‹ Histoire du CanadaChapitre 77 sur 120 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Développement.— PROGRÈS (i84i-i867)

Colonisation : Avant l'union ; sous l'union jusqu'au recensement de 1861 ; après le recensement de 1861. — Chemins de fer. — ^Canaux. — Littérature française. — Histoire. — Poésie. — Roman — Journalistes et publicistes. — Arts. — Sciences.^ Missions canadiennes.

Colonisation. — -Une nation vit, grandit et se maintient d'autant plus qu'eBe est unie, qu'elle progresse au point de vue patriotique, intellectuel et moral, qu'elle a une vive sollicitude pour sa religion, sa langue, ses lois, et qu'elle s'intéresse davantage à la colonisation. Nous considérerons la colonisation avant V Union, ^pendant V Union jusqu'au recensement de 1861, après le recensement jusqu'à la Confédération.

Avant V Union. — En se reportant aux premiers temps de la colonie, on trouve que les coureurs de bois nuisirent au peuplement en ne fondant pas de foyers. Plus tard, une autre plaie beaucoup plus redoutable fut le départ annuel d'un grand nombre de Canadiens français pour les États-Unis. Avant l'Union encore, les différents gouvernements négligèrent la colonisation du Bas-Canada, et c'est ce qui empêcha celui-ci de se peupler autant que le Haut-Canada. Pour paralyser le mouvement de la race française, les Anglais étaient intéressés à la restreindre dans les plus étroites limites possible et à ne pas favoriser les défrichements.

Le recensement de 1844 porte la population du Bas-Canada au chiffre de 699,800 personnes, dont 524,307 d'origine française : l'augmentation depuis 1831 était de 144,000 âmes. Pour être exact, il faut ajouter à ce total 40,000 Canadiens français, au moins, passés aux États-Unis ou au Nord-Ouest. Le même recensement donne environ 500,000 âmes au Haut-Canada, ce qui fait une augmentation de 219,000 âmes pendant treize ans. Cet accroissement dépassait donc celui du Bas-Canada de 75,000.

La nécessité seule obligea les Canadiens à quitter les seigneuries pour s'installer dans les townships anglais. Ils s'y multiplièrent rapidement et dominèrent bientôt la race anglaise partout où ils pénétrèrent. Dès 1844, on trouve déjà une population toute française installée à Arthahaska, à Stanfold, à Upton, à Somerset, à Saint-Ferdinand d'Halifax et sur les confins des anciennes seigneuries de Lothinière, de Bellechasse et de la Beauce. Cette population, toujours croissante, cernant les établissements anglais d'Inverness, de Nelson et autres, pénétra bientôt dans les comtés de Sherbrooke et de Shefford, et atteignit même les comtés de Missisquoi et de Stanstead, les plus anciens établissements anglais du Canada.

Cette immigration s'opéra non par des pionniers épars, mais par une active population patriotique apportant avec elle sa langue, sa religion et ses mœurs.

* Au nord du fleuve d'autres Canadiens se portaient à Chicoutimi, sur le Saguenay, et dans quelques cantons, en arrière de Portnevf et de Champlain.

Des Acadiens, persécutés par les Anglais de la Nouvelle-Ecosse, se rendirent dans le voisinage de la baie des Chaleurs, lieu jusqu'alors

inhabité, et devinrent la souche de la population française du comté de Bonaventure.

On voyait aussi une assez forte population canadienne occuper la, rive sud de la baie des Chaleurs, dans les villages de Caraquet, Kouchibouguac, Shédiac, etc. Toutes ces localités réunies pouvaient compter en 1844, une population de 9,000 à 10,000 habitants.

A la même époque, on trouvait établis sur les frontières du Bas- Canada, 24,000 Canadiens français et Acadiens répartis comme suit : sur les confins du Haut-Canada 3,400 ; au nord des États de New- York et du Vermont, 8,000 ; à Madawaska (Nouveau-Bruns wick) 2,600 ; à la baie des Chaleurs et sur les côtes du Nouveau-Brunswick 10,000. En joignant ce chiffre à celui que nous avons indiqué dans le Bas-Canada lui-même (525,000), le foyer central de la population canadienne française comptait donc environ 549,000 âmes, à cette époque.

D'autre part, la population anglaise du Bas-Canada, à part Montréal, n'a pu varier sensiblement et n'a jamais dépassé vingtquatre ou vingt-cinq pour cent.

Sous l'Union jusqu'au recensement de 1861. — Sous l'Union, les Canadiens français purent jouir de la même liberté que les Anglais. Presque entièrement dégagés du contrôle et de l'intervention de la métropole, ils commencèrent à employer les ressources du pays à son amélioration ; mais on fit peu de chose pour coloniser les terres libres. Malgré cela la population canadienne augmentait.

Durant toute la période de l'Union, le gouvernement ne vota que SI, 250,000 pour l'ouverture des routes propres à favoriser la colonisation, tandis qu'il dépensa $40,000,000 pour les canaux, les chemins de fer et autres travaux de nature à développer le commerce. Deux cent à quatre cent mille piastres furent même votées pour des vapeurs océaniques. La part n'était pas égale. Aussi, vit-on l'émigration prendre de grandes proportions. Sous l'Union (1840-1866), pas moins de 200,000 Canadiens s'expatrièrent aux États-Unis.

Dans les centres même les p us anglicisés, les Canadiens français gardèrent la phj^sionomie de leur nationalité. Au sein des cités étrangères ils s'agglomérèrent de manière à former une petite colonie. Encore aujourd'hui, la communauté des habitudes et de l'origine les tient unis, la maison de Dieu les rassemble, les sociétés de secours

mutuels et de la Saint-Jean-Baptiste resserrent les liens de leur fraternité.

L'état du Michigan en comptait 7,000, et celui du Wisconsin, 6,000. Des groupes se fixèrent au Détroit, ville fondée par les Français (1700), et qui n'eut guère d'autres habitants pendant un siècle. On en vit quitter les territoires anglais du Nord-Ouest, pour aller s'établir dans le Minnesota. On en trouve également au Missouri, dans la Pensylvanie, VOhio, et sur les bords du lac Érié. Cet état de choses était nuisible au développement du Canada. Le clergé, les hommes politiques et la presse tâchèrent de renra3'er en fixant notre population dans les immenses régions fertiles du Canada, qui n'étaient pas encore cultivées. On se mit à l'œuvre.

De pauvres gens, engagés par de riches industriels pour travailler à l'exploitation des forêts, ouvrirent la colonisation du Saguenay (1840 ) . La fertilité du sol et un climat favorable les portèrent à défricher des terres et à y attirer leurs parents et leurs amis ; des missionnaires leur furent envoyés par l'archevêque de Québec. Des familles canadiennes plus k l'aise se dirigèrent aussi de ce côté.

Autour du lac Saint-Jean, deux prêtres canadiens, MM. Hébert et O'Rcilhj, aidés dans leurs travaux par les abbés Pilotte et Bouclier'^, réunirent les premiers colons au prix de démarches pénibles et de beaucoup de fatigues.

En 1851, la population des paroisses établies sur le haut Saguenay et des quelques groupes formés sur les bords du lac Saint-Jean, était de 5,000 personnes, toutes canadiennes françaises, moins 200. L'accroissement le plus considérable se produisit dans cette région : on y comptait, en 1858, 15,000 âmes. Vers la même époque, 500 ou 700 Canadiens français ou Acadiens habitaient les rivages dépendants en partie du Labrador.

Cette côte est stérile ; cependant, un bon nombre de pêcheurs s'y fixent. La saison de l'hiver, très rigoureuse, se passe en courses, en réjouissances et en parties de chasses phénoménales. Les chiens

1 Ce dernier, à l'âge de vingt-six ans, et n'ayant encore reçu que les ordres mineurs, se rendit à la Rivière-Rouge, où il passa quatre ans. Il revint ensuite dans la province de Qui?bec et fut successivement curé à l'Ange-Gardien et à Saint-Ambroise, pour redevenir missionnaire des sauvages en desservant les postes du Roy, la seigneurie de Mingan et Chicoutimi. Il fut un des pionniers de la colonisation dans la région du Saguenay, abattant lui-même le premier les arbres sur les bords du lac Saint-Jean, où il se rendait chaque été pour évangéliser les Montagnais.

esquimaux, qui servent de bêtes de trait, comme en Sibérie, ne veulent souffrir aucun bétail.

La rive sud du fleuve offrait moins d'avantages que celle du nord. Peu de cantons possédaient encore des terres à défricher, et la jeunesse de ces contrées n'avait d'autres ressources que d'émigrer soit aux États-Unis, soit dans le sud-est du Canada. Cependant Bellechasse, Dorchester et VIslet, et même Loibinière avaient encore de vastes étendues de terres libres. Malheureusement, là aussi les routes manquaient.

L'accroissement dans la région sud-est se fit avec rapidité. La population y comptait 19,000 Canadiens français en 1844, 34,000 en 1851 et 90,000 en 1861. Les comtés de Mégantic, de Drummond et de Shefford étaient peuplés en grande majorité de Canadiens français.

Dans les régions de l'est, la population s'augmenta, en sept années, de 14,500 personnes. Cet accroissement provenait des naissances, de la stabilité des nôtres dans cette région, et des immigrants venus des comtés voisins.

Le comté de Rimouski, d'une immense étendue, vit sa pojjulation s'élever de 17,500 âmes à 60,000, en dix ans. Beaucoup de points sur la rive du Saint-Laurent, jusqu'alors négligés, devinrent habités ; leurs colons remontèrent dans l'intérieur, notamment vers le lac Témiscouata, et pénétrèrent bien avant dans les terres. Toutes les rives du lac se couvrirent de paroisses, et les immigrants se répandent maintenant sur la rivière Madawaska.

La situation reculée du comté de Bonaventure fait que l'accroissement naturel s'y présente pure et simple, sans émigration et sans immigration.

Toute la partie de Gaspé qui borde le fleuve se peupla rapidement. En 1858, la population de cette région était de 15,000 âmes, dont 11,000 Canadiens français.

Les îles de la Madeleine, déjà trop peuplées à cette époque, envoyaient des émigrants sur la côte du Labrador.

Au nord du Saint-Laurent, les nouveaux établissements ont franchi, sur toute la hgne, les montagnes des Laurentides pour s'avancer dans l'intérieur du pays. On estimait, en 1858, à 13,000 le nombre des Canadiens français, dans l'ancien comté d'Ottawa, quand ils étaient à peine 7,000 en 1851 ; les points nouveaux où ils se sont agglomérés sont les Allumettes, le Calumet et Masham.

D'après les données partielles du grand recensement de 1851, oïl peut estimer que le nombre total des Canadiens français, au nord du Saint-Laurent, à partir d'Ottawa, y compris Vaudreuil, jusqu'^au détroit de Belle-Isle, était de 248,000 personnes ; et en 1861, il était de 350,000. Les régions de la rive sud, étant beaucoup plus anciennes, n'augmentèrent guère en pop-ulation ; elles peuvent être regardées comme des pépinières d'émigrants pour les paroisses nouvelles.

Au sud, la jjopulation était de 430,000 âmes ; dans le sud-est, de 90,000 ; et dans l'est de 105,000 ; ce qui formait un total de 625,000.

Sur les confins du Haut-Canada, les comtés de Prescott, Russell, Carieton, Renfrew et Glengorry donnaient 25,200 Canadiens français, en 1858, sans compter la population flottante d'artisans et de mariniers qui se livre surtout au commerce du bois.

Le nombre de Canadiens sur les confins de New- York et du Vermont était environ de 45,000, en 1861.

En additionnant les 60,000 Acadiens de la Nouvelle-Ecosse, de l'île du Prince-Edouard et de l'île du Cap-Breton ; les 20,000 Acadiens et Français des îles de Terre-Neuve, de Saint-Pierre et Miquelon, les 32,000 Acadiens du Nouveau-Brunswick, de Madawaska, des côtes du golfe Saint-Laurent, etc., nous trouvons un total de 1,157,- 200 âmes.

Pour compléter ce tableau, il faudrait aussi ajouter la population des colonies canadiennes situées à l'ouest du Haut-Canada, dans le Michigan Vlllinois, le Wisconsin, le Minnesota, à la Rivièré-Rouge, et enfin les groupes considérables que l'on trouve dans les villes de New-York, Troy, Albany, Rochester, etc., etc. Le chiffre de ces différentes populations pouvait atteindre en bloc de 140,000 à 150,000 âmes (1860).

Après le recensement de 1861. — -Des routes traversant les terres incultes de la partie sud-est du Québec avaient été commencées à grands frais en 1858^ Des établissements s'échelonnèrent nombreux le long de ces routes. Quatre cents Acadiens vinrent se fixer à Matapédiac (1861-62), et d'autres colons s'établirent sur les routes Elgin et Taché.

1 Ce sont les routes Taché, Elgin, Témiscuuatn, Mattipédiac et Matane.

Les pères Trappistes s'installèrent dans le canton de Langevin, en 1862. La vaste plaine s'étendant du Saguenay à l'Outaouais, se peupla aussi. Les établissements fondés sur les bords du lac Saint-Jean devenaient prospères^ Le chemin Kénogami fut construit'. Des colons se fixèrent dans la vallée du Saint-Maurice. Les chemins des Piles et de Mataicin furent ouverts. En 1861, les cantons de Saiyit- Maurice et de Shaivinigan comptaient 3,376 âmes. Les abbés Brassard et Provost fondèrent une colonie sur la rivière Matawin, en 1862. D'après un rapport de 1861, plus de 400 familles s'établirent, dans l'espace de deux alns, sur les routes de Wakefield et de Portland.

Il y eut trois mouvements principaux de nos colons à l'intérieur de la province et qui équilibrèrent le mouvement de l'immigration anglaise dans le Haut-Canada. Les colons de Québec se dirigeaient dans la vallée du lac Saint-Jean ; ceux des Trois-Rivières se portaient vers les cantons de l'Est ; ceux de Montréal remontaient la rivière Outaouais, se mêlaient aux Anglais, aux Écossais et aux Irlandais, qui, jusque-là, s'étaient crus maîtres de ces parages.

Il y eut vers le même temps un courant d'émigration vers la rive droite du fleuve entre Québec et Rimouski. Les colons de cette région nous rapprochèrent des Acadiens, qui se trouvaient isolés et comme noj'és au milieu de l'élément anglais, depuis la cession. Quand Vlnter colonial traversa ces contrées, les Canadiens restèrent tout étonnés d'y trouver des gens parlant leur langue. Donc, de tous côtés, vers 1866, les Canadiens se répandaient et opéraient une transformation rapide, progressive et irrésistible, en gardant leur langue, leur religion, leurs lois, leurs coutum.es.

L'incendie de Québec, en 1866, occasionna l'émigration d'un millier de familles aux États-Unis, pour y trouver du travail et du pain.

Chemins de fer.— Durant les troubles de 1837-38, le besoin de communications entre les provinces se fit sentir, et lord Durham, dans son rapport, démontra la nécessité d'un chemin de fer intercolonial, comme œuvre du gouvernement impérial. Ce projet fut souvent discuté par les chefs de toutes les provinces, mais le premier pas pra-

1 Ces établissements furent fondés par MM. les abbés Hébert et Boucher.

2 Ce chemin s'étenJ cla la Grande baie aux bord.5 du lac.

tique pour l'exécution de cette œuvre ne se fit qu'en 1846. En

1849, la chambre vota une somme annuelle de S20,000 pour V Intercolonial, devant relier Québec et Halifax. Le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse votèrent chacun également une somme de $20,000 pour cette entreprise. Le gouvernement s'occupa aussi du Grayid- Tronc ; sa construction, commencée en 1852, se termina, en y comprenant le pont Victoria, en 1860. Cette voie ferrée s'étendait de la Rivière-du-Loup, à l'est, jusqu'à Sarnia et au Détroit, du côté de l'ouest.

D'autres chemins de fer furent construits de Montréal à Saint- Hyacinthe ; de l'Industrie, aujourd'hui Joliette, à Lanoraie (1849) ; de Montréal à Portland (1853) ; le Great Western, ouvert au trafic en 1854 ; entre Montréal et Toronto (1856) ; entre Halifax et Truro (1858) ; le Northern de Toronto à Bradford (1853).

Canaux. — -Les principaux canaux qui favorisent la navigation du Saint-Laurent sont : Welland^, qui relie le lac Ontario au lac Erié ; Lachine'^f pour éviter le saut Saint-Louis ; Beauhmnois^ , qui rachète les rapides des Cascades, des Cèdres et du Coteau, et relie la navigation entre les lacs Saint-François et Saint-Louis ; Cornwall^, qui rachète les rapides du Long saut, à l'extrémité du lac Saint-François ; Williamshurg'', construit pour éviter les rapides appelés Pointe Farran, rapide Plat, Pointe des Iroquois, et les Galops. On creusa le chenal du lac Saint- Pierre afin de permettre aux gros steamers de se rendre à Montréal^.

Littérature française. — -La littérature française ne fut cultivée parmi nous qu'après la cession du Canada à l'Angleterre. Les débuts, lents et modestes, se signalèrent d'abord par le journalisme. Le peu de temps à consacrer aux travaux de l'esprit et le manque d'encouragements à ceux qui s'y livraient donnèrent de minces résultats. Le Club constitutionnel, fondé à Québec en 1792, agitait tour à tour des questions commerciales, scientifiques et littéraires. C'est sous l'Union que la littérature nationale prit son véritable essor. On trouve,

1 Ce canal de 27 milles de longueur a coûté $6,269,000. L'inauguration officielle eut lieu le 7 juin

1850. Lord Elgin et les membres de la législature y assistèrent.

2 D'une longueur de 8 milles: commencé en 1821 et terminé en 1849.

3 D'une longueur de 1 1 milles }^ : commencé en 1842 et terminé trois ans plus tard.

4 D'une longueur de 11 milles J^: commencé en 1834, ouvert à, la navigation en 1842.

5 D'une longueur de 12 milles l^: commencé en 1843 et terminé en 1847.

6 Le Pacifique-Canadien a deux steamers, VEmpress of England et VEmpress of Ireland qui restent à Québec étant trop gros pour se rendre à Montréal.

pendant cette époque, des articles, des brochures, des volumes dans tous les genres de l'histoire.

L'histoire. — -Les études historiques sont favorisées par la Société Historique de Montréal, fondée (1857) par M. Jacques Viger, puissamment aidé par sir L.-H. LaFontaine et plus tard par M. l'abbé H. Verreau. Les deux meilleurs historiens de l'époque, qui n'ont pas encore été surpassés, sont F.-X. Garneau et l'abbé Ferland.

F.-X. Garneau (1809-1866) est un historien à l'imagination vive et poétique ; il a de la verve, de l'ampleur, des idées larges et l'esprit philosophique. Son grand patriotisme le rend parfois peut-être un peu sévère envers l'oligarchie anglaise. Son œuvre, à laquelle il faut avoir recours quand on traite de l'histoire nationale, s'arrête au Canada sous l'Union (1840).

h'abhé J.-B.-A. Ferland (1805-1865) entre dans plus de détails que Garneau ; son premier volume est soigné, et on éprouve un vif intérêt à le lire ; le deuxième volume est moins bien ordonné, peu exact et nous donne à penser que l'auteur n'a pas eu le temps de corriger ses notes. Le cours s'arrête en 1763. La mort empêcha cet historien de valeur de continuer son œu\Te. Pour mieux apprécier Ferland, il faut lire les opuscules et les articles historiques qu'il a publiés dans le Foyer Canadien et les Soirées Canadiennes (1861-1863).

Ij'abbé Henri-Raymond Casgrain (1831-1904), est un historien dont la lecture attachante fait \'ibrer la corde patriotique. Ses principaux ouvrages sont : Histoire de la Mère Marie de l'Incarnation (1864), Pèlerinage au pays d'Évangéline (1885), Montcalm et Lévis (1891).

Poésie. — -La poésie a présidé à l'enfance de notre littérature et a mûri son talent avec le cours des années. "Elle a même précédé le journalisme, et nous la voyons souvent s'y installer pour l'égayer sous la forme de chansons, de satires, d'épigrammes, d'odes et de fables. Nous comptons bon nombre de versificateurs, mais peu de poètes. Parmi les derniers, voici les plus marquants :

Octave Crémazie (1827-1879). Dans ses chants, presque tous animés d'un souffle patriotique, on trouve un talent inégal, des rimes défectueuses, un ton parfois pâle et languissant. Assez souvent, son aile s'envole toute grande et frôle les sommet ; du génie. Pour s'en

convaincre, on n'a qu'à lire ses poèmes intitulés : les Morts, le Vieux Soldat canadien et le Drapeau de Carillon.

Louis-Honoré Frécheite (1839-1908). Sa lyre a souvent des accents sonores et vibrants. Il séduit l'imagination par le coloris des tableaux et les mots brillants. Le ton est parfois déclamatoire. La Légende d'un Peuple, sorte d'épopée moderne retraçant les grands faits de notre histoire, fera passer le nom de l'auteur à la postérité. Une œuvre trop ignorée est son poème sur saint Jean-Baptiste de la Salle, dédié au frère Herménégilde, son directeur et professeur au collège de Lé vis, alors que cette institution était dirigée par les frères des Écoles chrétiennes. Les Fleurs boréales et les Oiseaux de neige, couronnés par l'Académie française, lui valurent le prix Montyon. Pour caractériser Crémazie et Fréchette, on a dit : " Crémazie est le plus canadien des poètes français ; Fréchette est le plus français des poètes canadiens."

Pamphile LeMay. Ce poète, le plus fécond qu'ait produit la muse canadienne, pour avoir moins d'envergure que l'auteur de la Légende d'un Peuple, a des inspirations plus vraies, plus vives, plus sincères, plus suaves, plus émues, pour les choses vécues sur nos bords.

A la suite de ces trois noms, qui brillent d'un plus vif éclat dans notre ciel poétique, mentionnons MM. Michel Bibaud (1782-1857), F.-X. Garneau, l'historien national (1809-1866), Joseph Lenoir (1822- 1862), Alfred Garneau, fils de l'historien (1836-1904), Isidore Bédard (1806-1852), Gérin-Lajoie (1824-1882), P.-J.-O. Chauveau (1820-1890).

Roman. — -Le roman, au Canada, prit timidement naissance avec les Fiancés de 1812 par Joseph Doutre (1844). Jusqu'à présent, ce genre de littérature, parmi nous, n'a été qu'une œuvre de surface et n'a pas manifesté une culture générale approfondie. Voici nos principaux romanciers sous l'Union :

P.-J.-O. Chauveau ( 1820-1890), a publié Charles Guérin (1853) ; c'est la vie d'une famille canadienne ; mais l'intrigue peu compliquée ne nous en donne qu'une faible idée.

Philippe Aubert de Gaspé (1786-1871) a employé la dernière activité de sa vie à écrire les anciens Canadiens, recueil rempli d'anecdotes, qui fait revivre sous nos yeux la bonhomie, la jovialité gauloise et l'humeur parfois ronde des bons vieux patriotes.

Antoine Gérin-Lajoie (1824-1882), auteur de Jean Rïvard, type du défricheur qui pénètre hardiment dans la forêt, y fonde un foyer prospère, et comme premier citoyen de la région, devient maire de son village, puis député au parlement.

Georges Boucher de BoucherviUe (1814-1898), a publié Une de perdue et deux de trouvées, roman attachant, palpitant d'intérêt. La situation dramatique des héros dans différentes contrées de l'Amérique émeut l'imagination et pique la curiosité du lecteur.

Joseph Marmette (1844-1895) a écrit plusieurs romans dont les détails séduisants et parfois démesurés, révèlent la vivacité de son imagination.

Napoléon Bourassa est l'auteur de Jacques et Marie (1866), roman émouvant tiré de la tragique dispersion des Acadiens.

Journalistes et publicités. — Etienne Parent (1801-1874), profond penseur, esprit pénétrant, surnommé le Victor Cousin du Canada, lutta energiquement et avec une dialectique inattaciuable, dans le Canadien, pour défendre nos droits contre le despotisme anglais.

Joseph-Charles Taché (1821-1894), fut tour à tour journaliste, historien et littérateur. Il fonda et rédigea le Courrier du Canada, et contribua beaucoup par une brochure à faire connaître notre pays à l'exposition universelle de Paris (1855). Son meilleur ouvrage est intitulé : Deux Provinces de V Amérique du Nord et dhme Union fédérale (1850).

Joseph-Edouard Cauchon (1816-1885), fondateur et directeur du Journal de Québec, a laissé à la postérité une forte étude politique : L'Union des provinces britanniques de V Amérique du Nord (1865).

P.-J.-O. Chauveav a écrit deux livres qu'il est important de connaître : l'Instruction publique au Canada (1876), et François-Xavier Garneav, sa vie et ses œuvres (1883).

Hubert LaRue (1833-1881) a pubhé de nombreux articles dans les journaux et les revues de son temps. Un recueil de Chansons popidaires et historiques du Canada est son œuvre principale.

Edmond Lareau (1848-1890) est auteur de la première Histoire de la littérature canadienne. Cette œuvre, malgré son style lourd et diffus, nous fournit de précieux renseignements.

Henri-Edmond Faucher de Saint-Maurice (1844-1897), d'une activité fébrile, a donné à la littérature canadienne des contes et des récits d'une allure franche et vigoureuse.

Mgr Alexandre Taché (1823-1894) a laissé des documents précieux pour l'histoire des vastes régions du Manitoba et du Nord-Ouest. Arts. — 'Le talent de quelques artistes a aussi brillé sous l'Union. La peinture compte MM. Plamondon, Hamel, Bourassa, Gagnon et le chevalier Falardeau.

Sciences. — -De même les sciences naturelles ont eu des adeptes dans l'abbé Brunet, J.-M. Lemoine et surtout dans l'abbé Provencher, auteur d'une flore canadienne et d'une faune entomologique.

Missions canadiennes. — La cession du Canada à l'Angleterre interrompit le cours des missions évangéliques dans les immenses' régions du Nord-Ouest. En 1818, deux intrépides missionnaires ]\IM. Norbert Provencher et Sévère Dumoulin, prêtres canadiens-français de Québec, se rendirent au milieu des Indiens de la Rivière-Rouge et s'installèrent au fort Garry, aujourd'hui Winnipeg, pour de là rayonner un peu partout.

La Baie d'Hudson et le territoire du Nord-Ouest, détachés de la province ecclésiastique de Québec, formèrent un vicariat apostolique en 1844 ; M. Provencher, sacré évêque de Juliopoîis en 1822, en devint le premier titulaire. Le lourd fardeau des missions d'un territoire plus étendu que la moitié de l'Europe lui occasionna beaucoup de fatigues, et lui fit demander le secours des pères Oblats, qui se rendirent à son appel. Depuis plus de soixante ans, ces intrépides missionnaires travaillent, avec un zèle au-dessus de tout éloge, à la conversion et à la civilisation des tribus nomades de ces vastes régions, qu'ils trouvèrent à peine explorées.

Le sol des prairies du Nord-Ouest, coupé ça et là de quelques ravins et d'oasis, offre un aspect sévère et monotone. Pour opérer quelque bien, les missionnaires étaient obligés de suivre, au milieu des moustiques dévorants, les Indiens errant à travers la prairie pour tuer le bison, ou sur les bords des lacs et des rivières pour la chase est la pêche. L'hiver les voyait, raquettes aux pieds, suivre des traîneaux attelés de chiens, pour s'aventurer au milieu des steppes et des rafales qui les mettaient souvent en face de la mort.

L'été les trouvait en pirogue, la rame à la main ou faisant des portages fatigants. Ils partageaient la nourriture de leurs néophytes, et la viande de caribou ou de bison séchée n'était pas de nature à flatter le palais. L'étude des langues barbares de ces tribus indiennes leur était aussi une tâche ardue.

Parmi les nombreux apôtres de ces contrées, il faut mentionner surtout le père Taché (1823-1894), que l'on trouve le premier au lac du Caribou, puis ensuite à Athabaska, où il opéra un grand bien au milieu des indigènes féroces de ces parages ; sous l'onction de sa parole, les loups se changèrent bientôt en agneaux. Le père Taché succéda à Mgr Provencher sur le siège de Saint-Boniface ; son fécond épiscopat fut une suite non interrompue de fatigues et d'épreuves. Sa cathédrale, l'école et son palais devinrent la proie des flammes pendant une tournée pastorale (1860). A peine était-il rendu à Rome, pour le concile œcuménique du Vatican (1869), que le gouvernement canadien le rappela pour calmer les Métis, qui s'agitaient, à la Rivière-Rouge. La plus grande peine pour l'illustre prélat fut, sous le ministère Greenivay-Martin, l'abolition des écoles catholiques au jManitoba, et la suppression de l'enseignement de la langue française (1890). Il lutta ardemment, mais sans succès, contre ce fanatisme impie pour revendiquer des droits que la minorité, malgré les efforts courageux de l'épiscopat, n'a pas encore recouvrés.

Mgr Taché, grand patriote et orateur distingué, a laissé un souvenir impérissable dans les fastes de l'histoire du Nord-Ouest. Il s'éteignit le 21 mai 1894. Son successeur fut Mgr Louis-Philippe- Adélard Langevin, qui travailla avec ardeur et courage au rétablissement des écoles cathoHques dans le Manitoba.

Le Mackenzie eut pour premier mssionnaire l'abbé F. Laflèche, plus tard évêque des Tr ois-Rivières. La maladie avait forcé ce vaillant soldat du Christ à quitter les déserts barbares qu'il avait évangélisée.

Le père Faraud, qui l'avait remplacé (1847), évangélisa Athabaska, se dirigea, l'année suivante, vers le Grand lac des Esclaves, et visita plus tard les Castors de la rivière à la Paix (1858-59). En 1862, les districts d' Athabaska et de la rivière Mackenzie furent érigés en vicariat apostolique ; le père Faraud devint le premier évêque de ces froides régions du pôle nord, où l'hiver dure huit mois, et dont les seules ressources pour la nourriture ne sont guère que les produits de la chasse et de la pêche.

VAlberta eut pour missionnaire un apôtre infatigable dans le père Vital Grandin (1857), dont la mémoire est conservée religieusement partout où il porta ses pas. Ses nombreux et périlleux voyages en canot d'écorce, en raquettes ou en traîneaux à chiens ne peuvent

s'énumérer. Il devint évêque de Saint-Albert (1872), établissement fondé par le père Lacombe, ce vrai type du missionnaire, dont le prestige sm* les Métis fut si grand. Mgr Grandin, quoique fai-ble de santé, parcourut son immense diocèse, y fonda de nouvelles missions et de nombreuses écoles, entreprit plusieurs voyages au Canada et en France, pour recueillir les aumônes nécessaires à ses œuvres, et mourut pleuré de tous, dans sa ville épiscopale (3 juin 1902). Louis Veuillot l'a caractérisé ainsi : " Cet évêque des neiges fait bien comprendre que le froid brûle."

La vallée de la Saskatchewaîi eut pour premier missionnaire l'abbé Thibault (1842). Cette contrée inculte, dénuée de ressources, habitée par dés tribus nomades plongées dans la misère et livrées à la superstition, devint un vacariat apostolique en 1890 ; elle eut pour premier évêque Mgr Albert Pascal.

Outre les missions du Nord-Ouest, mentionnons celle de VOrégon, qui a eu comme fondateur et premier évêque Mgr Fr. -Norbert Blanchet (1795-1885). Son frère, Mgr Aug.-Magloire (1846), évêque de Walla-Walla {Vallée des Vallées), appela comme missionnaires les Oblats (1847), qui, malgré les efforts des sorciers et des jongleurs pour entraver leur œuvre, réussirent à implanter le christianisme.

En 1847, Mgr Modeste Deniers était sacré évêque de la Colombie Britannique, et vint établir son siège à Victoria, où le père Lemfrit, oblat, baptisa plus de 3,000 sauvages dans l'espace de trois ans (1849- 1852). Mgr Demers fit venir les sœurs de Sainte- Anne de Lachine daiis sa ville épiscopale, pour tenir une école et fonder un hôpital (1858). Le collège Saint-Louis fut fondé la même année.

En 1845, l'évêque de Québec, Mgr Signay, confia aux pères Oblats les missions du Saguenay et du lac Saint-Jean, où ils firent revivre les travaux apostoliques des Récollets et des Jésuites du dixseptième siècle.

Vers la même époque, on trouve également des Oblats dans la vallée de l'Outaouais, à Bytown (aujourd'hui Ottawa), gros village où les gens des chantiers formaient une déplorable école de mœurs que les zélés missionnaires réformèrent en peu de temps.

Dans le nord de l'Ontario, à Walpole, la plus grande du groupe d'îles situé à la tête du lac Saint-Claire, se trouvaient 700 Indiens sans compter les 400 disséminés dans les environs, vivant tous dan? le paganisme. Le père du Ranquet, jésuite, se rendit dans cette

mission, où il eut à lutter contre les naturels unis aux protestants, qui mirent tout en œuvre pour le forcer à s'éloigner. Ses bons procédés et son zèle inébranlable surent triompher des difficultés, et le catholicisme pénétra sur ces bords farouches et barbares.

En 1850, on voit le père du Ranquet à la Grande ManitouUne, la plus grande des îles de la baie Géorgienne, où se trouvait déjà le père Chotié, jésuite. Celui-ci s'était rendu dans ces parages (1844) à la demande de l'abbé Proulx, pour l'aider à desservir la florissante chrétienté qu'il y avait fondée (1836).

A part deux séjours à Fori-William, le père du Ranquet passa vingt ans à la Grande Manitoidine, et y mourut (1900) au milieu de ses néophytes, qui pleurèrent et regrettèrent vivement sa perte.

LECTURE. — Avenir matériel des Canadiens français. — Les groupes nombreux de Canadiens français, essaimes dans toutes les provinces du Canada et dans différents centres des Etats-L'nis, nous font conclure, d'une manière évidente, que la race française ne peut s'éteindre ni être absorbée dans le nord de l'Amérique, mais qu'au contraire elle est appelée à progresser considérablement.

Si rien ne vient altérer la marche ascensionnelle de la population, qui s'est opérée dans le siècle dernier, nous avons lieu de croire que les Canadiens et les Acadiens de souche française, pourront atteindre de 12 à 15,000,000 dans une cinquantaine d'années. Ce résultat sera sans doute encore loin de répondre aux espérances de Vauban^ qui, d'après ses calculs, avançait qu'en 1970 la Nouvelle-France compterait plus d'habitants que le vieux royaume.

Vu le développement rapide de 'a population canadienne française, on peut se demander quel rôle prépondérant elle est destinée à jouer dans l'avenir.

Notre race, qui pourrait se distinguer dans le commerce et l'industrie, semble surtout devoir s'occuper de colonisation. Si on parcourt le Canada, on trouve que c'est le rôle qu'elle exerce depuis 1760, dans les vastes territoires baignés par le Saguenay, le Saint-Maurice et l'Outaouais. L'accès difficile de ces territoires et leur température froide en éloignent les immigrants étrangers. La Providence semble réserver ces espaces à l'expansion des Canadiens français, où leur lignée pourra tranquillement s'établir pour y conserver son caractère propre et toutes ses habitudes nationales.

La race française ne se propage pas seulement sur la zone nord des Laurentides, mais elle se d rige aussi par masses compactes dans les cantons sud-est du Saint- Laurent, à demi colonisés par les Anglais, qu'elle tend à décentraliser. Elle pourrait loger dans ces parages, en y comprenant la presqu'île de Gaspé, plus de trois millions d'habitants.

1 Célèbre ingsnieur militaire et maréchal de France (1633-1707.)

Quoique beaucoup de terres restent encore à défricher dans les centres ci-dessus mentionnés, nous croj'ons que les Canadiens français sont particulièrement appelés à peupler l'immense région du Nord-Ouest, où ils ont déjà fourni des groupes nombreux et robustes. Dans ces contrées, plus qu'ailleurs, ils peuvent installer lexurs familles et conserver leurs habitudes nationales. Le sol y est fertile, le blé y abonde, et les voies ferrées offrent un débouché pour les produits.

Le sentiment national, entre les groupes français des Etats-Unis et du Canada, pourrait se soutenir par des députations de la province de Québec, dans les principaux centres, pour la célébration de la Saint-Jean-Baptiste ou de quelques autres fêtes amenées par les circonstances. La publication de journaux et de revues périodiques aidera aus.si à entretenir de bons rapports entre les différents centres.

Ces aperçus lointains, esquissés par l'imagination, ne doivent être considérés que comme des jalons possibles dans les mille éventualités de la vie d'une nation.

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