CRISE POLITIQUE DE
Adresse de M. Papineau. — Nouvelles élections. — Intransigeance de Dalhousie.— James Kempt, administrateur. — Lord Ajdmer, gouverneur.— Société nationale.— Émeute à Montréal. — Épidémie. — Cantons de l'Est. — Session de 1832. — Stanlej'. — Les quatre-vingt-douze résolutions.
Adresse de M. Papineau. — Le discoiirr. mordant de Dalhousie à la fermeture des chambres (1826), son refus de sanctionner le bill des subsides voté sous Burton, et la violence de la presse faisaient présager une nouvelle crise politique. Il faut cependant reconnaître que la Gazette de Québec, rédigée par M. Neilson, père, se tint toujours à l'égard de ses adversaires dans la mesure du respect et de la modération. Les principaux représentants du district de Montréal répondirent au discours du gouverneur par une adresse à leurs commettants. Cette adresse, accusant Dalhousie de la suspension des travaux législatifs, fut signée par MM. Papineau, Heney, Cuvillier, Quesnel et autres députés. Elle fit grand bruit et devint le signal d'un mouvement populaire.
Nouvelles élections. — -Les nouvelles élections occasionnèrent de vifs débats ; dans plusieurs endroits il y eut des rixes et beaucoup de désordres ; néanmoins les Canadiens réussirent d'em.blée. Le Canadian Spectator, rédigé par W aller, journaliste de talent et jouissant d'un grand prestige, disait : " Les élections sont finies, les amis du roi, de la constitution et du pays ont remporté une victoire complète. Les employés de lord Dalhousie et l'administration elle-même ont été partout hautement désapprouvés." Le gouverneur, à ce désaveu de sa politique, n'en devint que plus opiniâtre et ne voulut voir que des rebelles dans tous les chefs de l'opposition.
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Réunion des chambres. — -Les chambres se réunirent le 20 novembre 1827. M]M. Papineau et Vallières de Saint-Réal furent proposés pour la présidence. Le premier, devenu comme le pivot de la situation et dont le prestige sur les députés était incomparable, obtint trente-neuf voix, et le second, cinq. Le gouverneur rejeta cette élection et demanda qu'on en fit une autre. M. Cuvillier protesta en disant que l'approbation du gouverneur dans l'élection du président n'était qu'une pure formalité ; la majorité des membres ne se rendit point au désir de Dalhousie. Celui-ci i3rorogea alors le parlement. L'opposition ne resta pas inactive. Une adresse, couverte de plus de quatre-vingt mille signatures, exposant au roi tous les abus de pouvoir tant de fois reprochés au gouverneur, fut portée à Londres par MM. Viger, Cuvillier et Neilson.
De son côté, M. Gale, magistrat, chef de police à Montréal et chaud partisan du gouverneur, porta au bureau colonial d'Angleterre les adresses du parti opposé aux Canadiens.
Le Haut-Canada, qui était aussi en guerre ouverte avec l'oligarchie qui le tyrannisait, porta des plaintes en Angleterre. Cette coïncidence de mécontentement dans deux provinces, dont les populations étaient d'origine différente, donna plus de force à leurs représentants.
Intransigeante sévérité de Dalhousie. — Dalhousie destitua un certain nombre de magistrats qui avaient pris une part active dans les assemblées convoquées pour censurer sa conduite. Pendant les assises criminelles de Québec, des accusations diffamatoires furent portées contre M. Neilson, rédacteur de la Gazette de Québec, M. Mondelet, avocat aux Trois-Rivières, M. Waller, rédacteur du Canadian Spectator, et MM. Duvernay et Lane, imprimeurs.
Comme le comité des communes anglaises conseillait les voies conciliatrices pour les affaires du Canada, ces poursuites furent abandonnées.
Pour le bien général, Dalhousie fit aussi disparaître le règlement de la milice qui autorisait la formation de bataillons composés de Canadiens et d'Anglais. Néanmoins le moyen le plus simple à prendre pour le rétablissement de la concorde était le rappel du gouverneur. Sa promotion au généralat des Indes est bien une preuve que sa conduite au Canada fut alors approuvée et récompensée. L'Angleterre voulait à tout prix faire du Canada un pays vraiment anglais de langue, de sentiment et de nationalité.
James Kempt, administrateur.^En 1828, Dalhousie fut remplacé par Kempt, le lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Ecosse. Beaucoup de gens se bercèrent d'illusion en croyant que toutes les questions qui agitaient le Canada allaient être tranchées du coup. En dissimulant son rôle sous une apparente impartialité, Kempt poursuivit avec dextérité la route fanatique de ses prédécesseurs. Selon ses désirs, la presse prit un ton plus modéré.
A l'ouverture des chambres (21 nov. 1828), M. Papineau fut reconnu président de l'assemblée. Kempt, en vertu d'instructions particulières reçues des ministres sur les questions qui causaient tant d'inquiétudes et de troubles, devait, tout en maintenant le conseil qui servait de barrière aux prétentions des représentants du peuple, J
prendre des mesures pour régler les affaires de finance et réfor-'^^^^ mer les abus contraires au bien général. Il informa la chambre" qu'à part les traitements du gouverneur et des juges, elle pouvait disposer du revenu public, à condition de ne pas lésér^les intérêts du gouvernement^ et de ne pas entraver son action. La chambre accepta provisoirement ce compromis. Elle vota libéralement £200,000 pour constru re des phares dans le fleuve, améliorer les voies de communication et encourager les sciences et les lettres. Des sommes considérables, pour des travaux publics, furent encore votées dans la session de 1829. Les représentants du peuple, qui -voulaient justement disposer des revenus publics, montraient bien par les sommes qu'ils venaient de voter, qu'ils avaient à cœur les intérêts du pays. Mais le nœud de toutes les questions était la réforme des conseils législatif et exécutif, dont au moins les trois quarts des membres dépendaient du gouvernement. Consulté par la chambre sur cette question, Kempt, selon le désir des ministres anglais, répondit qu'il n'était pas opportun d'opérer des changements notables dans les conseils.
Cette réponse inattendue gâta tout : les Canadiens se réunirent et blâmèrent vertement la conduite du gouverneur. Appréhendant des trou])les et de grandes difficultés qu'il n'oserait pas affronter, Kempt demanda son rappel et l'obtint (1830).
Lord Aylmer, gouverneur. — Lord Aylmer remplaça Kempt en octobre 1830. Georges IV était mort le 26 juin, et la couronne passait
1 Ici, par gouvernement, on entend le gouverneur et le conseil exécutif.
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à Guillaum? IV. Cet événement donna lieu à de nouvelles élections, et le parti des réformistes s'accrut considérablement. La nouvelle chambre comptait soixante Canadiens français et vingt-quatre Anglais. La session, qui s'ouvrit à la fin de janvier 1831, ramena toutes les difficultés des sessions précédentes. On vit qu'Aylmer avait à suivre le programme de ses prédécesseurs. Il annonça aux députés que l'Angleterre consentait à abandonner la disposition de tous les revenus, à l'exception de celui des domaines de la couronne, moj^ennant une liste civile de £19,000 sterling votée pour la vie du roi. La chambre repoussa cette offre raisonnable que la prudence eut dû cependant lui conseiller d'accepter. Cette somme devait diminuer d'importance de jour en jour à cause des développements du pays et de l'augmentation des richesses. Il est vrai aussi qu'il y avait eu jusquelà tant d'injustices et de tromperies, qu'il était difficile de croire à une véritable impartialité.
La chambre ne consentit pas à voter la liste civile telle que le gouverneur la présentait, et se défiant de lui autant qu'elle s'était défié de ses prédécesseurs, elle voulut connaître les dépêches de Londres à ce sujet.
Aylmer répondit que d'après une règle imposée aux gouverneurs, il ne pouvait exhiber aucune dépêche des ministres sans la permission du bureau des colonies. Piquée au vif de ce refus, la chambre ordonna un appel nominal pour examiner l'état de la province. Elle demanda au conseil exécutif des renseignements sur la construction du canal Chambly, un rapport des articles de la liste civile qui lui avait été transmise, des revenus des biens des Jésuites et de l'usage qu'on prétendait faire des bénéfices des terres et des forêts. Elle tenait également à savoir si le juge de la cour de l'amirauté avait fait choix d'un salaire de £200, ou -s'il acceptait les honoraires d'office. Le gouverneur répondit d'une manière évasive à ces différentes questions ; il déclara néanmoins qu'il voulait employer les revenus des biens des Jésuites ainsi que ceux des terres et des forêts au progrès de l'éducation, au .soutien du clergé catholique et de l'église presbytérienne. £1,000 par année devaient aussi être pris sur ces fonds pour les émo' luments de l'évêque catholique de Québec.
Le peuple, de plus en plus surexcité par la question lirûlante de la politique, tenait des assemblées et adoptait des résolutions de cen-
sure contre le gouvernement. Des jeunes gens, plus ardents qu'éclairés, s'étaient ralliés à M. Papineau et poursuivaient à outrance la lutte parlementaire contre la métropole.' N'entrevoyant les obstacles qu'à travers un prisme trompeur, ils croyaient amener l'Angleterre à faire les concessions qu'ils voulaient, en lui rappelant que les États- Unis étaient toujours prêts à nous recevoir. Sans s'en douter, ils conduisaient le pays à l'abîme, étant loin de concevoir qu'après l'union législative, leur conduite servirait de prétextes pour " établir dans le Bas-Canada une population anglaise, avec des lois et la langue anglaise, et de soumettre cette province au régime vigoureux d'une législation essentiellement anglaise^"
Les refus de la chambre inspiraient des craintes à Ajdmer, qui, en toute occasion, s'efforçait d'exprimer des sentiments généreux envers les Canadiens.
Société nationale. — La Minerve, à Montréal, le Canadien à Québec, défendaient avec vigueur la cause des Canadiens. En 1832 M. Ludger Duvernay, propriétaire de la Minerve'^, et M. Tracey, rédacteur du Vindicator, avaient été emprisonnés par suite d'attaques dirigées contre le conseil législatif. On n'osa pas instituer leur procès, et tous deux devinrent l'objet d'ovations populaires inquiétantes pour le gouvernement. Les quatre-vingt-douze résolutions^, arrivant à peu près en même temps que ces actes d'une rigueur outrée envers le journalisme antipathique à l'oligarchie anglaise, n'étaient pas de nature à calmer les esprits. Ce fut à cette époque que Duvernay fonda une société nationale sous le nom de Saint-Jean-Baptiste, et lui donna pour devise : Nos institutions, notre langue et nos lois'^.
Il prit comme emblème le castor, pour rappeler le commerce des fourrures des premiers temps de la colonie, et V érable, qui a toujours été regardé comme l'arbre national, et qui, pour nous, remplaça le chêne des Gaulois. Le banquet d'inauguration, présidé par M. Viger, premier maire de Montréal, eut lieu dans cette ville le 24 juin 1834.
Duvernay montra un grand tact en choisissant saint Jean-Baptiste comme patron de notre fête nationale. En effet, la fête du 24 juin
1 Lord Durham.
2 La Minerve fut fondée par Auguste-Norbert Morin, en 1826; Duvernay en devint le propriétaire.
3 Document dans lequel se trouvaient exposés tous les griefs des Canadiens français contre la métropole.
4 C'est la devise qu'Etienne Parent donnera au journal "le Canadien", en le rétablissant en 1837. Joseph-François Perrault en est l'auteur.
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fut toujours l'un des plus beaux jours pour nos ancêtres, à cause des heureux souvenirs qu'elle leur rappelait.
Les relations des Jésuites rapportent que, dès l'origine de la colonie, on y faisait deux grandes solennités : la Saint-Joseph, comine fête patronale, et la Saint-Jean-Baptiste , comme fête nationale. " Heureux, dit Sainte-Beuve, ceux qui sont d'un pays, d'une province, qui en ont le cachet, qui en ont gardé l'accent, qui font partie de son caractère."
Pendant que la crise politique sévissait au Canada, la chambre des communes de Londres se préoccupait de nos mouvements et préparait une enquête dans le dessein de savoir à quoi s'en tenir sur tout cela. Daniel O'Connell plaidait notre cause ; des journaux écrivaient les uns pour, les autres contre nous. Une commission composée de sir Charles-Edward Grey, de sir George Gipps et de M. T. Fred. Elliot, comme secrétaire, était nommée pour s'enquérir exactement de notre situation.
Émeute à MontréaL — -L'élection d'un député à Montréal se fit avec tapage : une lutte des plus acharnées dura trois semaines. Les troupes mises sous les armes, tirèrent sur le peuple, tuèrent trois Canadiens français et en blessèrent deux (21 mai). Tout l'odieux de cette action retomba sur le corps exécutif, " qui savait si bien, disait-on, choisir les victimes." Le colonel Mackintosh et le capitaine Temple, commandant la compagnie de soldats qui avait tiré sur la foule, furent arrêtés et mis ensuite en liberté moyennant une caution de £1,000, en attendant leur procès. La procédure, d'abord déclarée illégale par les juges, fut rappelée et définitivement re jetée par le grand jury au milieu d'une violente agitation. Pour ne pas se compromettre aux yeux des Anglais, et afin de ne pas intervenir dans les choses de la justice, le gouverneur refusa la demande de Papineau, qui priait Son Excellence de se rendre à Montréal pour l'enquête. Partout on blâmait la conduite du gouverneur. Le grief le plus grave concernait l'exclusion des Canadiens des charges publiques.
Epidémie. — -Le choléra asiatique exerça pour la première fois d'affreux ravages au Canada en 1832 ; à Québec, plus de 3,000 personnes en de\ànrent les victimes dans l'espace de quatre mois. Cette calamité n'amena pas de trêve entre les partis politiques. Des réunions continuèrent à se tenir en différents endroits. Dans l'assem-
blée de Richelieu, on déclara l'Angleterre responsable du choléra, à cause de la nombreuse émigration qui portait en elle les germes du fléau dévastateur. Dans le cours de l'année, Québec avait vu arriver sur ses quais le flot énorme de 52,000 émigrés.
Cantons de l'Est. — -Ajdmer, soulevé contre la chambre des députés et les Canadiens français, visita la vallée de l'Outaouais et les cantons de l'Est, et écrivit à lord Goderich que ces parages pouvaient recevoir 600,000 émigrés. Il entrevoyait dans ce mouvement le moyen le plus efficace de noyer la race de langue française. Une compagnie se forma à Londres pour peupler ces cantons. Les Canadiens ayant pressenti les vues du gouverneur, adressèrent une requête au roi pour le prier de n'accorder ni terre, ni charte, ni privilège à cette association. Goderich, travaillant à relever le prestige du conseil et à corriger les abus, ajouta à ce corps onze nouveaux membres parmi lesquels se trouvaient huit Canadiens français.
Session de 1832. — -Une nouvelle réunion du parlement se fit en novembre 1832. Le gouverneur parla avec modération. Il loua la conduite du clergé et des médecins pendant l'épidémie qui venait de ravager le pays, et ne fit aucune allusion à la liste civile. La chambre se vit bientôt inondée de documents, venant de tous côtés, pour blâmer l'administration, la constitution et les malheureux événements arrivés pendant les élections de Montréal.
La nouvelle de la destitution de Stuart et de Kerr^ calma un peu les esprits. L'Assemblée avait demandé au roi de rendre électif le conseil ; ce dernier envoya à son tour un manifeste en Angleterre et représenta que le Canada marchait vers une anarchie certaine. Ce manifeste, tout à fait en contradiction avec celui des députés, se terminait en disant qu'il fallait amener un conflit avec le Haut- Canada et " inonder le pays de sang."
Les chambres furent prorogées après une cession de près de cinq mois (3 avril 1833).
Les villes de Montréal et de Québec, érigées en municipalités, venaient d'adopter leurs règlements. Ceux de Québec, où la population était en très grande majorité canadienne française, ayant été rédigés en français seulement, ne reçurent pas la sanction des juges. Ce refus amena des différends qui devinrent une nouvelle source d'irritation pendant l'été de 1833. Le Canadien disait à ce sujet : " Est-ce
1 Stuart 6tait prooureur-général et Kerr, juge.
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parce que nous sommes une colonie qu'on violera impunément les traités ? L'assemblée doit déterminer si, oui ou non, on peut se jouer de la foi jurée entre les nations."
Les débats parlementaires avaient créé parmi les classes ouvrières un esprit d'animosité entre les deux races ; on vit alors la rue Champlain, à Québec, devenir plus d'une fois le théâtre de luttes acharnées, dans lesquelles nos nationaux ne furent pas toujours victorieux.
Stanley. — Stanley, qui remplaça Goderich^ comme ministre des colonies, s'était jusqu'alors montré en faveur des représentants du peuple canadien ; mais s'étant tout à coup tourné contre eux, il alla jusqu'à dire que tous les griefs exposés par les Canadiens dans leurs manifestes, n'étaient qu'un tissu de mensonges, qu'il n'y avait eu aucune malversation commise par le pouvoir exécutif provincial. " Il est bien vrai, disait-il, que sur deux cent quatre fonctionnaires, quarante-sept seulement sont Canadiens français, mais cet état de choses est juste si Ton considère que bientôt les deux Canadas seront réunis et qu'alors la majorité de toute la population sera anglaise."
Alors O'Connell, député aux communes anglaises et surnommé le grand agitateur à cause de l'énergie qu'il avait déployée pour améliorer le sort de l'Irlande, sa patrie, s'écria dans son indignation : " Si c'est ainsi que vous entendez la justice, le Canada n'aura bientôt rien à envier à l'Irlande. L'aveu même de l'honorable ministre des colonies est une preuve des abus commis par ceux qui gouvernent le Canada, puisque sur une population composée de plus des trois quarts de Canadiens français, on ne lui accorde seulement qu'un quart des charges pubUques. La composition du conseil législatif est aussi vicieuse, puisque parmi ses membres, les uns sont, ou ministres, ou juges, ou fonctionnaires publics, ce qui donne un double avantage au gouvernement."
Pour détruire l'effet que pouvaient causer les manifestes des Canadiens, les Anglais de Montréal et de Québec firent signer des adresses de loyauté envers Sa IMajesté, qu'ils confièrent à Aylmer pour être envoyées à Londres.
1 Goderich ne parut pas en faveur de l'Unioa. Ses fréquentes relations avec Viger le portèrent à accorder aux Canadiens, plus de concessions que ne l'avaient fait sas prédécesseurs. C'est de lui que vint la dernière proposition relative aux subsides, laquelle accordait presque tout ce que la chambre avait demandé sur cette question capitale.
Les quatre-vingt-douze résolutions. — ^Apiès de longs débats sur l'émeute à Montréal pendant les élections du 21 mai, la chambre résolut d'en finir avec le conseil législatif, qui avait fait contre elle de graves et fausses accusations en Angleterre. Les virulentes discussions se terminèrent par l'adoption de quatre-vingt-douze résolutions, résumant tous les griefs de la colonie contre la métropole^ Aylmer était aussi mis en accusation devant la chambre des lords. Ces résolutions servirent de base aux pétitions qui furent immédiatement rédigées, signées et adressées aux deux chambres du parlement impérial. Il était mentionné que le défaut le plus grave de la constitution était la nomination des membres du conseil législatif par la couronne. " La partialité dans la distribution des charges publiques, y était-il dit, est portée au comble, puisque sur une population d'environ 600,000 habitants, dont 525,000 environ sont Français d'origine, 47 fonctionnaires seulement, les moins rétribués, sont de cette extraction, tandis qu'on compte plus de deux cents fonctionnaires d'origine britannique." On y hsait aussi : " Puisque l'origine nationale et la langue des Canadiens sont devenues des occasions d'injures, d'exclusion, d'infériorité politique, de séparation de droits et d'intérêts, la chambre en appelle à la justice du gouvernement de Sa Majesté et de son parlement, à l'honneur du peuple anglais ; les Canadiens ne veulent répudier aucun des avantages qu'ils tiennent de leur origine, car la nation française, sous le rapport du progrès qu'elle a fait faire à la civilisation, aux sciences, aux lettres et aux arts, n'a jamais été en arrière de la nation anglaise ; et elle est aujourd'hui dans la science du gouvernement et dans la voie de la liberté, sa digne émule^."
De son côté, le conseil législatif, appuyé des marchands anglais de Montréal et de Québec, demanda au parlement de Londres de maintenir la constitution existante. Effrayés du danger de cette attitude provoquante et craignant de tout perdre en voulant tout gagner, MM. Neilson, Cuvillier et Quesnel abandonnèrent le parti de Papineau.
1 Les résolutions, quoique rédigées par Morin, étaient surtout l'œuvre de Papineau.
2 En Angleterre, de tout temps, jusqu'en 1840, les fonctionnaires étaient choisis dans un petit nombre de familles, à l'exclusion de toutes les autres branches do la nation. Personne n'avait encore conçu l'idée de faire appel aux talents et aux influences pour former le corps des employés publics. Au Canada, sous le régime français, nous étions aussi exclus du service public; toutefois, on cite des exceptions. (B. Suite)
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Le gouverneur clôtura la session (18 mars 1834) en blâmant vertement le manque de modération et d'urbanité des membres de l'assemblée, et en assurant que malgré l'effervescence de leurs agissements, la plus grande tranquillité régnait au dehors. Ces dernières paroles excitèrent ceux qui avaient vo)té les résolutions à soulever les masses dans une grande démonstration pour prouver que ce qu'ils avaient voté exprimait bien les sentiments du peuple.
Des groupes politiques se formèrent à Montréal et ailleurs pour activer le mouvement des quatre-vingt-douze résolutions, qui devinrent comme le programme de la révolte.
M. Morin fut chargé d'aller à Londres pour remettre à M. Viger, qui s'y trouvait alors, la fameuse pétition au gouvernement impérial, basée sur ces résolutions.
Il est bon de remarquer qu'en plusieurs circonstances, nos délégués à Londres réuesirent à faire mettre de côté certaines mesures onéreuses, ou du moins à retarder leur mise en action. Les représentations qu'ils faisaient aux ministres démolissaient les accusations des membres du conseil législatif et des marchands anglais, auxquelles le parlement impérial avait souvent ajouté foi.
Aborder le ministère des colonies étaient parfois difficile. Il s'écoulait des semaines, même des mois avant que nos délégués fussent favorisés d'une entrevue. Sans se décourager de ces retards, Is savaient braver et le sarcasme des employés et les rebuffades des chefs.
LECTURE. — " Nos institutions, notre langue et nos lois." — Le promoteur Joseph- François Perrault, qu'on a surnommé le " père de l'éducation du peuple canadien", était attaché à la nationalité canadienne et préoccupé de sa prospérité et de son avenir. Chez lui, ce sentiment n'était pas vague, comme on le voit trop souvent, mais raisonné.
Il publia, en 1832, le traité intitulé : "Moyens de conserver nos institutions, notre langue et nos lois."
Si bien que, lorsque la société nationale Saint-Jean-Baptiste fut établie à Québec, en 1844, elle puisa là sa devise. Elle rendait ainsi hommage à la mémoire d'un Canadien français animé du plus pur patriotisme qui venait d'expirer.
Peut-être ne saisit-on pas aujourd'hui toute la portée de cette devise et l'étendue de ces expressions, nos institutions, notre langue et nos lois, dans le sens que M. Perrault y attachait.
Il nou: semble que nous oublions que nos anciens usages et les bonnes coutumes de nos pères forment une partie intégrante de ces mêmes institutions. A-t-on bien
conservé leurs manières dignes, simples et natiirelles, qu'ils cultivaient avec soin ? Avons-nous cette belle urbanité, toujours constante, qui savait plaire en se rendant agréable ? Gardons-nous cette tenue de bon ton qui attire le respect ? En un mot, pouvons-nous affirmer que nous avons encore ce qu'on appelle la politesse française ?
Et, quant au langage, peut-on dire que nous parlons correctement notre langue, du moins aussi bien que nos aïeux nous l'ont laissée ? En dépit de tous les chauvins, nous sommes obligés d'avouer qu'à part d'assez rares exceptions, nous sommes souvent en défaut, tant sur les règles de la grammaire que sur celles de la prononciation.
L'habitude fait qu'on n'y porte pas assez attention. Noua avons entendu, à ce : ujet, une réflexion juste d'un enfant du sol, qui s'était étudié à perfectionner son idiome français à l'étranger, et qui remarquait nos fautes fréquentes de langage : " Vous voulez, disait-il conserver votre langue, mais apprenez d'abord à la parler."
N'est-ce pas là, en effet, un des objets principaux de notre instruction publique^?
P. B. Casgrain.