CHAPITRE VI
Sir George Prévost, gouverneur. — Milice. — Mgr Plessis et l'évêque protestant. — Déclaration de la guerre américaine. — Le général américain Hull.— Le général anglais Brock et le général américain Van Rensselaer. — Le général anglais Sheaffe. — Opérations de l'américain Dearborn. — Événements sur mer.^ — Réunion du parlement.—Campagne de 1813 : frontières de l'ouest.^Perry défait Barclay sur le lac Érié. — Moraviantown. — Prise d'York. — Stony-Creek — Beaver-Dams. — Les Américains se retirent des routières de Niagara. — Combat naval.^ — ^Bataille de Châteauguay.^ — Campagne de 1814. — Troupes anglaises au Canada. — Traité de Gand. — Population. — Rappel et mort sir George Prévost.
Sir George Prévost, gouverneur. — -Le successeur de Craig fut sir George Prévost, ancien gouverneur de la Nouvelle-Ecosse. Prévost arriva à Québec en septembre 1811. Le nouveau gouverneur, qui avait conquis une renommée militaire aux Antilles, était un homme sage, modéré, possédant ce bon sens et cette impartialité qui font les grands hommes de gouvernement. En arrivant au Canada, il travailla à se concilier les esprits et à cicatriser les plaies de l'animosité encore vivaces dans les cœurs. Comme la guerre menaçait d'éclater avec les États-Unis, son premier soin fut de visiter les places fortes du pays. Il comprit bientôt que le vaste cours du Saint-Laurent, avec ses bords escarpés et garnis de villages, ne laissait guère d'endroits propices à l'ennemi ; mais que les bords du lac Champlain, où le sol plat des campagnes s'étend jusqu'à Laprairie, vis-à-vis de Montréal, seraient plus exposés. Le Haut-Canada, dépourvu de moyens
naturels et artificiels pour sa défense, lui donna moins d'assurance. Le général Brock, officier intrépide et connaissant bien le Canada, fut chargé du commandement des troupes.
Pour rendre justice aux hommes politiques destitués par son prédécesseur, Prévost nomma M. Bédard juge aux Trois-Rivières et M. Bourdages lieutenant-colonel de milice. Bientôt la plus vive sympathie régna entre le gouverneur et le peuple.
Milice. — -Dans une des sessions de 1812, la chambre amenda la loi militaire pour la défense du pays. En vertu des nouvelles ordonnances, tous les hommes devaient se faire enregistrer, et le gouverneur avait le droit de lever les miliciens de 18 à 25 ans : il pouvait mettre 2,000 hommes en service actif, et accepter les services de 2,000 volontaires : on ne devait pas admettre de suppléants. La chambre vota 62,000 louis pour l'entretien des militaires et la défense de la province, ou pour être employés selon que les exigences des événements le requerraient, à la discrétion du gouverneur ; cette somme devait être prise sur l'argent voté pour l'érection d'un palais législatif.
Mgr Plessis et l'évêque protestant. — ^Le gouverneur Prévost, voulant gagner le clergé à sa cause, eut plusieurs entrevues avec Mgr Plessis, qui en profita pour lui exposer l'existence légale et l'autorité d'un évêque catholique au Canada. Au printemps de 1812, le gouverneur fit parvenir au prélat la communication suivante : " J'ai reçu des dépêches d'Angleterre ; on veut vous mettre sur un pied plus respectable, mais on attend que vous fassiez vous-même les conditions. Je désirerais avoir là-dessus vos idées avant votre départ pour le golfe, car il faut pourvoir à tout et bien nous entendre."
Mgr Plessis composa à la hâte un mémoire dans lequel il demandait que lui et ses successeurs fussent reconnus civilement pour évêques catholiques romains de Québec, avec tous les droits et prérogatives exercés jusque-là par ses prédécesseurs. Cette demande fut accordée, et Prévost obtint du prince régent un traitement de 1,000 louis par année pour le prélat canadien avec un siège au conseil législatif. A cette nouvelle, l'évêque protestant se récria. Il demandait la suppression du rang et du pouvoir de l'évêque catholique et démontrait l'anomalie de reconnaître deux évêques pour le même siège. Lord Bathurst, qui avait succédé à sir Liverpool, comme ministre des colonies, lui répondit : " Ce n'est pas quand les Canadiens combattent pour l'Angleterre qu'il faut agiter cette question."
Déclaration de la guerre américaine. — A l'époque où nous sommes arrivés, la gloire militaire de Napoléon rayonnait sur toute l'Europe. Cependant la Grande-Bretagne, prétendant conserver sa suprématie maritime, insistait sur ce qu'on appelle le droit de recherche, c'est-à-dire le droit d'aller saisir à bord des vaisseaux neutres les déserteurs de sa flotte. La marine marchande des Etats-Unis, qui avait amplement profité de ces désertions, subissait difficilement cette mesure reconnue cependant par les puissances européennes. Tout en tenant à se renforcer dans la lutte contre Napoléon, la flotte anglaise n'abordait néanmoins que les vaisseaux suspects d'une nation neutre. Un vaisseau anglais aborda la frégate Chesapeake des États-Unis, dépassa ses droits en tuant plusieurs hommes de l'équipage et en réclamant quatre marins comme déserteurs. Les ports des États-Unis furent aussitôt fermés à l'Angleterre jusqu'à ce que celle-ci eût réparé ses torts et donné des garanties contre toute agression future : c'est ce qu'elle fit. Peu après, le gouvernement britannique interdisait tout commerce avec la France et ses alliées. Napoléon rétorqua en prohibant tout commerce avec l'Angleterre et ses colonies (18C7)). La même année, les États-Unis établirent sur leurs rivages un embargo général, qu'ils révoquèrent en 1808, parce qu'il nuisait plus à leur commerce qu'à celui des autres nations. Il y avait exception pour la France et l'Angleterre, à cause de leurs prétentions sur les mers.
Afin de favoriser le commerce de la France avec les colonies, Napoléon renonça à deux décrets^ en faveur de la grande république américaine, et tourna ainsi cette dernière contre l'Angleterre, qui, malgré ses promesses, n'avait que légèrement modifié ses ordonnances. En réponse à la sage diplomatie de Napoléon, les Américains levèrent leur interdit à l'égard de la France et le maintinrent à l'égard de l'Angleterre (2 mars 1811 ). Alors la position extrêmement tendue amena incessamment la guerre, que le congrès de Washington déclara à la Grande-Bretagne, le 18 juin 1812. Devenus les alliés de Napoléon, es Américains s'attendaient de jour en jour à voir le grand empereur venir attaquer le Canada. Ils présumaient aussi que les Canadiens français, mécontents des molestations de Craig, s'uniraient à eux pour
1 Le décret de Berlin (1806), qui prescrivait de fermer les ports continentaux aux navires anglais, et le décret de Milan (1807), Qui déclarait que n'importe quel vaisseau soumis à l'Angleterre pouvait être saisi par les vaisseaux français.
prendre fait et cause contre l'Angleterre, mais ils se trompaient. Les Canadiens, voulant conserver leurs droits et leur liberté, n'étaient pas plus prêts à les sacrifier en faveur des États-Unis qu'en faveur des Anglais. Cette fois encore, se rendant aux conseils du clergé, ils se déclarèrent pour l'Angleterre.
Les troupes des États-Unis étaient évaluées à 175,000 hommes, tandis que celles du Canada ne dépassaient pas 60,000, parmi lesquelles on comptait 5,454 soldats anglais^. Le gouverneur envoya les troupes régulières vers les frontières ; la garde de Québec fut confiée aux milices canadiennes.
Dans cette circonstance, la législature réunie par le gouverneur décida que du papier-monnaie portant intérêt et rachetable par la couronne anglaise, serait émis et servirait en guise d'argent dur, afin d'empêcher le métal de passer aux États-Unis.
Le Haut-Canada se montra également bien disposé. Le général Brock, gouverneur de cette province, était un homme intelligent, actif, de politique droite et habile militaire. Brock écrivait (26 juin 1812) au capitaine Roberts, qui tenait un poste au nord-ouest de Michillimakinac, et lui donnait connaissance de la déclaration de guerre.
L'invasion américaine devait se faire par trois endroits. Le général Hull, à la tête de l'armée de l'ouest, devait traverser la rivière Détroit ; le général Van Rensselaer, était chargé de conduire la grande armée du centre à la frontière de Niagara ; le général Dearhorn, commandant en chef, dirigerait l'armée du nord-ouest sur Montréal, par la rivière Richelieu. Nous allons voir maintenant une série de combats.
Le général américain Hull. — -En juillet, le général américain Hull, commaindant 2,000 hommes, traversa le fleuve au Détroit, entra dans le Western District, d'où il lança une proclamation invitant les Canadiens à se ranger sous son drapeau protecteur. Après leur avoir rappelé la tyrannie et l'injustice de l'Angleterre envers eux, il ajoutait qu'il venait leur offrir les avantages inestimables de la liberté civile, politique et religieuse. Il prônait ensuite cette liberté qui les avait fait triompher dans les orages de la révolution, les avait placés dans un rang élevé parmi les nations et leur avait procuré plus
1 Les soldats anglais étaient répartis comme suit : artillerie, 445 ; volontaires réguliers, 1,226, troupes de ligne, 3,783.
de calme, de sécurité et de richesse que n'en a jamais possédé aucun autre pays.
Hull se montra plus habile dans son adresse que dans ses opérations militaires : il se mit à l'œuvre, après être resté près d'un mois dans une inaction absolue. Plusieurs de ses détachements furent défaits. Le Heutenant Rolette, avec six hommes seulement, avait enlevé une goélette américaine, chargée de troupes et de bagages, sur la rivière Détroit (3 juillet). Le capitaine anglais Roherts, aidé de Pothier, s'était emparé de Michillimakinac (17 juillet). Ils n'avaient avec eux qu'une trentaine de soldats et deux cents voyageurs canadiens. Hull lui-même, fait prisonnier, fut conduit à Montréal où il fut échangé contre trente prisonniers anglais. Lorsque le général Hull rentra dans son pays, il fut traduit devant un conseil de guerre, qui le condamna, à cause de sa lâcheté, à être fusillé. Le président Madison intervint, et lui accorda son pardon à cause de son âge avancé et des services qu'il avait rendus dans les guerres de la révolution.
Le général anglais Brock et le général américain Van Rensselaer. — -Pour apprendre aux Américains à respecter son territoire, le général Brock prorogea le parlement, se porta vers la frontière du Détroit, campa à Amherstburg, où il assembla trois cents réguliers, quatre cents miliciens et six cents sauvages,sous le commandement du colonel Proctor, prit le fort Détroit (16 août) sans qu'on lui opposât de résistance, retourna sur ses pas, et attendit l'ennemi sur la frontière de Niagara, entre les lacs Êrié et Ontario.
Tandis que ces faits se passaient à la tête du lac Êrié, les forces ennemies se réunissaient en deux armées pour agir sur les lacs Ontario et Champlain ; elles étaient reliées entre elles par de petits pelotons qui devaient troubler la frontière canadienne.
Van Ptensselaer, chargé de l'armée du centre, rassembla ses troupes sur la rivière Niagara, vis-à-vis de Queenston. Il traversa le fleuve (13 octobre), et parvint à s'étabhr sur les hauteurs de Queenston, après avoir culbuté les troupes anglaises, composées en grande partie de miliciens. Dans un mouvement précipité, le général Brock, qui se trouvait au fort Georges, sur la rivière Niagara, marcha avec quelques troupes à la rencontre de l'ennemi. Dans la chaleur de l'action une
balle le renversa mort sur le champ de bataille^ Les Anglais suspendirent le combat jusqu'à l'arrivée de nouveaux renforts.
Le général anglais Sheafte. — Sheaffe, qui remplaça le général Brock (1812), attaqua les Américains sur les hauteurs de Queenston et les obligea à lâcher pied. Les uns se cachèrent dans les broussailles ; d'autres se précipitèrent aveuglément de la falaise dans la rivière. Sur 1,200 à 1,500 hommes qui avaient pris part à la bataille, 1,000 environ posèrent les armes.
Sheaffe conclut un armistice avec le général Smith, qui avait remplacé Van Rensselaer à Niagara. L'appel chaleureux de Smith aux jeunes Américains, réunit 5,000 hommes. Le colonel anglais Bishop, à la tête de 1,100 hommes, les mit en déroute sur le lac Érié (28 novembre). Smith fut obligé de se retirer furtivement pour se soustraire à l'indignation de ceux qui l'avaient suivi.
Telle fut la fin des opérations des troupes américaines de l'ouest et du centre.
OpérationvS de l'américain Dearborn. — ^L'armée de Dearborn, forte de dix mille hommes, campa peu de temps sur les rives du lac Champlain, puis marcha sur Montréal avec beaucoup d'hésitation. A la rivière Lacolle, elle rencontra le major canadien Salaberry, commandant les avant-postes, qui s'y étaient fortifiés pour tenir l'ennemi en échec. Des troupes des différents points de l'île de Montréal, sous les ordres du colonel Deschambault, traversèrent le fleuve, de Lachine à Caughnawaga, pour rejoindre Salaberry. Il vint aussi des renforts de I-ongueuil, de Laprairie et de Vaudreuil. Dans la nuit du 20 novembre, deux colonnes américaines, qui traversèrent la rivière pour cerner le corps le plus avancé du major Salaberry, par une méprise singulière, se prirent réciproquement pour l'ennemi et se fusillèrent si vigoureusement, que les troupes canadiennes ne trouvèrent rien de mieux que de les laisser faire. Cet incident et la nouvelle que toutes les troupes de Montréal étaient en marche vers les points menacés, déterminèrent la retraite de Dearborn.
L'armée régulière des Anglais enleva le poste de Salmon-River de Saint-Régis, dans le comté de Huntingdon. Les Américains
1 Un monument lui a été élevé à l'endroit où il fut tué.
firent une descente infructueuse, au-dessus des chutes Niagara, entre les forts Érié et Chippewa.
Événements sur mer. — L'honneur du drapeau américain fut plus vigoureusement soutenu sur mer. Les frégates anglaises durent baisser pavillon devant les frégates américaines commandées par le général Hull et le commodore Decatur. Les Anglais furent précisément défaits où ils étaient le plus sûrs d'être victorieux. En 1812, plus de trois cents vaisseaux battant pavillon anglais tombèrent au pouvoir des Américains.
Réunion du parlement. — -Après la campagne de 1812, la chambre d'assemblée se réunit à Québec, le 29 décembre. Le gouverneur loua le patriotisme des CeCnadiens et assura qu'il serait la sauvegarde de leurs foyers. Les délibérations furent moins orageuses que d'habitude. L'assemblée vota, pour les besoins de la guerre, des droits d'entrée de 2| pour 100 sur toutes les marchandises, autres que les denrées, qui seraient importées par les négociants du pays, et de 5 pour 100 sur celles introduites par les étrangers ; elle porta l'émission des billets d'armée à 500,000 louis, et accorda, en outre, 40,000 louis pour équiper la milice et subvenir à d'autres dépenses de guerre.
Campagne de 1813 : frontières de l'ouest. — ^Les Américains suivirent leur plan de campagne de l'année précédente. Les chefs étaient changés, et l'armée du centre divisée : l'aile droite devait se porter sur Osivégo et Sackett's Harhoiir, et l'aile gauche sur les frontières de Niagara. Les hostilités recommencèrent au mois de janvier.
Harrison^ chargé de l'armée de l'ouest, dirigea ses forces sur Malden et le fort du Détroit. Winchester, commandant l'avant-garde, se porta rapidement à Frenchtown, village situé sur la rivière Raisin, dont il s'empara; mais Proctor, colonel de l'armée anglaise, parti du Détroit à la tête de 1,100 hommes, dont 600 sauvage?, reprit la place. Winchester et une partie de ses soldats furent constitués prisonniers. Les Américains posèrent les armes à condition d'être protégés centre les tortures indiennes ; mais les sauvages, exaspérés dans ces sortes de circonstances, torturèrent plusieurs blessés. Le combat de Frenchtown fit perdre deux cents hommes aux Anglais et plus de trois cents aux Américains.
1 II de\nnt ensuite président des États-Unis : son petit-fils, Bsnjamin Harriso-i. le fut aussi.
Harrison, retiré au fort Meigs, sur la rivière des Miamis, vit bientôt Procter l'attaquer. Le général Clay, accouru pour secourir Harrison, se retira forcément après avoir perdu près de la moitié de ses troupes, comptant douze cents hommes. Proctor, en cherchant à s'emparer du fort Stephenson, éTprouya un échec à la rivière de Sandusky, qui se jette dans le lac Érié.
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