L'ACTE D'UNION
Gouvernement responsable. — Élections. — Session. — Résolutions de la chambre. — Charles Bagot, gouverneur. — Ministère LaFontaine-Baldwin. — Traité Ashburton. — Mort de Bagot.— Sir Charles MetcaLfe, gouverneur. — Session. — Second parlement.— Mort de Metcalfe. — Cathcart, gouverneur. — Incendies à Québec. — Siège épiscopal de Québec- — Société nationale à Québec. — Retour des Jésuites. — Événements religieux. — Population.
Gouvernement responsable.^ — -Le gouvernement responsable se compose de ministres désignés au chef de l'état par la majorité des membres des communes ou chambre basse, et qui se retirent de l'administration quand cette majorité fait défaut.
L'idée du gouvernement responsable apparut en Angleterre vers 1837, vague, flottante, pas du tout telle que nous la comprenons.
Hincks, à Toronto, l'agita dans son journal V Examiner, dès 1837.
En 1840, LaFontaine et Baldwin la définissaient assez justement.
L'Angleterre crut l'avoir pratiquement, en 1843, mais ce n'était pas encore cela. Ce ne fut qu'en 1847 qu'elle entra vraiment dans l'exercice de ce principe.
Les Canadiens, sans former la majorité, pouvaient avoir une influence considérable dans l'administration. Jusqu'à l'union, le gouverneur n'avait été regardé que comme le représentant du ministère britannique ou l'agent du bureau colonial; et les conseillers, comme n'étant responsables qu'au gouverneur et non aux chambres : c'est précisément cet état de choses qui amena des difficultés inextricables qui eurent leur dénouement dans le drame sanglant de 1837-38.
L'inauguration de l'union fut confiée à Poulett Thompson, lord Sydenham (10 février 1841). Ce gouverneur, né en Angleterre (1799),
créé baron de Lyden et de Toronto (1840), soutnue par Riissell, le ministre des colonies, dévoué de cœur et d'âme à sa patrie, mais moins intelligent et surtout moins grand politique que Durham, son prédécesseur, s'était perfidement proposé l'écrasement de la race française au Canada. L'article 41 de la constitution de 1840 se lit comme suit : " Depuis la réunion des dites deux provinces, tous les writs, les proclamations et autres documents pour la sommation et convocation de la législature de la province du Canada, etc., seront rédigés dans la langue anglaise seulement. On pourra cependant en faire des copies traduites, mais les traductions n'auront pas l'autorité des documents en langue anglaise." Cette clause fut rappelée plus tard (1848), et les procédures législatives se firent dans les deux langues.
Malgré l'opposition du Bas-Canada, Kingston fut choisi pour le siège du gouvernement.
La législature se formait de trois branches : le gouverneur et son conseil exécutif ou ministère, un conseil législatif de vingt membres nommés à vie par le gouverneur, et une chambre d'assemblée dont les membres devaient être élus par le peuple. Le conseil exécutif ou ministère était responsable à la chambre, qui avait aussi le contrôle des revenus, à l'exception d'une liste civile de 75,000 louis, devant être contrôlée par l'Assemblée. Chaque province se trouvait représentée par quarante-deux membres. Parmi les huit ministres, on ne voyait pas un seul Canadien français. Draper fut chef du premier ministère ; il s'associa Robert Baldwin, qui, par manque de confiance dans les associés du chef, démissionna deux jours avant l'ouverture de la session. Les plus distingués des collègues de Draper, à part Baldwin, étaient Sullivan, Ogden et Daly : ce dernier seul appartenait à la religion catholique. Dans son ensemble, le ministère ne pouvait guère inspirer confiance aux Canadiens français. Pour conserver son indépendance, LaFontaine, dont les idées politiques ne cadraient pas avec celles du gouverneur, refusa un portefeuille. Sydenham empêcha LaFontaine d'être élu dans le comté de Terrebonne, et lui fit éprouver une de ces défaites que dans l'arène politique on regarde comme un immense triomphe.
Élections. — Les nouvelles élections (1841) occasionnèrent une vive agitation. Des luttes orageuses s'engagèrent entre les partisans de l'union et leurs opposants. Du côté des unionistes, la cor-
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ruption s'en mêla ; on en vint même aux voies de fait et plusieurs des principaux candidats durent céder à la force. Des choses également regrettables se passèrent dans le Haut-Canada. Depuis 1791, on n'avait pas vu d'élections se faire avec autant de désordre.
Les Canadiens français surent encore garder leur dignité et presque partout où la franchise électorale fut observée, des députés opposés à l'union furent élus. Les anti-unionistes ou libéraux, se comptèrent au nombre de vingt-trois, les unionistes ou conservateurs, au nombre de dix-neuf.
Ce résultat prouvait bien au gouverneur qu'il avait fait erreur en avançant que la province de Québec était en faveur de l'union.
Dans le Haut-Canada, vingt-six réformistes et seize conservateurs furent élus. En somme, le gouverneur avait suffisamment de réformistes et de conservateurs pour soutenir ses vues.
Les champions libéraux du Bas-Canada, MM. D.-B. Viger, J. Neilson, A.-N. Morin, F.- A. Quesnel, M. Berthelot, Cuvillier, Christie, E. Taché, T.-C. Aylwin, E. Parent, et J.-E. Turcotte, pouvaient lutter avantageusement contre leurs adversaires.
Les députés les plus notables parmi les conservateurs du Bas- Canada étaient MM. Ogden, Day et les honorables MM. Black, Moffat et Haie. Les députés marquants du Haut-Canada étaient, parmi les conservateurs : McNali, Carterwright et Prince ; parmi les réformistes : les ministres Rillaly, Dunn et Harrison. Le conseil législatif comptait vingt-quatre membres, dont huit Canadiens.
Dans un pays constitutionnel, deux partis sont ordinairement opposés, et chacun a des sous-partis, sections, ou nuances. Dans le Haut-Canada, en 1842, le parti des libéraux ou réformistes, ayant comme chef Robert Baldwàn, voyait dans ses rangs les extrémistes, partisans de Mackenzie pendant l'insurrection de 1837-38, qui conservaient l'espoir de l'annexion aux États-Unis. Un autre groupe important était celui des Loyalistes, formant une caste d'aristocrates hargneux et égoïstes, ne cherchant que leurs intérêts. Aux Loyalistes se joignaient les fonctionnaires publics, qui ne voyaient que les volontés du roi et de ses ministres. Ils se nommaient conservateurs et on les appelait tories. Dans le Bas-Canada, les Canadiens, jusqu'en 1837, portaient le nom de " patriotes " ; après l'insurrection, on les nommait " libéraux ".
Ils avaient à leur tête LaFontaine : c'était la phalange la plus nombreuse en y joignant comme nuances les adeptes de Papineau, les indépendants et les annexionnistes. De l'autre côté étaient les conservateurs dirigés par Ogden, comprenant nombre d'Anglais, quelques, seigneurs bureaucrates, anciens chouayens.
Les conservateurs des deux Canadas s'entendirent pour mettre un terme à la lutte. Les partisans de LaFontaine et de Baldwin se montrèrent favorables aux Canadiens français, tout en voulant, dans la pratique, un changement de constitution.
Session. — 'Le parlement, convoqué à Kingston (14 juin), après de nombreux débats, nomma orateur de la chambre d'assemblée M. Augustin Cuvillier, parlant les deux langues et hautement compétent. Le lendemain de la réunion des chambres, Sydenham se rendit en grande pompe au conseil législatif pour y lire le discours du trône. Il toucha la question des postes, des écoles, le moyen de développer les ressources du pays, et déclara que le parlement impérial s'offrait à prendre la responsabilité de l'emprunt d'un million et demi de louis, pour venir en aide à la province du Canada. L'adresse en réponse à ce discours fut comme une certaine approbation de la nouvelle constitution. Neilson, au nom des libéraux du Bas-Canada, protesta contre l'union, mais l'amendement qu'il proposa au vote n'obtint que vingt-cinq voix sur soixante-quinze. A l'exception de MM. Delisle, de Salaberry, employés du gouvernement, et de cinq libéraux anglais, les représentants canadiens-français votèrent contre les clauses iniques de la nouvelle constitution. Plusieurs réformistes déclarèrent qu'ils voulaient rendre justice aux Canadiens quand l'occasion s'en présenterait, mais ils étaient d'avis qu'avant d'agir contre le nouveau gouvernement, il fallait lui donner le temps de faire ses preuves. Au conseil législatif, M. Quesnel protesta seul contre l'union.
Résolutions de la chambre. — -La somme de £1,659,682 sterling, votée par la chambre, fut répartie comme suit : £1,190,182 pour les canaux Welland, Cornwall, Lachine et Burlington ; £58,500 pour le creusement du lac Saint-Pierre ; £25,000 pour l'ouverture des chemins des cantons de l'Est et de la baie des Chaleurs ; le reste fut destiné à des besoins urgents. Ces différents travaux facilitaient le commerce entre les grands lacs et l'océan.
La chambre éleva les droits sur les nouveautés, les spiritueux, les vins et le sucre, diminua l'impôt sur le sel, préleva une taxe
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de 1 pour cent sur les billets de banque en circulation dans les provinces. Au moyen de ces impositions, elle comptait réaliser une somme de £40,000.
L'abolition des tenures seigneuriales, demandée par le peuple, fut fortement discutée sans être réglée. Les commissaires nommés pour étudier cette question firent, deux ans après, un rapport qui la mena à bonne fin.
Une adresse, envoyée à la reine Victoria pour transférer alternativement le siège du gouvernement à Québec et à Toronto, n'eut pas de succès
La session s'occupa aussi de l'instruction primaire et décida que les écoles de chaque paroisse seraient sous le contrôle des commissaires élus par le peuple. Elle vota pour le soutien des écoles une somme annuelle de £30,000 pour le Bas-Canada et de £20,000 pour le Haut. Trois fonctionnaires furent chargés de la direction de l'instruction publique ^
Le clergé, voyant que les mesures concernant les écoles étaient de nature à diminuer son influence, ne consentit à les accepter qu'après quelques amendements.
La chambre modifia les lois criminelles ; elle abolit la peine du pilori, et substitua le pénitencier à la déportation.
Les lois régissant les cours de district et le recouvrement des petites dettes furent également amendées. De nouvelles cours de district et de division furent établies^. D'autres actes importants pourvoyaient à la traduction des lois en français, à la fixation du cours monétaire et à la création d'un bureau des travaux publics.
En somme, cette session porta d'heureux fruits : le commerce prit une nouvelle impulsion, les lois criminelles furent dépouillées de ce qu'elles avaient de trop sévère et l'instruction devait pénétrer jusque dans les rangs les plus reculés de la société.
La mort de Sydenham, causée par une chute de cheval, hâta la fin de la session. Ce gouverneur s'éteignit à Kingston (19 septembre 1841), à l'âge de quarante-deux ans. Il emporta peu de regrets de
1 L'Honorable R. Simpson, Jameison, président et deux surintendants qui dépendaient de lui: le Dr Meilleur pour le Bas-Canada et M. Murray pour le Haut-Canada.
2 Les cours de district avaient juridiction pour les affaires civiles au-dessous de £20 ; celles de division pour les affaires au-dessous de £6.5. Conformément à cette loi, 22 districts furent érigés et 5 juges nommés. Cet acte resta en force jusqu'en 1844.
la part des Canadiens français, à cause de sa politique presque tyrannique envers eux. Le Haut-Canada, qu'il avait considérablement favorisé, s'affligea de sa perte.
Charles Bagot, gouverneur, — ^Le baronnet Charles Bagot, âgé de soixante ans, esprit droit, caractère bienveillant, constitutionnel de race, remplaça lord Sydenham (10 janvier 1842). Ce gouverneur se montra juste envers les Canadiens français , impartial dans les nominations aux emplois publics, et déploya beaucoup de tact et de prudence dans le nouveau gouvernement que la main fiévreus de Sydenham avait inauguré.
Vallières de Saint-Réal, la gloire de ses compatriotes, fut proclamé juge en chef ^ de Montréal.
M, le docteur Meilleur fut confirmé surintendant de l'instruction publique du Bas-Canada. Le gouverneur eut des pourparlers avec LaFontaine pour le faire entrer au ministère, mais celui-ci ne voulut rien accepter avant de voir la question du nouveau gouvernement parfaitement comprise de tous.
LaFontaine, froid, sagace, prudent, avait du caractère, de la hauteur d'âme, et sans avoir l'éloquence de Papineau, possédait néanmoins la confiance des Canadiens. Voyant l'union devenue un fait accompli, il l'accepta et, tâcha d'en tirer le meilleur parti possible.
Ministère LaFontaine-Baldwin. — ^LaFontaine, qui, comme on l'a vu, avait été battu dans son élection à Terrebonne, fut élu à York, comté anglais du Haut-Canada, que lui céda Robert Baldwin^, son admirateur (2 septembre 1841). Un tel acte, qui ne s'était jamais vu dans le gouvernement, rapprocha les partis politiques^ Draper, prévoyant qu'il ne pourrait résister à l'opposition, se retira.
LaFontaine s'allia à Baldwin pour former le ministère. Tous deux prêtèrent serment comme procureurs-généraux et chefs de la nouvelle coalition le 15 septembre 1842. Le nouveau ministère fut complété a la fin de la première session. Morin, renonçant à la judicature, acceptait un portefeuille et devenait commissaire des terres de la couronne. Sur onze ministres, le Bas-Canada n'en avait que deux de sa race, il est vrai ; mais c'était déjà une amélioration au-
1 M. Vallières fut le premier Canadien français appelé à une fonction si élevée.
2 Baldwin avait été élu dans deux comtés du Haut-Canada.
3 L'alliance des réformistes du Haut et du Bas-Canada devint l'origine du parti libéral.
Sir L.-H. LaFontaine (1807-1864)
Interprète énergique et habile qui poursuivit avec persévérance une lutte dans laquelle il finit par faire triompher sa race. Devenu chef du parti des Canadiens français, il protesta énergiquement, dans son premier discours à la chambre, contre l'exclusion de sa langue maternelle, dont il revendiqua fièrement l'usage.
delà de toute espérance que des hommes comme LaFontaine et Morin prissent une large part au gouvernement du pays.
Les moyens injustes employés pour anéantir l'influence des Canadiens français dans la politique du pays, venaient de tourner contre leurs inspirateurs. Bien plus, à l'avenir, dans les Canadas unis ne formant qu'une seule province, on verra le ministère nécessairement composé de deux partis dont les chefs rempliront conjointement le rôle de premier ministre ; c'est ainsi que de 1842 à 1867 on nommera les administrations : LaFontaine-Baldwin, Hincks-Morin, Mac- Nab-Morin, Macdonald-Cartier, Brown-Dorion, etc.
Durant la session de 1842, LaFontaine eut l'occasion de revendiquer les droits de la langue française, méconnus à dessein par l'acte d'union, et le sujet s'enchaînant aux griefs que le Bas-Canada ressentait si vivement depuis de nombreuses années, le grand patriote fit entendre une profession de foi politique dont les hommes de bon sens ne pouvaient s'empêcher de reconnaître l'honnêteté et l'à-propos.
Il s'écria : " Quand même la connaissance de la langue anglaise " me serait aussi famihère que celle de la langue française, je n'en " ferais pas moins mon premier discours dans la langue de mes com- " patriotes, ne fût-ce que pour protester contre cette injustice de " l'acte d'union qui tend à proscrire ma langue maternelle."
A cette occasion le Herald disait : " La conduite des Canadiens français mérite tout éloge, d'autant plus qu'elle est marquée au coin du bon sens, de la modération et de la courtoisie, et qu'elle est digne de l'imitation générale."
On loua beaucoup ce discours courageux, noble et fier, qui vengeait glorieusement la langue française et devenait le drapeau proclamant hautement l'égalité des deux races devant la constitution.
Le ministère LaFontaine-Baldwin amenait une ère nouvelle ; les patriotes y virent le triomphe de la liberté politique et la revanche de leur nationalité. Pour se préparer à la lutte, le vieux parti tory, grommelant, rageant, se groupa autour de son chef habile et énergique, Allan MacNah.
La session fut courte. Presque toutes les grandes mesures prises par Lord Sydenham pour empêcher les Canadiens français d'exercer leur droit de suffrage dans les élections furent rengainées ou amendées. Le peuple en fut satisfait. Des peines sévères ou des amendes
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considérables furent décrétées contre ceux qui useraient de fraude ou de violence pendant les élections. Dans cette session, on s'occupa des chemins d'hiver et on imposa des droits sur le blé américain.
Pour se conformer aux usages parlementaires, les membres du ministère durent se faire rééhre après la session. LaFontaine remporta la majorité des voix dans son comté d'York. Baldmn, défait à Hastings et à York, accepta d'un représentant démissionnaire le comté de Rimouski, où il fut élu par acclamation.
Le premier ministère LaFontaine-Baldwin fut le commencement de l'alhance des deux races dans le gouvernement, et l'on devint ?lors témoin de ce qu'on n'avait jamais vu jusque-là: LaFontaine, catholique et Canadien français du Bas-Canada, représentant un comté anglais et protestant du Haut-Canada ; Baldwin, protestant et anglais du Haut-Canada, représentant un comté canadien français et catholique du Bas-Canada.
Traité Ashburton.— Le traité de Paris (1763), n'étant pas clair au sujet de la ligne de démarcation entre le Xouveau-Brunswick et la province de Québec d'un côté, et l'état du IMaine de l'autre, ouvrait la porte à la discussion ; il faillit même amener une rupture entre l'Angleterre et les États-Unis. Pour régler ce différend, le gouvernement anglais députa Ashhurton (1842), ministre plénipotentiaire, qui ne sut pas maintenir nos droits contre Daniel Wehster, avocat habile et intelHgent, représentant les Américains. Ce fameux traité, signé à Washington, que lord Palmerston qualifia de capitualation d' Ashhurton, concédait aux États-Unis des millions d'acres de terre appartenant au Canada et au Nouveau-Brunswdck. Deux mille Canadiens français ou Acadiens passèrent alors sous la domination américaine.
Des calculs ont démontré que les grandes voies ferrées du Pacifique et de rintercolonial eussent été beaucoup plus courtes et auraient coûté moins cher, si l'Angleterre avait su garder ces immenses territoires.
Le traité Ashburton supprimait le commerce des esclaves africains, et pourvoj-ait, dans certains cas, à l'extradition des criminels fuyant la justice.
Mort de Bagot. — A peine le Canada commençait-il à respirer un air calme et prospère que Bagot mourut (19 mai 1842), quelques mois seulement après son arrivée. ^Malgré une administration rempHe de
difficultés, ce gouverneur avait eu le talent de se concilier l'affection de tous par sa prudence et l'aménité de son caractère. Les Canadiens français, qui firent des prières publiques pour le rétablissement de sa santé, plem-èrent sa mort comme les Anglais du Haut-Canada avaient pleuré celle de Sydenham. Lady Bagot fit transporter en Angleterre les restes de son mari^
Sir Charles Metcalfe, gouverneur. — Le baronnet Metcalfe, intelligent, énergique, capable de grandes entreprises, qui s'était distingué comme gouverneur aux Indes et à la Jamaïque en établissant la paix entre les différentes races, succéda à Bagot (30 mars 1843). Le nouveau gouverneur, habitué à un gouvernement irresponsable et personnel, ne comprenait pas qu'une colonie pût jouir de son autonomie, que l'autorité première du pays dût se réduire à n'être qu'un instrument entre les mains de ses ministres et qu'elle n'eût pas le droit de nommer quelqu'un à une fonction publique sans l'assentiment du conseil exécutif, responsable aux chambres. Le mot m^inistre lui répugnait ; on est presque fondé à croire que Stanley, ministre des colonies, qui s'était toujours opposé à un gouvernement responsable, avait choisi Metcalfe pour abolir celui du Canada. Ce gouverneur, peu sympathique au parti LaFontaine-Baldwin, s'inspira des conseils de MacNah, chef de l'opposition.
Session. — 'La session se tint à Kingston pour la dernière fois (28 septembre 1843). Avec l'agrément royal, le siège du gouvernement fut transféré à Montréal. Des réformistes s'opposèrent à cette mesure. A cause de ce changement, Jameison, président du conseil législatif, résigna, et M. René-Édouard Car on fut appelé à le remplacer. A la suite du président, treize conseillers laissèrent aussi leurs fauteuils, qu'ils reprirent plus tard. D'autres lois furent adoptées pour exclure de la chambre la plupart des fonctionnaires publics^ et rendre les juges indépendants. L'emprisonnement pour dettes était aboli; des cours de circuit devaient remplacer, dans une
1 Bagot (1781-1842) devint membre du parlement (1807), sous-secrétaire d'État au bureau des affaires (étrangères (1808), ministre plénipotentiaire aux États-Unis (1815), chevalier grand'croix de l'ordre du Bain (1820), puis ambassadeur à Saint-Pétersbourg et A. la Haye. Il était retira depuis plusieurs années de la vie publique quand il fut nommé gouverneur général du Canada.
2 Ces fonctionnaiie.s étaient les juges, les shérifs, les protonotaires, les greffiers, les régistrateurs, les officiers de douane et d'accise, les maîtres de poste dans les ville.s, les sous-employés des départements publics, etc.
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vingtaine de campagnes les cours de district érigées en 1841; des cours de commissaires pour décider de causes au-dessus de £6.5, et la cour d'appel, composée de tous les juges de la cour du banc de la reine, devaient siéger trois foispar année, à Montréal et à Québec alternativement ' .
La mesure la plus importante fut l'adresse à la reine pour demander l'abrogation de la liste civile, en s'appuyant sur le principe que dans un gouvernement responsable, aucune somme d'argent ne peut sortir du trésor public sans l'assentiment des représentants du peuple.
Le gouverneur n'aimait pas à consulter ses ministres en toutes circonstances, car il n'entendait pas que le conseil administratif fût le juge suprême, et le gouverneur, une nullité. Les ministres cependant tenaient à ce que le gouverneur ne promût personne à une charge publique sans au moins les prévenir. La nomination de Powell par le gouverneur à la charge alors vacante de greffier de la paix dans le district de Dalhousie, sans consulter le cabinet, amena la démission de LaFontaine et Baldwin, qui avaient trop le sentiment de l'honneur pour garder leur charge au mépris des droits conférés par la constitution. Tous les autres membres, à part Daly, qui pouvait s'accommoder à tous les ministères, résignèrent leurs mandats. Le gouverneur accepta leur démission^. LaFontaine en informa la chambre dans un discours plein de verve et de dignité. La majorité des membres approuva la conduite du ministère et vota une adresse énergique au gouverneur ; il y eut quarante-six députés en faveur de l'adresse et vingt-trois contre : au grand étonnement de tout le monde, Viger, Neilson et Noël se trouvaient dans la minorité. Le vieux patriote Viger s'allia à Draper pour former un nouveau ministère dans lequel entrèrent Daly, Smith et Denis-Benjamin Papineau, frère du grand tribun. Viger, accusé d'ambition par ses compatriotes, écrivit une brochure pour justifier sa conduite. ^Malgré cela, il ne put faire oublier la faute commise en s'alliant à M. Draper. Lui, qui avait été l'idole du peuple, s'en vit plus ou moins abandonné.
1 Une clause de cette loi empêchait les juges qui avaient déjà donné un jugement de siéger de nouveau en appel dans la même cause.
2 Dans cette circonstanse, Metcalfe aurait dû dissoudre les chambres pour consulter le peuple ou rappeler les anciens ministres, qui avaient la confiance de la majorité des représentants.
La conduite de Metcalfe, tout illégale qu'elle était, reçut la sanction royale. Après neuf mois de crise, le nouveau cabinet était formé (3 septembre 1844) et l'on procéda alors aux élections. Le gouverneur descendit lui-même dans l'arène politique comme chef de parti, et pour triompher, il eut recours, comme Sydenham, à des moyens peu justifiables.
Dans le Bas-Canada, LaFontaine, Aylwin et Morin furent élus par acclamation ; Viger, Neilson, Cuvillier, furent battus. Dans le Haut-Canada, Hincks et Dunn, membres du cabinet LaFontaine- Baldwin, perdirent leurs élections. Les réformistes ne purent élire qu'une dizaine de leurs partisans. C'est aussi dans ces élections que furent élus dans le Bas-Canada des hommes de talent, appelés à jouer un rôle brillant dans la politique : qu'il suffise de nommer MM. Cauchon, Chauveau, Drummond et Wolfred Nelson, le chef des patriotes à Saint-Denis.
Second parlement. — La première session du second parlement s'ouvrit à Montréal, le 28 novembre 1844. Malgré l'opposition des membres canadiens, sir MacNab arriva président. L'un des premiers actes des députés fut de voter une adresse à la reine pour obtenir le retour des déportés de 1837-38. Dans cette circonstance, comme d'ailleurs dans plusieurs autres, Metcalfe montra du tact et de la générosité. Cette amnistie fut accordée, et l'on recueillit des sommes considérables pour le retour de ces infortunés. On salua leur arrivée avec enthousiasme dans le Bas-Canada. Louis-Joseph Papineau, âgé de cinquante ans et encore plein de vigueur, quitta la France pour revenir au pays (1849) ; son retour occasionna une grande joie à ses nombreux admirateurs.
On vota $500,000 pour continuer les travaux publics commencés et ouvrir des chemins pour favoriser la colonisation. Les Haut- Canadiens reçurent aussi $200,000 pour les indemniser des pertes éprouvées pendant la rébelhon. La chambre s'occupa des municipalités^ et des écoles du Bas-Canada.
M. Cijley, alors peu connu, fut nommé inspecteur général des comptes publics, et M. V. Taschereau, homme de grand talent et
1 A paitir de cette époque, chaque paroisse ou canton (township) forma une municipalité administrée par un conseil de sept membres élus par le peuple. Le préaident, choisi par le conseil, devait s'appeler maire.
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juge de la cour de circuit, promu solliciteur général du Bas-Canada, sans siège dans le ministère. Ce fut pendant cette session que Denis- Benjamin Papdneau sollicita de la chambre le rétablissement de la langue française dans les procédés législatifs ; toutes les voix l'appuyèrent, mais l'Angleterre fit la sourde oreille à cette juste réclamation jusqu'en 1848, époque où elle répara enfin son injustice de 1840 avec une mauvaise grâce manifeste, peu propre à attirer l'affection des Canadiens français.
Conservons notre belle langue française ; c'est elle qui a été la sauvegarde de notre catholicisme, de notre nationalité, et qui nous a conquis notre place dans les finances. Soyons des sujets Anglais parlant le français, comme le disait notre grand homme d'Etat, sir Georges-Etienne Cartier.
Mort de Metcalfe. — Lord Metcalfe demanda son rappel en Angleterre à cause d'un cancer qui lui dévorait la joue : son départ lui occasionna des marques de respect et de sympathie de la population. Ses dernières paroles, en nous quittant, furent pour demander les bénédictions du ciel sur ceux qu'il avait gouvernés. Il s'éteignit dans les plus grandes souffrances le 5 septembre 1846.
Cathcart. — Charles Murray Cathcart, commandant des forces militaires, remplaça Metcalfe après son départ, et devint quelques mois après, gouverneur général (16 mars 1846). Cathcart était un vieil officier qu'on avait vu prendre part aux campagnes de Wellington contre Napoléon, et se distinguer à la bataille de Waterloo, où il avait eu trois chevaux tués sous lui. Il ouvrit les chambres le 20 mars 1846, en louant l'administration de son prédécesseur. A cause des éloges faits à Metcalfe, les chefs de l'opposition n'acceptèrent pas l'adresse. Elle fut cependant votée après de vives altercations entre le gouverneur et ses jeunes et brillants adversaires, Ayhvin, Cauchon et Chauveau. L'état anormal du cabinet Viger-Draper, par rapport au programme du parti libéral et aux principes du gouvernement constitutionnel fut discuté longuement, et l'honorable D.-B. Viger répondit vaguement à ces attaques ^ Une liste civile permanente, assurant la liberté constitutionnelle, fut votée pour rémunérer les fonctionnaires publics de
1 Viger, sans avoir été élu par le peuple, persistait à garder son siège; cette attitude n'était pas constitutionnelle.
la province. Il fut aussi décidé, malgré les réclamations des évêques catholiques, que les revenus des biens des Jésuites, environ §25,000 par année, seraient emploj^és pour le soutien des écoles protestantes, ainsi que pour celui des écoles catholiques. On vota des sommes considérables pour les canaux, les routes et autres travaux d'une grande importance.
On s'occupa aussi de la mihce, et le docteur Taché fit à cette occasion un discours rempH de patriotisme. Il y prononça ces fameuses paroles: "Un peu plus de justice égale, non dans les moto, mais dans les actes; je réponds que si jamais ce pays cesse un jour d'être britannique, le dernier coup de canon tiré pour le maintien de la puissance anglaise en Amérique le sera par un bras canadien français."
M. Viger donna sa démission au mois de juin 1846, sans en faire connaître les motifs. Sa carrière ministérielle restera comme une tache à sa gloire, car il passa deux ans dans une situation des plus anormales et des moins constitutionnelles.
En somme, l'administration conciUante de Cathcart fut signalée par le règlement de la hste civile, l'organisation de la mihce, l'emploi des biens des Jésuites et l'abrogation de la cause proscrivant l'usage de la langue française dans les chambres.
A cette époque plusieurs changements notables eurent heu dans le ministère. La physionomie de ce dernier devint vraiment méconnaissable. A la fin de mai 1847, Draper céda sa place de chef à Henry Sherwood, que l'on considéra alors comme étant à la tête de l'administration. C'est ainsi que fut formé le ministère Sherwood-Daly, qui fut de courte durée et s'éteignit (1848), à cause de son manque d'influence, sans avoir rien fait de remarquable.
Incendies à Québec. — En 1845, une terrible conflagration réduisait en cendres une partie de la vaste paroisse de Saint-Roch de Québec, et atteignait la paroisse de Saint-Jean, où une soixantaine de maisons furent détruites. Le feu se propagea avec une rapidité telle que plusieurs personnes y trouvèrent la mort. La population était à peine sortie de cette épreuve que, l'année suivante, tout Saint-Jean et une partie du faubourg Saint-Louis devenaient aussi la proie des flammes. Sur une population de 35,000 habitants, 20,000 se trouvèrent sur le pavé. Des sommes considérables furent recueilhes dans toutes les classes de la société pour les malheureux sinistrés,
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et Québec se releva bientôt de ses ruines. La même année, et encore à Saint-Jean de Québec, l'incendie du théâtre Saint-Louis, occasionné par une lampe à l'huile camphrée, sema le deuil dans plusieurs familles : quarante personnes y périrent.
Siège épiscopal de Çuébec. — -Le siège épiscopal de Québec fut érigé en archevêché sous Mgr Plessis (1819 ) . mais celui-ci ne prit pas son titre à cause de l'opposition de l'Angleterre. En 1844, Mgr Joseph Signay prenait officiellement le titre d'archevêque de Québec, et Rome unissait à son siège métropolitain les diocèses de Montréal, de Kingston et de Toronto. Mgr Signay reçut le pallium dans la cathédrale de ^Montréal (24 novembre 1844).
Société nationale à Québec. — La société nationale de Saint- Jean-Baptiste, fondée à ]Montréal par Duvernay (1834), s'organisait aussi à Québec, en 1842, pour resserrer les liens des Canadiens français. La fête du vingt-quatre juin de la même année fut pleine d'enthousiasme. Le docteur Pierre-Martial Bardy^, qui avait pris l'initiative de ce beau mouvement, fut, pendant plusieurs années, président de cette association patriotique.
Un peuple pourrait se passer d'institutions nationales s'il pouvait compter sur la sympathie des étrangers, mais ce fait extraordinaire ne se réaUsera jamais.
Retour des Jésuites.— En 1842, le Canada salua avec bonheur le retour des Jésuites. Pionniers de l'Évangile au commencement de la colonie, ils revenaient, à la demande de Mgr Bourget, fonder un collège classique à Montréal. Depuis ce temps, de nombreux fils de familles aisées de la ville et d'ailleurs, ont puisé dans ce foj^er de science et de vertu les principes de la saine doctrine qui font les chrétiens convaincus et les grands patriotes.
Événements religieux. — -La même année (1842), les da??ies du Sacré-Cœur, dignes filles de leur fondatrice Madeleine-Louise-Sophie Barat, béatifiée par Pie X (1908), s'occupant spécialement de l'éducation des jeunes filles de la société, sans exclure néanmoins de leurs
1 P.-M. Bardy, de souche italienne, naquit à Québec, étudia au séminaire, se li\Ta à l'enseignement, devint médecin, fut élu député du comté de Rou^dlle, piit en chambre un emploi, et travailla à l'achèvement du monument de Sainte-Foy. Il mourut à Québec le 7 novembre 1869, âgé de soixantedouze ans. Sa fille unique, qui a épousé M. Valin, ancien constructeur de navires et longtemps député de Montmorency, a publié sa vie.
œuvres l'instruction des classes pauvres, ouvraient à Saint-Jacques de TAchigan un pensionnat transféré plus tard au Saut-au-Récollet.
L'année suivante (1843) vit naître deux nouvelles congrégations de femmes. Mademoiselle Durocher, aidée de quelques compagnes, jeta à Longueuil les bases de la communauté des sœurs des SS. NN. de Jésus et de Marie, qui, après ses premières épreuves, se développa rapidement. En même temps, madame Gamelin, sous la direction de Mgr Bourget, établit à Montréal l'admirable congrégation des sœurs de la Providence, si florissante aujourd'hui.
Les deux congrégations des pères et frères de Sainte-Croix et des clercs de Saint-Viateur, toutes deux fondées en France au commencement du XIXe siècle, vinrent s'établir au Canada en 1847, la première à Saint-Laurent, près de Montréal, l'autre à Joliette. Ces deux instituts se sont considérablement développés en Amérique et dirigent aujourd'hui plusieurs collèges et de nombreuses écoles, tant au Canada qu'aux États-Unis.
Population. — -En 1844, d'après Garneau, la population du Bas- Canada était de 697,000 âmes, et celle du Haut de 486,055.
LECTURE. — Résultats de l'union. — La levée d'armes hasardeuse et déplorable de 1837-38 contribua puissamment à amener l'union des deux Canadas.
" Ce mouvement, dit Rameau, qui en effet, n'eut d'autre gravité que la froide cruauté des vainqueurs, a porté des conséquences plus considérables en cimentant avec le sang et en sacrant par les souvenirs du meurtre et de la dévastation, la nationalité canadienne, combattant cette fois pour sa liberté et son autonomie.
Le résultat politique de la réunion des Canadas a été en effet plus apparent que réel • c'est en vain que les émigrations anglaises ont continué à s'accumuler dans la presqu'île des lacs, que la population y est devenue nombreuse et a dépassé celle du Bas-Canada ; c'est en vain que l'on a cherché à écarter de l'administration les Canadiens français. Inutiles efforts : on ne détruit pas une nation tant qu'elle veut vivre ; le maintien des populations en masses compactes et unies, leur croissance et leur expansion aussi rapide que possible, leur développement moral et intellectuel dans un esprit patriotique et indépendant, voilà ce qui constitue les nations et les grandit. Tout peuple qui s'élèvera ainsi par sa conscience de lui-même, son accroissement, sa moralité et son intelligence, comptera toujours dans le monde, et avec lui le monde devra toujours compter."
Soixante-douze ans se sont écoulés depuis l'union, et la province de l'Ontario, sur une population de 2,600,000, compte 210,000 Canadiens français.
A des congressistes réunis à Ottawa, en 1910, pour donner une plus forte impulsion à l'enseignement de la langue française dans les écoles du Haut-Canada, sir
Wilfrid Laurier, alors premier ministre au. Canada, disait : " Dans vingt-cinq ans, le nombre des Canadiens français ne ^sera pas de 210,000 dans l'Ontario, mais d'au moins 500,000. Toutes les terres ^^orestières du pays sont destinées a appartenir à ma race. Les régions que le C^fand-Tronc-Pacifique va ouvrir à la colonisation, ce sont mes compatriotes qui ■'.ont s'en emparer. Le nouvel Ontario et le nouveau Québec sont appelés à devenir la possession de la race à laquelle nous appartenons."