CHAPITRE XXI
Les zouaves pontificaux. — Le Nord-Ouest en 1869. — Mouvement de 1869-70. — Prise de possession du Nord-Ouest. — Insurrection de 1885. — Guerre du Transvaal. — Collège militaire. — Marine militaire. — La grande guerre.
Les zouaves pontificaux (1868). — En Italie, le parti opposé à l'Église provoqua, chez les catholiques du Canada, une manifestation religieuse qui restera dans l'histoire comme le plus beau témoignage de leur foi. Le denier de saint Pierre prit une forme régulière; et une énergique protestation contre les iniques spoliations du roi du Piémont envers le Souverain Pontife fut adressée à Rome en 1860.
Huit ans plus tard (1868), les catholiques du Canada envoyaient, à leurs dépens, des zouaves dans la Ville éternelle, pour la défense des droits du Souverain Pontife, prouvant de nouveau leur attachement au successeur de Pierre.
Le 18 février, trois cent cinquante jeunes gens, guidés par la foi, quittaient Montréal pour aller au secours de Pie IX. " Le Souverain Pontife, avaient dit ces cœurs généreux, le meilleur des pères, le plus doux des rois, est menacé ; volons à son secours, et, s'il le faut, versons pour lui notre sang ". La veille du départ, Notre-Dame ouvrait ses portes à une foule compacte : évêques, prêtres, religieux, hommes d'État, riches, pauvres, tous se groupaient au pied des autels, pour implorer du Dieu des armées succès et protection sur les jeunes croisés canadiens. La cérémonie, des plus imposantes, se termina par la bénédiction d'un drapeau qui portait cette inscription: "Aime Dieu et va ton chemin ! "
Sur leur passage, les zouaves pontificaux sont partout salués avec admiration et respect. Aux États-Unis, un célèbre protestant leur demande : Où allez-vous, jeunes gens ? ''—Combattre pour Dieu et la religion." — ■" Bravo, que le bon Dieu vous bénisse ! "
La France voit en eux ses enfants ; elle en est glorieuse et les reçoit avec enthousiasme. Les prélats les bénissent, le peuple les acclame, et les journaux leur prodiguent les éloges les plus flatteurs.
Victor de Lapi-ade, poète catholique, membre de l'Académie française, les salue par ces beaux vers, paraphrase de la devise de leur drapeau :
Allez votre chemin, Français du Nouveau-Monde !
Race de voyageurs tout à coup ranimes ;
Allez, laissant chez nous une trace féconde,
Offrir un noble sang au Dieu que vous aimez ;
De nos jeunes Croisés vous êtes deux fois frères ;
Marchez aux mêmes cris et dans les mêmes rangs.
Faisant dire comme eux par vos œuvres guerrières :
Quand Dieu frappe un grand coup, c'est de la main des Francs !
Allez V'.ire chemin, celui de vos ancêtres,
Ce chemin de martyrs qu'ils ont fait tant de fois ;
Gardez Rome éternelle au plus clément der Maîtres,
Image de son Dieu trônant sur une croix.
Portez au Roi pasteur votre sang et nos larmes : Nos droits sont dans le sien confondus aujourd'hui.
Leur entrée à Rome est un vrai triomphe. Le roi et ^a reine de Naples, un grand nombre d'officiers, une foule de Romains les attendent à la gare, et les échos de la capitale du monde catholique répercutent avec enthousiasme ce cri d'allégresse : Vive le Canada ! Bientôt ils sont aux pieds de Pie IX, à qui il . offrent leu s cœurs et leurs armes. Le Saint-Père les bénit avec effusion de tendrch'se et les confie à l'intrépide Charette.
Sous ce vaillant capitaine, ils se distinguent à Viterbe, à Spolète, à Livourne et à Civitta-Vecchia. Ma' gré des prod gcs de valeur, l'armée pontificale est refoulée dans Rome ; nos zouaves sont disposés à s'ensevelir sous les ruines de ^a cité plutôt que de céder à l'ennemi. Devant les légions italiennes, toute résistance devient impossible.
Pie IX ordonne à ses soldats de poser les armes. A la voix du Pontife, les lions d'hier deviennent des agneaux. Ils vont demander au pape une nouvelle bénédiction pour eux et leurs familles, avant de revenir dans leur chère patrie, dont ils étaient éloignés depuis deux ans. Leur retour est un nouveau triomphe. Plus de 50,000 personnes les attendent à la gare et leur souhaitent la bienvenue par ces cris d'allégresse : " Vive Pie IX ! Vivent les zouaves ! " Cependant neuf manquaient à l'appel, ils avaient eu l'honneur de verser leur sang pour notre mère, la sainte Église. Notre histoire est fière de voir, dans ses pages les plus sacrées, des centaines de noms de zouaves, radieux de jeunesse, d'ardeur et de virilité, qui allèrent à Rome pour défendre les droits de l'immortel Pie IX.
Le Nord-Ouest en 1869. — Avant de relater les faits qui accompagnèrent l'acquisition par le Canada des territoires du Nord-Ouest, décrivons brièvement l'état politique de ces paj^s à cette époque. Ils étaient habités surtout par des sauvages nomades et vivant de la chasse. Cependant, dans ce qui est aujourd'hui le Manitoba, se trouvait V établissement de la Rivière-Rouge, colonie comptant environ 12,000 âmes : 6,000 Métis^ français, 4,000 Métis écossais et anglais, quelques Indiens et des blancs.
La compagnie de la Baie-d'Hudson exploitait plus qu'elle ne gouvernait ces territoires. Les tribus sauvages éhsaient leurs propres chefs, et à elles seules incombait le soin de régler, par la guerre ou autrement, les différends qui pouvaient surgir entre elles. La compagnie nommait un gouverneur et un conseil pour administrer l'établissement de la Rivière-Rouge, mais elle n'j' avait pas de force armée. Pour la défense nationale, les Métis, comme les sauvages, étaient abandonnés à eux-mêmes. Ils s'organisaient alors, élisaient des chefs, établissaient à leur tête un gouvernement momentané : c'était là leur devoir comme leur droit. De ce droit ils usèrent lors des rivahtés qui avaient armé l'une contre l'autre la compagnie de la Baied'Hudson et la compagnie du Nord-Ouest, puis pour se défendre contre les sauvages. Ils firent de même pour se protéger contre les Canadiens et pour empêcher l'invasion fénienne, comme nous verrons
1 Les Métis forment une race de sang mêlé, portant dans leurs veines le sang sauvage et le sang des races civilisées. Ils descendent en grande partie de ces coureurs de bois, dont le caractère était si fortement trempé, et de ces vaillants employés de la compagnie de la Baie-d'Hudson, nommés les voyageurs des pays d'en haut.
596 LE CANADA FÉdÉRATIF
plus loin. Les Métis vivaient de la chasse du bison et de la culture de la terre, et, somme toute, sous le gouvernement paternel de la compapagnie de la Baie-d'Hudson, ils étaient, non pas riches, sans doute, mais tranquilles et heureux.
Mouvement de 1869-70. — -En 1868, le gouvernement canadien entra en pourparlers avec le gouvernement anglais et la compagnie de la Baie-d' Hudson pour V achat des territoires du Nord-Ouest^. Un an après, la compagnie consentit à la vente sans cependant l'opérerencore. Ces procédés blessèrent profondement les Métis : sans les consulter, sans les prévenir et contrairement au droit des gens, on leur imposait un nouveau régime ; on les vendait comme un vil troupeau". De plus, les Métis étaient fort inquiets sur le sort qui les attendait dans la Confédération canadienne ; et l'événement n'a qUe trop prouvé que leurs craintes étaient fondées. Comme pour aviver ce malaise, ce qu'on appelait alors à la Rivière-Rouge le " parti canadien " accablait les Métis de menaces et d'injures. Ce " parti canadien " était un groupe de gens turbulents et agressifs venus depuis quelque temps de l'Ontario. Sur ces entrefaites, le gouvernement canadien, devançant ses pouvoirs, fit construire une route stratégique et de colonisation, en partie sur le territoire de la Rivière- Rouge, envoya des gens arpenter les terres de cette colonie et nomma l'honorable William MacDougall lieutenant-gouverneur des territoires du Nord-Ouest.^
Les arpenteurs venaient surtout de l'Ontario et constituaient une recrue notable pour le " parti canadien ", Ils avaient à leur tête un militaire, le colonel Dennis.
Les événements prirent alors une tournure plus grave. Les Canadiens arpentèrent non seulement les plus belles des terres inoccupées, mais encore celles des Métis et cherchèrent à s'emparer de ces dernières'^. On annonça que MacDougall avait dans ses bagages trois cent cinquante carabines et une forte quantité de munitions. Déjà le colonel Dennis travaillait à recruter des hommes prêts à faire
1 Voir ci-dessus, page 586.
2 "The author of the transfer looked upon them as so many sheep. . . ." — William Leggo. The Earl of Duferin's Administration in Canada, page 517.
3 De fait il était nommé pour le temps où ces territoires deviendraient partie de la confédération ; mais cette restriction ne fut pas alors généralement connue.
4 Voir Vie de Mgr Taché, par dom Benoit, vol. II, pp. S et 13.
le coup de feu pour aller à la rencontre de MacDougall et l'introduire dans le pays^ C'étaient des menaces de vol, d'invasion et de guerre civile.
En présence de ce danger, les Métis n'hésitèrent plus ; ils s'organisèrent et établirent, pour présider à la défense commune, un Conseil national, avec John Bruce pour président et Louis Rief pour secrétaire. Ce dernier fut l'âme dirigeante de tout le mouvement que nous sommes en train de raconter.
Décidés à l'action, les Métis chassèrent de leurs terres ceux qui menaçaient de les en dépouiller, interdirent à MacDougall l'en rée de leur territoire, confisquèrent ses armes et ses munitions, et, pour empêcher les envahisseurs de les reprendre, logèrent un certain nombre d'entre eux au fort Garry, poste de traite fortifié appartenant à la compagnie de la Baie-d'Hudson et situé au centre de la colonie. Mac- Dougall s'était arrêté sur la frontière, à Pemhina (États-Unis). Là, pendant deux mois, il complota de toutes manières pour pénétrer dans la Rivière-Rouge. Il se prétendit nommé par la Reine lieutenantgouverneur de cette colonie. Sous cette autorité usurpée, il commissionna le colonel Dennis d'armer des hommes pour faire la guerre aux Métis, et, tentative inqualifiable, il essaya de soulever contre ces derniers les tribus sauvages^.
En présence de toutes ces agressions, les Métis demeurèrent fermes.
Dupe de la proclamation de MacDougall, M. McTavish, gouverneur de la Rivière-Rouge, abdiqua ses pouvoirs. Usant alors du droit qu'à tout peuple de se donner des chefs quand il n'en a pas, les Métis formèrent un gouvernement provisoire"^ (décembre 1869).
Les partisans canadiens prirent les armes contre le gouvernement provisoire et furent sur le point d'allumer la guerre civile. Un des forts de la compagnie de la Baie-d'Hudson tomba en leur pouvoir. Un poste fut établi près du fort Garry pour prendre possession de
1 L'abbé G. Dugas, le Mouvement des Métis en 1869, p. 56.
2 Louis Riel naquit à Saint-Boniface (Rivière- Rouge) en 1844. Son père était Métis et sa mère Canadienne française. Il fit de bonnes études au Collège de Montréal. Un noble français, huguenot de religion, qui le vit il cette époque, dit de lui que c'était "un grand jeune homme aux allures dégagées, à la figure ouverte, intelligente et sympathique". — R. P. Morice, G. M. L, Histoire de l'Eglise catholique dans l'ouest Canadien.
3 L'abbé G. Dugas, le Mouvement des Métis en 1869, p. 163.
4 Ce gouvernement a été reconnu par M. McTavish, gouverneur d 'missionnaire de la Rivière- Rouge, par le gouvernement du Canada et celui de la Grande-Bret.agne.
celui-ci. Ils furent sur le point d'occuper, dans le même but, l'évêché et la cathédrale. Le 16 février, accompagnés de sauvages et de quelques JMétis de langue anglaise, qu'ils avaient réussi à entraîner avec eux, en tout environ six cents, ils sommèrent Riel de se désister. Je veux la paix, répondit celui-ci, mais je suis prêt pour la guerre, et puisque vous la voulez, nous allons commencer de suite ^" Cependant, on n'osa jamais en venir aux mains.
Pour maintenir la paix et protéger la vie des honnêtes citoyens, Riel, devenu chef du gouvernement de la Rivière-Rouge, fit emprisonner quelques-uns des insurgés. Parmi ces prisonniers se trouvait un certain Thomas Scott, dont la mort devait occasionner beaucoup de difficultés.
Scott, un des ouvriers envoyés à la Rivière-Rouge par le gouvernement canadien, était d'un caractère violent et intraitable. Arrêté plusieurs fois pour révolte, il fut enfin traduit devant un conseil de guerre, condamné et fusillé. Ce malheureux était Ontarien et orangiste. A la nouvelle de son exécution, une tempête de fanatisme se déchaîna dans l'Ontario contre ces Métis, catholiques, parlant français, et refusant de se laisser asservir.
Fort embarrassé, le gouvernement canadien recourut à l'intervention de Mgr Taché, évêque de Saint-Boniface, à la Rivière-Rouge. Le vénérable prélat eut une grande influence dans le règlement des difficultés de ces temps orageux.
Prise de possession du' Nord-Ouest. — 'Le gouvernement provisoire se composait comme suit : Louis Riel, président ; Thomas Baunn, secrétaire d'État ; O'Donoghue, trésorier ; et Amhroise Lépine, chef de la milice. Le corps législatif comprenait douze députés de langue française et autant de langue anglaise.
Les Métis eussent été contents de demeurer sous le régime administratif que leur avait donné la compagnie de la Baie-d'Hudson, mais ils comprenaient qu'ils ne pouvaient empêcher le Canada d'étendre ses frontières vers l'ouest. Aussi dès le début du mouvement de 1869-1870, firent -ils connaître leur intention de négocier avec le Canada l'entrée de leur pays dans la Confédération. Dans ce but, le Gouvernement provisoire envoya à Ottawa, en avril 1870, des délégués^ qui
1 Dom Benoit, Vie de Mgr Taché, vol. 11. p. 49.
2 L'un de ces délégués était un digne prêtre, curé à la Rivière-Rouge, M. l'abbé Ritchot, qui se distingua par son habileté diplomatique.
600 LE CANADA fÉDÉRATIF
conférèrent avec MM. John A. MacDonald et Georges-Etienne Cartier, les représentants du Canada. Ils obtinrent pour leur contrée des avantages politique \ dont elle eût été privée sans cette négociation. Quand les représentants des deux pays eurent convenu des conditions qu'ils croyaient devoir mettre à l'entrée du Nord-Ouest dans la Confédération canadienne, le résultat de leurs délibérations fut soumis à leurs gouvernements respectifs, qui tous deux l'acceptèrent, et le. Canada acquit enfin les territoires du Nord-Ouest, le 15 juillet 1870.
Il y avait eu des troubles à la Rivière-Rouge ; les insurgés avaient semé des germes de discorde et tenté de soulever les tribus sauvages : on avait quelque raison de craindre qu'il ne se produisît de nouvelles émeutes quand les ]Métis cesseraient de maintenir la paix. On décida d'y envoyer des troupes.
Au commencement de mai 1870, le colonel lord Wolseley^, à la tête de douze cents hommes, partit du Canada pour le fort Garry, qu'il atteignit vers la fin d'août.
L'honorable Adams Archihald avait été nommé lieutenant-gouverneur de la province qui venait d'être créée. On avait d'abord décidé qu'il se rendrait sans retard à son poste, où Riel l'attendait pour lui remettre les rênes du gouvernement. Mais sous la pression de la tourmente qui sévissait dans l'Ontario", il suivit une route qui ne l'y amena qu'après l'arrivée des troupes. C'est ainsi que le Canada prit possession à main armée d'un pays alors paisible et dont les habitants avaient accepté sa juridiction.
Parmi les soldats de Wolseley, se trouvaient des volontaires ontariens qui avaient fait le vœu de venger par le meurtre de Riel et de ses associés l'exécution de Thomas Scott^.
A l'arrivée de l'armée canadienne au fort Garry, quelqu'un vint dire à Riel que sa vie était en danger, ce que celui-ci crut facilement, le retard du lieutenant-gouverneur semblait bien lui indiquer qu'on l'avait trompé. Riel s'enfuit aux États-Unis, ainsi que Lépine et O'Donoghue. Après avoir sauvegardé les droits de son pays, il se voyait obligé de le quitter.
1 Lord Wolseley devint plus tard commandant en chef de l'armée anglaise.
2 ". . . .Sofurious was the opposition raised throughout Ontario, that even Cartier quailed, and Archibald went up by tlie snow route." — George R. Parkin, Sir John A. Macdonald, p. 162.
3 "Some of them (the volunteers) openly statcd that they had taken a vow before leaving home to pay off ail scores by shooting down any Frenchman that was in any way connected with the event",
(the exécution of Scott). — Déposition du lieutenant-gouverneur Archibald.
. Les premiers temps de la domination canadienne au ^Nlanitoba furent une époque de persécution pour les habitants de langue française. Le parti canadien s'était grossi des volontaires de Wolseley et d'immigrants venus comme eux de l'Ontario et partageant leurs sentiments^ Indignités, assauts, meurtres, feux d'incendiaires, vols de terrains, rien ne fut épargné aux Métis catholiques.
Tout cela ne réussit pas à entamer la fidélité de ces loyaux sujets. En 1871, les Féniens, membres de la société secrète dont nous avons parlé précédemment (p. 530), formèrent le projet de s'emparer, par un coup de main, du Manitoba et de tout l'Ouest, dont cette province était la clef. Ce territoire, une fois entre leurs mains, passerait en celles des Américains.
La situation était précaire, et l'inquiétude devenait grande au siège du gouvernement. L'Angleterre ayant retiré ses troupes (1870) n'avait laissé que la faible garnison d'Halifax. Le Canada était ainsi laissé à sa propre défense. Wolseley, reparti du fort Garry, n'y avait laissé qu'une garnison de quatre-vingts hommes. Si les Métis de langue française restaient indifférents, le succès des Féniens était assuré. Ces braves gens, si bafoués, si maltraités, s'organisèrent militairement sous la conduite de Riel et de Lépine, revenus au milieu d'eux, et offrirent leurs services au lieutenant-gouverneur. Un certain nombre d'entre eux furent envoyés à la rencontre des envahisseurs, qui, voyant l'attitude des Métis, renoncèrent à leur dessein. " Si les Métis avaient agi différemment, je ne cro's pas que la province fût maintenant en notre pouvoir ", dit plus tard le lieutenant-gouverneur Archibald. Terminons par ces paroles cette page d'histoire, dont les faits ont été si souvent travestis. Le récit d'événements plus tristes va maintenant nous occuper.
Insurrection de 1885. — L'annexion des territoires du Nord- Ouest à la Confédération canadienne amena une révolution économique dans ces contrées. Leurs vastes solitudes commencèrent bientôt à se peupler de colons venant des autres parties du Canada et de l'Europe. Les immigrants se dirigeaient surtout vers le Manitoba. Les ]\Iétis de cette province, d'al)ord persécutés, comme nous l'avons dit ci-dessus, eurent bientôt à souffrir de la pauvreté.
1 "Some of the immigrants from Ontario shared the feelings of thc disbanded volunteers, and actcd in concert with them." — Le lieutenant-gouverneur Archibald.
602 ' LE CANADA FÊDÉRATIF
Le bison s'éloignait à mesure que se peuplait le pays. Et les Métis, qui jusque-là avaient vécu en partie de la chasse, ne pouvaient tout d'un coup devenir exclusivement agriculteurs. Il leur devenait donc pratiquement impossible de subsister au milieu des étrangers dont se remplissaient leurs parages. Cherchant plus d'espace et de liberté, ils émigrèrent et allèrent s'installer sur les bords de la Saskatchewan.
Mais là aussi la marée montante de la colonisation ne tarda pas à les atteindre. Le bison, soutien des Peaux-Rouges et des Métis, disparut complètement. Le gouvernement fédéral, responsable de cet état de choses, parqua les Indiens sur des réserves \ et, en retour de leur droit au sol, que ceux-ci lui cédaient, il ne leur procura qu'une subsistance presque dérisoire.
Quant aux Métis, le gouvernement leur refusa et des titres légaux pour les terres qu'ils cultivaient, et les secours auxquels ils avaient droit. La souffrance était grande, et grand aussi le mécontentement parmi les premiers occupants du sol, les anciens " rois de la prairie ". Ils réclamèrent leurs droits auprès du gouvernement fédéral pendant plusieurs années. Leurs demandes étaient appuyées par des personnages importants : missionnaires, magistrats, évêques, et par la législature du Nord- Ouest elle-même. Tout fut inutile : le gouvernement fit la sourde oreille. Il semblait même travailler sciemment à augmenter l'irritation. Ses fonctionnaires dans l'Ouest se faisaient trop souvent remarquer par leurs vices et leur dureté. " Un rude et dédaigneux I dont ' talk French était fréquemment l'unique réponse à des réclamation légitimes^." Des arpenteurs vinrent avec instruction de modifier les limites des propriétés des Métis, partageant une même ferme entre plusieurs familles et donnant à chacune des parties de fermes différentes.
Ces pauvres gens, n'entrevoyant pas de terme à leurs griefs, eurent recours à Louis Riel, qui une première fois, avait su faire respecter leurs droits. Celui-ci, retiré depuis quelques années aux États-Unis, revint au milieu de ses frères (juillet 1884). On le vit aussitôt à l'œuvre : il présida des assemblées, prononça des discours, dressa et fit signer des requêtes.
Mais, hélas ! Riel n'était plus ce qu'il avait été quinze ans auparavant. Après les événements de 1870, il fut tourmenté de toute
1 Territoire restreint possédé en commun par une tribu indienne.
2 Vie de Mgr Taché par dom Benoît vcl. II p. 406.
manière pour la part qu'il avait prise à la condamnation de Thomas Scott. Répudié par le gouvernement canadien, qui avait traité d'égal à égal avec l'administration dont il était alors le chef, il avait été persécuté dans ses co-nationaux, persécuté dans sa famille, traqué lui-même et poursuivi par le poignard des sicaires. Sous la tension mentale produite par cette persécution, son intelligence avait faibli. Elle succomba sous l'effet des préoccupations et du travail ardu du nouveau mouvement : en 1885, Riel était halluciné^. Tout en menant une vie de grande piété, il annonça qu'il allait chasser de l'Ouest tous les intrus, puis réformer le gouvernement de l'Église et établir le pape à Montréal ! Il conseilla d'abord la modération, puis il poussa à la révolte. Un jour, il encouragea les Métis au combat la croix à la main ; en d'autres occasions, il les empêcha de combattre alors qu'ils avaient pour eux tous les avantages stratégiques. Riel a contribué à l'insurrection des Métis ; il a contribué davantage peutêtre à leur défaite.
La révolution éclata, comme nous allons le dire dans un instant, au printemps de 1885, mais elle fut loin d'être générale. Les missionnaires, notamment l'incomparable père Lacomhe-, réussirent à maintenir dans le sentier de la paix le plus grand nombre des Métis et des 30,000 sauvages des territoires du Xord-Ouest. Si tous s'étaient soulevés, c'en était fait de la population blanche de ces régions : seule une police d'à peu près 500 hommes à cheval devait tenir en respect les immenses prairies s'étendant du Manitoba aux montagnes Rocheuses.
1 Voir Vie de Mgr Taché, par dom Benoit, vol. II, p. 471, et Histoire de l'Église catholique dans l'Ouest canadien, par le P. A. -G. Morice, vol. II, pp. 358 et suiv.
2 " Si les Indiens de l'ouest s'étaient joints à leurs frères de l'est et du nord, cette histoire eût eu de plus sérieux événements à enregistrer; car les Pieds-Noirs, Piéganes, Gens-du-sang, Sarcis, et Assimboines étaient connus pour les tribus les plus belliqueuses et les plus cruelles des plaines. La visite du père Lacombe, à ce moment critique, et son amitié intime pour Pied-de-Corbeau et d'autres puissants chefs furent, à n'en pas douter, la cause principale de l'inaction de ces formidales tribus". — Begg. Hisloiry of the North-West, vol. III, p. 237.
Albert Lacombe, né à Saint-Sulpice, comté de l'Assomption, en 1827, est décédé à l'âge de 89 ans, à Midnapare, dans l'Alberta, à l'hôpital qu'il venait d'y fonder. La carrière du vénérable missionnaire oblat, marque toute l'histoire ds la civilisation dans les immenses prairies de l'Ouest canadien. A peine âgé de \'ingt-deux ans, on le trouve à la Rivière-Rouge où, avec succès, il se livre à l'étude des langues indiennes. Il travailla avec un soin jaloux à la formation de la race des métis qu'il défendit en plusieurs occasions auprès des autorités gouvernementales, dans la revendication de leurs droits. Il contribua puissamment au tracé du premier transcontinental, le Pacifique-Canadien, à travers les terres des sauvages, en empêchant ceux-ci de tuer les ingénieurs et les autres employés, proposés à la construction de cette voie feirée. l'une des gloires du génie civil canadien.
604 LE CANADA FÉdÉrATIF
Le premier coup de feu fut tiré à la fin de mars : près du Lacaux-Canards, un détachement de police à cheval et de volontaires de Prince-Albert, au nombre de cent cinquante hommes, escortant un convoi de provisions, rencontra une bande d'une trentaine de Métis qui les attaqua et les repoussa, en leur faisant éprouver une perte de quinze hommes ; quatre Métis furent tués. Le succès des insurgés força la police et les volontaires à retourner à Prince- Albert. Les tribus les plus redoutables restèrent tranquilles ; les Cris seuls, s'unirent aux rebelles. Il y eut des soulèvements près de Battleford et du fort Pitt, parmi les chauds partisans de Pound-Maker et de Gros-Ours, chefs des sauvages, et à Batoche, le centre des colonies métisses. Les guerriers de Gros-Ours, s'aventurant sur la petite colonie du Lac-à-la -Grenouille, près du fort Pitt, tuèrent neuf hommes et amenèrent comme prisonniers un certain nombre de femmes et d'enfants. Les deux missionnaires de l'endroit, les pères Fafard et Marchand, y furent tués, le premier en cherchant à protéger un fonctionnaire de langue anglaise ; le second en voulant porter les secours de la religion à son confrère. Les insurgés se dirigèrent ensuite au fort Pitt, qui comprenait un groupe de maisons rustiques formant un carré pratiquement sans défense; mais la crainte de la police à cheval empêcha Gros-Ours de l'attaquer. Le commandant de la place, Francis Dickens — -fils du célèbre romancier de ce nom — voyant l'impossibilité de faire face longtemps à l'ennemi, retira ses hommes et se sauva avec eux à Battleford, par la rivière Saskatchewan.
Mis au courant de ces faits, le gouvernement d'Ottawa prit la détermination d'agir. Il fit appel aux milices, que l'on vit accourir de tous côtés avec un vif empressement. Les longues distances d'Ottawa à Qu'Appelle, environ 1600 milles, de Qu'Appelle à Batoche, 250 milles, rendirent difficiles le transport des troupes. Le mauvais état de la voie du Pacifique-Canadien augmenta la difficulté. La rive nord du lac Supérieur nécessita l'usage de traîneaux pour le transport des canons et des munitions de guerre. Malgré ces obstacles, en moins de deux mois, 3,000 hommes venus de l'est du Canada, à l'exception d'un contingent de Winnipeg, se réunirent pour faire face à l'insurrection. Le général Mtddleton, commandant en chef de la milice canadienne, arrivé à Qu'Appelle avant le gros des force ;, forma promptement ses plans, et se prépara à écraser les séditieux dans tous les
centres à la fois, eu prenant le chemin de fer du Pacifique-Canadien comme base de ses opération . Trois corps expéditionnaires furent dirigés sur Prince- Albert, Battleford et le fort Pitt, particulièrement menacés. ^liddleton s'avança de Qu'Appelle à Batoche, quartier général de Riel ; le colonel Otter, marcha de Smft-Current sur Battleford, distant de 230 milles, et le colonel Strange, de Calgary sur Edmonton. Middleton, à la tête de son détachement, laissa le fort Qu'Appelle le 16 avril, et, 12 jours après, atteignit la traversée Clarke, sur la Saskatchewan, où il devait rencontrer le steamer Norihcote, qui descendait la rivière, chargé des renforts et des provisions. Arrivé avant le bateau, Middleton divisa ses forces en deux parties égales, qu'il lança de chaque côté de la rivière, dans la direction de Batoche. Quelc^ues jours après, ces deux divisions se réunirent jDour entrer dans le ravin de Fish-Creek, où elles rencontrèrent soudainement une centaine d'insurgés commandés par Gabriel Dnmont\ lieutenant de Riel. Les ^létis résistèrent toute une journée à des forces bien plus nombreuses que les leurs, puis se replièrent, laissant quatre morts sur le champ de bataille. Parmi les troupes canadiennes, il y avait eu dix hommes tués ou mortellement blessés.
Bientôt Middleton attaqua Batoche, où les insurgés étaient au nombre de près de trois cent cinquante. " Quatre jours durant, les Métis, conduits par Gabriel Dumont, soutinrent le feu d'un ennemi cinq fois supérieur en nombre et muni de canons et de mitrailleuses. Commencée le samedi 9 mai, l'attaque des troupes canadiennes fut repoussée vigoureusement, et il parut même d'abord que les assaillants allaient avoir à se retirer. Les Métis dirigeaient leur feu abrités dans des tranchées dont l'ingénieuse disposition frappa ]\liddleton d'étonnement et d'admiration. .. .Le 12, les Métis, manciuant de munitions, furent réduits à transformer en balles des cailloux et des morceaux de fer. . . . Une charge vigoureuse des troupes canadiennes délogea les Métis de leurs positions dans l'après-midi du 12'-." Les insurgés étaient vaincus, après avoir fait preuve de beaucoup de courage et d'habileté. Dumont s'enfuit aux États-Unis ; Riel, au bout de trois jours, se livra à Middleton.
1 Gabriel Dumont était un Métis illettré, mais "homme dévoué, toujouis prêt à rendre service, hospitalier, affable, d'un caractère loyal et franc, chasseur renommé dans tout le Nord-Ouest, voyageur capable, guerrier terrible à rencontrer, connu de toutes les tribus sauvages". — Vie de Mgr Taché, par dom Benoît, vol. II, p. 467.
2 P. A.-G. Morice, Histoire de V Église catholique dans l'Ouest canadien, vol. II. p. 374.
606 LE CANADA FÉdÉRATIF
Pendant ce temps, le colonel Otter, parti de Swift-Current, infligeait une défaite aux Indiens à l'Anse-au-Couteau (Cutknife), près de Battleford,
Le colonel Strange, après avoir délivré Edmonton d'une attaque de la part des sauvages, descendit la branche nord de la Saskatchewan pour encercler Gros-Ours entre ses troupes et celles d'Otter, stationnées à Battleford. Le fort Pitt fut atteint par les volontaires le 24 mai. Trois jours après, la bande de Gros-Ours se groupait si fortement qu'on n'osait l'attaquer. Cependant, les Indiens, effrayés de se voir ainsi cernés par une force armée, retraitèrent, ec le major Steele se mit à leur poursuite à travers des centaines de milles de terrains impraticables. Les séditieux furent défaits peu à peu, et Gros-Ours se rendit à la police, tandis qu'à Battleford, Pound-Maker et ses guerriers, par suite des démarches des missionnaires, déposaient les armes. Le soulèvement était ainsi réprimé.
Dans ces différents combats, les miliciens eurent trente-huit hommes de tués et cent quinze de blessés. Parmi les rebelles, il y eut vingt-neuf morts.
Riel, remis aux mains des autorités civiles, subit son procès à Régina. On ne lui accorda que la moitié d'un jury, dont tous les membres étaient des Anglais. Cinq experts sur six appelés à se prononcer sur son état mental, le déclarèrent irresponsable. Malgré cela et quoique habilement défendu, il fut condamné au gibet (août 1885). '' A la nouvelle de cette sentence, une indignation formidable s'empara de la province de Québec, et des pétitions sans nombre furent envoyées aux autorités fédérales, demandant qu'elle fût commuée en conformité avec le désir du jury anglais"." Mais l'Ontario, proférant des menaces de guerre civile'^, demandait avec non moins de force l'exécution de " l'archi-rebelle^". Riel fut pendu (novembre 1885). Huit Indiens, trouvés coupables de meurtre, subirent la peine de
1 "Le docteur C. K. Clarke, attaché à l'asile de Toionto pour les aliénés, est une autorité sur l'aberration mentale, et son Study of the Case of Louis Riel, a peut-être un cachet de finalité. . . Il n'hésite pas à appeler l'exécution de Riel un meurtre politique dû aux passions enflammées des temps" Review of Historical Publication Relating to Canada, public sous la direction de l'université de Toronto, vol. X, pp. 137, 138.
2 P. A.-G. Morin, Histoire de l'Église catholique dans l'Ouest canadien, vol. II, p. 383.
3 Voir Canada par J. Castell Hopkins, p. 374.
4 "He shall hang", s'écria sir John Macdonald, "though cvery dog in Québec bark in his favour." Sir John A. Macdonald par George R. Parkin, p. 244.
mort ; d'autres furent emprisonnés, et Pound-Maker, au nombre de ces derniers, mourut peu après.
Le parlement fédéral vota un don de 820,000 à Middleton, et accorda à chaque volontaire 320 acres de terrain dans les territoires du Nord-Ouest. L'honorable A. -P. Caron, ministre de la guerre, fut créé chevalier par l'Angleterre.
Guerre du Transvaal. — D'après les lois transvaaliennes, un étranger ne pouvait jouir de la plénitude des droits politiques qu'après un stage de sept ans dans le pays. Pour le droit de vote et l'éligibilité au premier Volksraad (Chambre-Haute) il fallait que l'uitlander (étranger) fut naturalisé depuis douze ans. Les Anglais, de leur côté, réclamaient les droits des burghers (boers). Cette question de suffrage et de naturalisation devint la cause principale de la guerre entre l'Angleterre et le Transvaal (11 octobre 1899). A la suggestion de l'opinion publique, le gouvernement canadien organisa deux contingents de volontaires : le premier, de cinquante-sept officiers et 1,224 soldats (1899) ; le second, de quarante et un officiers et 976 soldats fl900). Lord Strathcona envoya un corps de carabiniers à cheval de 537 officiers et soldats. Les volontaires canadiens se distinguèrent par leur bravoure, leurt énacité et leur habileté comme tireurs, égales à celles des Boers. Ceux qui ne trouvèrent pas la mort sous les balles ennemies ou sous le poids de la fatigue et de la maladie, revinrent en 1901. Leur retour occasionna des ovations dans les principales villes du Canada ^
Collège militaire. — -En 1876, le gouvernement canadien fonda le collège militaire de Kingston, qui devient de plus en plus florissant.
Marine militaire canadienne. — ^Le 16 mars 1909, des hommes d'État distingués parlèrent à la chambre des communes britanniques de l'urgence de maintenir la prépondérance de la flotte de guerre anglaise sur celle des autres nations. Leurs discours produisirent une sympathique impression dans tout l'empire.
Le 9 mars 1910, la chambre des communes du Canada étudia le projet de participation à la défense navale de l'empire et, après de vifs
1 Pour rappeler le souvenir des milices canadiennes Qui ont pris part à la guerre du Transvaal, une statue équestre a été érigée à Montréal au square Dominion, en 1902. Ce monument, œuvre de G. W. Hill, sculpteur canadien, est un don de lord Strathcona.
débats, vota en faveur de cette mesure, sur la proposition du premier ministre, sir Wilfrid Laurier. Le parlement décida de créer et de maintenir une marine militaire.
La grande guerre. — ^Cette terrible hécatombe la plus sanglante dans l'histoire du monde, éclata en juillet 1914. L'Autriche et l'Allemagne déclarèrent la guerre à la Serbie, à la Russie, à la Frai: ce, à la Belgique, puis à l'Angleterre. Ces derniers pays formèrent une alliance formidable contre l'ennemi commun. On vit alors la Turquie et la Bulgarie se joindre aux empires centraux, tandis que le Japon, le Portugal, l'Italie, la Roumanie et les États-Unis se rangeaient à tour de rôle du côté des alliés.
Le parlement canadien, convoqué d'urgence, s'offrit à porter secours à l'Angleterre. Le 24 septembre, 33,000 hommes comprenant plus de 2,400 Canadiens français, s'embarquaient sur trente-neuf vaisseaux. Malgré le danger imminent des sous-marins, cette imposante Armada, escortée d'une escadre de onze vaisseaux de guerre, se rendit heureusement à destination.
Le ministre canadien avait promis 500,000 hommes à l'Angleterre, mais l'enrôlement volontaire, quoique fort louable, ne put atteindre l'effectif de la promesse : cent mille hommes manquaient. Pour combler cette lacune, le fédéral passa, en dépit de la plus vive opposition, la loi de la conscription (1917).
A part les militaires mentionnés, les provinces du Canada offrirent des secours considérables en nature.
LECTURE. — Le gouvernemeni des Métis. — Les Métis, par leur supériorité sur les tribus indiennes, les dominaient, mais sans abus de force. Quelquefois à la chasse, les Indiens déclaraient la guerre aux Métis ou leur volaient des chevaux. Satisfaction était demandée. En cas de refus, la nation métisse entrait en guerre avec les malveillants. Mais il est à remarquer qu'elle ne fit jamais de luttes agressives. Les combats étaient ceux de la défense ou de la protection du droit. En retour. Dieu aidant, elle est toujours demeurée victorieuse des tribus qui l'attaquaient. Comme peuple primitif, simple, de bonne foi, placé par la Providence dans une heureuse abondance de biens et d'ailleurs sans beaucoup d'ambition, les Métis n'avaient presque pas de gouvernement. Cependant quand ils allaient à la chasse au bison, il se faisait naturellement, au milieu d'eux une organisation. Et pour maintenir l'ordre dans les rangs, ainsi que pour se tenir en garde contre les vols de chevaux et contre les attaques, ils formaient un camp régulier. Un chef était choisi, douze conseillers élus, et on y joignait un crieur public et des guides. Les soldats se groupaient par dizaine. Tout chasseur était soldat. Chaque dizaine se choisissait un capitaine.
Quand arrivait le moment de l'organisation militaire proprement dite, le chef en donnait avis ; le premier soldat venu commençait par désigner celui qu'il voulait avoir pour son capitaine. Neuf de ceux qui approuvaient ce choix le suivaient. Ainsi le capitaine de chaque dizaine se trouvait-il placé à la tête de soldats d'autant mieux décidés à le suivre partout, que sa charge au-dessus d'eux était un effet de leur confiance en lui et de leur choix unanime.
La chasse au bison se faisait à cheval. C'était beau de voir des centaines de coursiers se cabrer, hennir, danser, piocher le sel de leurs pieds ambitieux, demander la bride, par leurs regards, à grands coups de tête, en faisant toutes sortes de gestes ; et ces cavaliers de premier ordre, assis avec assurance comme dans des chaises, sur leurs petites selles de cuir mou, au milieu des fleurs en rassade dont elles étaient garnies ; aj'ant au poignet les poignées élégantes de leurs fouets à plusieurs branche.^, le fusil d'une main, les rênes de l'autre, retenant la fougue de leurs chevaux, les ménageant jusqu'à ce qu'ils fussent à la portée du buffle.
Les capitaines présidaient à la course, et veillaient à ce que personne ne se lançât avant le mot d'ordre du capitaine en charge. Le mot donné, la calvalcade bondissait. Un tourbillon de poussière obéissant au commandement partait avec elle. Le buffle, en dévorant la prairie, prenait l'épouvante, pour être bientôt rejoint par les coursiers alertes. Les cavaliers entraient pêle-mêle dans la bande de bœufs sauvages et choisissant, à qui mieux mieux les animaux les plus gras, chacun tirait, tous tiraient, en tâchant de ne point se frapper les uns les autres, en prenant garde aux hommese et aux chevaux.
J'ai vu ces courses. J'y ai pris part. Elles sont terribles. L'adresse des chasseurs, leur extrême attention, et surtout la Providence, pouvaient seuls prévenir les malheurs au risque desquels ces courses avaient lieu.
De loin, c'était le grand spectacle d'une fusillade dans un nuage.
Le conseil des chasseurs faisait des règlements. On les appelait les lois de la Prairie. Le conseil était un gouvernement provisoire. C'était au.ssi un tribunal qui prenait connai.s.sance des infractions aux règlements et de tous les différends qu'avaient à lui présenter les personnes du camp.
Les capitaines avec leurs soldats exécutaient les ordres et les jugements du conseil.
Dans les affaires ordinaires, le conseil agissait d'après son autorité, telle qu'elle lui avait été confiée ; mais en matière d'importance plus grande, il recourait au public et ne basait ses décisions que sur une majorité de tous les chasseurs.
C'était l'état d'un peuple neuf, mais civilisé, et jouissant d'un gouvernement à lui, sur les ■vrraies notions de la liberté publique et sur celles de l'équité. Ce gouvernement provisoire, d'un rouage simple, qui ne se formait que pour l'intérêt général, ne supportait pas d'émoluments, s'organisait partout où s'agglomérait une caravane assez considérable et cessait d'exister avec elle ; s'organisait pareillement dans tout établissement métis où une assez grande diversité d'intérêts tendait à engendrer des difficultés, où il y avait des dangers à conjurer, des hostilités à repousser.
Les établissements métis étaient les jalons de la civilisation future. Et leurs places sont si bien choisies qu'elles deviennent partout des centres, sur lesquels l'émigration s'appuie pour coloniser et s'étendre dans toutes les directions.
Les lois de la Prairie suivaient les Métis comme les règlements des mines suivent les mineurs dans leurs exploitations.
La compagnie de la Baie-d'Hudson était environnée du gouvernement des Métis dans toutes la zone fertile. Elle n'en prenait pas ombrage. Au contraire, ses traiteurs et ses chasseurs, dans les camps, dans les hivernements, dans les établissements métis, faisaient la chasse, la traite, commerçaient sous l'autorité du. Conseil de la Prairie, et sous la protection des lois métisses.
Et c'était pour elle un rempart à l'abri duquel elle était bien aise de se tenir, car il n'y a pas encore bien longtemps les Indiens étaient barbares autrement que la Puissance les a trouvés ; ils étaient nombreux, en luttes les uns avec les autres. Les partis de guerre se croisaient dans toutes les directions. Les Cris, les Pieds-Noirs, les Sioux du Minnesota, du Dakota, du Montana se disputaient le plumet de la bravoure.
Il eût été impossible à la Compagnie de se maintenir, sans avoir à faire des dépenses continuelles, nécessaires à l'entretien d'une force armée considérable.
Les Métis sont les hommes qui domptèrent ces nations sauvages par les armes et qui, ensuite, les adoucirent par les bonnes relations qu'ils entretenaient avec elles à la faveur de la paix. Ce sont eux qui mirent , au prix de leur sang, la tranquillité dans le Nord-Ouest.
Mémoires de Louis Riel, voir l'abbé G. Dugas,
le Mouvement des Métis, pages 219 et suiv.