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CHAPITRE IX

Lord Gosford, gouverneur. — Rôle de Louis-Joseph Papineau. — Troubles à Montréal, — A Saint-Denis,^A Saint-Charles, — A Saint-Eustache, — -A Saint-Benoît et à Sainte-Scholastique. — Allocution de Mgr Bourget. — Mort de Guillaume IV. — Soulèvement dans le Haut-Canada. — Réforme dans les provinces maritimes.

Lord Gosford, gouverneur. — ^Lord Aberdeen apprit à Aylmer (11 février 1835) que le gouvernement avait avisé le roi de choisir un commissaire royal possédant l'entière confiance de Sa Majesté pour remplacer le gouverneur général du Canada.

Lord Gosford, irlandais protestant, qui avait obtenu quelque réputation dans sa patrie en s'opposant aux orangistes, vint alors au Canada pour remplacer Aylmer (12 août 1835). Le nouveau gouverneur était accompagné de Charles Grey et de George Gipps : tous deux devaient l'aider à préparer une enquête sur l'état du pays.

Aylmer partit de Québec le 17 août. Il fut regretté de la population anglaise, qui lui présenta des adresses d'adieu pleines de cordialité.

1 "Bulletin des Recherches historiques" de 1898.

Lord Gosford, homme prudent et doué d'un esprit conciliant, s'appliqua à étudier les sujets de mécontentement parmi les Canad ens, pour y porter remède. Il se montra accueillant, invita MM. Papineau et Viger à dîner chez lui, visita les classes du séminaire de Québec et donna un grand bal à la fête de Sainte-Catherine. Les noms de plusieurs Canadiens furent portés sur la liste des juges de paix qu'il fit dresser, et M. Bédard, qui avait proposé les quatre-vingt-douze résolutions, parut destiné à remplacer le juge Kerr.

A l'ouverture des chambres (27 octobre 1835), Gosford annonça en termes généraux qu'il ferait tout son possible pour remédier aux nombreux griefs dont les Canadiens avaient à se plaindre ; il insista sur le cumul des positions et sur les inconvénients qui en résultaient ; il promit d'y mettre un terme sans faire souffrir pour cela les corps législatif, judiciaire et administratif. En terminant la session, Gosford adressa aux membres les paroles qui suivent : " Considérez, Messieurs, le bonheur dont vous poiu-riez jouir sans vos dissensions. Sortis des deux premières nations du monde, vous possédez un vaste et beau pays ; vous avez un sol fertile, un climat salubre et l'un des plus grands fleuves de la terre, qui porte jusqu'à-votre ville la plus éloignée les navires de la mer."

Le feu des passions politiques se ralluma lorsque le gouverneur voulut engager la chambre à rembourser les 22,000 louis empruntés à la caisse militaire, pour solder les comptes publics restés en souffrance, depuis que les députés refusaient de voter les subsides. Par un vote de trente-sept voix contre trente-quatre, la demande passa enfin.

Le gouverneur plut beaucoup aux Canadiens en répondant à la chambre en français avant de le faire en anglais. La fanatique Gazette de Montréal l'en Ijlâma vertement et vit dans cette manière de faire " le premier pas de la dégradation de l'Angleterre ". Néanmoins, le rapport que Gosford fit à Londres sur l'état de la colonie fut défavorable aux Canadiens. Tout devait rester dans le statu quo. Les revenus publics devaient être employéj sans le concours des représentants du peuple ; la liste civile de £19,000 sterling pour la vie du roi ou pour sept ans au moins devait être votée. Il conseillait même d'employer des moyens coercitifs pour forcer la chambre d'assemblée à se soumettre au conseil législatif. Louis-John Russell, ministre de l'intérieur de Londres, proposa à la chambre des communes des résolutions hostiles aux Canadiens.

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En présence des mesures des chambres impériales, la presse du Bas-Canada recommandait aux Canadiens l'union, la fermeté et la persévérance pour le triomphe de leur cause.

Il y eut des assemblées dans plusieurs comtés. Les opinions étaient partagées. Parmi les agitateurs, les uns soutenaient les quatrevingt-douze résolutions, les autres approuvaient la conduite du gouvernement. Enfin, la révolte éclata quand on apprit que Russell avait déclaré au parlement impérial qu'il suspendrait l'exécution des résolutions passées dans les communes, espérant que les Canadiens verraient que leurs demandes étaient incompatibles avec leur état colonial. Il y eut alors une nouvelle session à Québec, qui n'eut pour effet que d'empirer les choses. Papineau et ses plus chauds partisans se mirent à la tête du mouvement révolutionnaire.

Rôle de Papineau. — Louis-Joseph Papineau, que son éloquence populaire a fait surnommer l'O'Connell du Canada, convoqua des assemblées de tous côtés et sema sur son passage le feu de la révolte. Il parcourut un certain nombre de paroisses du district de Montréal, se rendit à Québec, puis à Kamouraska, en s'arrêtant à Saint- Charles, à Saint-Thomas et à l'Islet. Sa réception à Saint-Thomas fut une véritable ovation : le docteur Taché, patriote enthousiaste qui fut plus tard premier ministre du Canada, avait préparé les voies,

MM. Lafoîitaine, Mot in et Girouard, obtinrent beaucoup de succès sur la côte du nord.

L'Assomption, Lachenaie, VAcadie, Missisquoi, Deschainbault adoptèrent des résolutions condamnant la politique anglaise.

Les jeunes Canadiens français de Montréal formèrent l'association secrète des Fils de la liberté, dont le serment obligeait à se mettre à la tête du mouvement de résistance.

Le 23 octobre, dans une assemblée des six comtés du sud^, on planta le poteau de la liberté surmonté du bonnet rouge, et on arbora la cocarde tricolore. Après le discours du docteur Côté, de Napierville, qui fut d'une violence extrême, il y fut résolu qu'on n'avait plus à faire de pétitions au gouvernement anglais, mais que le temps était venu de défendre nos droits au moyen des balles. Les chefs du

1 Ces six comtes étaient : Richelieu, Saiot-Hyacinthe, Rouville, Chambly, Verchères et Saint- Charles où se tint l'assemblée. Les habitants de cas comtés se donnèrent le nom de Confédération des six comtés.

INSURRECTION DE 1837 nOJ^i^^ **'*^.C 439

mouvement songeaient même à annoncer une déclaration de l'indépendance du Bas-Canada. Cette parodie devait avoir son dénouement dans la défaite des rebelles. Le mal s'aggravait de jour en jour. Le Canadien, journal exprimant l'opinion du peuple, protesta hautement contre la révolte. Papineau, voulant endiguer le mouvement révolutionnaire qui menaçait d'aller trop loin, recommanda de ne point se servir des armes, mais d'opposer une résistance toute constitutionnelle en n'achetant rien de l'Angleterre ; ce conseil venait trop tard.

Le clergé catholique du Bas-Canada, tout en condamnant là sédition frénétique des jeunes gens qui lançaient le pays dans l'abîme d'une guerre civile, demanda à l'autorité impériale d'enrayer ce mouvement en accoiMant les réformes réclamées par le peuple, mais sa voix ne fut entendue ni de Londres ni des agitateurs. Il était dès lors impossible d'arrêter le torrent impétueux : la digue était rompue. C'est alors qu'éclatèrent des troubles inquiétants à Montréal, à Saint-Denis, à Saint-Charles, à Saint-Eustache, à Saint-Benoît et à Sainte-Scholastique.

Troubles à Montréal. — En novembre, des associations politiques appelées Fils de la liberté et " Constitutionnels " ou Doric Club, en vinrent aux mains dans les rues de Montréal. Les constitutionnels attaquèrent la maison de Papineau et saccagèrent les presses du Vindicator, journal de O'Callaghan, l'un des chefs patriotes. Plusieurs personnes furent blessées. Toute la nuit, les troupes parcoururent les rues avec de l'artillerie et la paix fut ainsi rétablie. Des mandats d'arrestation furent lancés contre vingt-trois des principaux agitateurs, et en particulier contre Papineau, O'Callagan, Nelson et Morin, qui se réfugièrent à l'Acadie^.

A Saint-Denis. — Des camps d'insurgés, commandés par Wolfred Nelson et Brown, furent établis à Saint-Denis et à Saint-Charles. Le colonel anglais Gore, conduisant cinq cents hommes de troupes de Sorel à Saint-Charles, fut tout à coup assailU d'une grêle de balles en passant auprès d'une grande maison de pierre^ dans le village de Saint-Denis : au son du tocsin, W. Nelson s'était retiré là avec sept

1 D'après vSulte, c'est l'Acadie de la "Grande-Ligne", près de Beauharnois.

2 La maison Saint-Germain.

OU huit cents hommes. Une centaine seulement parmi eux avaient des fusils ; les autres étaient armés de faux, de fourches et de bâtons. Gore, ce vieux décoré de Waterloo, abandonna aux séditieux, canons, bagages et munitions. Il mit plus tard le feu au village, quand il n'y eut plus personne pour lui résister.

Au cours de l'affaire, le capitaine Markham fut grièvement blessé en conduisant un assaut contre une distillerie où étaient postés une vingtaine de Canadiens. Le jeune et intéressant Ovide Perrault, avocat à Montréal, membre de l'ancienne chambre, citoyen plein de

talents, de courage et de bravoure, fut frappé d'un coup mortel qui l'enleva le lendemain, après qu'il eût reçu avec foi les secours de la religion.

Pendant ce temps, le colonel anglais Wetherall, à la tête de trois cent trente hommes d'infanterie, avec deux canons et quelques cavaliers, quittait Saint-Hilaire pour se rendre au camp de Saint-Charles.

A Saint -Charles. — -Les ponts ayant été coupés, les troupes avaient eu un trajet pénible. Les insurgés, au nombre de quelques centaines, étaient protégés par des retranchements élevés hâtivement entre la

rivière et une petite colline qui les dominait par derrière. La plupart n'avaient pas de fusils, et Brown, leur chef, prit la fuite avant le combat. Wetherall donna le signal de l'attaque. Les insurgés ripostèrent avec vigueur. Une lutte acharnée de part et d'autre durait depuis près de deux heures, quand l'artillerie acheva de renverser les retranchements des rebelles. L'infanterie fit alors une charge à la baïonnette, emporta le camp d'assaut et mit les insurgés dans une déroute complète.

Les révoltés eurent environ quarante morts, des blessés et des prisonniers. Six ou sept chefs seulement parvinrent à s'échupper. On ne connaît pas au juste la perte des troupes, mais elle dut être assez considérable, puisque les oflSciers avouèrent que les Canadiens tiraient juste et ferme, et que s'ils eussent été bien armés et bien conduits, on eût vu la victoire pencher de leur côté.

Wetherall et trois officiers eurent leurs chevaux tués ou blessés sous eux. Après ce combat, les troupes retournèrent à Saint-Hilaire, puis à Montréal. Quelques centaines d'insurgés tentèrent de les combattre, lorsqu'elles passèrent devant la Pointe-Olivier, mais elles les refoulèrent dans les bois par une charge à la baïonnette, et purent ensuite continuer leur route.

A la suite de ces deux combats, lord Gosford proclama l'état de siège dans le district de Montréal et refusa de convoquer le parlement (5 décembre ) . On vit bientôt les prisons regorger de patriotes, victimes de projets séditieux et téméraires.

A Saint-Eustache. — -Le 26 novembre, pendant la grand'messe, des courriers arrivés en toute hâte de Sainte- S cholastique, vinrent jeter l'épouvante parmi les constitutionnels de Saint-Eustache, dont plusieurs coururent se réfugier à Montréal, où ils propagèrent la peur qui les avait fait fuir.

Les deux jours suivants, les insurgés continuèrent à semer la terreur parmi ceux qui n'étaient pas de leur parti.

Le docteur Chénier et Amury Girod}, se mettant à la tête des rebelles, les conduisirent au fort des sauvages de la mission du lac des DéÏÏJ^rSîontagnes, visitèrent les magasins du gouvernement et en en-

1 Emigré suisse, établi depuis quelques anaéss au Canada.

levèrent de force les fusils, les munitions et un canon, qu'ils transportèrent à Saint-Benoît.

Les sauvages résistèrent aux efforts faits par Chénier et Girod pour les entraîner avec eux. Les insurgés, après avoir effrayé le village de Saint-Eustache, s'installèrent dans le couvent malgré le curé.

Les conseils du curé et les discours de M. Scott, membre de la chambre, paralysèrent si bien les agissements des rebelles que le soir même de la réunion, seul un jeune homme du village se trouvait au couvent. Mais plus d'un millier d'hommes des paroisses environnantes y étaient accourus. Nonobstant les efforts de plusieurs ecclésiastiques et sécuhers pour dissuader Chénier de son audacieux projet, il persista à le poursuivre et alla jusqu'à dire : " Qu'autant valait essayer de prendre la lune avec les dents que de chercher d ébranler sa résolution." Chénier barricada le chemin et s'opposa même au départ du curé Faquin, qu'il soupçonnait de vouloir aller à Montréal pour le dénoncer aux autorités. Après une conversation animée, M. Faquin dit à Chénier : " Je vous accuse devant Dieu et devant les hommes de tous les malheurs qui vont fondre sur nous." Chénier lui répliqua : '' Vous nous avez nui extraordinairement. Vous êtes la cause du refroidissement qu'éprouve la paroisse en ce moment-ci. Vous devriez être à notre tête quand nous irons combattre, pour nous donner l'absolution." Le 5 décembre, on annonça que deux compagnies en marche pour attaquer les rebelles à la rivière du Chêne, étaient déjà arrivées à Saint-Martin.

Le 14, les troupes s'avançaient sous les ordres de Colborne luimême : la troupe royale se composait de 2,000 hommes au moins. Elle avait 8 pièces d'artillerie de campagne et une pièce à fusée. A la suite des réguliers, venaient un nombre immense de voitures chargées de munitions, de bagages, de provisions, de bois, d'outils et d'ouvriers de toute sorte, pour construire au besoin des ponts, couper ou abattre les obstacles, etc. L'organisation laissait voir un général expérimenté.

A la troupe régulière se joignit un bataillon de volontaires de Saint-Eustache, sous les ordres du capitaine Globenski, de la rivière du Chêne.

Les insurgés, à la vue des troupes nombreuses de Colborne, ramassèrent le plus d'hommes possible dans le village, les engagé-

rent, les forcèrent, l'épée à la main, à entrer dans l'église, barricadèrent la porte et cassèrent les vitres pour faire des meurtrières. D'autres troupes se postèrent dans le presbytère, dans le couvent et dans les maisons voisines ; mais le plus grand nombre prit la fuite à travers les champs et les bois. Il en resta tout au plus 250 pour se défendre. Beaucoup n'avaient pas d'armes, et ils s'en plaignaient ; Chénier leur répondit froidement : " Soyez tranquilles, il y en aura de tués et vous prendrez leurs fusils." Girod", qui sans doute avait distribué toute sa valeur guerrière à ses soldats improvisés, prit la fuite. Les troupes cernèrent le village et commencèrent l'attaque. Les insurgés répondirent avec vigueur tant qu'ils eurent des munitions, mais ils ne purent longtemps résister.

Les édifices occupés par les rebelles furent investis, canonnés et incendiés. Un bon nombre d'insurgés furent brûlés, et plusieurs de ceux qui voulurent échapper aux flammes, trouvère^t la mort dans les rangs pressés des assiégeants. Chénier tomba sous un coup de feu. On vit des malheureuses victimes passer à travers une grêle de balles dirigées sur elles, puis finalement succomber sous le plomb des assaillants au moment de leur échapper. Quelciues-uns de ceux qui se sauvèrent du massacre furent incarcérés. L'un des fuyards conjura ceux qui l'arrêtaient d'épargner sa vie, leur jurant qu'il n'avait fait aucun mal à personne et qu'il n'avait été parmi les rebelles que par contrainte. L'état de son fusil fit qu'on eut peu de peine à le croire : il n'avait pas de platine et le canon était plein de cartouches jusqu'à la bouche. Le prisonnier assura qu'il avait été obligé de faire semblant de tirer et de mettre chaque fois une cartouche dans son fusil, sans quoi les rebelles lui auraient fait un mauvais parti. Ceux qui avaient saisi ce pauvre diable le relâchèrent immédiatement en riant de bon cœur de l'incident.

Les insurgés perdirent soixante-dix hommes, et les troupes, trois. Les Anglais pillèrent le village et y mirent le feu ; l'incendie dura presque toute la nuit.

C'est un honneur de verser son sang pour une cause patriotique, mais on se demande si les insurgés de Saint-Eustache auraient dû aller si loin.

A Saint-Benoît et à Sainte-Scholastique.— Après les désastres de Saint-Eustache, Colborne marcha sur Saint-Benoît, que l'on

disait bien fortifié et défendu par une forte garnison. La frayeur avait cependant éparpillé les insurgés.

Une députation d'habitants de Saint-Benoît se porta au-devant des troupes pour demander la paix ; Colborne la leur accorda, à condition de ne pas entendre un seul coup de fusil contre les Anglais. "Autrement, dit-il, tout sera saccagé comme à Sainte-Eustache." Cette nouvelle, portée vite au village, fit que Colborne ne trouva guère que trois cents hommes, qui rendirent leurs armes en tremblant, et se mirent à la discrétion du général qui les congédia. Le lendemain matin (16), Colborne partit pour Montréal, après avoir ordonné de brûler seulement les maisons des chefs ; mais on exécuta malheureusement mal ses ordres, et tout le village devint la proie des flammes.

Girod, cerné dans sa fuite, et se voyant dans l'impossibilité d'échapper aux mains de ses ennemis, se fit sauter la cervelle d'un coup de pistolet.

Sainte-Scholastique, pour avoir trop favorablement secondé les chefs rebelles, s'attendait à être sévèrement puni ; mais Colborne se laissa fléchir et le village fut épargné. Les troupes, assurées qu'il n'y avait plus rien à craindre, se retirèrent du comté du Lac-des-Deux- Montagnes, devenu aussi calme et épouvanté qu'il avait été agité trois jours auparavant.

Allocution de Mgr Bourget. — -Cette fois encore, comme en maintes circonstances délicates, le clergé contribua puissamment à calmer la crise qui menaçait le Canada. Voici les paroles que Mgr Bourget^ adressait aux convives le jour de son sacre : " Comme il ne peut se rencontrer une occasion plus solennelle que celle-ci, ni une réunion plus nombreuse du clergé, je vais en profiter pour donner aux pasteurs des paroisses quelques avis de la plus haute importance dans les circonstances où se trouve le pays, savoir : Que les pasteurs doivent faire tous les efforts pour rétablir la charité et l'union parmi les ouailles; qu'ils doivent représenter à leurs paroissiens qu'il n'est jamais permis de se révolter contre l'autorité légitime, ni transgresser les lois du pays ; qu'ils ne doivent point absoudre dans le tribunal de la pénitence quiconque enseigne ou qu'il est permis de se révolter contre le gouvernement sous lequel nous avons le bonheur de vivre, ou

1 Mgr Bourget, coadjutcur de Mgr Lartigue, fut sacré à Montréal en 1837. Il y avait cent ao'zante couverts au dîner de circonstance.

Mgr Bourget (1799-18S5)

Dans la personne vénérée de Monseigneur Bovrget, l'Église et le peuple canadien saluent un esprit élevé, un noble cœur, un homme plein de vigueur et d'énergie à la façon des grandes âmes.

qu'il est permis de violer les lois du pays particulièrement celle qui défend la contrebande, bien moins encore est-il permis d'absoudre ceux qui violent les lois ou enseignent à les violer." Cette allocution, sollicitée depuis longtemps par plusieurs amis de l'évêque, fut chaleureusement accueillie. Les journaux de la province s'en emparèrent ; seul, le parti patriote en fut irrité.

Mort de Guillaume IV. — -Guillaume IV, roi d'Angleterre, s'éteignit à Windsor, le 20 juin 1837. Cette nouvelle ne parvint au Canada que le 29 juillet. Le lendemain de la mort du roi, la princesse Victoria, nièce de Guillaume et la seule héritière du trône, fut proclamée reine de la Grande-Bretagne. Peu après, la jeune reine, âgée de dix-huit ans, présida elle-même le conseil de la couronne, déclara qu'ayant été élevée par les soins éclairés d'une mère chérie, la duchesse de Kent, elle avait appris dès l'enfance à respecter et à aimer la constitution de son pays natal. Elle ajouta : " Mon étude constante sera de maintenir la religion réformée telle qu'elle est établie par les lois, mais en assurant à tous la pleine et entière jouissance de la liberté de conscience. Tous mes efforts tendront aussi à faire le bonheur de mes sujets." Le 4 août, à une heure de l'après-midi, eut lieu la reconnaissance de l'avènement de Victoria au trône de la Grande- Bretagne, avec les pompeuses cérémonies officielles auxquelles assistaient les autorités ecclésiastiques et civiles de Londres et des contrées environnantes. Lord Gosford ordonna des solennités semblables dans les villes des deux Canadas. Ces cérémonies offusquèrent les patriotes.

Soulèvement dans le Haut- Canada.— A peine le calme se faisait-il sentir dans le Bas-Canada, que les mécontents du Haut-Canada tentèrent une levée formidable de boucliers. Deux Écossais, Robert Gourley et William Mackenzie, s'étaient mis à la tête du parti réformiste. Le premier, après avoir été incarcéré, fut banni du pays comme un étranger. Le second, connu par son exaltation fiévreuse et ses principes anarchiques, le remplaça comme chef de l'opposition. Chassé plusieurs fois de la chambre et réélu à chaque élection, il devint le premier maire de Toronto, quand York fut constitué en municipalité. Mackenzie, à la tête de quatre cents insurgés, tenta de prendre Toronto, mais il fut vivement repoussé par les constitutionnels. Il se réfugia alors à Buffalo et fit appel aux aventuriers améri-

cains qui voulurent grossir son armée. Tous ceux qui s'engageaient à le suivre devaient recevoir 300 arpents de terre et SlOO, s'ils réussissaient à renverser le gouvernement. Mais tous ces beaux projets échouèrent, et les séditieux et leur chef se retirèrent à Navy Island, île située à deux milles au-dessus de Niagara. Le général américain Van Rensselaer était le chef général de cette faction. Un grand nombre de mécontents et d'aventuriers se mirent bientôt sous ses ordres. Les provisions abondaient.

Les autorités américaines tentèrent inutilement d'intervenir ; le peuple préféra son goût à la loi. En peu de temps, Navy Island devint un lieu tout à fait à la mode. L'artillerie commença à tonner. On offrit 500 Hvres courant pour la capture du gouverneur anglais. MacNab^ fut chargé de défendre la rive canadienne. L'ne canonnade vigoureuse obligea le parti populaire à évacuer l'île (14 juin 1838). Les révolutionnaires attaquèrent sans succès Western District, Kingston et Fighting, au Détroit.

Quelque temps après, un parti de factieux, débarqué sur Pointe- Pelée, dans le lac Êrié, fut vivement repoussé par le colonel ]Maitland, à la suite d'une lutte opiniâtre.

Après ces échecs, Mackenzie se retira aux États-Unis, d'où il ne revint qu'en 1850.

Dans toutes ces attaques, excepté à Toronto, le plus grand nombre des perturbateurs de l'ordre étaient des Américains.

Réforme dans les provinces maritimes. — -Les réformistes des provinces maritimes réclamèrent leurs droits par des moyens constitutionnels, sans avoir recours aux armes. Joseph Howe, fils de loyaliste et éditeur propriétaire du Nova-Scotian, journal publié à Hahfax, fut poursuivi pour diffamation par les magistrats d'Halifax, qu'il avait réprimandés à cause de leur mauvaise administration. Les avocats ne voulurent pas accepter sa cause, n'y voyant aucune chance de succès. " Eh bien, je me défendrai moi-même," répondit Howe avec assurance. Pendant six heures, au jour fixé, il plaida sa cause avec tant d'ardeur, d'énergie et de logique que, malgré le sentiment du juge, le verdict du jury lui fut favorable Howe fut porté en triomphe à sa demeure et le public célébra cette victoire pen-

1 Sir AUan McNab (1798-1862) entré au parlement en 1829, devint président de l'assemblée législative (1844-1848), puis chef du cabinet, avec Morin (1854) et avec Taché (1855).

dant deux jours. Howe fut l'auteur des douze résolutions présentées à la chambre contre l'administration du conseil exécutif^

Lemuel Allan, également fils de loyaliste, fut le chef du parti réformiste du Nouveau-Brunswick. Il fit un voyage à Londres avec plusieurs membres de son parti, afin d'obtenir du gouvernement impérial que l'assemblée de sa province eût la libre disposition des revenus casuels et territoriaux. Sa mission fut couronnée de succès ; mais sir Archihald, gouverneur du Nouveau-Brunswick, en fut si mécontent qu'il envoya sans tarder sa démission au secrétaire colonial.

A l'île du Prince-Edouard, les luttes entre les deux chambres n'eurent lieu que douze ans plus tard, quand surgirent les difficultés entre le gouverneur Huntley et l'honorable Joseph Pope, orateur de la chambre. '

LECTURE. — Émigration des Canaiiens français aux Écals-Unis. — Si, au début de la colonie, le commerce des fourrures, en attirant les coureurs des bois, avait porté préjudice à l'accroissement de la population, plus tard, l'émigration des Canadiens français aux États-Unis devint un mal beaucoup plus redoutable. La difficulté pour les pères de famille de fixer leurs enfants sur des terres nouvelles dans le pays, fut la raison principale qui causa parmi nous ce courant désastreux. Ce ne sont pas les terres qui faisaient défaut, mais le manque de chemins pour l'écoulement des produits. Quand les Canadiens français furont dans les circonstances plus favorables pour fonder de nouveaux établissements, ils se trouvèrent en face de spéculateurs et fonctionnaires anglais, qui avaient accaparé les territoires les plus fertiles et les mieux situés. Le prix exorbitant des détenteurs n'était pas abordable pour les petits moyens de la plupart des acheteurs. Les plus aisés seuls pouvaient s'établir sur des terres accessibles. Les autres, forcément, n'avaient qu'à hasarder dos défrichements dans les parages perdus de l'intérieur et des montagnes. Cet état de choses fait saisir la différence entre les spéculateurs et les seigneurs. Ceux-ci, tenus à concéder leurs domaines à un taux constant et fixé d'avance, avaient tout intérêt à pousser vivement la colonisation, tandis que ceux-là préféraient laisser leurs terres à l'abandon, avec espoir d'en retirer un plus grand bénéfice dans l'avenir.

Pour s(( soustraire à la misère, les Canadiens français prirent en grand nombre le chemin des Éta'^s-Unis. La plupart se proposaient de n'y rester que quelques mois, mais l'appât séduisant d'un salaire plus élevé et plus constant les fixa définitivement. Un bon nombre achetèrent des terres, où ils s'installèrent : double perte d'hommes et d'argent pour leur patrie. Les uns partaient isolément, d'autres, par groupes, pour se fixer en im même endroit. Les nouveaux contingents de chaque année

1 Lors de la Confédération (1867), nou3 verrons Howe représenter la Nouvellc-Écosse à Londres, et demander au gouvernement impérial de ne pas admettre sa province dans l'union fédérale, sous prétexte que le peuple n'avait pas été préalablement consulté: mais l'AnKletorre resta sourde à sa voix.

1837-1840 SUITES de l'insurrection ee 1837 449

formèrent vite des centres nombreux où se conservèrent la langue française et les traditions canadiennes. Les assemblées périodiques de la Saint- Jean-Baptiste, fête patronale des Canadiens français, contribuèrent beaucoup à maintenir l'esprit national dans toutes sa vigueiir.

Les principaux groupes s'installèrent de préférence vers les vastes territoires de l'Ouest, aux Illinois, au Michigan, au Wisconsin, au Minnesota.

Malgré la prospérité des nôtres aux États-Unis, on est obligé de reconnaître que cet état de choses était préjudiciable au Canada, en diminuant "accroissement de sa population. Les principaux hommes du pays tentèrent bientôt un effort pour enrayer ce mouvement.

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