Les deux Canadas
Si cette division ne devait pas endiguer la rivalité et l'antagonisme des deux races, au moins devait-elle les diminuer. Le célèbre défenseur des libertés américaines, en faisant adopter son projet de constitution, introduisait au Canada le gouvernement représentatif. ^ ■ En jetant un regard sur le passé, on voit que dans l'espace de trente et un ans, le Canada avait eu trois systèmes de gouvernement, qui, sous des noms différents, se ressemblaient par leurs excès de tyrannie et les désordres qu'ils avaient occasionnés.
Ces divers gouvernements amenèrent des fonctionnaires qjui se donnèrent la main pour avoir le monopole du commerce, abolir la langue française, les lois, les coutumes du pays et la religion. Us comptaient d'autant plus sur le succès que le catholicisme, selon eux, privait les Canadiens de tout droit politique, bien que le traité de cession eût reconnu la religion catholique.
En face d'un gouvernement représentatif qui ne voulait donner aux Canadiens ni le droit d'électeurs, ni celui d'éligibles, et voyant l'administration entre les mains de centaines d'aventuriers aussi ignares que prétentieux, le gouverneur Murray, porta des plaintes au ministère, afin de faire rendre justice à ceux dont il connaissait la valeur et qu'il estimait hautement. Les fonctionnaires publics se soumirent aux instructions royales, tandis que les commerçants, se sentant plus forts que les premiers, à cause de leurs relations commerciales avec la métropole, se récrièrent et accusèrent le gouverneur de favoritisme envers les Canadiens.
La révolution américaine, tout en calmant les esprits, amena l'acte de Québec (1774), qui, en somme rendait justice aux Canadiens en leur accordant les mêmes droits politiques qu'aux Anglais, et en reconnaissant qu'ils pouvaient siéger au conseil législatif.
Les marchands protestèrent contre ce dernier privilège en disant que les Canadiens, pas plus que les Anglais, ne pouvaient parvenir à cette charge sans prêter le serment de suprématie. Dans cette circonstance, le ministre Fox fut le seul, qui, par la noblesse de sa parole, s'éleva au-dessus des vulgaires préventions de races. L'acte passa, et les choses allèrent ainsi jusqu'à la constitution de 1791, que les Anglais acceptèrent comme un pis aller.
LECTURE. — L'administration de Haldimand. — •L'administration du général Haldimand a lais.-^é un triste souvenir chez les Canadiens français. Ce Suisse hautain et d'une sévérité outrée, fit sombre figure après la conduite modérée des gouverneurs Murray et Carleton.
Selon l'historien Garneau, Haldimand usa néanmoins d'une manœuvre habile en plaçant les émigrants royalistes des États-Unis dans la région qui s'étend au nord des grands lacs. Cette initiative diplomatique permit à Pitt de créer deux Canadas, l'un français, l'autre anglais, de récompenser les Canadiens français de leur fidélité à la couronne pendant la guerre d'Amérique, et d'ouvrir aux émigrants de la Grande- Bretagne un pays où ils pourraient jouir d'un gouvernement représentatif, sans être soumis à une majorité française et catholique.
Dans son projet d'installation des royalistes, Haldimand disait : "La population canadienne augmentera beaucoup; dans peu d'années il lui faudra plus d'espace, et il me paraît d'une bonne politique d'établir sur la frontière une population qui n'ait pas la même langue, la même religion, et qui ne soit pas habituée aux mêmes lois et au même système de gouvernement que nos voisins, si remuants et si entreprenants". Il est manifeste que le sentiment de Haldimand était que les Canadiens français devaient former ime nationalité distincte, et il est louable en cela.
La prévision de Haldimand ne s'est cependant réalisée qu'en partie. Malgré des efforts vigoureux pour implanter dans le Haut-Canada une population purement anglaise et protestante, cela n'a pas empêché notre race d'envahir non seulement les cantons réservés aux Anglo-Saxons, mais encore une partie des états environnants et de la province voisine.
Si le Canada, après le traité qui reconnut l'indépendance des États-Unis (1783), se trouva hbéré d'une lutte onéreuse à laquelle il était complètement étranger, ce ne fut que pour subir le joug implacable de l'administration machiavéhque de Haldimand. Dans ces circonstances vexatrices, les Canadiens déployèrent une énergie morale supérieure à la malignité des persécutions, et ces épreuves, en somme, nuisirent bien peu à leur développement national. Dans l'espace de dix-neuf ans (1765- 1784), la population canadienne française s'était accrue de 38,000 âmes et s'était répandue dans les environs de Montréal, savoir: les Deux-Montagnes, VaudreuO, Beauharnois, Saint-Hyacinthe et autres fiefs voisins.
En parlant de la ténacité des Canadiens français à soutenir leurs droits, lord Grenville a dit : "On a appelé préjugé l'attachement des Canadiens à leurs coutumes, à leurs lois et à leurs usages, qu'ils préfèrent à ceux de l'Angleterre. Je crois qu'un pareil attachement mérite un autre nom que celui de préjugé; suivant moi, cet attachement est fondé sur la raison et sur quelque chose de mieux que la raison ; il est fondé sur les sentiments les plus nobles du cœur humain."
DEUXIÈME ÉPOQUE