au sujet de la guerre: la plupart voulaient combattre, et les autres, se rendre; Carleton ordonna

aux derniers de sortir de la ville. Nombre de marchands anglais, aj^ant à leur tête Adam Lymburner, se retirèrent dans les environs, pour attendre l'issue du siège et crier : Vive le Roi ! ou Vive le Congrès!^ Alors e siège commença. Pendant tout le mois de décembre, les carabiniers américains entretinrent un feu continuel sur les sentinelles ; la ville ne recevait pas moins de cinquante bombes chaque nuit ; cependant les dommages n'étaient pas considérables.

Politique de Montgoinery. — ^Montgomery, par ses procédés affables, empêcha que le peuple éclatât en hostilités contre lui. Il se montra toujours plein de respect pour la religion et de déférence pour le clergé, qu'il savait néanmoins lui être opposé, et tâcha d'attirer les Canadiens en leur promettant un gouvernement en rapport avec leurs besoins.

Attaque de Québec. — ^Ses troupes peu nombreuses, la pénurie d'argent et de vivres, la rigueur du climat, la petite vérole qui se répandit parmi ses soldats mal vêtus, le manque d'entente entre Arnold et ses officiers, le refus des Canadiens de recevoir pour paiement le papier-monnaie du Congrès, furent autant de raisons qui portèrent Montgomery à hâter l'attaque de Québec. Carleton ayant eu vent de cette nouvelle, se tint sur ses gardes pour se défendre vaillamment. Lui-même, les officiers et quelques citoyens des plus notables prirent leur quartier de nuit dans le couvent des Récollets ; ils y couchaient tout habillés.

Montgomery fit l'attaque pendant la nuit du 30 au 31 décembre. L'obscuri^ et une neige abondante poussée par un vent violent le favorisaient. Son armée se composait de 1,300 à 1,400 hommes qu'il divisa en quatre corps. Le premier, formé de Canadiens sous les ordres du colonel Ldvingston, devait donner une fausse alerte du côté de la porte Saint-Jean; le deuxième, commandé par le major Brown, était chargé d'attaquer la citadelle. Pendant que ces deux attaques attireraient l'attention de la garnison, le général Arnold, commandant 450 hommes, venant de Saint-Roch, devait enlever les barricades et les batteries du Sault-au-Matelot, tandis que Montgomery, à la tête de la plus forte colonne, ferait sauter la barrière située du côté du fleuve, près de h ville, afin d'y pénétrer par un étroit sentier où se trouve maintenant la rue Champlain. A la tête de ce sentier se

1 Le Congrès des délégués des colonies révoltées

trouvait en garde une compagnie de Canadiens, qui avait quelques canons chargés et pointés directement sur cet endroit.

Les troupes de Montgomery étaient réunies vers deux heures de la nuit. Pour se reconnaître au miheu des ennemis, les uns avaient mis sur leurs chapeaux de petites branches de pruche, les autres l'inscription : "La liberté ou la mort."

Montgomery descendit par la côte du Foulon et s'avança avec sa colonne, en suivant le rivage, jusqu'à l'anse des Mères, où il s'arrêta pour donner à toutes les divisions le signal de marcher à l'attaque. Il était près de quatre heures. Malgré les précautions prises par le général américain, la sentinelle anglaise s'aperçut de la présence de l'ennemi et donna l'éveil. On surveilla attentivement les mouvements des Américains, qui s'arrêtèrent à environ trois cents pieds; un officier s'avança ensuite pour reconnaître la place. A son retour, les assiégeants s'élancèrent avec une promptitude et une précision qui leur firent honneur. Cinquante Canadiens, sous les ordres du capitaine Chabot, ouvrirent alors un feu d'artillerie terrible ; les gémissements qui suivirent la détonation prouvèrent l'efficacité de la m traille. Les Américains furent obligés de se retirer en laissant treize morts : Montgomery et ses deux aides-de-camp étaient du nombre. Le colonel Campbell prit le commandement de la colonne ; le désordre et la frayeur de ses soldats lui firent ordonner la retraite sans même tirer un seul coup de fusil, ce qui fut une véritable fuite.

De son côté Arnold, en voulant forcer la première barricade qui barrait la vieille rue du Sault-au-Matelot, fut atteint d'une balle qui lui fracassa la jambe. Le capitaine Morgan, qui le remplaça, marcha droit à la barrière, l'escalada et l'enleva. Mais, malgré le succès du début et après d'assez vives résistances, toute la colonne d'Arnold se rendit prisonnière. Carleton, pour compléter sa victoire, fit enlever la batterie de Saint-Roch, qui n'avait pas cessé de tirer sur la ville. Pendant l'attaque, dix-huit Anglais avaient été tués. L'armée américaine, outre les prisonniers, perdit cent hommes tués ou blessés. Le corps de Montgomery fut trouvé au milieu de douze cadavres, à moitié cachés dans la neige. Ses officiers fait prisonniers versèrent des larmes en voyant entre les mains d'un militaire de la garnison l'épée de leur chef si estimé. Montgomery, qui s'était distingué comme officier, fut enterré avec les honneurs militaires. Plus tard ses restes furent rendus à sa famille (1818).

Second appel aux Canadiens. — -Arnold, qui remplaça Montgomery, avertit aussitôt le général Schuyler de l'échec des Américains et de la mort de leur commandant; il pressait le Congrès d'envoyer 3,000 hommes de guerre à la rescousse, et, en les attendant, il se contenta de tenir Québec bloqué.

Washington, pour ne pas affaiblir son armée, engagea le Massachusetts, le Connedicut et le N^ew-Hampshire à lancer des contingents militaires de leurs colonies. Il ordonna aussi de trouver un renfort de 3,000 Canadiens, outre le corps de Livingston, et de le placer sous les ordres de Moses Hazen, ancien officier de Wolfe, qui avait vécu longtemps au milieu d'eux.

Le Congrès fit circuler parmi les Canadiens une nouvelle adresse où il était dit : "Tel est le sort des choses humaines, les meilleures causes sont exposées aux vicissitudes de la fortune. Ma's le courage des âmes généreuses, .éclairées et inspirées par le soleil de la liberté, grandit avec les obstacles. Huit bataillons se lèvent pour voler au secours de votre province; et si elle a besoin de plus de renforts, on les lui fournira." Le Congrès américain engageait de nouveau les Canadiens à prendre part à la glorieuse cause de l'indépendance. Mais le clergé et la bourgeoisie purent encore garder le peuple dans la neutralité, ce qui était facile d'ailleurs. Afin de gagner les Canadiens, le Congrès envoya le célèbre diplomate Franklin, M. Chase et M. Charles Carroll^ au Canada; mais cette démarche resta aussi infructueuse que les précédentes.

Doit-on regretter l'attitude du clergé et de la bourgeoisie dans cette affaire? On dira peut-être qu'en embrassant la cause de la révolte américaine, nous aurions pu, nous aussi, conquérir notre indépendance sans coup férir; que nous n'aurions pas eu a subir : 1° le gouvernement despotique de 1791, sous lequel les Canadiens molestés dans leurs droits, ont exercé peu d'influence ; 2° l'union des deux Canadas, dont le but était de noyer notre nationalité, etc. etc. A ces récriminations on répond qu'il a été plus prudent de ne prendre aucune part à une insurrection dont l'issue était loin d'être rassurante et que rien ne pouvait nous garantir qu'un congrès anglais et protestant, qui s'était déjà montré si mal disposé, consentirait à nous

1 Son frère, Tabbé Carroll, qu imourut en 1815, archevêque de Baltimore, vint aussi au Canada en môme temps pour travailler sur l'esprit du clergé catholique ; mais, comme il fallait bien s'y attendre, ce fut sans résultat.

favoriser. L'honneur demandait notre allégeance à un roi qui voulait nous rendre justice et que, d'ailleurs, il valait mieux appartenir à une monarchie européenne qu'à une république naissante qui pouvait nous susciter des embarras et des ennuis.

Le siège de Québec est levé. — 'Carleton ne voulut pas sortir des murs de Québec pour combattre l'ennemi sans avoir reçu des secours d'Angleterre. Pendant ce temps les Américains groupèrent leurs forces. Le général Schuyler\ campé sur la frontière, leur envoya des secours. Le général Wooster, qui succéda à Arnold, établit contre la ville de nouvelles batteries dont les effets furent neutralisés. Wooster fut remplacé par le général Thomas au mois de mai ; sur les 1,900 hommes enrôlés, il n'en trouva que 1,000 en état de faire le service. Les ravages de la petite vérole, la misère et le manque de vivres l'obligèrent bientôt à lever le siège de Québec.

Guerre offensive. — -L'Angleterre envoya (1776) au Canada le général Burgoyne à la tête de 8,000 hommes, qu'il échelonna sur les bords du Saint-Laurent, pour être prêts à faire feu au premier signal.

Échec des Américains aux Trois-Rivières. — ^Le corps le plus avancé du général Burgoyne se trouvait aux Trois-Rivières. Pour surprendre cette petite ville, le général Sullivan, épiant le mouvement des royalistes, détacha de son camp étabh à Sorel, 1,800 hommes sous les ordres de Thompson. Le corps américain s'embarqua à Nicolet pour traverser le fleuve et débarqua au-dessus des Trois-Rivières. Burgoyne, qui eut vent de l'arrivée de l'ennemi, alla le rencontrer à une demi-lieue de la ville et le repoussa. Thompson et 200 des siens tombèrent entre les mains de Burgoyne. Les troupes royales poursuivirent ensuite les Américains, les délogèrent de Sorel, de Chamhly, de Saint-Jean, et les repoussèrent jusqu'à Carillon, d'où ils étaient partis huit mois auparavant.

Avant d'évacuer les forts de Chambly et de Saint-Jean, les Américains y mirent le feu.

Combat navaL — -Après avoir repoussé les Américains jusqu'au delà des frontières, Carleton voulut se rendre maître du lac Champlain. Une flottille, sous les ordres du capitaine Pringle, rencontra à l'île Valcour (11 octobre) seize vaisseaux américains commandés

2 Schuyier commandait l'armée américaine du nord (1775), dostinée à envahir le Canada. Trop faible pour résister au général Burgoyne, il fit brftler la flottille du lac Georges et opéra sa retraite.

par Arnold. L'avantage fut d'abord aux ennemis, mais deux jours après, la flottille anglaise, favorisée du vent, fut victorieuse. Quatre vaisseaux américains prirent la fuite, un cinquième baissa pavillon. Arnold, ayant fait échouer les autres sur le rivage, y mit le feu, fit sauter le fort de Crown-Point et se replia vers le nord du lac.

Les Anglais dans la Nouvelle-York^ — Le général Burgoyne, dont la suffisance et l'ambition surpassaient de beaucoup les talents militaires, envahit la Nouvelle-York (1777) avec 9,000 homm.es, parmi lesquels se trouvaient à peine 200 Canadiens qu'il accrocha avec peine : ils ne s'agissait plus de défendre le sol canadien, mais d'aller combattre chez eux les Américains révoltés.

Le plan de Burgoyne était d'opérer sa jonction avec le général Howe, à Albany. Son armée se mit en marche au commencement de juillet. Le six, elle s'emparait de Ticondéroga^ et du mont Indépendance, où elle trouvait cent vingt-huit pièces de canon, plusieurs vaisseaux armés, des provisions et beaucoup de munitions de guerre. Le corps du général Fraser mit aussi en déroute 2,000 Américains à Huhhardton, situé sur la rive orientale du lac Champlain. Ces succès enflammèrent l'imagination de Burgoyne ; mais sa défaite suivit bientôt ses victoires.

Le commencement des désastres de l'armée royale fut signalé par la perte du colonel Baum, qui avait été envoyé avec un détachement de 500 hommes d'élite pour ravager les campagnes et prélever des contributions sur les villes et les villages. Baum fut cerné subitement par le général Starh, à Bennington, où il fut tué et son détachement taillé en pièces. Le colonel Beryman, envoj'é à la tête d'un gros corps de troupes pour secourir Baum, se vit obligé de faire volteface et laissa derrière kii son artillerie: dans ces derniers combats, les Américains firent 700 prisonniers et prirent aux Anglais deux drapeaux. Après avoir été battu deux fois à Albany, Burgoyne se retira sur les hauteurs de Saratoga, où entouré de 16,000 ennemis, il fut obligé de poser les armes avec toute son armée, 16 octobre 1777.

Cette défaite imprévue donna lieu à des investigations. Burgoyne, accusé de manque de tact et de lâcheté, voulut jeter la cause de son insuccès sur l'inhabileté des Canadiens et le manque de fidélité des

1 Nom donné d'abord à Toronto, en l'honneur de Frederick, duc de York, fils de Georees III. Le nom de York fut changé en celui de Toronto vers 1834.

2 Nom donné par les Anglais et les sauvages au fort Carillon.

sauvages commandés par M. de Saint-Luc ; mais il fut facile de confondre ce grand hâbleur, en lui prouvant que son armée de 9000 hommes ne comprenait pas même 200 Canadiens.

Déclaration d'indépendance des États-Unis. — Entre-temps, Je 4 juillet 1776, les représentants des treize colonies^ avaient signé leur fameuse déclaration d'indépendance, et s'engageaient à la soutenir de leur vie, de leur fortune, de leur honneur. La signature des repr'ésentants du Canada manquait seule au bas de cette pièce célèbre dans l'histoire.

Malgré les instances réitérées du Congrès américain, appuyées du poids de la parole du célèbre Washington, les Canadiens préférèrent, nous l'avons vu, rester dans la neutralité que de se ranger du côté des révoltés de la race anglaise de l'Amérique, jusque-là leurs ennemis acharnés.

La France reconnaît les Etats-Unis. — ^La capitulation de Saratoga avait eu un immense retentissement en Europe et surtout en France, qui, depuis sa défaite de 1760, avait soif de vengeance contre l'Angleterre. Franklin, délégué américain à Paris, montra beaucoup d'adresse et de diplomatie. Louis XVI rompit le traité de 1763, et le duc de Choiseul eut la joie de voir signer (1778) un traité d'alUance et de commerce avec la nouvelle république, qui fut ainsi reconnue par la première nation de l'Europe. Choiseul ne vit pas non plus sans satisfaction son ancien antagoniste, lord Chathanr déplorer l'abaissement de l'Angleterre et protester énergiquement dans la chambre des lords contre les humiliations de sa patrie.

La peur, qui est le commencement de la sagesse, rendit l'Angleterre plus loyale envers nos voisins. Richmond proposa à la chambre des lords de reconnaître l'indépendance des États-Unis et de renvoyer les ministres.

Chatham, mis au courant de cette nouvelle, se rendit à son poste pour s'opposer énergiquement à cette proposition. La maladie grave dont il était atteint lui fit commencer son discours d'un ton faible et embarrassé, mais à mesure qu'il parlait, il s'échauffait et sa

1 Les treize colonies révoltées étaient : New-Hampshire, Massachusetts, Rhode-Island, Connectieiit, New- York, New-Jersey, Pensylvanie, Delaware, Maryland, Virginie, Caroline du Nord, Caroline du Sud et Géorgie.

2 Lord Chatham (William Pitt, 170S-1778), homme d'État anglais et orateur distingué, opposé à la France.

voix prenait de l'ampleur et de la force. L'effort du grand orateur l'épuisa ; il s'éteignit avant la proclamation de la séparation qu'il redoutait comme le plus grand malheur qui pût atteindre son paj'^s. La proposition de Richmond fut re jetée, et la guerre continua.

Destruction des cantons Iroquois. — -Les succès de la campagne de 1778 furent partagés. L'Angleterre voyait aussi les dangers s'accroître autour d'elle : l'Irlande menaçait de se révolter ; la Hollande pensait que l'heure était venue pour elle de se venger de son ancienne rivale ; l'Espagne, entraînée par la France, se déclarait en faveur des États-Unis, puis les flottes françaises prenaient les îles de Saint-Vincent et de la Grenade. Elle eut aussi la douleur de voir la destruction de ses plus anciens et fidèles alliés, les Iroquois, qui s'étaient déclarés contre les Américains. Le général Sullivan, commandant 5,000 hommes, entra dans leurs villages et les incendia. Les débris de cette nation se réfugièrent sur les bords des grands lacs, d'où ils ont presque complètement disparu aujourd'hui.

Avec tant d'embarras, il était clair que l'Angleterre ne pourrait pas soumettre les colonies révoltées. Un puissant parti s'opposait à la guerre : des hommes d'État étaient d'avis que les colonies n'avaient pas entièrement tort, et qu'il était préférable de les laisser en paix; mais le roi se prononça pour la guerre, qui continua avec une grande vivacité des deux côtés, et eut cependant peu de résultats. Lord Howe remporta une importante victoire à Long-J sland et obligea ainsi les Américains à évacuer la ville de New- York. Washington lava la honte de la défaite de Long-Island par les victoires de Trenton et de Stony-Brook. vSir Henry Clinton, qui remplaça lord Howe, poussa la guerre avec \'igueur ; il s'empara de Charleston, et son lieutenant, lord Cornwallis, remporta plusieurs victoires dans le Sud et obHgea les rebelles à déguerpir (1781). Peu de temps après les colonies gagnèrent une victoire où fut défait, à Cowpens, le trop fameux chef des loyahstes, Tarleton.

Indépendance des États-Unis. — -Finalement, l'armée anglaise, acculée à Yorktown par Washington et par Rochamheau qui avait sous ses ordres 6,000 soldats français, fut obligée de déposer les armes. Cette victoire assura définitivement l'indépendance des États-Unis. Le général O'Hara, qui remplaçait le général Cornwallis, voulut rendre son épée à Rochamheau, mais ce dernier déclina en faveur de Wash-

ington, disant qu'il n'était qu'un auxiliaire dans le pays. Ce ne fut pas par sympathie que la France aida les colonies pendant la guerre^, mais pour se venger de sa rivale, l'Angleterre, et tâcher de reconquérir une partie de son empire au nouveau monde : elle perdit son temps et son argent. Le Canada resta fidèle à l'Angleterre et indifférent à la rébellion américaine, qui voulait l'entraîner sous sa griffe.

La nouvelle de la capitulation de Yorktown accabla la métropole, qui se laissa fléchir sous le coup de l'orage. Le 3 septembre 1783, la fière Albion signa à Paris le fameux traité par lequel elle reconnaissait l'indépendance des États-Unis. Ce traité de paix eut le double avantage de faire cesser le régime militaire au Canada, et d'amener plus vite le gouvernement représentatif.

Mais d'un autre côté, ce traité fit tort au commerce des Canadiens avec les sauvages de l'ouest et le Canada perdit de vastes territoires. La riche vallée de l'Ohio, toute la fertile région située au sud des grands lacs, le lac Champlain et les régions avoisinantes furent rayés de la carte britannique. Les limites sud du Canada devinrent le 45e degré de latitude, le milieu du fleuve Saint-Laurent et les grands lacs qui en sont la source, et le lac des Bois. A l'est, les bornes entre la Nouvelle-Ecosse et le Maine furent déterminées par la rivière Sainte-Croix, et une ligne tirée des hauteurs divisant les eaux qui tombent dans l'Atlantique de celles coulant dans le Saint- Laurent. Cette mauvaise délimitation, qui permit au Maine d'empiéter beaucoup sur notre territoire situé entre la province de Québec et la Nouvelle-Ecosse, suscita des difficultés inextricables qui ne furent réglées que plus tard et bien difficilement.

Les Loyalistes de l'Empire-Uni ou Royalistes. — -L'indépendance des États-Unis amena dans nos contrées des milfiers d'émigrants connus sous le nom de Loyalistes. Environ 4,500 se fixèrent sur les bords des rivières qui se jettent dans le Saint-Laurent, quelques milliers dans ce que nous appelons aujourd'hui les Cantons de l'Est de Québec, près de 10,000 dans la future province de l'Ontario, et 28,000 dans les provinces maritimes.

1 Voir Garneau, 3e vol. pp. 2], 22. Cependant dans la Revue des Deux-Mondes, sous le titre de Rochambeau en Amérique, J.-J. Jusserand, ambassadeur de France à Washington, a démontré "que la haine de l'Angleterre eut beaucoup moins à faire dans la détermination de la France que ne le prétendent maints auteurs peu portés à voir le beau rôle de celle-ci, etc." — (Articles de janvier et de février de 1914).

Ce chiffre énorme, dans ces provinces, devait engloutir la population française. On vit presque aussitôt les Acadiens du Nouveau- Bru nswick et de la Notivelle-Êcosse quitter ces contrées pour venir s'établir dans la province de Québec, où la langue et la religion étaient celles de leur pays natal. Ils n'entendirent pas se soumettre à ces étrangers, qui se croyaient autorisés à conduire les provinces où ils s'étaient réfugiés.

L'indépendance des Etats-Unis donna le branle aux débuts sérieux de l'émigration anglaise au Canada. En effet, en 1764, le district de Montréal ne comptait que 136 protestants, et il n'y avait dans les campagnes que 36 familles anglaises; en 1770, la province ne comptait encore que 360 protestants. L'arrivée des Loyalistes grossit le chiffre tout à coup, et le porta à 15,000 en 1784. Mais ce flot d'immigrants qui déferla dans la province de Québec ne put submerger la race canadienne-française, dont l'incomparable et providentielle vitalité empêcha fort heureusement la réalisation de cette parole de Montcalm : Je m^ ensevelirai sous les ruines de la colonie.

LECTURE. — Les Canadieyis français peridant la révolution américaine. — Pendant la révolution américaine, les Canadiens français, en général, firent la sourde oreille aux deux appels des Américains révoltés, malgré les promesses séduisantes de ceux-ci pour les engager à embrasser leur cause. Afin de surmonter les antipathies créées contre eux par les guerres de la Nouvelle- Angleterre, ils employèrent successivement l'influence de la politique, celle des Français devenus leurs alliés, voire même celle de la religion.

Quoique molestée depuis quinze ans par ses vainqueurs, notre race résista, et cette conduite fait honneur à sa loyauté envers la métropole, à sa clairvoj'ance et à son patriotisme. Eût-elle pu, en efi^et, en supposant les Américains victorieux dans cette circonstance, former un groupe national à part ? C'est fort douteux. Le traité de Paris (1763) nous avait cédés à l'Angleterre avec nos mœurs, notre religion, notre langue et nos lois. L'acte de Québec (1774) venant de confirmer nos droits, était plus rassurant que la conduite du Congrès des États-Unis, laquelle manquait de dignité et de droiture. Les Américains, en promettant aux Canadiens de favoriser le catholicisme, que, disaient-ils, les Anglais avaient jusque-là persécuté, oubliaient qu'en 1774 ils avaient demandé, par une pétition en Angleterre, l'abolition, de la religion catholique au Canada, comme "étant impie, hypocrite et meurtrière." L'instinct secret et sûr de la conservation nationale décida les Canadiens à refuser les avances des États-Unis.

"Nos anciens colons, dit Rameau, restèrent ainsi soumis à l'Angleterre, sans zèle il est vrai, mais sans répulsion violente, et pourtant leur neutralité ne les affranchit pas des misères de la guerre. Les deux armées se montrèrent également hostiles aux

habitants qu'elles prétendaient l'une et l'autre défendre; l'armée anglaise, malgré l'éloignement visible des Canadiens pour les insurgés, ravagea tout sur son passage et vécut comme en pays ennemi; on vit reparaître l'exigence des corvées militaires, des convois, des réquisitions; on entraîna souvent hors de leurs foyers des levées d'hommes dont beaucoup périrent par la fatigue et le dénûment. L'accroissement des colons et le développement des établissements en reçurent une assez fâcheuse atteinte."

Il faut néanmoins reconnaître que les injustices subies par notre nationalité nous sont venues principalement des Anglais du Canada, noyau fanatique dont malheureusement on trouve encore des traces aujourd'hui parmi nous. Si parfois, la métropole a songé à noyer notre race, elle a vite abandonné ce funeste projet en présence de notre loyale fermeté. Notre nouvelle mère-Patrie, en recevant des Français dans son sein, leur a dit : "Adoptez mes institutions et servez-vous-en ; soyez libres, soyez toujours Canadiens français si vous le voulez." Chaque groupe national au Canada a son passé glorieux et tient à garder ses traditions; il sufit donc pour le bien du pays de nous entendre dans un même désir de progrès et de bien public. Il est à désirer que cette entente se manifeste de plus en plus. D'ailleurs, nous, Canadiens f ançais, que deviendrions-nous en Amérique si nous perdions notre caractère national ? Nous serions engloutis dans la rrande famille saxonne qui domine dans les Etats-Unis.

Qu'est devenue la Louisiane en abandonnant ses traditions ? Elle a perdu sa nationalité et, par le fait ,son prestige et son influence en s'affaissant sur elle-même.

Gardons comme un dépôt sacré notre religion, notre langue et nos traditions, sources éminemment fécondes où nous puiserons lumière et force pour seconder les desseins de la Providence sur notre jeune nation. Nous représenterons ainsi sur ce sol d'Amérique la France de nos ancêtres. Quelle mission glorieuse pour nous de jouer sur les bords imposants du Saint-Laurent le rôle illustre de nos pères sur les rives de la Seine !

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