CHAPITRE IV
Acte constitutionnel. — Ouverture du nouveau parlement. — Election de M. Panet. — Instruction publique. — Subsides. — Première session du parlement du Haut-Canada.— Retour de lord Dorchester. — Évêché. — Chemins et ponts. — ^Élections. — Prescott, gouverneur. — McLane. — Concessions des terres. — Robert Shore Milnes, gouverneur.— Institution royale. — Biens des Jésuites. — -"Le Mercury". — Dunn. — "Le Canadien."
Acte constitutionnel. — -L'acte constitutionnel de 1791 divisait le Canada en deux provinces : le Bas-Canada et le Haut-Canada, L'administration de chaque province comprenait : 1° un gouverneur général pour le Bas et un lieutenant-gouverneur pour le Haut : 2° un conseil législatif de quinze membres pour le Bas et de sept pour le Haut; 3° d'un conseil exécutif; 4° d'une assemblée représentative composée de cinquante membres pour le Bas et de seize pour le Haut, députés élus tous les quatre ans par le peuple. Le gouverneur, le lieutenant-gouverneur et les membres des deux conseils devaient être élus par la Couronne.
L'acte ordonnait de convoquer la législature au moins une fois par année, et de délibérer à la majorité des voix, La liberté de tester était absolue ; les lois criminelles anglaises étaient gardées.
Cet acte garantissait le libre exercice de la religion catholique et le droit de prélever les dîmes nécessaires pour le soutien des prêtres ; il stipulait aussi que le roi prendrait un septième des revenus des terres de la couronne pour soutenir le clergé protestant, et qu'il nommerait aux cures et bénéfices de l'église anglicane,
La nouvelle constitution avait un parlement, mais une chose essentielle lui manquait, c'était un ministère.
Ouverture du nouveau parlement. — Le parti anglais accepta avec esprit d'hostilité la constitution de 1791 ; il lui répugnait souverainement de se voir sur un pied d'égalité avec les électeurs canadiens.
La population du Bas-Canada était alors de 160,000 habitants, et celle du Haut, de 40,000.
La première session du parlement du Bas-Canada s'ouvrit à Québec le 17 décembre 1792.
Comme Dorchester se trouvait en Angleterre, il chargea Sir Alured Clark d'organiser le parlement du Bas-Canada. Le juge Smith figurait en qualité de président.
Sur cinquante députés dont devait se composer la chambre d'assemblée, seize Anglais furent élus ; les Canadiens montraient par là leur générosité.
Election de M. Fanet. — -Les chambres du Bas-Canada se réunirent dans le palais épiscopal, dont le gouvernement s'était emparé, en reléguant l'évêque au séminaire (1792).
Clark fit d'abord prêter serment aux députés, et les invita ensuite à se choisir un président. L'antagonisme des deux races ne tarda pas à se manifester. MM. Dunière et de Bonne proposèrent d'élire M. Jean-Antoine Panet, président de la chambre, tandis que le parti anglais présenta successivement Grant, McGill et Jordan à ce poste. Les Canadiens s'opposèrent fortem^t à l'élection de ces hommes, plus experts en affaires mefcânïiles qu'en politique. Malgré roppo--V|^^''sition anglaise, Panet fut élu avec dix voix de majorité. Des «eize L-^'^^^ Anglais, pas un seul ne fut en sa faveur, tandis que dpux Canadiens' J[/\/-^ votèrent contre lui. L'élection de Panet fut contestée par les Anglais, parce qu'il ne parlait pas leur langue. Ceux-ci proposèrent aussi l'abolition de la langue française. Richardson donna à entendre que les Canadiens étaient tenus, par tous les principes de la reconnaissance et de l'intérêt, d'adopter la langue anglaise : "Eh quoi, s'écria le député Joseph Papineau, parce que les Canadiens devenus sujets de l'Angleterre ne savent pas la langue parlée sur les bords de la Tamise, ils seront privés de leurs droits ! Privez-en donc les habitants des îles de la Manche qui parlent français et vous appartiennent depuis les jours de Guillaume le Conquérant ! "
Les Canadiens français, que l'on a vus intrépides et constants sur les champs de bataille, vont avoir maintenant à soutenir des
luttes parlementaires contre le parti anglais qui dominera dans le conseil législatif, dans le conseil exécutif et dans l'administration. De là vont suivre de longs démêlés qui remplissent les pages de notre histoire pendant près d'un demi-siècle.
Par leur culture, et leur grande facilité à porter la parole, les chefs politiques canadiens, comme par exemple Papineau, Panet, Bédard, de Lotbinière, Rochehlave et de Bonne, étonnèrent le parti anglais. Les échantillons de discours des chefs opposés ne contiennent rien qui puisse donner de l'orgueil à leurs admirateurs.
Clark ratifia l'élection de M. Panet, et recommanda la bonne intelligence entre les deux partis, afin de travailler au bien public. La question de la langue légale à employer dans les chambres souleva de vives altercations, mais une majorité de treize voix obligea la minorité anglaise de céder au patriotisme des Canadiens. L'assemblée décida que les registres seraient tenus dans les deux langues, ce qui s'est toujours continué depuis, malgré les récriminations des fanatiques.
L'assemblée clôtura ses séances en votant une adresse au roi, pour le remercier d'avoir donné aux Canadiens une constitution semblable à celle de l'Angleterre ; elle assurait Sa Majesté de l'attachement des Canadiens à l'empire.
Voici l'objet des principaux débats parlementaires du Bas- Canada dans la première session : instruction publique, abolition de l'esclavage, droit de la chambre de voter seule les subsides, taxes sur les vins, organisation de la milice, division de la province en trois districts : Québec, Montréal et Trois-Rivières, puis Gaspé comme dis'trict inférieur, quarantaine des vaisseaux comme mesure d'hygiène, lois des ponts, routes et chaussées, etc.
On vit pour la première fois figurer le chiffre des esclaves dans le recensement de 1784; les noirs des deux sexes étaient alors au nombre de 304, dont 212 dans le district de Montréal, 88 dans celui de Québec et 4 aux Trois-Rivières. L'esclavage, suivant l'assentiment du peuple, cessa longtemps avant d'être aboli par la loi. Néanmoins, ce ne fut qu'en 1800 que la cour du banc du roi de Montréal le déclara comme illégal. Le Haut-Canada y avait mis fin en 1793. Cependant, dans toutes les provinces, on vit encore des esclaves qui demeurèrent chez leurs maîtres paraissant satisfaits du sort que ceux-ci leur faisaient.
Instruction publique. — -L'instruction publique avait été fort négligée; aussi les travaux du comité qui en était chargé furent-ils des plus importants. Les campagnes étaient dépourvues d'écoles et les rudiments de la grammaire n'étaient enseignés qu'à des élèves privilégiés, par ]\IM. les curés ou quelques moines mendiants.
Le comité proposa donc d'établir des écoles élémentaires dans toutes les paroisses, d'ouvrir des écoles de comtés pour l'enseignement des mathématiques pratiques et de couronner le tout par des cours universitaires. Il fut aussi statué que les biens des Jésuites seraient octroyés pour l'éducation de la jeunesse. Malgré l'importance du rapport du comité, l'effet demeura presque nul, et une partie des terres concédées pour le soutien des écoles fut même accordée à des favoris du pouvoir. , y^s^.^iv ^ ->• ■ 'p |aa.:^ i^-,-r..., ,,^„
/ Subsides. — 'La chambre déclara que l'imposition des subsides / lui appartenait à elle seule, et pour subvenir aux dépenses de la légis- ( lature, elle vota des droits sur l'importation des vins : quatre deniers ] par gallon pour le vin de Madère, et deux pour tout autre. \ A la prorogation des chambres (9 mai 1793), le gouverneur
I sanctionna les lois qu'elles avaient votées, et manifesta la satisfaction / qu'il éprouvait de voir les Canadiens si attachés au roi, dans un temps i où la révolution française, par sa voix despotique et sanguinaire, sou- V levait toute l'Europe^. Tandis que le vieux monde se trouvait secoué \ par la tourmente révolutionnaire, le Canada jouissait, chose inaccoutumée pour lui depuis longtemps, de la paix et de la liberté.
Première session du parlement du Haut-Canada.— ^La première session du Haut-Canada, présidée par le heutenant-gouverneur Simcoe, eut lieu en septembre 1792. Les tâtonnements des Loyalistes de r Empire-Uni montrèrent qu'ils n'étaient pas experts en matière politique. Les députés tinrent plusieurs séances avant même de songer à éhre un président. Le premier acte du parlement fut de prescrire le droit civil en ce qui concerne la propriété. Cette session, qui dura quatre semaines, fut si fertile en bévues que les historiens en ont fait des gorges chaudes. -^^ a^>>.,x -..-f ;
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1 La chambre avait appris pendant la session (25 avril) que la France venait de déclarer la guerre à l'Angleterre. Dans cette pénible circonstance, les membres envoyèrent une adresse à Sa Majesté, pour l'assurer de leurs sentiments loyaux et lui exprimer qu'ils étaient peu sympathiques à l'attitude de l'ancienne mère-patrie. — Alors que tout étranger était regardé en France comme un émissaire de P'M et de Cobourg, de même tout Français, arrivant au Canada, était soupçonné d'être un agent de Robespierre.
Quoique la presse et le parlement de Londres eussent crié bien fort contre l'ignorance des Canadiens français, nos chefs politiques, sans être des aigles dans la magistrature, surent dès les premiers jours déconcerter nos détracteurs en leur montrant qu'ils comprenaient mieux qu'eux l'esprit de la constitution.
Retour de lord Dorchester. — -Lord Dorchester, passé en Angleterre en 1791, revint au Canada en 1793. Il fut bien accueilli des Canadiens, qu'il avait su gagner par sa justice. Les Anglais, qui, sous lui, n'avaient pas réussi à faire triompher leur fanatisme, le reçurent froidement. Selon les ordres de l'Angleterre, les nominations aux charges publiques dépendaient du bon plaisir de la couronne ; les terres ne devaient être concédées qu'à ceux qui pourraient s'y fixer, après les avoir divisées en cantons (toumships) ; les séminaires de Québec et de IVIontréal et les communautés religieuses de femmes pouvaient continuer à se recruter selon leurs règles ou constitutions. Le gouverneur était aussi autorisé à former un conseil exécutif de neuf membres, dont quatre Canadiens.
Dorchester ouvrit la deuxième session du parlement le 11 novembre 1793. Les débats roulèrent principalement sur l'organisation de la milice, l'administration de la justice et l'insuffisance du revenu annuel qui couvrait à peine le tiers des dépenses administratives; le déficit était comblé par le budget de la métropole. Dès l'ouverture des chambres, l'assemblée envoj'a au prince Edouard, dont la fille devint plus -tard la reine Victoria, une adresse pour le remercier de la haute protection qu'il accordait aux Canadiens. De peur d'éveiller des idées révolutionnaires, la loi de l'habeas corpus fut suspendue à l'égard des étrangers suspects de menées séditieuses. M. Panet, nommé juge de la cour des plaids communs, fut remplacé, comme président de la chambre, par M. de Lothinière.
La session se clôtura le 31 mai 1794. A l'occasion de la mort de l'infortunée Marie- Antoinette, reine de France, qui venait de porter sa tête à la guillotine, lord Dorchester ordonna un deuil public de deux mois.
Un mouvement de loyauté de tout le Bas-Canada, affirmant l'attachement des Canadiens à l'empire britannique, rassura le gouvernement et contribua beaucoup à la paix. Il ne faut pas s'étonner de cette attitude, car les Canadiens comprenaient leur devoir envers
la métropole : les hommes mûrs de cette époque avaient été élevés sous le régime anglais, et l'état de la France en ces temps malheureux n'était guère propre à tourner vers elle leurs aspirations^.
Évêché de Québec. — -^Nlgr Hubert s'éteignit en 1797. Son successeur, M. Denault, né à ^Montréal (1743), nommé évêque de Canathe en Palestine et coadjuteur de Québec par le pape Pie VI (1794), avait été consacré à Montréal l'année suivante. Il devint évêque titulaire à la mort de son prédécesseur. Algr Denault mourut en 1806, laissant le siège épiscopal à son coadjuteur, Mgr Plessis, en vertu d'une buUe de Pie VII datée de 1800. ]Mgr Plessis avait été sacré évêque à Québec, le 25 janvier 1801. Le procureur général et M. Ryland' usèrent de toute leur influence auprès de M. Dunn, président du gouvernement, pour l'empêcher de reconnaître le nouvel évêque et de recevoir son serment de fidélité. En dépit de tout, Dwnn le reconnut. A ce propos Ryland écrivait qu'il avait du mépris et de la haine pour la religion catholique, parce qu'elle "avilissait et abrutissait l'esprit humain, et qu'elle était une malédiction pour les pays où elle existait." Plus tard, l'évêque protestant^, se trouvant à Londres, voulut démissionner en donnant pour raison au ministre que l'évêque catholique prenait le t tre d'évêque de Québec. Le ministre, lord Castlereah, lui répondit que "l'évêque catholique n'était pas étranger, que son clergé ne l'était pas non plus, et que l'un et l'autre pouvaient jouir de tous les avantages et de tous les droits qui appartena ent aux cathohques "
Depuis le commencement de la domination anglaise, nous avons vu se succéder sur le siège épiscopal de Québec: Mgr Jean-Olivier Briand (1766-1784), Mgr Louis-Philippe d'Esglis (1784-1788), premier évêque canadien, ]\Igr Jean-François Hubert (1788-1797), Mgr Pierre Denault (1797-1806) et ^Igr Joseph-Octave Plessis (1806-1825), nommé archevêque en 1819.
1 Néanmoins, Dorchester, Clarke, Prescott, Milnes paraîtront s'occuper du sentiment français. En voici l'explication : " De 1792 à 1802 — et même jusqu'à 1810 — la province fut visitée par un assez grand nombre d'émissaires des Girondins, puis des Jacobins, puis du Directoire, puis du Consulat, puis de Napoléon. Les Canadiens s'en occupaient peu. . Les autorités en avaient peur."
Bexjamin Sulte.
2 On verra Ryland devenir secrétaire pro\-incial du Bas-Canada, sous le gouvernement Craig.
3 Un évêché protestant fut érigé à Québec en 1793. Lord Dorchester fut en même temps informé de nommer l'évêque anglican au conseil législatif. Le gouverneur, avec ce tact et cette habileté qui le caractérisaient, fit <>bse^^'er au gouvernement impérial que cette nomination devait nécessairement entraîner celle de l'évêque catholique, dont le siège était plus ancien. Le duc de Portland, alors au ministère, éluda indéfiniment cette question.
Chemins et ponts. — -La chambre ouvrit sa troisième session le 5 janvier 1795. L-d public fut admis à ses séances. Elle passa une oi qui obligeait les vaisseaux venant des pays infectés de maladies contagieuses à faire la quarantaine.
La chambre arrêta qu'un huitième du revenu des douanes serait donné au Haut-Canada^, et que le pilotage des vaisseaux se ferait jusqu'au Bic. La principale loi discutée pendant la session se rapportait aux chemins et aux ponts demandés par les habitants de Sainte- Foy et de Saint- Augustin. Cette loi rencontra une vive opposition de la part des représentants canadiens, qui n'y voyaient que taxes et corvées, et un retour au système si décrié du gouverneur Haldimand. Les Angla's, possesseurs de seigneuries, se montrèrent vexés de ces récr minations. Cet acte passa à "a session suivante, ainsi qu'une loi qui déterminait la valeur légale des monnaies d'or et d'argent ayant cours dans le pays.
Pour augmenter les revenus, la chambre imposa des droits sur es denrées non indispensables, telles que : l'eau-de-vie, le sucre, le café, e sel, le tabac, etc. La session du vingt novembre de la même année, décida de ramener au louis courant du paj^s, les pièces d'or et d'argent de l'Angleterre, de la France et de l'Espagne. Le bill passé à cette fin contenait des pénalités contre les faux monnayeurs et les porteurs de fausse monnaie.
En prévision d'une guerre prochaine, une loi concernant la milice fut votée à la demande de lord Dorchester. Ce dernier bill laissait aux travaux des champs un certain nombre d'habitants d'ailleurs en état de porter les armes. (Jl-*'^
Élections. — -Avant le départ de lord Dorchester, il y eut de nouvelles élections générales (1795). Plusieurs des anciens membres furent mis de côté, parce qu'ils avaient voulu proscrire la langue française. Sur cinquante membres, il y en eut trente-six nouveaux. Le conseil exécutif chercha surtout à augmenter le nombre des représentants anglais; mais ce fut sans succès : le patriotisme et le bon sens du peuple déjouèrent cette tentative. La province comptait alors plus de 160,000 Canadiens français et un peu plus de 15,000 Anglais.
Robert Prescott, gouverneur. — ^En 1796, lord Dorchester quitta Québec pour retourner en Angleterre. Il emportait les regrets
1 Ce revenu, qui était alors de $5,000, s'élevait treize ans plus tard à $28,000.
de la colonie. Le général Prescott le remplaça (1797). Quelque temps après son arrivée, le nouveau gouverneur ouvrit le parlement. Malgré les instances des Anglais, toujours unis contre l'élément français, M. Panet fut de nouveau élu président. Quatre Canadiens, MM. de Bonne, de Lanaudière, Montour et Faucher, votèrent honteusement contre lui.
Les débats de la chambre roulèrent : sur le traité de commerce récemment conclu entre l'Angleterre et les États-Unis; la proportion du revenu des douanes que pouvait réclamer le Haut-Canada; le pilotage du fleuve jusqu'au Bic; le manque d'honnêteté dans les dernières élections (1795); l'arrestation des sujets suspects, que la révolution française ou américaine avait amenés parmi nous et qui cherchaient à troubler l'ordre social. A cet effet Prescott se fit revêtir par la législature d'un pouvoir presque absolu et suspendit Vhaheas corpus.
La gestion des terres à coloniser se faisait d'une manière frauduleuse par des membres du conseil législatif, qui nommaient les agents du domaine public.
Dans une autre session (28 mars 1799), sur les demandes réitérées des habitants de Québec, de Montréal et des Trois-Rivières, la chambre décida de construire des palais de justice dans ces trois villes.
McLane.— La révolution française, déchaînée aux prétendus noms de liberté, d'égalité et de fraternité, n'eut pas d'écho parmi les Canadiens français du Bas-Canada et ceux des autres provinces. Certains partis poHtiques des "États-Unis, se montrant favorables au mouvement révolutionnaire, eurent l'appui des ambassadeurs français, qui, par ce moyen, crurent pouvoir amener la guerre entre l'Angleterre et la jeune république.
Un de ces enthousiastes Yankees, McLane, fut arrêté à Québec et emprisonné sous accusation de haute trahison. Son dessein, aussi extravagant qu'audacieux, était de soulever les Canadiens pour exterminer la race anglaise du continent américain.
McLane fit part de son projet à un fermier da nom de Fricheite; celui-ci confia ce secret à un nommé Black, membre de l'assemblée législative (1796), qui le hvra aussitôt à l'autorité. McLane, accusé
de haute trahison, fut exécuté avec un grand appareil mihtaire, près de la porte Saint-Jean.
Après l'avoir pendu, on lui trancha le chef, que le bourreau montra au peuple en disant: Voici la tête du traître. Ses entrailles furent arrachées et brûlées, et l'on opéra des incisions aux quatre membres. Ces procédés ignobles jetèrent l'épouvante parmi la population, qui n'avait jamais été témoin d'un acte de barbarie si odieux.
Concessions des terres. — Au bureau des terres, se commettaient de graves abus au préjudice des Canadiens. Des membres du conseil exécutif, en s'appropriant et en concédant à leurs amis de vastes terrains, forçaient les Canadiens à se reléguer dans les townships de l'est, sur les confins des États-Unis. Le gouverneur écouta les plaintes qu'on lui fit alors et donna gain de cause aux Canadiens. Le duc de Portland, ministre des colonies, approuva sa décision et ordonna de faire cesser ces abus. Le conseil exécutif se froissa de la conduite du gouverneur et s'en plaignit au ministre (1799). De là vinrent les ^./ difficultés qui surgirent entre le bureau des terres et le gouverneur, puis entre le gouverneur et le conseil exécutif, l'âme de l'oligarchie. •, Le juge en chef, Osgood, président du bureau, remit sa charge pour ' retourner en Angleterre. Afin d'éviter les conséquences fâcheuses^., qu'auraient pu amener ces divisions, le roi rappela le gouverneur, i Malgré sa loyauté, pour avoir refusé aux Canadiens l'organisation de nouvelles paroisses catholiques^ Prescott quitta le Canada sans emporter les regrets d'aucun parti.
Robert Shore Milnes, gouverneur. — -Milnes^, venu au Canada en qualité de lieutenant-gouverneur, remplaça Prescott (1799). Sous son administration, la vente des boissons, d'effets d'épicerie et de mercerie fut prohibée le dimanche par une loi passée à l'unanimité. On vota 1,000 louis pour faciliter la navigation entr^ Montréal et Lachine, et une barrière de péage fut établie sur le chem n du Coteau-du-Lac ; ces deux voies étaient les plus fréquentées par les marchands qui faisaient le commerce entre le Haut et le Bas-Canada. C'est sous l'administration de Milnes que fut fondée l'institution royale et que le gouvernement anglais s'empara des biens des Jésuites.
1 Ce refus était une atteinte à l'acte de 1791.
2 Le gouvernement impérial ne tarda pas à conférer à Milnes le titre de baronnet.
Institution royale. — ^L'Institiition royale, étaljlie en 1801, avait pour but de couvrir le paj^s d'écoles de langue anglaise pour angliciser la jeunesse. Le duc de Portland affecta une partie des terres de la couronne et des biens des Jésuites à défrayer les dépenses que ces écoles entraîneraient; l'évêque anglican Mountain, frère jumeau du haineux Ryland, fut élu président de cette institution. Les Canadiens, au lieu de tomber dans un piège qui n'avait d'autre fin que d'abolir la langue française, fondèrent des écoles paroissiales où Ton enseignait la lecture, l'écriture, le calcul et les éléments de la religion. Ces écoles canadiennes n'étaient pas subventionnées par l'État. Mgr Plessis travailla avec succès à faire sanctionner (1822) par le cabinet de Londres une loi qui nous faisait échapper à l'obligation de payer des impôts pour soutenir les écoles organisées contre nous.
Certains historiens anglais disent faussement que nous ne voulions pas d'écoles, puisque nous refusions les leurs. Ils ont soin de passer sous silence que ces écoles avaient été perfidement organisées pour nous angliciser et élever les enfants dans une atmosphère protestante. Biens des Jésuites.— Après la mort du père Cazot (1800), dernier survivant des membres de la compagnie de Jésus au Canada, l'opinion publique s'occupa de la question des biens des Jésuites. En voyant le gouverneur disposé à s'emparer de ces propriétés pour la couronne, la chambre exprima des doutes sur les droits de l'Angleterre à cet égard. Comme ces terrains avaient été concédés par les rois de France pour la subsistance des Jésuites missionnaires, employés à l'instruction des sauvages et des Canadiens^ il était de justice de n'en pas détourner les revenus pour d'autres fins. Mais les Anglais, qui voulaient restreindre le nombre des écoles de langue française, désiraient en disposer autrement, tandis que le clergé catholique les réclamait comme appartenant à l'Église. Cette question occasionna des débats solennels. MM. Berthelot, Bédard et Papiiieau, soutenaient avec vigueur que les biens des Jésuites devaient revenir aux institutions catholiques, qui en disposeraient en faveur de l'éducation. Young avança qu'on devait se conformer aux ordres du souverain et ajouta que persister dans d'autres prétentions serait manquer de respect envers le roi; ce qui mit un terme à la discussion (5 mars 1800).
1 Père de Glapion, jésuite, à Hugues Finlay, prf'sident du conseil législatif.
Cette brûlante question, grâce à l'habileté et aux efforts persévérants des honorables MM. Masson et Mercier fut réglée d'une manière définitive à la fin du dix-neuvième siècle.
Le "Mercury". — 'M. Cary fonda le Mercury^, qui publia son premier numéro le 5 janvier 1805. Ce journal, contrairement à la Gazette de Québec, fondée en 1764, prit bientôt des allures indépendantes, frondant les actes de l'assemblée quand ils froissaient les intérêts de la classe mercantile dont il était l'organe. Il disait, en 1806, que les bons sujets devaient travailler à amoindrir l'influence des Canadiens, et qu'il était juste, après un demi-siècle d'occupation, que 'Angleterre eût ici une province parfaitement anglaise: il oubliait alors que la population française du Bas-Canada était de 250,000 âmes.
Ce journal était tout dévoué aux intérêts commerciaux. Il en voulait à Pierre Bédard parce que celui-ci avait fait taxer le commerce au lieu des terres. Aussi, au lendemain de la victoire de Bédard, en 1805, s'empressa-t-il de publier : "Cette province est déjà trop française pour une colonie britannique."
Dunn, administrateur. — -Sur ces entrefaites, Milnes retournait en Europe (5 août 1805), sans emporter avec lui les regrets et la sympathie des Canadiens. Il était malheureusement venu au pays avec des préventions qu'un esprit droit aurait mises de côté. M. Dunn^ le remplaça par intérim. Dans le discours de la première session de son gouvernement (20 février 1806), il mentionna la victoire de la flotte anglaise sur celle de la France et de l'Espagne, à TrafaJgar. Ce fut pendant cette session, qu'après de longs débats, fut confirmée la grande question du principe de l'impôt, principe qui, depuis, a servi de base au système financier du pays. Pendant la séance du 7 mars, M. Bédard incrimina la Gazette de Montréal. Messieurs Edward et Tod, rédacteurs de ce journal, furent déclarés coupables de violation grave des privilèges de la chambre et condamnés à être mis sous la garde d'un sergent d'armes.
Le "Mercury", en donnant un compte rendu des délibérations de l'assemblée, au sujet de l'impôt sur le commerce, auquel les Anglais
1 Le Halifax Gazette, publié en 1752 dans la capitale de la Nouvelle-Ecosse, a été le premier journal du Canada. Il devint bientôt, sous le nom de Royal Gazette, l'organe officiel du gouvernement provincial et, sous ce titre, sa publication n'a jamais été interrompue.
2 Dunn Thomas, juge de la cour du banc de la reine au Canada (1787,) président du conseil exécutif et administrateur du gouvernement provincial de 1805 à 1807, et en 1811. En 1807, il fit appel aux milices canadiennes, qui répondirent loyalement.
s'opposaient fortement, l'avait accompagné de commentaires peu flatteurs à l'adresse de la majorité et de la nationalité canadiennefrançaise. Bédard^, à l'affût de tout, fit déclarer que ce compte rendu était une infraction aux privilèges de la chambre : il demanda que Cary, directeur du journal, fut mis sous la garde d'un sergent d'armes. L'inculpé offrit des excuses à la chambre au moyen d'une requête présentée par M. Bourdages, et obtint sa hberté. Pour se venger de ses accusateurs, il publia les débats se rapportant à ce sujet avec les noms de ceux qui avaient voté en sa faveur ou contre lui.
Dans la dernière session, le "Mercury" ne garda plus de ménagements et discrédita notre nationalité.
Le "Canadien". — Ce journal, fondé en 1806 par Bédard, Panet et autres, soutenait les intérêts du pays et s'appliquait à réfuter les accusations du "Mercury". Il marqua l'ère de liberté de la presse et se répandit rapidement dans les campagnes. Si les Canadiens ne lisaient pas les journaux de leurs adversaires, ce n'était pas par ignorance, mais parce qu'ils ne voulaient pas encourager des feuilles débordantes de choses injurieuses contre leur race. Cette feuille publia des articles historiques concernant la cession du pays à l'Angleterre, l'acte de Québec, la constitution de 1791, etc.
Le "Canadien" poursuivit ses luttes avec courage jusqu'au jour où la main d'un pouvoir ombrageux s'appesantit sur lui et l'écrasa (1810). Cette feuille pensait tout haut dans l'intérêt du peuple. Le grave et le léger se mêlaient dans ses colonnes mordantes ou railleuses. Le "Mercur}'" rageait devant ce ton badin, et ripostait par des kyrielles de gros mots qui lui attiraient de nouvelles avanies.
Le juge de Bonne et les Chouayens^, forcés de mettre le "Mercury" de côté et ne voulant pas se tenir pour battus, après l'apparition
1 Bédard avait réussi à tourner l'impôt qu'on voulait imposer sur la valeur approximative des terres pour le faire tomber sur le commerce.
2 L'origine de ce mot nous reporte à la prise du fort Osivégo ou Chouaguen, par Montcalm (14 août 1756). Durant la manœuvre, un certain nombre de soldats français, croyant la journée perdue avaient déserté les rangs. On les qualifia alors du nom de chouayens, corruption du nom du fort Chouaguen. L'épithète s'appliqua par la suite aux transfuges de notre cause dans la politique, et elle fit fureur au milieu de la classe populaire. Le juge de Bonne, qui, quarante ans plus tard, devenait chef du parti en question, fut désigné sous le nom de Grand Chouayen.
Les faveurs du pouvoir allaient au.^c Chouayens, car l'oligarchie comptait, à l'aide de cette faction diviser ou amoindrir le parti canadien. Les bureaucrates, que nous verrons figurer vers 1837, ont été les continuateurs des Chouayens.
du "Canadien", lancèrent le Courrier de Québec (janvier 1807), qui, faute d'encouragement, ne parut que six mois.
Sous Dunn, en 1807, l'assemblée législative s'occupa entre autres questions de la guerre qui sévissait en Europe. On serait dans l'erreur si l'on croyait que les Canadiens français parlaient et agissaient en faveur de Napoléon 1er, Sa politique et ses guerres continuelles leur déplaisaient, non pas peut-être par sympathie pour l'Angleterre, mais à cause de l'injuste ambition de cet empereur.
Pour détromper la rumeur que les Canadiens n'attendaient que le moment favorable pour se livrer aux Etats-Unis, Dunn ordonna la levée d'un cinquième de la milice du Canada, et celle-ci répondit loyalement à l'appel.
LECTURE. — Les Canadiens français dans l'arène politique. — Lors de la séparation des deux Canadas (1791), les Canadiens français figurèrent avec honneur dans l'arène politique. Les principaux athlètes de la défense de nos droits furent d'abord Bédard, Panet, Taschereau et de Lotbinière. Le premier, fils de cultivateur, après ses études au séminaire de Québec, sut se créer une position sociale ; les autres appartenaient aux débris de l'ancienne aristocratie canadienne. Peu d'années après, on vit apparaître Louis-Joseph Papineau, auquel sa réputation d'orateur donne une place d'honneur dans l'histoire nationale. Plus tard vinrent Viger, Cuvillier, Parent et Nelson; ce dernier, quoique Anglais, mérite d'être placé parmi les Canadiens français comme ayant embrassé leur cause. La question nationale, qui souleva des débats orageux, trouva toujours dans les hommes politiques de notre race une élévation de sentiments dégagée de toutes passions mesquines. M. Etienne Parent, publiciste éminent, nous en donne une idée dans le passage suivant : "Pour prévenir toute fausse interprétation de notre pensée, disons que nous ne nourrissons aucun sentiment de haine ou de jalousie contre cette race étrangère . . .Par le cours d'événements providentiels, les deux nationalités se sont trouvées jetées dans ce quartier du globe; et il est pareillement dans l'ordre de la Providence, dans la nature des choses humaines, que chacune fasse tout ce qui sera en elle pour se maintenir et s'étendre. Des deux côtés on aurait tort de s'en vouloir du mal; car de part et d'autre on est des instruments entre les mains de Dieu. C'est à chacun à faire ce que le devoir, l'honneur et son intérêt légitime lui commandent, toujours en respectant les règles sacrées de la morale publique; de remplir du mieux qu'il pourra le rôle que le Maître suprême lui a donné dans le grand drame du monde, et d'attendre, avec confiance et en toute charité chrétienne envers les autres acteurs, le dénoûment qui doit terminer la pièce, et dont la nature est le secret de l'avenir."