‹ Histoire du CanadaChapitre 72 sur 120 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Causes des troubles de 1837-38. — Journalisme. — Théâtre. — Éducation. — Période importante. — Immigration des îles Britanniques.— Épidémie. — Les provinces maritimes.— 'Industrie. — Construction des vaisseaux. — Voies ferrées. — -Pouvoir du Canada.— Gouvernement en Angleterre. — Gouveïnement au Canada. — L'alliance de.? familles ou " Family Compact." — Favoritisme du Family Compact. — Bonne foi de certains membres an;i-réformistes. — Réserves du Clergé.

Causes des troubles de 1837-38.— Le.s troubles de 1837-38, par défaut d'organi.sation et de bras, devaient inévitablement conduire à une catastrophe. Pour obtenir quelques succès, nos insurgés ne pouvaient compter que sur l'annexion aux États-Unis, et la masse de leurs compatriotes ne voulait pas de cette annexion.

Depuis la cession jusqu'en 1837, la colonie avait eu à se plaindre d'un gouvernement oligarchique qui voulait angliciser les Canadiens français, leur faire prêter le serment du test, les dépouiller de leurs lois, de leur langue, de leurs coutumes, et qui les excluait des emplois lucratifs et dilapidait le domaine public.

Pour neutraliser l'invasion américaine dans notre contrée et s'attacher les Canadiens, la métropole accorda, en 1774, une charte qui nous conservait le libre exercice de notre religion, de nos lois civiles et de notre droit légitime de citoyens dans les affaires administratives. Alors les Canadiens oublièrent les j^iefs du passé et restèrent fidèles à la couronne. Plus que cela, les troupes de la colonie volèrent au secours des armées anglaises et contribuèrent puissamment à repousser du sol canadien les colonnes américaines (1775). Les Anglais oublièrent bientôt l'attachement des Canadiens à leur patrie, car à peine les Américains eurent-ils tourné le dos que les vexations recommencèrent plus intenses : on voulut abolir la langue française dans l'administration des affaires.

Les discussions soulevées au sujet de la langue française et la rivalité des races amenèrent un gouvernement constitutionnel et la division du Canada en deux provinces (1791).

Dans le Bas-Canada, si d'un côté, les Canadiens formaient alors la majorité dans la chambre d'assemblée, de l'autre, les Anglais, tout dévoués à leur race, dominaient au conseil législatif. Une lutte acharnée entre les deux branches de la législature en fut la conséquence désastreuse.

Le conseil exécutif et le gouverneur, qui n'étaient pas responsables aux chambres, tenaient à s'ingérer seuls dans l'administration des deniers publics, pour tout rnener à leur guise, tandis que les représentants du peuple s'y opposaient énergiquement.

On voulait à tout prix angliciser le Canada et faire disparaître la nationalité canadienne-française.

La liberté de la presse française fut méconnue jusqu'en 1806.

En 1808, le conseil législatif refusa de sanctionner une loi qui portait " que les juges ne pourraient siéger ni voter dans la chambre." Ce bill amena des discussions acrimonieuses ; le conseil législatif eut encore gain de cause. MM. Bédard, Taschereau, Blanchet, propriétaires et rédacteurs du Canadien furent incarcérés, malgré la liberté de la presse alors reconnue, sous prétexte d'avoir publié des écrits séditieux dans cette circonstance. Le journal fut suspendu et l'imprimerie confisquée.

Le clergé se montra encore cette fois plein de respect pour le pouvoir et tâcha de concilier les esprits. Craig le proclamait hautement : "Canadiens, disait-il, rapportez-vous à ceux que vous consultiez autrefois avec attention et respect, aux chefs de votre Église, qui ont occasion de me connaître ; ce sont là des hommes d'honneur et de connaissances." Il priait aussi MM. les curés de faire " les plus grands efforts pour empêcher les mauvais effets des actes incendiaires et traîtres ; et il enjoignait strictement à tous les magistrats, capitaines de mihce, officiers de paix et autres bons sujets de Sa Majesté de chercher diligemment à découvrir tant les auteurs que les éditeurs et propagateurs d'écrits méchants, séditieux eb traîtres, et de nouvelles fausses, tendant à enflammer les esprits et troubler la paix et la tranquilHté publique."

On vit alors éclater la guerre de 1812. Cette fois encore, les Canadiens se montrèrent à la hauteur de leur devoir. Après le rétabhssement de la paix avec les États-Unis, au lieu de laisser les Canadiens jouir d'une ère de tranquillité, le parti anglais du Bas-Canada crut le moment favorable pour les attaquer de nouveau. Ce fut la reprise

des luttes dont l'intensité devint si aiguë, à un moment venu, qu'elle empêcha un certain nombre de Canadiens de raisonner avant de s'insurger contre l'autorité. Les résolutions suivantes nous montrent qui allumait le feu de l'animosité entre les chambres du parlement (1819): " Le conseil législatif a incontestablement le droit constitutionnel d'avoir une voix dans le bill d'aides ou de subsides. Le dit droit s'étend à l'adoption ou au rejet de tout bill de subsides, et aucune appropriation ne peut être faite légalement sans le concours du conseil législatif. Le conseil législatif ne procédera sur aucun bill faisant des appropriations d'argent, qui n'auront pas été recommandées par le représentant du roi. Le conseil législatif ne procédera sur aucun bill faisant des appropriations de la liste civile, contenant des spécifications par chapitres ou par items, à moins qu'elle ne soit accordée pour le temps de la vie du roi."

Pour remédier à tant de divergences d'opinions, qui enflammaient les esprits et menaient le Canada à la révolte, la métropole crut que le meilleur moyen de pacifier toute chose était l'union des deux provinces en un gouvernement, accordant à chacun le même nombre de députés (1822); mais le projet fut rejeté avant même la lecture des enquêtes. Dans la session de 1823, la chambre entraînée par l'éloquence de ]\I. Papineau, fut sur le point de refuser le bill des subsides. Le grand orateur parlementaire fit en cette occasion un discours virulent comme on n'en avait jamais entendu dans les chambres.

L'orateur, M. ValUlres de Saint-Réal, s'éleva énergiquement et avec succès contre une proposition si imprudente. Le bill ne passa qu'avec une voix de majorité. Les journaux parlèrent des débats des chambres d'une manière acrimonieuse ; à les en croire, le Canada marchait vers l'abîme de la révolte. A ce sujet l'historien Bibaud écrivit plus tard : " Sous Dalhousie, des jeunes gens bien intentionnés, sans doute, épris de l'amour de la patrie et de leurs compatriotes, mais encore sans expérience, s'étaient jetés à corps perdu dans la carrière politique. Dans leur enthousiasme patriotique, ils devaient, en dépassant les bornes de la modération et de la prudence, se fourvoyer et égarer ou mener trop loin ceux qui les voulurent suivre." Les deux chambres, en revendiquant ce que chacune croyait être ses droits, envoyèrent des pétitions à Londres (1828). Le ton peu modéré de la presse agitait toujours les esprits. Lorsque la presse est livrée à la folie des partis, il y a despotisme de la pensée, la médio-

crité haineuse et violente usurpe la place du talent, et le génie, qui n'est plus compris, abandonne le sceptre de l'éloquence aux déclamations populaires et aux lieux communs des sectaires ! Des voies de fait éclatèrent dans le comté des Deux-Montagnes. Un comité spécial fut alors chargé de faire un rapport sur l'état du gouvernement civil du Bas-Canada.

Son rapport, favorable aux Canadiens français, ne fut ni adopté ni rejeté par la chambre des communes, mais on promit aux pétitionnaires que les suggestions seraient étudiées et mises à effet aussitôt que possible. Neilson, Viger et CuviUier, députés à Londres pour porter la requête, écrivaient aux Canadiens de ne heurter les sentiments de personne. Les plaintes portées contre Dalhousie par la chambre d'assemblée furent jugées insoutenables. Les lois de milice provoquèrent de vives altercations entre Dalhousie et les représentants du peuple.

Sous Kempt, qui remplaça Dalhousie, les mécontents se calmèrent un peu. Le ton des journaux devint moins âpre. Cependant, la session de 1829, plus agitée que les précédentes, se montra arrogante et se donna des droits qu'elle n'avait pas.

La session de 1830 fut relativement calme. Néanmoins MM. Labrie et Viger parlèrent énergiquement. M. Papineau clama tellement fort contre l'administration, les pouvoirs exécutif et judiciaire, que ses amis sincères lui en firent même des reproches. " Notre beau pays, dit Bibaud, avait été troublé; une partie de notre intéressante jeunesse avait été détournée d'occupations utiles, de l'appHcation aux études nécessaires à son avenir par la malheureuse question de finances, qui, de quelque manière qu'elle fût décidée, ne devait faire, ni perdre, ni gagner annuellement un denier à chacun des individus de la province." Cependant, alors comme aujourd'hui, l'argent était le nerf de la guerre.

Les discussions interminables qui existaient entre la chambre d'assemblée et le conseil législatif, rendaient l'administration difficile. Les gouverneurs, dégoûtés d'un tel état de choses, demandaient leur rappel. Les difficultés, grossissant sans cesse, finirent par aboutir à une catastrophe révolutionnaire. Le refus de la chambre de voter les subsides, de payer les dépenses de l'administration de la justice comme celles du gouvernement civil, était un acte qui pouvait amener de très graves inconvénients.

Les discours violents et révolutionnaires de certains députés dans la chambre d'assemblée et ailleurs pour obtenir des réformes, outragèrent souvent la prudence, la logique et l'étiquette, tout en étant peu conformes aux principes d'une politique sage et conciliatrice.

Le refus d'accorder une liste civile des subsides, ou la prétention de les voter article par article dans un temps oii la loi ne le permettait point, l'obstination à demander un conseil électif, etc., étaient autant d'aspirations qui prouvaient que les têtes étaient en ébullition. La question est de savoir maintenant si les patriotes de 1837-38 sont à louer ou à blâmer. Ce qu'ils réclamaient était juste, mais les moyens employés furent illicites. Si Papineau et son parti eussent été de race anglaise, le bureau colonial leur eut accordé ce qu'ils demandaient. Avant de se lancer dans ce mouvement, les rebelles auraient dû mieux examiner leurs chances de succès et comprendre que la justice réclamée par le plus faible sur le plus fort est rarement victorieuse ; dans ce cas le front du vainqueur est marqué de la flétrissure du déshonneur. Quelquefois on perdra tout en voulant tout gagner. Il eut été plus sage d'attendre de l'avenir le bien poursuivi, que de risquer de tout perdre dans une lutte désespérée.

Il ne faut pas donner trop d'importance à cette insurrection en lui prêtauo le caractère pompeux de la guerre de Vendée, ou en l'appelant, comme à Londres, la rébellion des Canadiens français, alors que les rebelles n'étaient que dans le rapport de un à huit cents. Quoique le mécontentement fût général, seuls les patriotes des comtés de Richelieu et des Deux-M ontagnes et pas plus de cinq cents de ceux du district de Montréal se mirent sous les armes. La répression barbare, souvent dirigée contre des gens opposés au mouvement, dépassa de beaucoup la révolte et agrandit considérablement l'horizon des événements.

On peut résumer ainsi les causes des événements de 1837-38 :

1° L'élection de M. Panet comme orateur à la première session, élection pourtant très juste, qui fait éclore le germe dés haines ;

2° La politique partiale et injuste de la métropole ;

3° Le trouble et la discorde entre les trois pouvoirs de l'état colonial ;

4° Le rejet brutal des réformes suggérées par le peuple canadien ;

5° La minorité anglaise conservant les départements de l'exécutif au moyen des deux conseils, accaparant un pouvoir législatif égal, sinon supérieur, à celui de la majorité numérique française de la chambre d'assemblée ;

6° La minorité soumettant à son joug le vœu de la majorité par l'intermédiaire du gouverneur ;

7° Les gouverneurs, ayant mission secrète de dissim-uler leur rôle sous l'apparence d'une parfaite impartialité, sans abattre cependant le conseil composé de créatures de la couronne ;

8° Les emportements de la presse anglaise, n'ayant plus de borne, et les procès politiques s'instituant sur une haute échelle ;

9° Le bureau colonial restant sourd aux quatre-vingt-douze résolutions ;

10° Le manque d'importance que l'Angleterre attacha au rapport de la commission royale qui avait fait une enquête sur les affaires du Bas-Canada ;

11° L'acte que fit passer lord John Russell, ministre des colonies, autorisant le gouverneur général à prendre 142,000 louis dans le trésor provincial, afin de solder les salaires arriérés et autres dépenses ;

12° Le refus de former un conseil électif à la demande des Canadiens français.

Journalisme. — -Le journalisme, qui joue un si grand rôle dans les destinées des peuples, prit naissance, au Canada, sous la domination anglaise. Nos premiers journalistes venaient directement de France. Après l'abolition de la Gazette littéraire de Mesplet, à Québec, dont le dernier numéro contenait un article intitulé Tant pis, tant mieux, (2 juin 1779) le Canada passa cinq ou six années sans avoir d'autres journaux que la Gazette de Québec, publiée dans les deux langues. Cette feuille, qui régnait seule, persistait à tenir son rang de gazette " la plus innocente de la domination britannique ". William Brown, son fondateur, mourut en 1789, au moment où M. John Neilson, qui devait l'illustrer, commençait à lancer des articles.

Fleurij Mesplet fonda à Montréal, en 1785, la Gazette littéraire. Cstte feuille, rédigée par nos premiers littérateurs, s'occupa du mouvement de l'annexion aux États-Unis. Elle fut supprimée peu après son apparition. En 1788, on vit paraître le Québec Herald, qui dura peu de temps.

Le Canadien, dans sa première étape (1806-1810), publia des articles de fond pour instruire le peuple, et des couplets pour lui inspirer l'amour national. Sa seconde étape (1819-1822) fut moitié politique et moitié littéraire. Ce journal fut supprimé par suite d'un article imprudent contre Mgr Plessis.

Le Courrier (h Québec (1807) devint l'organe du docteur Jacques Labrie ; on y peut lire des leçons d'histoire remarquables pour le temps, mais assez pauvrement écrites^.

Le Spectateur (1813-1817), qui parut à Montréal après la suppression violente du Canadien, était rempli de vers et d'articles instructifs, en général bien rédigés.

La Minerve (1826) fut fondée à Montréal par A.-N. Morin, profond penseur et grand patriote, qui, dans une lettre au juge Ed. Brown, demanda l'usage légal de la langue française. L'année suivante, M. Ludger Duvernay, devenu le propriétaire de ce nouvel organe, fit vibrer bien haut la corde patriotique, et marqua le commencement d'une phase nouvelle dans les affaires publiques. Ce journal était regardé comme l'évangile du parti canadien.

Québec voulut avoir aussi son organe populaire, et le Canadien (1831), feuille combative, rentra dans l'arène sous la haute direction de M. Etienne Parent, et avec la devise : " Nos institutions, notre langue et nos lois." Plus de tâtonnements : une lutte vigoureuse se livre sur le terrain des écoles et de la langue française, que les Anglais veulent toujours proscrire afin d'identifier notre nationalité à la leur ; mais nos grands politiques sont réfractaires à ces projets et maintiennent fermement leurs droits.

Théâtre. — -Après 1784, le théâtre et les cercles littéraires occupaient les classes aisées. On jouait à Québec et à Montréal Lucas et Cécile, Colas et Colinette, l'Anglomanie, les Eépuhlicains français, etc., pièces en vers ou en prose composées par Quesnel, poète et musicien. Ce personnage, surnommé le père des amours, ne voyageait pas sans avoir comme vade-mecum, Molière, Boileau et son violon. On attribue les incorrections de sa versification à la trop grande facilité de sa verve. Sj'mphonies à grand orchestre, quatuors, duos et plusieurs chants sacrés sont dus à sa féconde inspiration. Les jeunes amateurs

1 Le docteur Labiie s'est acquis la réputation d'historien par la direction donnée aux jeunes gens occupés de l'étude de notp; passé . Monsieur l'abbé Auguste G osselin membre de la Société Royale a écrit une vie intéressante du docteur Labrie.

chargés de jouer les pièce? n'étaient pas sans talents. Un jour, M, de Salaberry fut invité, à Québec, à la représenta ti3n du Barbier de Séville, qu'il avait vu jouer en France avec grand succès Ayant accepté l'invitation plutôt par complaisance, il fut grandement étonné de l'habileté des acteurs et tout à coup, emporté par l'enthousiasme, en entendant un nommé Ménard, il s'écria de sa voix sonore et vibrante : " Courage, Figaro ! on ne fait pas mieux à Paris ! " L'assistance, électrisée par ces paroles, se leva spontanément et répéta : " Courage, Fgaro ! on ne fait pas mieux à Paris."

Education. — -Sous la puissante initiative du clergé, de nombreuses écoles françaises furent ouvertes pour paralyser le courant des écoles protestantes, qui voulaient angliciser le pays.

Le collège de Montréal, dirigé par les Sulpiciens et ayant M. J.-B. Curateau de la Blaiserie comme premier directeur, fut d'abord installé au presbytère de la Longue-Pointe (1767), et ensuite transféré dans le château de Vaudreuil (1773)^ ; ce local devint la proie des flammes avec l'église des Jésuites, située à proximité (1803).

Le Collège fut alors transporté à la rue du Collège, dans un édifice situé près du marché Sainte- Anne (1806), mais les locaux étant devenus exigus, les messieurs de Saint-Sulpice élevèrent au pied du Mont-Royal un établissement (1862) qui prit des proportions considérables. Les constructions, telles qu'on les voit à peu près aujourd'hui, furent élevées en 1890.

Les Sulpiciens entretenaient aussi une école gratuite qui compta jusqu'à trois cents élèves.

D'autres collèges furent ouverts à Nicolet (1803)', à Saint-Hyacinthe (1811 )^ à Sainte-Thérèse (1824)^à Chambly (1825) ^ à Sainte- Anne de la Pocatière (1825)*^ et à l'Assomption (1832 )^

Les dames de la Congrégation, les Ursulines et les Hospitalières tenaient plusieurs écoles à Montréal, à Québec et dans quelques villages considérables.

1 Le château de Vaudreuil fut construit en 1727;! église d33 Jésuites en 1692

2 Cette maison ouverte à la jeunessa niaoletiina par M Brassard (1795), fut érigSa en collège en

3 Fondé par M. l'abbé Girouard.

4 Fondé par M. l'abbé Ducharme

5 Fondé par M. l'abbé Mignault.

6 Fondé par M. l'abbé Paiiichaud

7 Fondé par M. l'abbé Labelle.

Une commission scolaire, présidée par Smith, proposa dans un rapport ofiSciel d'ouvrir des écoles dans toutes les campagnes^ Jusquelà les campagnes n'avaient guère eu d'autres éducateurs que quelques moines mendiants, et les curés, amis des lettres, qui enseignaient le catéchisme et les gros rudiments de la grammaire. On -fonda aussi des écoles de comté, où l'on montrait l'arithmétique, les langues, la grammaire, la comptabilité, le jaugeage, la navigation, l'arpentage et les autres parties les plus pratiques des sciences exactes.

Le collège McGill, dû à la générosité de M. James McGill (1835), était la seule institution anglaise de premier ordre dans le Bas-Canada, Ce collège, favorisé par certains millionnaires protestants, s'est transformé depuis lors en une université très florissante.

Le Haut-Canada avait comme institutions supérieures l'université de Toronto (1827), liée à l'église d'Angleterre ; le coUège catholique de Kingston, fondé par Mgr Alexandre McDonell fl837) ; le Queen's Collège de la même ville, lié à l'église presbytérienne et auquel fut octroyée une charte royale en 1841 ; l'Académie du Haut-Canada, qui, cinq ans après sa fondation (1841), fut incorporée sous le nom de Collège de Cohourg.

La législature voyant l'inefficacité des écoles de l'Institution royale, qui, dans l'espace de vingt ans, n'avait fondé que trente-sept maisons fréquentées par 1043 élèves, passa une loi pour l'établissement d'écoles élémentaires, administrées par les fabriques paroissiales (1824)". Ces dernières pouvaient disposer du quart de leurs revenus en faveur des écoles qu'elles soutenaient. Sans abroger la loi établissant l'Institution royale, ni celle qui autorisait des écoles administrées par les fabriques, le parlement passa une autre loi pour l'établissement d'écoles élémentaires tenues dans chaque comté, sous l'administration générale des membres du parlement, et dans chaque paroisse ou township, sous la régie immédiate de commissaires ou syndics, élus par les contribuables (1829)^ Cette loi, révoquée en 1831, fut remplacée par une autre qui dura jusqu'en 1836. Avec ces différents systèmes, l'éducation élémentaire végéta jusqu'à l'acte

1 La commission de l'éducation, formée en 1789 et présidée par M. Smith, était composée de neuf membres, dont quatre Canadiens: MM. de Saint-Ours, DeLery, Baby, Saint-Georges Dupré.

2 En 1828, on comptait quarante-huit écoles de fabriq'ies, et soixante-huit en 1830.

3 Les commissaires représentent la majorité religieuse; les syndics, la minorité.

d'Union. La législature n'accordait alors que de faibles allocations à certains collèges et à l'Institution royale.

La législature fonda aussi un établissement pour les sourds-muets, à Québec (1832), et M. Donald MacDonald en eut la direction.

En 1837, à la demande des Sulpiciens et avec l'agrément de Mgr Lartigue, quatre Frères des Écoles chrétiennes vinrent à Montréal pour y ouvrir une école ; de là les frères de cet Institut se répandirent dans tous les grands centres du Canada et des États-Unis, où ils enseignent à des milliers d'enfants et de jeunes gens les éléments des sciences religieuses et profanes.

Période importante. — 'Après les guerres américaines de 1812- 1813, les provinces anglaises prirent de grands développements sous tous les rapports. Le gouvernement responsable permit aux catholiques de jouir en paix de leurs privilèges, et mit un terme à ufie administration qui jusque-là avait plutôt opprimé que gouverné le peuple.

Immigration des îles Britanniques. — -Une vingtaine d'années avant le traité de Gand (1814), les guerres de Bonaparte à travers l'Europe avaient été un obstacle à l'activité fiévreuse du commerce de la Grande-Bretagne. La chute du grand empereur à Waterloo enleva l'obstacle, activa le progrès dans les affaires, et amena sur nos rives un flot d'immigration de l'Angleterre, de l'Irlande et de l'Ecosse. Pour favoriser ce courant, le gouvernement prit à ses frais le transport des émigrants recommandables, s'engagea à leur fournir les instruments aratoires les plus urgents, à pourvoir à leur nourriture et à leur entretien jusqu'à la première récolte.

La première immigration de l'Angleterre se fixa à Bathurst, aujourd'hui Lanark, dans le Haut-Canada ; celle de l'ÉcOsse, composée de soldats licenciés, venant avec leurs familles et leurs amis, s'établit à Poriland (1816 ) . Des manufacturiers écossais vinrent grossir cette population les années suivantes. En 1820, pas moins de onze cents Écossais s'installèrent à Perth, sur les côtes de la rivière Saint-François et dans les townships de l'Est. L'immigration irlandaise, commencée en 1823, se dissémina un peu de tous côtés. En 1825, près de cinq cents familles se fixèrent dans le district de Newcastle, sur la rive nord du lac Ontario, dont- la ville de Peterborough est le centre ; le gouvernement fit construire pour elles un moulin qui coûta 43,000 louis. Ce fort courant d'immigration provint de ce que l'Irlande était éprouvée

par une crise financière et l'oppression tyrannique de l'Angleterre. Celle-ci, également, fournissait son contingent. Il s'ensuivit que le Haut-Canada qui n'avait que 75,000 âmes en 1812, atteignit le chiffre de 157,000 âmes en 1825, et celui de 470,000 en 1841. Dans le même laps de temps, la population du Bas-Canada s'éleva de 225,000 à 635,000.

Épidémie. — -Un vaisseau chargé d'immigrants apporta à Québec le choléra asiatique en 1832. Ce fléau dévastateur se répandit dans la province, malgré les précautions prises pour l'enrayer. On le vit reparaître avec un regain de vigueur en 1834 et faire beaucoup de victimes. Cette épidémie eut pour résultat d'entraver le mouvement d'immigration pendant plusieurs années.

Les provinces maritimes. — ^L'année 1819 vit le premier mouvement d'immigration dans l,es provinces maritimes. Le courant se fit surtout sentir dans le Nouveau-Brunswick, qui avait plus de terres à concéder. Le port de Saini-Jean seul vit arriver 7,000 immigrants, parmi lesquels se trouvaient 1,200 Écossais : tous les autres étaient des Irlandais. Après le choléra, de 1834 à 1840, l'Irlande fournit un contingent de 30,000 immigrants. Les Écossais se dirigèrent vers le Cap-Breton, et quelques Anglais se mêlèrent à eux et aux Irlandais. La population des provinces maritimes s'accrut considérablement : de 1824 à 1847, celle du Nouveau-Brunswick se doubla : de 75,000 elle se porta à 150,000 ; celle de la Nouvelle-Ecosse, qui en 1814, était de 100,000 âmes, s'éleva à 250,000 et celle du Prince-Edouard qui avait à peine 15,000 âmes en 1812, en comptait 62,000 en 1848.

Industrie. —Nonobstant l'administration routinière des provinces, le progrès matériel prit un développement considérable. L'agriculture fut encouragée, on ouvrit des routes de tous côtés, et le commerce de bois se fit sur une grande échelle. Des maisons de pierre ou de briques remplacèrent les cabanes de bûcheg rondes. La pêche augmenta beaucoup, ainsi que les exportations de blé, de bois, de potasse, de fourrures.

Construction des vaisseaux. — -A l'industrie vint se joindre la construction des vaisseaux. Le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle- Ecosse eurent bientôt les vaisseaux voulus pour les transports de bois de construction, de fourrures et du produit des pêches. Québec se

mit à l'œuvre et V Accommodation, construit en 1809, fut le premier bateau à vapeur qui voyagea entre Québec et Montréal^

La rivière Saint-Jean, N.-B., vit le Général-Smith sur ses eaux en 1816. 'L'A77ierican Eagle commença son service entre Saint-Jean et Eastport en 1825.

Le Royal William, construit à Québec (1830-1831) par une compagnie dont la plupart des membres étaient de la Nouvelle-Ecosse, fut le premier steamer canadien qui traversa l'Atlantique (1833) : son trajet de Pictou à Londres dura vingt-cinq jours. Le paquebot Beaver, qui doubla le cap Hor7i (1835), pénétra le premier dans le Pacifique. La première ligne régulière de paquebots transatlantiques a été établie par Samuel Cunard, de la Nouvlle-Écosse : elle commença son service en 1840, et ses vaisseaux voyagent entre New- York et l'Angleterre.

Voies ferrées.— Pour l'extension du commerce et de l'industrie, les chemins de fer vinrent s'unir à la navigation. En 1836, on vit fonctionner la première locomotive entre La-prairie et Chamhly, sur une petite distance de six lieues. Cette ligne, dont les rails étaient en bois recouvert de fer, reliait aussi le village de Laprairie à la ville de Saint-Jean, et raccourcissait le trajet de Montréal à New-York. Avant cette époque, ce voyage se faisait par eau, en descendant le Saint- Laurent jusqu'à Sorel, puis en remontant la rivière Richelieu et le canal Chambly, pour traverser le lac Champlain et suivre le cours de la rivière Hudson jusqu'à New-York. Une autre voie ferrée, vers le même temps, transportait le charbon des mines de la Nouvelle- Ecosse aux environs de New-Glasgow. Ce fut vers 1850 qu'on attacha plus d'importance aux chemins de fer.

Canaux. — -Pour faciliter les voies de communication par eau, on creusa des canaux en différents endroits : le canal de Lachine (1820-1824), pour éviter le saut Saint-Louis ; celui de Welland (1825-29), pour relier les lacs Érié et Ontario, entre lesquels se trouve la fameuse cataracte de Niagara ; celui de Chambly, entre le lac

1 Son propriétaire, John Maison, écossais établi à Montréal (1782) à l'âge de 18 ans, ayant appris que Fulton avait lancé un vapeur sur l'Hudson (1807) , partit cette même année pour l'Angleterre, y acheta des machines, revint à Montréal, et engagea des ouvriers pour construire V Accommodation. Molson lança encore plusieurs autres vaisseaux dans la suite. Il ouvrit aussi une brasserie (1786) . Son fils John, pilota intrépide, fut le premier qui fit le trajet do nuit entre Qu5bec et Montréal, alors qu'il n'y avait ni bouSes, ni balises, ni phares sur ce parcours.

1760-1841 GÉNÉRALITÉS. — PROGEES 471

Champlain et la rivière Richelieu ; celui du Rideau, entre Kingston et Ottawa, qui fut une entreprise colossale.

Le pouvoir au Canada. — ^Pour saisir les difficultés survenues entre les chambres d'assemblée et les conseils exécutif et législatif de 1812 à 1840, il est nécessaire de connaître les formes de gouvernement établies en Angleterre et dans les provinces britanniques de l'Amérique.

Gouvernement en Angleterre. — 'Au commencement du dixneuvième siècle, le gouvernement de l'Angleterre formait deux corps : le corps législatif, qui préparait les lois ; le corps exécutif qui les faisait exécuter. Le premier, appelé parlement, se composait du roi, de la chambre des lords et de la chambre des communes ; celle-ci, connue sous le nom de la chambre du peuple, se formait des membres élus par le peuple des villes, des villages et des différents comtés de la Grande-Bretagne. Le second corps, Vexécutif, se composait du roi et de ses ministres, choisis dans la chambre du peuple. Le parlement ne devait pas intervenir directement dans l'administration, ce droit étant réservé au roi et à ses ministres, c'est-à-dire au pouvoir exécutif. Cependant le roi ne pouvait prélever des taxes qu'avec le consentement du parlement entier, et pendant plus d'un siècle la chambre des communes fixa les sommes allouées pour le service public. La chambre des communes finit, avec le temps, par obtenir l'administration des subsides pour les besoins du royaume. Lorsque les ministres ou aviseurs n'avaient pas la confiance de la chambre des communes, le roi était exposé à ce qu'on refusât les subsides pour l'administration des affaires.

Les provinces anglaises de l'Amérique du Nord travaillèrent à avoir le même système de gouvernement qu'en Angleterre. Le bureau administratif de leurs affaires se trouvait à Londres, à Doioning Street. Les représentants du peuple n'avaient aucune part à l'administration des deniers publics ; les ministres et autres fonctionnaires du gouvernement n'étaient contrôlés que par le bureau colonial de Londres. S'il est vrai que les plaintes des colonies furent entendues sous plusieurs ministères, il est pourtant regrettable que, faute de connaissance, ou peut-être même par indifférence, on retarda si longtemps de mettre un terme à toutes les discussions, en accordant un gouvernement responsable.

Gouvernement du Canada. — -Chaque province avait un gouverneur OU un lieutenant-gouverneur. Ces représentants de la couronne pouvaient convoquer, ajourner, proroger et dissoudre le parlement provincial ; choisir et nommer les juges, les magistrats et les membres des conseils exécutif et législatif. Des pouvoirs plus étendus leur étaient accordés par le bureau colonial. Dans les deux Canadas, le conseil législatif était distinct de l'exécutif ; des conseillers appartenaient cependant aux deux à la fois. Le conseil du gouverneur, dans les provinces maritimes, exerçait les fonctions executives et législatives, en sorte que les membres qui avaient fait des lois dans la chambre d'assemblée devenaient ensuite les conseillers du lieutenantgouverneur pour les faire exécuter. Le conseil exécutif du Haut- Canada était formé des chefs peu nombreux des départements publics. Celui du Bas-Canada (1828) comptait onze membres, parmi lesquels figuraient le juge en chef de la province, un juge puîné, l'évêque anglican, un directeur de la compagnie du Nord-Ouest et les ministres des différents départements. Le gouverneur, qui n'avait pas à consulter le conseil exécutif dans la plupart des mesures à prendre, était regardé par le bureau colonial comme seul responsable à la couronne. Les fonctionnaires, dans les départements des provinces anglaises, étaient aussi nommés par le bureau coloniaP.

L'alliance de familles ou " Family Compact ". — Le Family Compact formait au Canada une aristocratie, dont les membres étaient liés par le sang ou au moins par l'intérêt personnel. Les nouveaux fonctionnaires, arrivant d'Angleterre, perdaient bientôt leurs positions s'ils ne voulaient pas appartenir à cette alliance. La vente des terres, l'exploitation des mines, les droits d'importation, les taxes, en un mot toutes les ressources du pays qui ne dépendaient pas des chambres d'assemblée, se trouvaient entre les mains des membres du Family Compact. Tout projet de loi qui leur déplaisait ne pou-

1 Le gouvernement de l'Angleterre, appelé quelquefois gouvernement mixte, monarchie limitée, est formé par la combinaison des trois formes régulières de gouvernement: la monarchie, représentée par le roi, l'aristocratie, représentée par la chambre des lords ou des pairs, et la république ou démocratie, représentée par la chambre des communes. Le but de cet amalgame est de réunir tous les avantages des diverses formes de gouvernement, sans en avoir les inconvénients. Lar constitution veille aux intérêts et aux droits des sujets, et à sa propre conservation.

La constitution de la province du Canada (1840), nous donna une législature modelée sur celle de l'Angleterre. Ainsi, le gouverneur et l'exécutif représentaient le souverain, le conseil législatif était notre chambre des lords, et l'assemblée représentative, ou chambre d'assemblée, notre chambre des communes.

vait pas aboutir. Leurs intrigues se faisaient sentir dans le ciioix des membres du conseil législatif et liaient ainsi pratiquement les mains aux chambres d'assemblée. Le nombre des députés n'était pas réparti au prorata des populations ; c'est ainsi qu'une vïïïe de dix à quinze mille âmes avait cinq ou six députés, tandis qu'un comté de même population n'en aA'ait que deux ou trois.

La question de race y jouait un grand rôle. En 1823, le conseil législatif du Bas-Canada comptait vingt-sept membres, dont seulement quatre Canadiens français ; etcependant la population de race canadienne, comparée à celle de race anglaise, était dans le rapport de neuf à deux. Dix-huit conseillers anglais percevaient une pension de l'état sans assister aux séances pubhques.

Le Family Compact jouait un rôle analogue dans le Haut-Canada. Pas plus de la moitié des membres du conseil législatif assistaient aux séances. Six d'entre eux appartenaient au conseil exécutif ; quatre étaient des fonctionnaires pubHcs nommés par le gouvernement ; et deux, des dignitaires ecclésiasticiues.

Le Family Compact n'était responsable qu'au bureau colonial de Londres. On vit alors se glisser des abus considérables dans le haut commerce, la haute finance et les charges pubhques. Pour le prouver, qu'il suffise de citer le cas de Caldicell, qui, soutenu par le gouverneur Dalhousie, ne voulut pas rendre ses comptes et fit éprouver à la province de Québec une perte de 8700,000.

Favoritisme et administration arbitraire du " Family Compact". — Comme nous l'avons déjà dit, les conseils exécutif et législatif, le patronage de la couronne, l'influence du gouverneur, l'organisation légale de certaines banciues et les concessions de terres à des favoris sous les spécieux prétextes de ser\'ices rendus, étaient autant de machines politiques qui favorisaient singulièrement les membres du Family Compact. Dans l'espace de vingt ans, trois millions d'acres de terre furent concédés à une centaine de favoris. Le gouverneur Milnes en avait pris 70.000 pour sa part. Quand sir Gordon Drummond voulut récompenser les soldats et les officiers de la milice en leur distribuant des terres, il trouva que les meilleures avaient été données. Les membres du Family Compact obtenaient ces terres presque pour rien et les revendaient à un prix très élevé ; par ce moN'en, les parents et les amis de ceux qui étaient au pouvoir

s'enrichissaient bien vite. En outre, toute l'administration était en souffrance. Les subsides votés pour améliorer les routes et les chemins allaient ailleurs, sans qu'on pût exactement s'en rendre compte. Les marchandises n'avaient pour ports d'entrée que Halifax, Pictou, Sydney, Saint-Jean et Saint-Andrews, tandis que les ports excellents de Yarmouth, Louisbourg, Arichat, Windsor, Lunenbourg, etc., étaient interdits, au détriment du commerce du pays.

Les conseils législatifs rejetèrent pendant plusieurs années les pétitions des villes de Québec, Montréal, Toronto, Halifax, etc., demandant d'être administrées au point de vue financier et disciplinaire par un conseil municipal responsable. Montréal et Québec n'eurent les administrations demandées qu'en 1812 ; Toronto, en 1834 ; Halifax, en 1841.

La liberté de la presse se trouvait entravée par des lois sévères : l'ombre d'une diffamation se payait sans merci. En 1828, un comité de la chambre des communes anglaises, ayant été chargé de faire une enquête sur l'administration civile, vit les réformistes exposer leurs griefs dans d'interminables mémoires. Des assemblées populaires protestèrent énergiquement contre la faction gouvernante pour l'amener à résipiscence ; les journaux qui en parlèrent furent condamnés à de fortes amendes. Les attaques virulentes et mensongères des anti-réformistes, publiées par les organes du gouvernement, restaient cependant impunies. L'éditeur Collins, de Toronto, paya 59 louis et passa un an en prison pour avoir censuré l'administration du procureur général du Haut-Canada. Des journalistes de Montréal, d'Halifax et de Toronto furent maintes fois poursuivis pour de prétendues diffamations. Les presses et le matériel des bureaux de Mackenzie furent saisis et jetés en plein midi dans le lac Ontario. Dans le Haut-Canada, on tenta même d'entraver la liberté de la parole par un acte arbitraire, appelé par le peuple le bill du bâillon (the gagging bill), que le conseil législatif adopta en 1818. Ce fameux bill autorisait les magistrats à disperser toule assemblée ayant pour but d'examiner les plaintes du peuple. Le capitaine Matthews, qui fit jouer le Yankee Doodle par un orchestre américain, se vit privé de la pension qu'il recevait du gouvernement. Fathergill, imprimeur du roi, et Willis, juge, furent destitués de leurs fonctions pour s'être permis de publier courageusement que la corruption s'était introduite parmi les fonctionnaires du gouvernement. Les griefs et

les réclamations étaient encore plus nombreux dans le Haut-Canada que dans le Bas.

Bonne foi de certains membres anti-réformistes. — ^Nonobstant les abus signalés de l'alliance du Family Com-pact, il est juste de remarquer qu'un certain nombre de fonctionnaires étaient honnêtes, consciencieux et agissaient de bonne foi. Des Anglais éminents et des anti-réformistes étaient convaincus que si on laissait trop de marge aux chambres provinciales, le Canada tenterait de se détacher de la Grande-Bretagne, comme l'avaient fait les États-Unis ; mais ils se trompaient. L'histoire et l'expérience démontrent que les Canadiens, tout en jouissant de l'autonomie, sont plus attachés à l'Angleterre aujourd'hui qu'ils ne l'étaient alors.

Réserves du Clergé. — La constitution de 1791, réglait que la septième partie des terres de la couronne, de chaque province, serait destinée au soutien du clergé protestant. Une de ses clauses disait aussi que le gouverneur ferait construire, dans chaque district, les édifices requis pour l'établissement de V Église anglicane et pourrait en même temps doter ces paroisses de terres ou de revenus des terres dites Réserves du Clergé. L'Église d'Ecosse demanda à jouir de ces faveurs (1840) ; mais l'Église anglicane s'y opposa, et c'est ce qui souleva de longues discussions dans les chambres provinciales. Des réserves furent vendues sous l'Union (1840), et les revenus partagés comme suit : le tiers aux anglicans, le sixième aux presbytériens, et le reste aux autres dénominations religieuses qui réclamèrent leur part. L'acte des réserves modifié au parlement impérial, partagea les biens entre les anglicans et les presbytériens, seulement. Les discussions recommencèrent, et, en 1854, la question fut réglée en affectant les sommes provenant de l'aliénation des réserves à des fins d'éducation, d'améliorations locales, dans les townships où ces terres étaient situées. Certains montants furent aussi destinés au soulagement des veuves et des orphelins du clergé anglican et presbytérien.

LECTURE. — Le Canada dans la lutte. — Le danger, en effet, ne laisse pas que d'avoir son prix ; ce n'est point sans raison que Dieu nous a obligés par tant de besoins au travail et au progrès, et notre sagesse comme notre habileté ne sont souvent que d'heureux fruits de la nécessité. Or, il y a trente ans, au milieu même de la grande agitation des hommes politiques du Canada, l'esprit public, dans sa généralité,

était peut-être moins vivement ému sur la question de nationalité. Plus inquiet aujourd'hui, et partant plus vigilant contre toute tentative d'assimilation et d'absorption, il a créé par là même à la patrie canadienne une sauvegarde plus puissante que les ressources du gouvernement et de l'administration : la vive sollicitude de chacun pour ses mœurs, sa langue, sa race et son pays, c'est là l'essence d'une nation.

La patrie qui s'asseoit sur un trône ou dans une chambre de conseil est un emblème, un fantôme, quelquefois un mannequin habillé ; mais la patrie vivante, que chacun porte en son cœur, est indestructible, comme l'âme humaine elle-même ; elle renaît comme elle, se multiplie comme elle, et participant à sa sublime nature, s'échappe immortelle de l'étreinte de la tyrannie et des détours de la politique .

Tandis que chaque âme canadienne ouvrait ainsi dans sa sollicitude un inviolable sanctuaire à la patrie, et tandis que le clergé, les hommes politiques, les publicistes et toute la tête intellectuelle de la nation s'app'iquaient à défendre le pays et à développer ses forces; le peuple, ce fonds inépuisable de l'humanité, s'en allait croissant de jour en jour : cet ouvrier grossier mais invincible bâtissait la base solide et essentielle de toute nation, et sans compter, jetait à l'avenir ces fortes familles que l'avenir lui rendra au centupl?.

Rameau (La France aux Colonies).

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