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CHAPITRE XV

Lord Monck, gouverneur. — Ministres sous Monck. — Tarifs et allocations. — Exploitation des mines. — Projets de confédération.^ — Discussion du projet de confédération.—Expédition de Saint -Albans. — Mort de sir Étienne-P. Taché et du juge Morin. — Codes de lois. — Calamités : inondations, incencHes.^Invasion des Féniens. — Coup d'œil sur l'L'nicn : prospérité, politique, progrès religieux et cducationnels.

Lord Monck, gouverneur. — 'Charles Stanley, vicomte Monck, né en Irlande d'une vieille famille normande du nom de Lemoyne, succéda à sir Edmund Head (25 octobre 1861 ). Sous le nouveau gouverneur, nous verrons, jusqu'à la confédération, l'instabilité de la politique nous amener plusieurs ministères. Le parlement s'ouvrit en mars 1862. Allan MacNab fut élu orateur. Poussé par l'aJËfaire du Trent, Alacdonald, chef du Haut-Canada, proposa d'avoir un corps actif de 50,000 hommes, devant faire annuellement 28 jours de service militaire. Pour la défense du pays, un corps de réserve aussi nombreux que le corps actif était nécessaire. Il suggéra de diviser la province en districts militaires et d'avoir un arsenal dans chacun. Ce projet qui eût occasionné une dépense d'au moins §500,000 par année, fut rejeté par les libéraux, et amena la chute du ministère Cartier- Macdonald (21 mai 1862).

Cartier, qui sut s'entourer d'iuie phalange d'hommes de premier ordre, se montra fier de tomber sur ime question aj'ant pour oljjet la gloire du drapeau britannique. Plusieurs actes d'une souveraine importance jetèrent de l'éclat sur Cartier, pendant son administration. Il en fut de même de Dorion, son plus redoutable adversaire politique.

Le talent des Canadiens français brilla toujours autant que celui des meilleurs politiques anglais, dans l'arène où se débattaient les graves intérêts du pays : intelligence des questions, renseignements, éloquence, rien ne fit jamais sentir leur prétendue infériorité.

Cartier et Macdonald furent, en Canada, les deux plus grandes célébrités de leur époque. Ils empêchèrent le fanatisme de pénétrer dans les institutions catholiques et les écoles séparées. Le clergé trouva en eux des défenseurs. Il est bon de remarquer qu'ils sortirent aussi pauvres du ministère qu'i s y étaient entrés.

Ministères sous Monck. — Les autres ministères sous Monck furent : JoJm-Sandfield MacdonakU-Sicotte (1862-1863), J.-S. Macdonald-Dorion (1863-1864), Taché-J.-A. Macdonald (1864), et la coalition de Taché-J.-A. Macdonald-Brown.

Après la chute du ministère Cartier-J.-A. Macdonald, Monck chercha l'appui de son gouvernement parmi les libéraux, et chosit M. J.-S. Macdonald pour son premier ministre. Ce dernier s'adjoignit Sicotte, qui forma la section bas-canadienne du cabinet et s'attacha Dorion, marchant à la tête du parti des démocrates. J. P. Macdonald, chef du ministère libéral, sans être un aussi grand homme d'État que J.-A. Macdonald, avait cependant du talent, de la modération et l'expérience politique. Sicotte, son allié, se distinguait par ses principes modérés. Ses adjoints : Dorion, Tessier, Êvanturel et Abbott étaient dignes d'estime. Ce ministère, qui — 'il faut bien l'avouer — • mérita la confiance du pays, tomba surtout pour avoir méprisé la double majorité sur la question des écoles, pour avoir voulu taxer des articles de consommation générale et diminuer les octrois sur la colonisation, les hôpitaux, etc., tandis qu'il proposait de faire des dépenses moins utiles.

Le ministère J.-S. Macdonald-Dorion (6 mai 1863) vint ensfiite, sans programme politique. Macdonald, sous le souffle de Brown, trop compromis pour être chef de cabinet, mit de côté ses principes modérés et remplaça MM. Sicotte, Foley, Tessier, etc., par MM. Mowat, Dorion, Holton et Wallbridge, dominés par des idées avancées et démocrates. Cette administration était une nouvelle édition du ministère Brown-Dorion, qui n'avait pu tenir debout que

1 John-Sandfield Macdonald, à la tête de quelques libéraux du Haut-Canada, voulait obtenir qu'un ministère pût lester au pouvoir sans avoir la majorité dans les deux provinces. Cette question fut plus tard abandonnée.

quelques jours. La question de F Intercolonial refusé par le Haut- Canada, fut mise de côté ; les projets des écoles séparées, de l'augmentation de la représentation et du siège du parlement à Toronto, furent repris. Le temps s'écoula en des luttes ardentes et personnelles entre les libéraux et les conservateurs, sans amener rien de pratique. Le seul résultat de cette longue session de trois mois fut le vote du bill de la milice. Cette loi, ensuite amendée par sir Etienne Taché, accorda aux volontaires 50 cents par jour, pendant seize jours de service chaque année. La chambre vota aussi $1,000,000 pour une milice en permanence. Macdonald, inspiré par Brown, s'étant entouré de ministres peu propres à imposer la confiance, n'avait eu en sa faveur qu'un tiers des députés du Bas-Canada ; il ne put faire agréer ses projets avancés et tomba en laissant la province dans les mêmes difficultés où il l'avait prise.

Après la chute du cabinet J.-S. Macdonald-Dorion (1863-64), lord Monck donna à sir Etienne Taché toute la latitude voulue pour la formation d'un cabinet. Le caractère conciliant de sir Taché, ses connaissances politiques et ses principes modérés en faisaient l'homme de la circonstance et lui donnaient droit à la haute position de premier ministre, qu'il avait déjà occupée avec succès (1856). Il accepta après beaucoup de résistance et s'adressa à J.-A. Macdonald, pour représenter le Haut-Canada. Alors fut formé le ministère Taché-Macdonald, où figuraient des hommes à vues larges et profondes, comme MM. Taché, Cartier et Galt ; des orateurs tels que MM. Foley et D'Arcy McGee. Hector-L. Langevin dominait par son influence. Chapais, sans être un politique brillant, avait déjà cependant refusé d'être ministre, afin de rester fidèle à ses principes et à son parti. Le nouveau gouvernement se montra favorable au chemin de fer intercolonial et à l'achèvement des édifices parlementaires.

Tarifs et allocations. — Les changements fréquents de ministères avaient fait négliger les affaires. La nouvelle administration s'occupa tout d'abord de rétablir les finances et de faire cesser le déficit annuel, sans surcharger le peuple. Pour équilibrer le budget, on imposa le timbre sur les opérations commerciales, et l'on augmenta les droits sur le tabac et les spiritueux. A partir de ce moment, la culture du tabac prit de l'importance. Ces impositions furent bien accueillies du peuple parce qu'elles portaient sur des articles de luxe.

La législature vota plusieurs allocations considérables : $100,000 pour les chemins de colonisation ; $85,000, pour les chemins de Témiscouata, Matapédiac et Matane ; $34,000 pour ceux de Toronto; $400,000 furent allouées aux édifices d'Ottawa, et $150,000 aux canaux et aux améHorations sur les rivières.

Les droits de péage sur les canaux, d'abord abolis par les conservateurs, furent rétablis par les libéraux et abolis de nouveau par les conservateurs (1864), pour favoriser le commerce qui, avec cet impôt, prenait la direction de New-York au lieu de suivre la voie du Saint- Laurent.

Exploitation des mines. — -Les mines d'or de la Chaudière avaient causé une grande sensation parmi le peuple. Plusieurs compagnies demandèrent et obtinrent des actes d'incorporation. Le gouvernement encourageait ce mouvement par une loi et par l'octroi des permis. On commença à exploiter les mines de la Chaudière en 1863. Les terrains furent divisés entre plusieurs compagnies. Celle de Léry, composée de capitalistes du Canada et des États-Unis, activa ses travaux, mais les résultats ne répondirent pas à son attente.

Les mines de cuivre des bords du lac Supérieur étaient recherchées pour la grande valeur du minerai ; celles de Bruce, sur le lac Huron, furent exploitées par la compagnie des mines de Montréal ; celles de Wellington, sur le même lac, par une compagnie anglaise. Dans le Bas-Canada, il y avait les mines de cuivre d'Acton, d'Harvey Hill, d' Upton et de Saint-Flavien.

Projets de confédération. — Les deux provinces unies se regardaient toujours avec un esprit d'hostilité. Quatre ministères avaient échoué dans l'espace de trois ans, et deux élections générales n'avaient pu amener la bonne entente. Un vote de non-confiance venait encore de mettre dans une minorité de deux voix^ le ministère Taché-Macdonald, à propos d'un prêt de $100,00 fait à Montréal par M. Galt (1859), opération qu'il avait négligé de rcgler. Malgré les raisons satisfaisantes que Galt donna pour excuser sa négligence, et bien que Cartier affirmât que cette somme n'était pas perçue pour la province, les libéraux grossirent cette affaire, et le ministère demanda au gouverneur de dissoudre les chambres, ce qu'il accorda. Avant cette dissolution, Cartier, Macdonald et Galt

1 Dunkin et Rankln, jusque-là avec le parti conservateur, votc^ront en faveur de l'opposition.

entrèrent en pourparlers avec Brown, leur ancien adversaire, qui accepta de faire partie du ministère avec deux autre ; libéraux, Mowat et MacDougall. Ainsi fut formée la coalition Taché-MacDonald-Brown. L'alliance de Cartier avec Brown, l'ennemi le plus redoutable de la province de Québec, étonna tout le monde , mais en cela, Cartier n'avait pour but que d'arracher le Bas-Canada aux dangers qui menaçaient de lui faire perdre ses droits les plus sacrés.

Les chefs des partis opposés s'unirent pour travailler de concert au bien public de la province. Ils conclurent, après maintes délibérations, de mettre à l'étude un projet d'union fédérative des deux Canadas et des provinces maritimes. Les députés accueillirent ce projet avec des applaudissements frénétiques. Les démocrates du Canada et quelques rares libéraux de l'ouest, firent opposition. Les chambres furent prorogées le 30 juin. Le même jour, Brown prêta serment comme président du conseil exécutif.

L'affaire du Trent, qui avait menacé de faire éclater la guerre entre l'Angleterre et les États-Unis, avait fait voir aux provinces maritimes l'importance de s'unir. Par une curieuse coïncidence, les hommes d'État de ces provinces cherchaient aussi à en améliorer le sort. Leurs chefs politiques se réunirent à Charlottetown, dans le but de discuter l'opportunité d'une union fédérale (1er septembre 1864). Le Canada profita de cette occasion favorable ; il envoya des députés. Après de longues conférences, les représentants des provinces conclurent que cette union confédérative serait avantageuse. Il fut arrêté qu'une réunion se tiendrait à Québec pour étudier de nouveau la question.

L'endroit était bien choisi. Le cap au Diamant, les ruines du vieux château Saint-Louis, les plaines d'Abraham, les nappes d'argent de la rivière Saint-Charles, qui avaient vu la fleur de lis héroïquement vaincue par la croix de Saint-Georges, devaient voir, cette fois, les représentants de ces deux nobles races se réunir et marcher la main dans la main, sous les plis du drapeau d'une même idée, pour la prospérité du pays. Ces assises solennelles eurent lieu le 10 octobre 1864. Cette date mémorable est écrite en lettres d'or dans nos fastes politiques. Les législatures des colonies n'avaient jamais eu à traiter une question aussi importante. L'avenir des provinces dépendait de leurs délibérations. Sir Etienne Taché présida les séances. La plus épineuse des questions à traiter était la représentation et la distri-

bution des pouvoirs entre les gouvernements locaux et le gouvernement général. La future constitution les occupa pendant seize jours. Une série de résolutions, qui devait servir de base à la nouvelle administration, fut adoptée et envoyée au parlement impérial. Les membres des différents gouvernements s'engageaient à les faire accepter par les législatures respectives.

La confédération, comme d'ailleurs toutes les grandes idées, s'était fait pressentir plus d'un demi-siècle d'avance. Durham^ en parla en 1839, et les conservateurs tories la posèrent comme fond de leur programme.

Discussion du projet de confédération. — L'assemblée législative discuta le projet de la confédération pendant un mois, en mettant de côté les préjugés de races et les divisions de partis. Les membres comprenaient l'importance de cet acte pour l'avancement politique et national du pays. Le projet fédéral, étudié sous toutes ses formes, fut accepté avec une majorité de cinquante-huit voix. Le Haut-Canada fut presque unanime ; dans le Bas-Canada, vingtsix députés de langue française approuvèrent le projet et vingt-deux s'y opposèrent. Dans les nouvelles élections des provinces maritimes, on vit élire c^uelques députés d'abord opposés à la confédération, mais qui modifièrent peu à peu leurs opinions et finirent par s'y montrer favorables. Seules, les îles de Terre-Neuve et du Prince-Edouard persistèrent dans leur refus.

Après la session de 1865, les ministres J.-A. Macdonald, Cartier, Brown et Galt se rendirent à Londres afin de s'occuper de l'union fédérale. Le parlement impérial favorisa ce fameux projet, tout en laissant aux provinces la latitude d'accepter ou de refuser. L'Angleterre promit de cautionner pour l'emprunt nécessaire à la construction du chemin intercolonial et vota £200,000 pour améliorer les fortifications de Québec. Avec son fanatisme accoutumé, le Haut- Canada, bien avantagé par ce nouveau régime, y voyait sans doute le tombeau de la race française, mais heureusem.ent il comptait encore à faux.

Expédition de Saint-Albans. — 'L'expédition de Saint-Albans faillit rompre les relations entre le Canada et les États-Unis du Nord.

1 Lord Durham avait songé, comme d'ailleurs J.-A. Macdonald et plusieurs de ses coilènues, à créer une union législative en ne donnant à toutes les provinces qu'un seul exécutif, un parlement unique: c'eût été notre ruine. L'opposition énergique des Bas-Canadiens fit heureusement avorter ce projet.

Les pères de la Confédération

Un corps de soldats confédérés sous les ordres de vingt-trois officiers commandés par B. Young, avait reçu du gouvernement de Richmond l'ordre de causer du dommage dans les États du Nord, comme représailles des actes de brigandage commis dans le Sud par les généraux Grant, Sheridan, Sherman, etc. Ils organisèrent donc une expédition qui envahit la ville de Saint- Albans, dans l'état du Vermont (octobre 1864), pilla plusieurs banques, vola des chevaux, et, dans sa course effrénée, blessa toutes les personnes qui opposèrent quelque résistance, pour se réfugier enfin sur le territoire canadien, avec la somme d'environ $233,000. Treize d'entre eux furent incarcérés à Saint-Jean ; mais en vertu du traité d'Asburton (1842), les autorités américaines réclamèrent leur extradition. Craignant quelques expéditions sur les frontières, le gouvernement canadien y envoya des corps de volontaires. Le procès des prisonniers, commencé à Saint-Jean, se termina à Montréal. Le juge Cour sol mit les inculpés en liberté, parce que l'arrestation n'avait pas été autorisée par un mandat du gouvernement, tel que le voulait l'acte impérial d'extradition. Ce jugement, désapprouvé par un certain nombre de personnes, amena un appel à la cour supérieure de Montréal, devant le juge Smith, qui les acquitta également. Le gouvernement, non satisfait, fit subir aux prisonniers un troisième procès devant le recorder de Toronto, qui corrobora les deux jugements précédents. Young seul resta prisonnier, mais il fut libéré peu de temps après. Cette décision des juges fit cesser officiellement le traité de réciprocité (17 mars 1866) entre les états du Nord et le Canada. Ce traité avait cependant été la source d'une certaine prospérité pour les deux pays.

Mort de sir Étienne-Pascal Taché et du juge Morin. Après le retour des délégués du Canada en Angleterre, on prépara l'ouverture du parlement. C'est à ce moment que la mort vint frapper sir Etienne Taché (20 juillet 1865) ^ Ce grand homme d'État était chargé de tous les honneurs que sa souveraine, le parlement et le peuple pouvaient conférer. Pendant sa noble carrière, il avait été deux fois chef du cabinet, adjudant général dans l'armée régulière et enfin président de la convention de Québec. Sa mort causa un deuil universel. Ses funérailles eurent lieu à Saint-Thomas de Montmagny,

1 Sir Narcisse Belleau le remplaça comme premier ministre. Ses principes modérés le Prent accepter par les deux partis.

et attirèrent un grand concours d' hommes de toutes les positions sociales.

Vers le même temps, la mort enleva aussi l'honorable et distingué juge Morin, noble vétéran de nos luttes parlementaires, et peut-être le plus profond penseur de l'époque. Les noms des LaFontaine, des Taché et des Morin brillent avec la plus pure gloire dans les fastes de notre histoire nationale. En eux on trouve des types accomplis du politique intègre, du citoyen vertueux et du vrai patriote.

Codes de lois. — -La codification des lois, due à l'énergie et au patriotisme de sir Georges-Etienne Cartier, projet déjà discuté plusieurs fois dans les chambres, fut présentée dans la session du premier août 1866. MM. Caron, Day et Morin, juges distingués, la menèrent à bonne fin. Cette œuvre était aussi parfaite que celle de n'importe quelle nation, et pouvait avantageusement soutenir la comparaison avec les codes Justinien et Napoléon. Après de longs débats, le code civil fut accepté au milieu des applaudissements des représentants. Dans le travail de la codification, on sent que les auteurs se sont inspirés surtout du droit romain, de la coutume de Paris, des statuts provinciaux et des ordonnances, notamment de celles de 1667, qui formaient un code complet de procédure. Après l'abolition de la tenure seigneuriale, le code civil est certainement, sous l'Union, le fait le plus important.

Dans la même session (1866), on substitua à la peine capitale celle du pénitencier, pour les cas d'émeute, d'incendie, d'assaut avec intention de meurtre, et pour quelques autres cas. C'est aussi dans cette session que fut aboli dans notre province l'emprisonnement pour dettes.

Calamités : inondations, incendies. — ^Au printemps de 1865 une grande inondation fit des ravages à Montréal et aux Trois-Rivières. Les îles Dupas, de Grâce et cV Aigle (îles de Sorel), furent dévastées. Cinquante personnes trouvèrent la mort, des milliers d'animaux périrent et un grand nombre d'habitations furent détruites. Des collectes assez fortes soulagèrent les infortunés.

L'année suivante, une conflagration considérable, à Québec, réduisait en cendres la moitié du faubourg Saini-Roch^ et tout le faubourg Saint-Sauveur. Près de 3,000 maisons devinrent la proie des

1 La partie située à l'ouest de la rue de la Couronne.

flammes ; les pertes s'élevèrent à deux millions de piastres^. Environ 15,000 personnes se trouvèrent sans abri et sans ressources à l'approche d'un hiver rigoureux. Six ou sept furent victimes de cet incendie, et le lieutenant Henry-Edward Baijnes, de l'artillerie royal, fut blessé à mort.

Il y eut de tous côtés d'abondantes souscriptions pour les infortunés ; l'Angleterre et les États-Unis envoj'èrent des sommes considérables. Les secours, quoique généreux et abondants, ne purent répondre aux ])esoins. Il faut encore remarquer que de 1861 à 1865, différents incendies avaient consumé quatre à cinq cents maisons. Bien que dans ces épreuves les citoyens se soient montrés courageux, Québec vit cependant son mouvement de prospérité se ralentir sensiblement.

Invasion des Féniens'-.— En 1866, une première invasion des Féniens se fit dans le but de soustraire l'Irlande au joug de l'Angleterre. Vers la fin de la guerre américaine, un grand nombre d'Irlandais désœuvrés troublèrent l'ordre public par des courses désordonnées. Ils tinrent des assemblées, ramassèrent des capitaux, expédièrent des armes et de l'argent à leurs compatriotes d'Irlande, et envoyèrent des députés afin de soulever la population. L'Angleterre étouffa ce mouvement et rappela la loi de l'habeas corpus. Le Canada, que les Féniens voulaient arracher à l'Angleterre, devint le principal théâtre de leurs mouvements insensés. Comptant sur le concours des Irlandais canadiens, ils envoyèrent des émissaires pour les gagner à leur cause. Le clergé empêcha la masse de se joindre à eux. Dix mille volontaires canadiens s'unirent à huit mille réguliers pour la défensive.

Vers la fin de mai (1866), les maraudeurs parurent sur plusieurs points de la frontière, et bientôt le territoire canadien fut envahi par 1500 hommes, sous les ordres du colonel O'Neil, qui s'emparèrent du fort Érié et se mirent à exercer le pillage. En gagnant le fort Colborne, ils rencontrèrent un bataillon de Canadiens commandé par Booker, qui, sans attendre ses nouvelles recrues, engagea aussitôt

1 Le montant des assurances n'était que de §370,000.

2 On désignait sous le nom de Féniens on fraternité fénienne (Fcnian Brotherhood), une association secrète formée en 1848, par quelques Irlandais; l'origine du mot fénicn, est incertaine; on croit que ce nom servait à désigner une sorte de milice établie en Irlande par Fionn McCoul, gendre du roi Cormac (213-253) après J.-C.

le combat. Les Féniens reculèrent d'abord, mais prenant ensuite une position plus avantageuse et garantis par les arbres de la forêt, ils ébranlèrent les Canadiens. Quoiqu'ils n'eussent pas de cavalerie, leur commandant O'Neil s'écria : Cavalerie, en avant ! Cette ruse réussit à merveille. Booker donna l'ordre à ses troupes de se former en carré pour recevoir les cavaliers ; ce mouvement imprévu et précipité occasionna un tel désordre que Booker se vit forcé de sonner la retraite et de se replier sur le fort Colborne, après avoir essuyé de grandes pertes. A la nouvelle qu'un corps de réguliers s'avançait, les Féniens se retirèrent. Leur campagne inavouable eut pour unique résultat de faire verser du sang innocent et d'occasionner d'énormes dépenses. Le gouvernement loua la conduite patriotique des volontaires. Il accorda des pensions aux familles qui avaient eu des morts ou des blessés sur le cham.p de bataille, et vota des sommes considérables pour couvrir les dom^mages causés par l'ennemi'. Plusieurs Féniens, d'abord condamnés à mort, virent leur peine commuée en un emprisonnement.

Coup d'œil sur l'Union. — Le premier parlement ouvert à Kingston (1841) sanctionna la loi des municipalités. Cette loi donnait le droit aux townships, comtés, villages et villes du Haut-Canada d'administrer leurs propres affaires, et celles des écoles publiques. Plus tard, elle servit de base à l'organisation des écoles dans les provinces du Québec et de l'Ontario. Sous l'Union, les limites entre le Nouveau- Brunswick et le Maine sont fixées — mais mal fixées — par le traité d'Ashburton (1842) ; les droits imposés par l'Angleterre sur les marchandises, levés (1847) ; les canaux du Saint-Laurent, achevés (1848); un bill d'indemnité est sanctionné (1848-1849) en faveur de ceux qui ont éprouvé des pertes pendant l'insurrection (1837-1838); le service des postes est transféré au gouvernement canadien ; les chemins de fer Grand-Tronc et Great-Western sont commencés ; les droits seigneuriaux et les réserves du clergé anglican sont abolis ; le système décimal est introduit (1858) ; le premier câble sous-marin, posé ; Ottawa est choisi pour la capitale fédérale (1856) ; le prince de Galles visite le Canada (1860); la guerre civile éclate aux États-Unis (1861-63); la codifica-

1 Parmi les allocations publiques on remarque §500,000 pour les édifices d'Ottawa, SIOO.OOO pour les chemins de colonisation, 8232,000 pour indemnité seigneuriale, $35,000 pour couvrir les frais de l'exposition de Paris (1867).

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tion des lois est acceptée (1866); les Féniens jettent le trouble parmi nous (1866); l'emprisonnement pour dettes est aboli (1866); et l'acte de confédération, sanctionné (1867).

Prospérité. — -Les vingt-six dernières années de l'Union virent 'a plus grande prospérité. La population s'accrut considérablement et s'éleva à 2,700,000 âmes, dont 1,500,000 pour le Haut-Canada. Voies ferrées, bateaux à vapeur et canaux favorisèrent la colonisation, l'expansion de la population, l'agriculture, l'industrie, l'exploitation minière, etc. Nos produits attirèrent l'attention à l'exposition universelle de Londres (1851).

Le système municipal excita l'émulation en confiant aux localités la gestion de leurs propres affaires ; l'abolition de la tenure seigneuriale et des réserves du clergé donna l'élan à la colonisation. La loi d'emprunt des municipalités, d'un puissant secours pour quelques-unes, devint funeste à d'autres, qui contractèrent des dettes énormes qu'elles ne pouvaient payer et dont le gouvernement fut obligé de se charger. L'éducation vit le couronnement de ses œuvres par l'érection de \ l'université Laval (1852) et le développement de McGill. L'enseignement primaire se perfectionna par l'établissement des écoles normales pour la formation des maîtres (1856 ) . La pose du câble transatlantique et la construction du gigantesque pont Victoria, à Montréal, émerveillèrent le pays.

Au milieu de cette ère de progrès, le typhus (1847), le choléra (1854), et des incendies ravagèrent Québec et Montréal.

Politique. — -Sous l'Union, les disputes politiques continuèrent encore entre les conservateurs, opposés au gouvernement responsable, et les réformistes, qui lui restaient favorables. Les questions brûlantes qui soulevèrent de violents débats furent le projet d'indemniser les particuliers qui, sans prendre part à la rébellion (1837-1838), avaient éprouvé des pertes en cette occasion, et celui de fixer le nombre de députés en rapport avec la population, ce qui eût donné un plus grand nombre de représentants au Haut-Canada. Cette dernière question amena la Confédération.

Progrès religieux et éducationnels, — Le progrès fut remarquable dans l'ordre religieux. Les Ohlats (1841) et les Jésuites (1842), à la demande de Mgr Bourget, vinrent s'établir à Montréal. Le Saint- Siège forma la province ecclésiastique ayant Québec pour m.étropole

(1844). Dans cette ville eut lieu le premier concile (1851), auquel prirent part les archevêciues et évêques de l'Amérique britannique du Nord. Des collèges furent fondés dans plusieurs villes : Toronto (1841), Ottawa (1847), Trois-Rivières (1852), Hamilton et London (1856).

LECTURE. — La bone rrùre canadienne. — Quel spectacle doux au souvenir que celui d'une bonne famil e canadienne du temps jadis !

Pénétrée d'idées religieuses, elle vivait dans cette paix sur l'au-delà que donne la foi à l'âme que le doute n'a pas encore effleurée. Rien ne troublait les harmonieuses relations des frères et des sœurs, qui, tendrement unis, formaient autour des parents un cercle d'ardentes affections. Au milieu de ces intérieurs bénis rayonne souriante, la figure de la mère. Quelle maîtresse femme elle fait avec sa tendresse prodiguée à tous et cependant comme donnée tout entière à chacun, tellement elle se montre partout, sans cesse agissante ! Elle est bien la vie et l'âme du foyer, toujours occupée des soins de la maison. Prise par le travail qu'impose une nombreuse famille, elle se multiplie, des premières heures du matin jusqu'au soir, où mettant les petits au lit en les " bordant " affectueusement, cette mère si aimante leur donne une dernière caresse. Jamais elle n'oublie la recommandation qui sonne encore claire dans la mémoire des hommes qui l'ont entendue, malgré l'ombre de leiu: souvenir qui s'allonge : " Donne ton cœur au bon Dieu ! "

A. D. Decelles {Lafontaine et Cartier).

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