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CHAPITRE XIV

Sir Edmund Head, gouverneur. — Phases des différents ministères. — Décentralisation judiciaire. — La capitale fédérale. — Instruction publique. — Pêcheries.-^- " La Capricieuse ". — INIonuments. — Catastrophes. — Le prince de Galles. — Le " Trent " et 1"'' Alabama ". — Départ de Head.

Sir Edmund Head, gouverneur. — -Sir Edmund Head, bien doué, instruit, qui avait occupé avec honneur la charge de lieutenantgouverneur du Nouveau-Brunswick, remplaça lord Elgin comme gouverneur général du Canada (19 décembre 1854). Peu après son arrivée, les chefs du cabinet, Morin et Hincks, se retirèrent de l'arène politique. Comme nous l'avons vu, l'administration de ces deux hommes d'élite laissa un souvenir impérissable de franchise, de loyauté et d'intégrité. Sous eux s'opérèrent l'augmentation de la représentation, la sécularisation des terres réservées au clergé protestant, l'abolition de la tenure seigneuriale, la construction de chemin^ de fer et plusieurs autres mesures favorables au progrès du pays.

Après l'administration de Hincks et de Morin, on ne verra plus que deux partis politiques : les Conservateurs et les Libéraux. Les premiers auront à leur tête les nouveaux chefs du parti ministériel du Bas-Canada : MM. Cartier, Taché, Cauchon, etc., et leurs collègues inséparables : sir Allan MacNab, John Macdonald, Ross, etc. Les chefs des seconds seront : MM. Dorion, Holton et Papin ; des cleargrits, aux idées anticléricales : Brown, Mackenzie, etc. ; et Stanfield Macdonald, Foley, etc., aux principes plus modérés. Les libéraux du Haut-Canada tiendront la conduite injuste des tories du commencement de l'Union.

Le Canada, sous Head, perdit peu à peu de son effervescence politique et entra dans une ère de prospérité jusque-là inconnue. Tout prit un essor considérable : commerce, industrie, canaux et voies ferrées. L'union, établie pour écraser la race française, était loin d'avoir réussi.

Phases des différents ministères. — -Quand Hincks et Morin eurent démissionné, on vit apparaître le ministère MacNab-Taché.

Étienne-Pascal Taché, qui avait déjà une grande réputation d'homme d'État dans le Bas-Canada, consentit à être chef du cabinet. 11 fit entrer E. Cartier et Cauchon dans son ministère, à la place de Chauveau^ et de Chabot. Pendant la session de 1855, la chambre s'occupa surtout des lois municipales et militaires. La guerre de Crimée, suivie d'une crise financière, amena l'Angleterre à retirer ses troupes régulières des colonies, pour ne plus en renvoyer : on fit alors un pas de plus vers l'autonomie politique. Ce fut pendant la session suivante (1856) que la chambre régla que le siège du gouvernement s'établirait dorénavant d'une manière permanente à Québec. Cette décision, comme on pouvait s'y attendre, déplut énormément aux députés du Haut-Canada et provoqua d'ardentes discussions. Afin de trancher la difficulté, le ministère proposa d'en appeler au jugement de la reine pour le choix de la capitale ; cette proposition souleva de nouvelles luttes parlementaires, mais le projet ministériel triompha.

MacNab, éprouvé par la maladie et souverainement contrarié par l'antagonisme de Macdonald, donna sa démission. Malgré son âge avancé et les infirmités qu'il ressentait, il vécut encore sept ans, et embrassa le catholicisme avant de mourir-.

Taché s'allia à Macdonald et forma un nouveau ministère, qu'un vote de blâme fit tomber peu de jours après. Le gouvernement se trouva en minorité dans le Haut-Canada. Le ministère aurait dû alors démissionner selon le principe évoqué précédemment, mais on prétexta des raisons d'intérêts, et les ministres gardèrent leurs portefeuilles. On décida, pendant cette session, qu'à l'instar de la chambre d'assemblée, le conseil législatif serait électif. Ce nouveau système, quoique conforme à l'opinion publique, ne put produire tout son effet à cause de l'esprit de parti.

La session de 1857, sous l'intelligente initiative de Cartier, s'occupa du code des réformes judiciaires. Cette œuvre, préparée par Morin, Da}^ et Caron, basée sur le droit français et en partie tirée du

1 Chauvcau remplaçait M. Meilleur comme surintendant de l'instruction publique. Chabot après avoir été nommé commissaire de la tenure seigneuriale devint juge de la cour suprême.

3 Le 16 aoflt 1862, le Times de Hamilton publiait une lettre de Mgr Farrcll qui donnait toutes les explications sur la conversion de sir AUan MacNab au catholicisme quelques moments avant sa mort. Mgr Farrell vint recevoir l'abjuration en règle de sir Allan, qui voulut consigner dans l'acte de ses dernières volontés sa détermination d'être inhumé suivant le rite do l'Eglise romaine. Il reçut alors des mains du prélat les derniers sacrements de l'Église et tous les secours de la religion. Il y eut grand brouhaha quand M. Geddes, ministre protestant, apprit les dernières volontés de sir Allan, mais elles étaient clairement énoncées. (Bulletin des Recherches historiques, Vol, XV, No. 2).

code Napoléon, entra en vigueur sous le nom de Code civil du Bas- Canada.

L'acte de la décentralisation judiciaire, présenté à la session, est une autre œuvre qui fait honneur à Cartier.

Le malaise général du paj^s. occasionné par la crise commerciale (1857), et la sortie de Cauchon du cabinet, à propos de la construction du chemin de fer du Nord, que ses collègues s'obstinaient à ne pas vouloir aider libéralement, amenèrent la dissolution du ministère et la démission de Taché.

J.-A. Macdonald, désigné d'avance par ses brillantes qualités, se rendit à l'appel du gouverneur pour former le nouveau cabinet ; il s'allia à Cartier, et le ministère Macdonald-Cartier fut constitué.

Le résultat des élections de 1857 écrasa les ultra- libéraux dans le Bas-Canada. L'alUarice de leurs chefs avec George Brown et leurs idées avancées sur certaines questions nationales et religieuses, fournirent à Cartier des armes terribles contre eux.

Les interminables questions du siège du gouvernement et de la représentation basée sur le chiffre de la population, occupèrent encore la majeure partie de la session de 1858. Brown et Dorion firent une guerre à outrance qui sema la division parmi les membres du ministère et amena leur résignation.

George Brown, chargé par le gouverneur de se mettre à la tête des affaires, s'allia à Dorion.

Ce ministère éphémère, renversé par un vote de blâme proposé par H.-L. Lange vin, ne dura que deux jours.

Jusqu'à la confédération, nous verrons l'instabilité du ministère et les questions de la représentation et de l'union de toutes les provinces venir sans cesse sur le tapis pendant les différentes sessions.

Les ministres du cabinet ]\Iacdonald-Cartier revinrent de nouveau au pouvoir avec l'administration Cartier-]\Iacdonald, sans .se faire réélire, en s'appuyant sur une loi qui autorisait un ministre — non tout un ministère — à changer de portefeuille dans l'intérêt de l'administration des affaires du pays, et à reprendre, après le délai d'un mois, son ancienne charge, sans être soumis aux élections. C'est ainsi qu'après la chute du ministère Brown-Dorion, tous les ministres changèrent de portefeuille, et que peu de temps après, tous reprirent la direction de leurs anciens départements. La lettre de la constitution était sans doute observée, mais il est évident que l'esprit en était

violé. Cette conduite arbitraire souleva le pays et attira des protestations. La presse libérale accusa Head de favoritisme politique, et des assemblées publiques adoptèrent des résolutions pour demander son rappel en Angleterre.

Avant de clore la session (1858), Cartier émit pour la première fois, d'une manière officielle, le projet de la fédération des provinces anglaises de l'Amérique du Nord. L'idée n'était pas nouvelle. E. Parent l'avait déjà exprimée (1847 et 1853) dans le Canada ; le Journal de Québec, rédigé par Cauchon, s'y montra d'abord opposé, puis ensuite, favorable ; le Courrier du Canada admettait le principe, tandis que la Minerve le combattait. Cette question devint le thème journalier des chambres, des réunions et des clubs.

Cartier, Galt et Ross passèrent à Londres. Ils obtinrent du gouvernement impérial l'autorisation de convoquer une convention des délégués des différentes provinces anglaises pour s'occuper du projet qui hantait les esprits.

Pendant la session de 1859 la chambre s'occupa de majorer le tarif et certains droits, de 15 à 20 pour cent ; c'était ouvrir la porte au protectionnisme, dont se servit si avantageusement Macdonald pendant son ministère, et qui contribua si puissamment au développement industriel et manufacturier du pays.

Les principales questions politiques, sous le gouvernement de Head, furent la décentralisation judiciaire, le choix de la capitale fédérale, l'éducation et les pêcheries.

Décentralisation judiciaire. — -L'acte de la décentralisation divisait le Canada en dix-neuf districts judiciaires, dont douze nouveaux, étalîlissait des cours de justice et des prisons dans les nouveaux districts, donnait dix-huit juges à la cour supérieure et cinq à la cour d'appel, fixait, qu'à part Québec et Montréal, les juges de la f'our supérieure pourraient présider à tout service du banc de la reine, siégeant comme cour criminelle. Le salaire des juges en chef était fixé à £1250, celui des juges puînés de Québec et de Montréal à £1000, et celui des autres districts à £800 ou £700.

L'œuvre de la décentralisation, comme celle de la codification des lois, mérita à Cartier la reconnaissance de ses concitoyens. A part certains membres, qui protestèrent contre le choix de quelques chefs-lieux, on peut dire que cette loi fut appréciée ; l'accroissement de

la population, l'état florissant des affaires et la nécessité de mettre la justice à la portée de tout le monde demandaient cet acte.

Les prisons, les hôpitaux et les asiles publics étaient mis sur un meilleur pied, et cinq inspecteurs, nommés par le gouvernement, devaient les visiter. On fit construire une école de réforme dans chaque Canada, afin de séparer les jeunes délinquants des prisonniers plus âgés^ Le gouvernement entretenait à grands frais un pénitencier provincial et cinq asiles pour les aliénés, trois dans le Haut-Canada et deux dans le Bas. Celui de Beauport était dans le temps le mieux aménagé de l'Amérique du Nord.

La capitale fédérale. — -Quoique la chambre eût déjà voté $200,- 000, à la session de 1856, pour la construction d'un palais législatif à Québec, la question examinée de nouveau souleva de vifs et acrimonieux débats. Finalement, le parlement conclut de s'en rapporter au jugement de la reine pour le choix de la capitale fédérale. Quoique Québec fût la plus ancienne et la mieux fortifiée des villes du Canada, que Montréal fut la plus commerçante, la plus populeuse et le terminus de tous les grandes voies de communication, la reine détermina qu'Ottawa (autrefois Bytown) serait le nouveau siège du gouvernement. Cette ville, fondée en 1826, et pittoresquement sise sur rOutaouais, entrait ainsi dans une ère de grande prospérité. Cette décision fit grand bruit dan^l'opinion publique. On cria à l'injustice et l'on rendit le gouvernement responsable du jugement de la reine.

Les ministres du Bas-Canada sont-ils louable.?- de s'être désistés aussi facilement de droits acquis pour revenir sur une décision préalablement acceptée ?

Instruction publique. — Trois écoles normales : Lavai à Québec, Jacques-Cartier et McGill à Alontréal, furent ouvertes pour la formation pédagogique des jeunes gens destinés à l'enseignement primaire. Toronto avait aussi une école normale depuis 1847. Ces écoles, en faisant suivre aux futurs instituteurs des cours spéciaux sérieux, ont par là même donné une vigoureuse poussée à l'enseignement. L'opposition protesta énergiquement contre le bill des $88,000 accordées pour l'enseignement supérieur, somme mise à la disposition du

1 Celle du Bas-Canada, d'abord installée à l'île aux Noix, fut transférée, plus tard, à Saint- Vincent-de-Paul, près de Montréal : c'est aujourd'hui le pénitencier. Une école de réforme, établie à Montréal, est tenue par \ea frères de la Charité, depuis 1865.

surintendant de l'instruction publique, et dont la distribution échappait au contrôle de l'assemblée législative, qui était chargée de voter annuellement les deniers publics.

Dorion proposa d'employer exclusivement le revenu des biens des Jésuites à l'enseignement primaire : cet amendement échoua.

Les ultra-libéraux voulurent faire triompher le système des écoles mixtes, sous prétexte que les écoles séparées n'existaient qu'au détriments des écoles communales, et qu'elles donnaient trop d'influence au clergé catholique.

Malgré les efforts de Brown, Dorion, Papin et des démocrates avancés en faveur des écoles mixtes, leurs sentiments anti-religieux ne prévalurent pas. Papin alla jusqu'à prétendre que l'éducation donnée par l'État dans un pays où l'on trouve plusieurs sectes dissidentes doit être intellectuelle et morale sans être religieuse.

Le docteur Meilleur, après avoir imprimé une forte impulsion aux écoles, laissa sa charge de surintendant de l'instruction publique à M. Chauveau, orateur et littérateur distingué.

Pêcheries.^ — Un bill favoiisant les pêcheries passa avec une forte majorité à la session de 1858. Cette mesure, qui accordait aux pêcheurs des primes jusqu'au montant de $14,000, devait encourager les Canadiens français dans ce genre d'exploitation, jusque-là trop négligé. ■*

Pendant longtemps les pêcheries maritimes et fluviales avaient été abandonnées. Aujourd'hui, les pêcheries du Saint-Laurent et des grands lacs occupent plusieurs milliers de personnes. Le gouvernement y a établi un service d'inspection en 1852. Depuis lors, elles sont assujetties à un système régulier de permis, et des bateaux sont affectés au service de la protection et de l'administration de cette industrie. Des commis sont aussi placés dans les principaux postes pour percevoir les droits de douane, et des cours de justice siègent régulièrement pour faire observer les lois. Les pêcheries de morue des côtes de Terre-Neuve, du grand banc et des banquereaux voisins sont les plus florissantes du monde. Au quinzième siècle, des Basques faisaient la pêche à la morue et à la baleine sur les côtes de Terre- Neuve et du Labrador. Les premiers pêcheurs anglais vinrent s'y fixer en 1585. En 1604, des étabhssements français se formèrent sur la côte, près de Kirpon, et l'année suivante Henri IV réglementa,

pour la première fois, la pêche de la morue. La France possédait les côtes de l'Acadie, du Cap-Breton, du golfe Saint-Laurent, de Terre- Neuve, c'est-à-dire les régions les plus avantageuses pour l'exploitation des pêches. Les guerres du dix-huitième siècle lui firent perdre ces colonies si riches et si florissantes, et de tous ses domaines d'autrefois, il ne lui reste que les petites îles de Saint-Pierre et Miquelon.

Le rapport de 1871 porta le produit des pêcheries à 81,110,000, dans la province de Québec. Le produit de la Nouvelle-Ecosse n'était pas moins de 83,000,000 par année. Le traité de réciprocité avec les États-Unis, signé à Washington, accordait des droits mutuels de pêche dans certaines eaux canadiennes et américaines ; il pourvoyait au Hbre-échange des produits de la mer, du sol, de la forêt et des mines ; il accordait aux Américains l'usage du fleuve Saint-Laurent et des canaux Canadiens aux mêmes conditions que les sujets anglais, et donnait aux Canadiens le droit de naviguer sur le lac ]Michigan. Le traité proclamé par le président des États-Unis le 16 mars 1855, devint en vigueur ce même jour et dura jusqu'en 1866.

"La Capricieuse". — La Capricieuse, frégate française commandée par ^I. de Belvèze et envoyée dans nos parages pendant l'exposition universelle de Paris (1855), venait établir des relations commerciales entre la France et le Canada. C'était le premier vaisseau de guerre français que nos bords saluaient depuis la cession. Il y eut un réveil du sentiment français endormi depuis longtemps. C'est alors, aussi, que l'on vit pour la première fois le drapeau tricolore parmi nous. L'accueil des Canadiens fut cordial et les Français s'en montrèrent reconnaissants. Il y eut chansons, discours, piques-niques, articles de gazettes, etc.

" Ah ! quel temps fut jamais plus fertile en bombances ! "

AI. de Belvèze fonda un consulat général au Canada, et le tarif français fut modifié pour l'introduction des boio et des navires en France.

Les Canadiens surent depuis se souvenir de la mère-patrie, et c'est ainsi que, lors de la prise de Sébastopol, ils voulurent témoigner de leurs sentiments sympathiques en envoj^ant la somme de 825,000 pour subvenir aux besoins des veuves et des orphelins des soldats vainqueurs. La population, en masse, célébra une fête civile à l'occasion de cette glorieuse victoire.

Monuments. — C'est pendant que la Capricieuse était à Québec qu'eut lieu la pose de la pierre angulaire du monument élevé sur le chemin Sainte-Foy, à la mémoire des soldats anglais et français tombés dans la dernière bataille des plaines d'Abraham (1760). Sir Edmund-Walker Head, M. de Belvèze, les marins français, la peuplade huronne de la Jeune-Lorette et l'élite de la ville assistèrent à cette imposante cérémonie ; le nombre des spectateurs était au moins de 25,000. L'honorable M. P.-J.-O. Chauveau fit un discours patriotique qui laissa sur la foule la plus vive impression. Le gouverneur général reçut de M. Larose, constructeur du monument, le maillet avec lequel il frappa trois fois la pierre posée.

LTne autre fête solennelle eut lieu quand la France coopéra à l'œuvre nationale du monument des braves, en donnant la statue de Bellone^, qui la couronne (1863). Avant l'inauguration, il y eut pro-, cession ; les rues étaient superbement décorées. Lord Monck, alors gouverneur général^, entouré des sommités militaires, de l'archevêque, Mgr Baillargeon, du baron Gaudrée-Boileau^, se trouvait à cette grandiose démonstration. Il tira lui-même la corde qui soutenait le voile, et la statue brilla aux yeux des spectateurs enthousiastes. Trois hourras en l'honneur de l'Angleterre s'échappèrent de toutes les poitrines et trois autres pour la France ; une salve d'artillerie se fit ensuite entendre. Deux discours furent prononcés : le premier, en français, par le colonel de Salaberry, fils du héros de Châteauguay, le second, en anglais, par John Sewell, commandant de la force active du septième district militaire. Salaberry remercia chaleureusement le docteur P. -M. Bardy d'avoir obtenu du prince Napoléon la statue de Bellone. Pour clore cette remarquable journée, il y eut le soir, à la salle de musique et à la salle Jacques-Cartier, deux concerts promenades.

De son côté, Montréal élevait un monument à la mémoire des braves de 1837-38. La voix de ces œuvres nationales proclamait hautement que les luttes du passé étaient oubliées, et qu'à l'avenir chaque race pouvait espérer marcher librement dans les voies du progrès selon ses mœurs, ses usages, sa religion, sa langue et ses droits.

1 Cette statue, en bronze, a dix pieds de hauteur.

2 Successeur de Head.

3 Le preniier consul général de France, qui prit résidence à Québec (1859).

Catastrophes.— Le Montréal, bateau à vapeur partant de Québec (26 juin 1857) et portant quatre cents passagers, presque tous écossais, vit le feu se déclarer à bord, vis-à-vis du cap Rouge, et, avec l'espoir d'en triompher, continua sa route. Voyant que tous les efforts tentés pour l'éteindre étaient inutiles, il se dirigea à terre ; mais il était trop tard. Deux cent cinquante-cinq passagers furent victimes de cette lamentable catastrophe. " La confusion qui eut lieu, dit un journal du temps, est plus facile à imaginer qu'à décrire. Les uns se tordaient dans le désespoir, les autses, pour éviter les flammes, se précipitèrent à l'eau, où un grand nombre durent périr. Les chaloupes préparées par l'équipage, au premier moment de l'accident, n'offraient qu'une misérable ressource, dont l'utilité était rendue inutile par le tumulte et la confusion."

La même année, aux environs à'Hamilton, le pont du canal Desjardins croulait sous un train de chemin de fer, et soixante-dix voyageurs trouvaient la mort dans ce sinistre accident.

Le prince de Galles. — -La visite du prince de Galles au Canada occasionna de brillantes démonstrations et de grandes réjouissances pubhques, dont le souvenir est précieusement conservé dans nos annales historiques. Ce fils aîné de la reine Victoria arriva dans les provinces maritimes au mois d'août 1860. Le duc de Newcastle, ministre des colonies, était son mentor. Le gouverneur Head et la plupart des membres du cabinet se rendirent à Gaspé, sur le Queen Victoria, pour lui souhaiter la bienvenue. Le vaisseau royal, escorté d'un grand nombre de bateaux à vapeur, arrivait devant Québec le 18 août. La ville accueillit le prince avec un enthousiasme délirant. Les canons de la citadelle et ceux de la flotte firent entendre le salut royal. Les cloches de la ville mêlèrent leurs sonneries au bruit du canon. Les évêques catholiques et protestants de la province, les personnes notables du pays et une foule immense se trouvaient au débarcadère. Le maire, au nom de toute la population, salua le prince dans les termes les plus véhéments et les -plus hevueux. Le conseil et l'assemlilée législative lui présentèrent des adresses, et leurs présidents, MM. Belleau et Smith furent faits chevaHers. Il y eut en son honneur lever officiel, galas, illuminations, feux d'artifices et voyages de plaisir.

Montréal eut aussi, dans cette circonstance, des fêtes incomparables. Le prince présida à l'inauguration du gigantesque pont Victoria''et ouvrit l'exposition des industries du Canada.

Après avoir visité Trois-Rivières, Saint-Hyacinthe et Sherbrooke, il se rendit à Ottawa, la capitale fédérale, où il présida à la pose de la première pierre des édifices parlementaires^.' On peut dire, en un mot, que le passage et la réception de Son Altesse royale dans le Bas-Canada se firent au milieu des ovations et prirent le caractère d'une marche triomphale.

Le prince se rendit ensuite dans le Haut-Canada, et, au milieu des acclamations du peuple, visita Brockville, Toronto, London, Hamilton. Mais Kingston et Belleville, n'ayant pas voulu se désister, malgré l'avis du duc de Newcastle et les protestations des cathoHques, des manifestations orangistes qu'elles avaient organisées, furent privées de la visite de Son Altesse. Ces malheureuses altercations soulevèrent des mécontentements.

Après un séjour de plus d'un mois au Canada, Son Altesse parcourut incognito les principaux centres des Etats-Unis et retourna ensuite en Angleterre.

La même année, le Canada reçut avec enthousiasme le prince Albert, deuxième fils de la reine Victoria, et le prince de Joinville, troisième fils de l'ex-roi Louis- Philippe de France.

Rameau visita aussi les contrées qu'il venait de décrire d'une manière véridique et brillante. En 1861, le prince Napoléon, fils du prince Jérôme et neveu de Bonaparte, fut de passage au Canada ; il reçut des Canadiens français l'accueil le plus cordial.

Le " Trent " et 1' " Alabama ".—Une guerre civile qui dura quatre ans (1861-65) éclata entre les états du Sud et les états du Nord de l'Amérique, au sujet de l'abolition de l'esclavage. Ceux-ci opposés à cet état de servitude, accusèrent le Canada d'avoir servi de base d'opérations à des bandes de réfugiés politiques du Sud, qui faisaient de fréquentes incursions sur le territoire des États-Unis. C'est alors que se produisit un malheureux incident qui souleva les esprits et

1 Le pont tabulaire de Victoria, ayant 6,592 pieds de longueur, 10 pieds de largeur, était alors le plus considérable de l'univers. Sa construction coûta $7,000,000. Ce pont a été depuis découvert et élargi: son tablier, qui mesure maintenant 60 pieds ds largeur, contient dcnix voies ferrées, un chemin de voitu;es et de piétons de chaque côté.

2 Les palais contruits à cette époque ont coûté $4,960,054 ; la partie principale détruite par uu incendie en 1916, vient d'être élégamment reconstruite (1918)

faillit allumer le feu de la guerre entre la grande république et l'Angleterre (1861). Le capitaine américain Wilkes, commandant le San Jacinto, vaisseau de guerre, aborda le Trent, paquebot de la malle portant pavillon anglais. Il trouva à son bord MM. Masson et Slidell, commissaires confédérés du Sud, qui furent amenés dans le Nord et jetés en prison par ordre du gouvernement de Washington. Cette arrestation contraire aux lois internationales, produisit une sensation profonde en Angleterre et au Canada. La métropole demanda au gouvernement américain de réparer l'insulte faite au pavillon anglais. Les États-Unis, d'abord arrogants, comprirent le danger et réglèrent l'affaire en libérant les deux prisonniers, après avoir présenté des excuses.

En cas qu'il y eût rupture de la paix, l'Angleterre envoya des troupes au Canada. De son côté, le gouvernement canadien leva dans les principaux centres des bataillons de volontaires prêts à défendre leurs foyers au prix de leur sang. Dans cette occasion, la reine félicita les Canadiens de leur patriotique loyauté.

Vers le même temps, les États-Unis réclamaient de l'Angleterre une indemnité pour les pirateries de VAlahama sur les côtes des États du Nord, pendant la guerre civile. L'affaire ne fut réglée qu'après un délai de quelques années (1871 ), et l'Angleterre eut à payer $15,000,000 aux États-Unis.

Cette guerre des États-Unis amena l'abolition de l'esclavage.

Départ de Head.— Head quitta le Canada en 1861. La décentralisation judiciaire, la codification des lois civiles du Bas-Canada, la refonte des statuts provinciaux, le rachat définitif des droits seigneuriaux, l'abolition des réserves du clergé protestant, la construction de chemins de fer, l'améhoration de la navigation, l'étabhssement des rapports commerciaux avec la France et d'autres pays, la fondation d'écoles normales, de maisons de réforme, d'hôpitaux et d'asiles, sont autant de faits saillants qui se sont accomplis sous son administration. Cet exposé nous montre que le Canada marchait à grands pas dans les voies du progrès et de la prospérité. En 1861, le commerce de bois seul atteignit le beau chiffre de $9,572,000. Le revenu de la même année dépassa la somme de $4,500,000.

D'après le recensement de 1861, la population du Haut-Canada était de 1,396,091 âmes et celle du bas de 1,111,566.

LECTURE. — Monument de Sainte F oy'^. — Eh ! que ne dira-t-il pas à la postérité ce monument ? Quel enseignement plus profond, quel plus haut tribut à l'héroïsme des temps anciens, à l'union fraternelle du temps présent, à l'oubli des haines passées, au souvenir des gloires qui ne passeront pas !

Ne parlera-t-il pas le même langage éloquent que parle, dans un autre endroit l'obélisque élevé à la mémoire commune de Wolfe et de INIontcalm, par un gouverneur anglais, trop soldat lui-même pour distinguer entre le soldat vainqueur et le soldat vaincu, lorsque tous deux sont morts en héros ?

Ne dira-t-il pas aux Anglais comme aux Français, aux émigrés comme aux natifs, que la fidélité de nos pères pour leiu* ancien drapeau, nous l'avons montrée pour le nouveau ; que s'ils étaient les hommes de Carillon et des Plaines d'Abraham, nous avons parmi nous les hommes de Lacolle et de Chôteauguay, et que nous, les hommes de la nouvelle génération, nous n'avons pas encore dit à l'histoire le dernier mot de notre race ?

Ne dira-t-il pas aux générations futures que le souvenir des grandes actions a beau dormir dans la poussière et l'oubli, il faut qu'un jour, ne fût-ce qu'après un siècle, il se réveille et ressuscite rayonnant d'une splendeur imprévue ?

Ne dira-t-il pas aux hommes trop positifs peut-être de notre époque, qu'après tout l'on ne meurt qu'une fois, et que, cette fois-là, il vaut autant mourir écrasé par la mitraille que sous les roues d'un char à vapeur ; que ceux qui s'agitaient, qui s'enrichissaient, il y a un siècle, sont morts tout comme ceux qui combattaient : Bigot et Duchesneau aussi bien que Montclam et Lévis ; qu'ils sont oubliés, exécrés, tandis que les pauvres soldats, les pauvres miliciens et les pauvres sauvages du vingthuit avril reçoivent, après plus d'un siècle, à la face du soleil, l'apothéose la plus magnifique qu'il nous soit possible de leur donner ?

N'enseignera-t-il pas aux peuples de l'avenir que les guerres et les haines d'un siècle sont les amitiés et les alliances d'im autre siècle, que la face des empires change, que les empires eux-mêmes s'écroulent, qu'une seule chose reste debout, la mémoire des braves ?

Ne dira-t-il pas qu'après avoir lutté sur terre et sur mer, dans les arts de la guerre et ceux de la paix dans les sciences où elles ont produit Pascal et Bacon, Newton et Cuvier, Laplace et Herschel, dans les lettres où elles ont placé au faîte de l'intelligence humaine, Bossuet et Milton, Shakespeare et Corneille, Lamartine et Byron, notre ancienne et notre nouvelle mère patrie, désespérant de pouvoir se vaincre l'une l'autre, se sont décidées à dominer réunies le reste du monde ?

Ne dira-t-il pas qu'après l'oubli séculaire' de tous les souverains et de tous les gouvernements, le puissant allié de notre gracieuse souveraine, le neveu de l'illustre empereur qui, dans l'universalité de son génie, avait réalisé cette parole d'un ancien, nil humani aliennm a me^, au milieu des préoccupations sans nombre d'une époque où se décide le sort de l'Europe et de la civilisation, s'est souvenu d'un million de Français oubliés sous le drapeau britannique, d'un peuple qui surgit aux yeux de la France comme une apparition d'outre-tombe ?

1 Fragment du discours de l'honorable M. Chauveau.

2 Je suis homme, tout ce qui intéresse les hommes m'intéresse. (Térence).

Et lorsqu'il s'élèvera, ce monument surmonté de la statue que nous irons demander à la France, not-e alliée, d'y placer elle-même, ne croj-ez-vous pas quv le vieillard. en s 'agenouillant sur la tombe des guerriers ainsi glorifiés, regrettera de n'avoir pas lui aussi donné sa vie pour sa patrie ; que le j un ^ homme se relèvera pour s'élancer plus courageux et plus ferme dans la carrière qu'il am-a choisie, et que la mère qui passera près d'ici, tenant son jeune fils par la main, lui fera détourner la têt , de crainte que la fascination de tous les honneurs rendus au courage, ne l'enlève trop tôt à son amour, pour le jeter sur la voie périlleuse de l'honneur ?

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