‹ Histoire du CanadaChapitre 10 sur 27 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Lord Elgin, nommé gouverneur général le 16 septembre 184G. — Retour du gouvernement anglais au système de la responsabilité ministérielle dans le gouvernement du Canada. — Déclaration du nouveau gouverneur. — On offre des portefeuilles a M. Morin et M. Caron qui déclinent. — M. Draper reconstitue le cabinet.

— M. John A. Macdonald est nommé receveur général. — M. Draper se retire. — La session le 2 juin 1847. — Le programme ministériel peu important. — Débats sur l'adresse. — Le cabinet a deux voix de majorité. — Résolution adoptée par le Conseil législatif. — Tarif nouveau. — La Chambre demande la liberté de navigation sur le St-Laurent. — La prorogation a lieu le 28 juillet. — Faiblesse du cabinet. — Concentration des forces du parti réformiste. — Le typhus irlandais.

— 1^6 immigrants meurent par miiiers. — Admirable dévouement de la population française et de son clergé. — Beau témoignage de W. Smith O'Brien. — Lord Grey signale l'union de toutes les provinces de l'A. B. du Nord comme moyen puissant de force et de progrès. — L'Association Constitutionnelle de la Réforme à Québec. — La dissolution des Chambres le 6 décembre. — Les élections générales se font assez paisiblement. — Triomphe du parti réformiste dans les deux provinces. — M. L. J. Papineau fait sa rentrée dans la vie publique. — Son manifeste. — M. Cauchon le critique. — La session s'ouvre le 25 février 1848.

— La mort de M. Neilson. — M. A. N. Morin élu orateur. — Le discours du trOne.

— Le cabinet battu sur un vote de non confiance par une majorité de 54 voix. — Le ministère Lafontaine-Baldwin. — Courte session. — M. Papineau prend une attitude d'hostilité. — Il publie trois lettres. — Un parti de jeunes se forme autour de lui. — L'Avenir et l'Institut Canadien. — Le programme de ce parti. — Polémiques ardentes dans la presse. — La lutte est religieuse plus encore que politique. — M. Lafontaine visite Washington pour essayer de négocier un traité de réciprocité d'échanges avec les Etats-Unis. — L'émigration des Canadiens aux Etats-Unis. — Mouvement patriotique de colonisation. — Noble attitude du clergé.

— La réforme parlementaire. — Ouverture du parlement le 18 janvier 1849. — Le discours du trOne annonce la réhabilitation de la langue française et l'amnistie pour les délits insurrectionnels de 1837-38. — Lord Elgin prononce ."son discours dans les deux langues. — Débats sur l'amnistie. — M. Papineau est hostile au cabinet ; ses discours.

Oe n'était plus un militaire qu'il fallait à la tête des affaires, mais un homme de premier ordre par le talent et rexp<^rience politique. Le règlement de la question de POrégon permit au Bureau Colonial de rappeler le général Cathcart et de le remplacer par lord Elgin ; ce dernier fut nommé le 16 septembre 1846 et arriva à Montréal sur la fin de janvier de Tannée suivante. Quoique ayant 36 ans à peine, le nouveau gouverneur général s'était acquis une ré-

putation enviable dans le parlement où il avait siégé pendant quelque temps, et son administration récente de la Jamaïque avait été des plus heureuses. Il était conservateur ; néanmoins le cabinet whig de lord John Russell n'hésita pas à lui offrir un poste qui exigeait un esprit éclairé, une grande fermeté de caractère unie à des manières douces ^t polies, beaucoup de largeur dans les idées et une connaissance approfondie de la constitution anglaise. Il s'agissait d'inaugurer une politique coloniale toute différente de l'ancienne, de s'en remettre aux colonies ellesmêmes du soin de se gouverner. Avant son départ, lord Elgin reçut du comte Grey une communication de la dépêche que celui-ci venait d'adresser à sir John Harvey, lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, le 3 novembre 1846, et dans laquelle il lui traçait ses devoirs et déclarait " qu'il n'était ni possible ni désirable de gouverner au- " cune des provinces ang-laises de l'Amérique du Nord " contre les vœux et le désir de ses habitants. "

Le 30 janvier 1847, le nouveau gouverneur fit son entrée à Montréal, et on remarqua surtout les passages suivants de sa réponse à l'adresse de bienvenue qui lui fut présentée :

"Vous voulez bien observer, dit-il, que la connaissance des affaires publiques que j'ai acquise dans le parlement impérial, et dans d'autres situations de haute importance, justifie l'espoir que je me guiderai dans l'exercice de mes fonctions d'après les grands principes constitutionnels qui sont familiers aux hommes politiques de la Grande-Bretagne. Tous mes soins et tous mes efforts tendront à la réalisation de ces favorables espérances. Je suis convaincu qu(* je ne pourrai mieux maintenir les prérogatives de la Couronne et mettre plus efficacement ù, effet les instructions

dont m'a honoré Sa Majesté, qu'en montrant de justes éi^ards pour les désirs et les sentiments du peuple, et qu'en recherchant les conseils et l'aide de ceux qui jouissent de sa confiance.

" Je ne puis porter mes regards sur l'histoire récente de cette province sans sentir qu'en prenant la résolution de conduire, d'après ces principes, l'administration des affaires, je n'entreprends pas une tâche d'une grandeur et d'une difficulté ordinaires. Les pouvoirs du self government, auquel vous fait si largement participer votre constitution, ont été accordés pour de sages motifs, pour donner au peuple le moyen d'exercer une influence salutaire sur l'action du gouvernement, et pour faire du gouvernement lui-même un instrument plus puissant pour le bien, en lui procurant de l'appui et de la confiance. Si jamais malheureusement ces pouvoirs étaient employés à des fins de faction et d'ambition personnelle, les efforts du gouverneur général pour effectuer le bien-être de la province demeureraient sans résultat, et ses hautes et importantes fonctions, dans de pareilles circonstances, ne pourraient que produire le désappointement et le regret.

" Je ne rejette pas cependant la responsabilité que m'a ordonné d'accepter Notre Gracieuse Souveraine. J'ai conscience qu'en l'acceptant, je ne suis mû par aucun autre motif que celui de remplir fidèlement mon devoir envers Sa Majesté et le peuple de cette province ; et j'espère que dans l'unanimité qui caractérise les procédés de ce jour, j'aperçois l'augure de cet empressement à mettre de côté ces différends d'une importance mineure et à travailler de concert à l'avancement du bien-être public, condition indispensable à l'action efficace et pratique de la constitution britannique.

" J'ai les yeux ouverts sur la vaste étendue des ressources

de cette noble province, et je suis profondément convaincu qu'au moyen de mesures sages, elles sont susceptibles d'un développement rapide. C« serait une tâche bien digne de l'emploi de l'énergie et des talents d'hommes à vues larges et patriotiques, que celle de travailler à l'extension du commerce, au développement des ressources agricoles et minérales, à l'amélioration et à la multiplication des moyens de communication intérieure; de pourvoir à de plus grandes facilités pour l'éducation d'une population croissante ; de procurer les bienfaits et le confort de la civilisation aux établissements les plus éloignés ; d'éloigner les occasions de dissension et de discorde, et d'unir les habitants de toutes les classes et de toutes les races par un seul lien d'intérêt et d'affection. ..."

Lord Elgin ne fut pas longtemps sans s'apercevoir que son Conseil exécutif manquait absolument d'un appui important par suite de l'isolement du parti canadien, et il fut décidé d'offrir des portefeuilles à MM. Morin et Oaron. C'était la troisième tentative de ce genre. Impossible de supposer que le gouverneur n'ait rien su des deux premières, et tout ce que l'on peut dire c'est que M. Draper dut le convaincre du succès de la troisième avant d'être autorisé à l'essayer. M. Morin refusa immédiatement; M. Caron, à Québec, crut devoir pousser plus loin les négociations dans l'intérêt de ses compatriotes. Mal lui en prit, car lorsqu'il fut bien constaté que les pourparlers avaient misérablement échoué, le gouvernement le destitua de sa charge de président du Conseil législatif, et nomma à sa place M. P. McGill de Montréal. Ce fut le signal d'une reconstitution à peu près complète du cabinet ; M. Badgley i-emplaça, comme procureur général du Bas-Canada, M. Smith qui fut fait juge de la Cour du Banc de la Reine ; M. Draper se re-

tira et céda sou portefeuille à ]\I. Sherwood ; M. John A. McDonald fut nommé receveur oénéral ; et M. J. H. Cameron, déjà, solliciteur général du Haut-Canada, fut créé membre du Conseil exécutif. M. Taschereau, qui croyait avoir droit à la succession de M. Smith, résigna sa charge de solliciteur général du Bas-Canada et fut nommé juge de la Cour de Circuit ; enfin M. P. McGill eut un siège dans le cabinet. De l'ancien ministère Draper-Viger, il ne resta que MM. Papineau, Daly et Morris.

Le parlement s'ouvrit le 2 juin 1847. Lord Elgin, dans une courte harangue, annonça que le gouvernement de Sa Majesté était disposé à abandonner à la province l'administration des postes, et que par un acte récent les colonies avaient reçu le pouvoir d'abroger les droits différentiels qui leur avaient été imposés en faveur des produits anglais. Du reste, silence complet sur les mesures que la situation économique et sociale du pays rendait absolument nécessaires. Au lieu de cela, la législature fut informée que l'exploration d'une ligne de chemin de fer entre Québec et Halifax avait été entreprise par les autorités impériales. Evidemment le nouveau ministère valait encore moins que l'ancien ; il se présentait à la députation les mains vides : si encore il les avait eues nettes. Aussi, la Chambre, faute de mesures ministérielles à discuter, se mit-elle immédiatement à faire le procès des conseillers de Son Excellence sur les abus de patronage dont ils s'étaient rendus coupables. On cita le cas de M. Roblin, député du Haut-Canada, qui avait été nommé à trois différentes positions dans le service public ; deux adjudants généraux avaient été congédiés afin de permettre au gouvernement de placer ses créatures ; il fut de plus constaté que, malgré la gravité des accusations portées contre M. Killaly, chef des travaux publics, on

s'était borné pour tout châtiment à confier la direction de ce département à une commission dont M. Killaly avait été nommé président ; puis, question bien autrement importante pour le parti canadien, il fut établi que sur cent dixneuf emplois contrôlés par l'Exécutif dans le Bas-Canada, cent dix étaient donnés à des individus de langue anglaise, alors que la population de langue française formait d'après le dernier recensement les deux tiers de la population totale. A cette injustice qui s'adressait à la race, on releva dans le Haut-Canada un autre genre d'injustice qui s'adressait à la couleur politique ; dans dix comtés du Haut-Canada, on comptait quatre cent dix-huit emplois publics, dont trois cent quatre-vingt-sept étaient remplis par des torys.

Ayant à juger ces hommes disparus depuis longtemps, nous hésitons à croire qu'ils furent moins honnêtes que la plupart de leurs contemporains ou plus antipathiques aux Canadiens que ne l'étaient les Anglais de l'époque. Leur crime principal fut de se cramponner au pouvoir, alors que la constitution de leur pays subissait une évolution radicale et que celle-ci demandait un gouvernement fort et vigoureux pour la diriger et la fixer. Leur faute capitale fut de consentir, tout en se disant les disciples des réformes nouvelles, à se faire les créatures de cabinets d'obstruction, trop faibles pour empêcher les événements, assez obstinés pour en retarder l'heure. La presse de cette année-là nous montre M. Draper et ses collègues uniquement préoccupés du soin de ne pas céder la place à leurs adversaires. Rien ne les a arrêtés pour y réussir. Ils se sont largement servi du patronage pour racoler des députés chancelants, et des travaux publics pour récompenser la fidélité des uns, réchaulfer la tiédeur des autres et refroidir les allures qui

devenaient menaçantes. Obéissant à l'impulsion de lord Metcalfe autant qu'à ses propres instincts, M. Draper sembla s'être appliqué à essayer de briser le parti canadien par la séduction corruptrice des places et des honneurs, et A négligea tellement la chose publique que lord Elgin, dans son discours du trône, ne parla que de ce qui s'était fait en Angleterre. Mais cette indifférence du nouveau gouverneur à masquer l'incurie de ses ministres et l'attitude de neutralité qu'il prit envers les différents partis politiques lui ouvrirent les yeux. On le vit alors commencer ce fameux remue-menage de portefeuilles qu'il devait couronner par sa propre retraite. Par un raffinement de vengeance envers les Canadiens, il ne laissa qu'un seul des leurs dans le Conseil exécutif, donna tout à la minorité anglaise, et finit par proposer à M. Sherwood de le remplacer à la tête du gouvernement. Celui-ci, sans méfiance de l'orage qui noircissait l'horizon, accepta avec empressement un poste qu'il croyait ne devoir qu'au désintéressement le plus pur, pendant que M. Draper se faisait nommer juge de juridiction supérieure dans le Haut-Canada.

Les débats sur l'adresse prirent quatre longues séances et se terminèrent par un vote de deux voix de majorité pour le ministère. Ce fut le Conseil législatif qui attira surtout l'attention par la discussion d'une résolution proposée le 17 juin par M. Neilson. Nous transcrivons ici ce document qui est une protestation énergique contre la politique de M. Draper :

" 1° Que, par les actes de capitulation du Canada de 1759 et de 1760, il a été stipulé que les habitants " conserve- " ront la propriété entière et paisible de leurs biens nobles " et roturiers, meubles et immeubles " ;

"2° Que par le traité de paix entre les rois de la Grande- Bretagne et de France, conclu le 10 février 1763, Sa Majesté britannique est convenue " d'accorder la liberté de Texer- " cice de la religion catholique aux habitants du Canada " ;

" 3° Que, par l'acte du parlement de la Grande-Bretagne, de la quatorzième George Trois, chapitre quatre-vingt-trois, il a été déclaré que " les habitants du Canada avaient joui " d'un système de lois en vertu duquel leurs personnes et " leurs propriétés avaient été protégées pendant une longue " suite d'années depuis le premier établissement de la dite " province du Canada, " et que " toutes et chacune des or- " donnances faites par le gouverneur et le Conseil de Que- " bec, relativement au gouvernement civil et à l'adminis- " tration de la justice dans la dite province, sont abrogées, " révoqués, annulées ", et il fut déclaré en outre que " les " sujets de sa Majesté professant la religion de l'Eglise de " Rome, sujets à la suprématie du Koi ", et que " le clergé " de la dite Eglise pourrait conserver et recevoir ses dus et " droits accoutumés et en jouir, mais à l'égard seulement " des personnes professant la dite religion " ;

" 4° Et par la huitième clause du dit acte, il a été déclaré que les " lois et coutumes du Canada " seraient en force jusqu'à ce qu'elles " fussent changées ou altérées par l'autorité législative alors établie " ;

" 5° Que par l'acte du parlement de la Grande-Bretagne, de la trente-huitième George Trois, chapitre trente-et-un, les dispositions ci-dessus mentionnées ont été continuées, et la province de Québec d'alors a été divisée en provinces du Haut et du Bas-Canada avec des législatures et des assemblées représentatives séparées, celle du Bas-Canada repré-

sentant la majorité de la population à laquelle la garantie de ces dispositions avait été accordée, de manière qu'elles ne pouvaient être chanc^ées sans son consentement par la voie de ses représentants.

" 6° Que, par l'acte du parlement uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, des troisième et quatrième Victoria, chapitre trente-cinq, les dites provinces du Haut et du Bas- Canada ont été réunies et " il a été accordé à chacune d'elles un nombre égal de représentants " avec pouvoir de proposer et approuver des lois " pour la paix, le bien-être et le bon gouvernement de la province réunie ", avec réserves des redevances en faveur du clergé catholique, mais sans aucune telle réserve en faveur du système de lois en vertu duquel la personne et la propriété des habitants du Canada, lors de la cession de la province, " avaient été protégées pendant une longue suite d'années, depuis le premier établissement de la dite province du Canada " tel que déclaré en force par l'acte sus-mentionné de la quatorzième George Trois, chapitre quatre-vingt-trois.

" 7° Que d'après le partage de la représentation en vertu du dit acte pour réunir les dites provinces, et d'après le système de gouvernement existant, en conformité de certaines résolutions de l'Assemblée législative du trois septembre 1841, la principale part du pouvoir, de l'influence et de la responsabilité en toutes choses concernant " le gouvernement et la législation intérieurs " appartient à et est exercé par un Conseil exécutif composé des chefs de département.

"8° Que les habitants du Canada, pour qui les stipulations et articles de capitulation, traités et statuts sus-meutionnés, ont été faits, quoique formant la grande majorité

<]<? la ci-devant province du Bas-Canada et probablement une majorité de la province entière, se trouvent privés, par le partage de la représentation actuelle, de l'avantage d'élire une proportion équitable de i^présentants et n'ont qu'un seul membre dans le Conseil exécutif que l'on puisse supposer avoir, avec les dits habitants, quelque communauté d'intérêts et de sentiments, quoique le Conseil se ■compose maintenant de neuf membres.

" 9° Qu'un pareil état de choses met en danger les droits, les libertés et les privilèges garantis aux descendants de^s premiers colons du Canada par les capitulations, traités et actes du parlement sus-mentionnés, et tend à affaiblir leur confiance dans la stabilité de ces institutions, leur affection pour lesquelles a fortement contribué à la conservation du Canada comme partie de l'Empire britannique.

"10° Que cette Chambre, en reconnaissant pleinement le droit de prérogative royale d'appeler au Conseil de la Couronne et au service public ceux des sujets de Sa Majesté qu'elle juge là propos et de les démettre à volonté, à moins que la loi ne s'y oppose, ne peut s'empêcher de regretter que l'on n'ait pas exercé cette prérogative, autant qu'il dépendait de l'autorité royale, de manière à remédier à un état de choses que cette Chambre considère humblement être incompatible avec la justice et d'une tendance dangereuse. "

La plupart des conseillers prirent la parole, et ces résolutions ne furent négativées que par le vote prépondérant du nouveau président du Conseil législatif, M. Peter McGill. Presque le même jour, un député de la Chambre d'Assemblée fit motion que le ministère devait se retirer pour permettre à Son Excellence de former une administration plus 'efficace pour le bien public. Cette proposition qui faisait

écho à folle du Conseil léoislatif alarma sériensement leK ministres ; iin nouveau débat eut lieu, et le gouvernement fut appujé par une majorité de quatre voix seulement. Quoique prévu, ce résultat, dans la pensée du chef de l'opposition, devait surtout servir à montrer au gouverneur la faiblesse irrémédiable de son Exécutif, malgré le replâtrage compliqué dont il avait été l'objet de la part de M. Draper.

Conformément à la liberté qui lui en était laissée par le parlement impérial, la Chasmbre adopta un tarif d'une moyenne de dix et quart pour cent, duquel disparurent les droits différentiels de la colonie en faveur de la métropole et qui fut applicable ù tous les pa^'S du monde. Elle adopta en même temps une adresse à Sa Majesté demandant la liberté de navigation du Saint-Laurent et la révocation des célèbres dispositions de l'acte de navigation passé par Cromwell en 1651, auquel l'Angleterre doit sans contredit la prospérité de sa marine marchande. On sait qu'en vertu de cette loi tout le commerce de l'Asie, de l'Afrique, et de l'Amérique avec l'Angleterre ou ses colonies ne pouvait se faire que par des navires battant pavillon anglais. Seuls les pays d'Europe pouvaient exporter en Angleterre leurs produits sur leurs propres vaisseaux, mais la taxe imposée sur les navires étrangers employés à ce trafic était si élevée que cette exception ne fut jamais que nominale.

Au cours de la même session la législature adopta une autre adresse à Sa ^lajesté pour demander l'entrée en franchise, dans le Royaume-Uni, de tous les produits du Canada. Le comte Grey répondit, le 13 octobre suivant, que cette exemption de droits existait déjà sauf pour trois articles, le beurre, le fromage et la graine de mil, mais que même sur ces produits les droits étaient bien au-dessous de ceux qui étaient prélevés sur des articles similaires de provenance étranjrère.

" Il est important de remarquer, ajoutait la dépêche du comte Grey, que les objets de manufacture anglaise étant imposés en Canada tout autant que les mêmes objets importés de pays étrangers, l'abolition de tout droit sur l'importation des produits canadiens dans le Royaume-Uni entraînerait nécessairement l'abolition des droits imposés par le Canada sur les produits anglais, mesure qui, je le crains bien, occasionnerait une perte sérieuse au trésor provincial hormis qu'on y suppléât par l'imposition de quelque autre taxe. Pour ces raisons le gouvernement impérial ne pouvait accéder à la prière de l'Assemblée législative. "

L'adoption du libre-échange par la métropole avait bouleversé de fond en comble la situation économique des colonies, et le Canada en ressentit bientôt les effets désastreux. Avant que le nouvel ordre de choses ne fût établi, le pays eut à traverser une crise commerciale de deux longues an nées.

'La prorogation se fit le 28 juillet 1847 ; la session avait duré à peine deux mois. Le ministère, soutenu par une majorité insignifiante, n'avait osé présenter aucune mesure importante à part le bill des douanes ; il s'était défendu mollement contre les attaques de MM. Lafontaine, Baldwin, Chauveau, Cauchon, Aylwin et Hiucks, et ses partisans ne se cachaient pas d'exprimer hautement leur manque de confiance et de respect dans la plupart des ministres.

" Il n'y a pas un seul membre du cabinet, écrivait le ^' Monùng Courier, de ^Montréal, un des organes torys, qui " ne soit intéressé ; chacun a ses vues personnelles et son " objet à réaliser ; pas un ne fait de politique uniquement ^' pour le bien général ... De tels chefs ne sont pas les ^' hommes que nous devons suivre, car aussitôt qu'ils ont ^' obtenu ce qu'ils désirent, ils nous souhaitent le bonjour *'et nous laissent dans l'embarras. M. Draper nous a ré-

" cemment joué ce tour. Nous voulons pour chefs des " hommes qui tomberont ou suruaf^eront avec le parti, nous " voulons des hommes sur lesquels nous pouvons compter "et qui trouveront leur récompense dans la faveur popu- " laire. "

Quand un gouvernement est à la veille de se disloquer tout à fait, il est assez commun d'en voir les membres chercher à se pourvoir de positions lucratives qui leur permettent de se retirer à Tabri des amers soucis du lendemain ; M. Draper est-il le père de ce positivisme scandaleux qui fait descendre les chefs d'un pays au rang de simples fonctionnaires ? Nous ne savons ; mais il est certainement celui qui, dans notre pays, s'en est prévalu le premier avec le plus d'éclat et le moins de vergogne. Le peuple exige le dévouement le plus pur de la part de ceux qui marchent à sa tête ; il a raison, et c'est le prix de la confiance qu'il leur accorde. Qu'il s'imagine à tort ou à raison que ses chefs ne risquent rien à le servir, et dès ce moment la politique à ses yeux n'est plus qu'un métier exercé à ses dépens, où les plus adroits se font la plus grosse part. Doit-on s'étonner après cela si tant d'électeurs réclament le prix du vote qui doit servir à un député à obtenir pour lui ou pour les siens des places et des honneurs ?

On conçoit que le parti tory se soit trouvé dans un état de désorganisation complète à la suite de chefs qui, apercevant le terrain leur manquer sous les pieds, n'avaient plus songé qu'à se sauver eux-mêmes. Au contraire, les réformistes des deux provinces s'étaient dans le même temps rapprochés les uns des autres ; le parti de M. Lafontaine s'était raffermi depuis qu'on avait vu les offres insidieuses de M. Draper ropoussées aussitôt que faites, et les chefs libéraux du Haut-Canada avaient réussi à rallier leurs col-

lègues depuis que lord Metcalfe n'était plus là pour rompr^j la discipline du parti par ses libéralités corruptrices et ses intrigues. Il devenait évident qu'on était à la veille de cbangements sérieux dans la direction politique du pays, et la crise aurait éclaté plus tôt si un épouvantable fléau apporté par l'immigration irlandaise n'avait subitement imposé silence à toute autre espèce de préoccupations. Amenés par milliers dans des vaisseaux trop encombrés, à moitié morts de faim et de maladie, ces malheureux Irlandais débarquaient à la Grosse-Ile pour y être décimés par le typhus. Ceux qui pouvaient en sortir étaient dirigés sur Québec et Montréal où bientôt le germe de la fièvre les forçait à s'arrêter la plupart pour mourir. Le parlement e'était hâté de voter un crédit de $40.000 pour venir à leur secours, et on avait construit à IMontréal, presque dan« le voisinage du palais législatif, des baraquements pour les y recevoir et les traiter. La peur salutaire du fléau, qui emporta plus de deux mille de ces infortunés dans le court espace de quelques semaines, força la législature à terminer les travaux de la session au plus tôt, et il ne fut plus question dans tout le pays que de la. terrible épidémie dont la population était menacée, et des miracles de dévouement qui s'accomplissaient pour recueillir, soigner et soulager les pauvres Irlandais. Le clergé canadien, prêtres, religieux et religieuses, fit preuve d'un héroïsme incomparable, et plusieurs payèrent généreusement de leur vie leur zèle apostolique. C'était au plus fort des chaleurs d'été. Il y eut, à Montréal seulement, jusqu'à vingt-trois soeurs de charité frappées par l'horrible maladie ; plusieurs en moururent. Au nombi'e des ecclésiastiques M. le Grand Vicaire Hudon de l'évôché de Montréal, des Sulpiciens et d'autres prêtres périrent également victimes de leur charité après avoir con-

tracté la fièvre au chevet des mourants. Les laïques ne restèrent pas en arrière de si nobles exemples, et leur sollicitude s'exerça principalement envers les centaines d'orphelins que la mort avait privés de leurs parents. Les familles canadiennes, déjà si nombreuses, s'ouvrirent néanmoins pour les recueillir ; les maisons d'éducation et les presbytères firent de même. Jamais on n'avait vu chez un peuple la charité se manifester par des actes plus éclatants et plus nombreux. Les Canadiens traitèrent les Irlandais comme des frères, et il sembla qu'un pacte éternel consacrerait d'une manière indissoluble leur amitié et leur union.

Sur une centaine de mille individus que l'immigration irlandaise avait dirigés pendant cette année néfaste vers les rives canadiennes, on calcule qu'il en mourut près de vingt-cinq mille dont 5,293 en mer, 3,389 à la quarantaine de la Grosse-Ile, 1,137 à Québec, 3,862 à Montréal, 130 à Lachine, 39 à St-Jean. Un nombre presque égal s'en alla mourir dans le Haut-Canada et les Etats-Unis.

La fameux patriote irlandais, W. Smith O'Brien, donnant une conférence à Dublin en 1859, sur l'Amérique, parla dans les termes suivants du dévouement avec lequel les émigrés de 1847 avaient été traités par les Canadiens :

" Je ne fais que payer au clergé catholique du Bas- Canada une dette sacrée, en déclarant que, au temps de la famine, quand nos concitoyens mouraient par milliers à la station de la quarantaine près de Québec, les prêtres catholiques canadiens d'origine française se précipitèrent au plus fort de la terreur et du danger avec un zèle dont ni la parole ni la plume ne sauraient donner une juste idée. L'histoire des fléaux qui ont ravagé le monde ne nous olïre que de bien rares exemples (si même elle nous en offre) d'un

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plus grand dévouement. Beaucoup de prêtres sont tombés victimes de leur charité. Donnez à ceux d'entre eux qui ont survécu, et qui maintenant encore ne peuvent raconter sans horreur les affreuses souffrances auxquelles l'insouciance anglaise condamnait alors nos compatriotes, donnezleur la consolation d'apprendre qu'en Irlande, comme au Canada, leurs héroïques travaux ont trouvé de justes appréciateurs. Prodiguez aussi et vos actions de grâces et vos bénédictions à ces familles canadiennes (c'est par centaines qu'on les compte), qui ont reçu dans leurs maisons, confondu avec leurs propres enfants, les orphelins de ceux des émigrés de notre pays que moissonnaient les maladies engendrées par la faim. "

Les ravages causés par le typhus et la manière plus qu'étrange dont l'Angleterre paraissait vouloir se débarrasser d'un excédent de sa population excitèrent au Canada un mécontentement général. On rechercha les causes, on discuta les moindres incidents du fléau, et le gouvernement provincial adressa aux autorités impériales des représentations qui produisirent le résultat voulu. Le trésor anglais nous remboursa des sommes que nous avions dépensées, et des deux côtés on prit des mesures législatives pour prévenir le retour d'une aussi terrible catastrophe.

Le ministre des colonies, le comte Grey, ayant été informé des difficultés douanières auxquelles le tarif libreéchangiste de la métropole exposait le Canada et les provinces voisines, crut le moment favorable d'attirer de nouveau l'attention sur les avantages précieux qui pouvaient découler d'une union des colonies. La dépêche qu'il écrivit à lord Elgin, sans pousser jusque-là ses conclusions, est consacrée tout entière à faire valoir l'utilité que les pro-

vinces retireraient d'un système uniforme de douane, de poste et de travaux publics d'une certaine nature. iLes journaux, au milieu des récits lamentables de l'odyssée funèbre de l'immigration irlandaise, ne prêtèrent qu'une attention assez distraite aux recommandations du ministère anglais. Quelques-uns en devinèrent le sens véritable, mais ils discutèrent la question générale sans grand enthousiasme.

Le lendemain de la prorogation qui eut lieu à Québec, un meeting des électeurs de la ville et du comté fut présidé par M. E. E. Caron ; on y reçut le rapport du comité qui avait été constitué le mois précédent, et suivant sa recommandation on s'organisa en " Association Constitutionnelle de la Réforme et du Progrès ". Les principaux hommes politiques en prirent la direction, et au mois de novembre l'Association publia un manifeste qui fut la programme des élections générales qui approchaient. Ce document remarquable fut répandu dans tout le pays et contribua largement à fixer l'opinion sur les réformes principales que les électeurs devaient demander. Après avoir énuméré les injustices dont souffraient les Canadiens et fait ressortir les inégalités sociales et politiques qui pesaient sur eux, le manifeste continuait en signalant le travail de restauration qu'il y avait à accomplir et qui se résumait ainsi : — application sincère des principes du gouvernement responsable tels que reconnus par les résolutions de 1841, réforme de îa loi ék^-torale, libre-échange avec l'étranger, le Saint-Laurent ouvert aux navires de toutes les nations, réforme du système postal, et enfin concession à bas prix des terres de la Couronne. Puis, l'Association terminait en invitant les électeurs de chaque localité à se réunir pour former un conseil de comté qui se mettrait en rapport avec le comité général de Québec.

Ce programme fut accueilli favorablement par toute la presse qui en publia les principales parties ; les journaux réformistes du Haut-Canada en firent de grands éloges et s'accordèrent avec leurs amis du Bas-Canada pour demander la réforme électorale. En même temps, il fut pris des mesures pour former des associations semblables à celle du Bas-Canada.

Cependant, la dissolution du parlement se faisait attendre ; on l'avait crue plus prochaine. Il est bien vrai que l'horrible fléau du typhus irlandais avait pu retarder les choses ; mais Tété était passé, le calme était revenu et les froides et courtes journées de novembre s'en allaient une par une sans laisser paraître le moindre indice d'une décision de l'Exécutif. Quand donc se ferait la dissolution ? Lord Elgin était de retour d'une longue visite qu'il avait faite dans le Haut-Canada où il avait pu constater l'influence considérable que M. Baldwin exerçait sur la population ; pendant son absence, le ministère, de plus en plus aveuglé, avait nommé M. J. E. Turcotte, des Trois-Rivières, solliciteur général, et destitué M. Guillet, député de Champlain et agent des biens des Jésuites, qui avait refusé de résigner sou mandat pour faire place au nouveau solliciteur général. Ces deux actes, outre qu'ils furent mal vus du parti anglais, portèrent l'exaspération des réformistes à son comble, et la presse ne ménageait pas ses commentaires lorsque la Gazette Officielle publia sur ces entrefaites une proclamation datée du 6 décembre annonçant la dissolution des Chambres. Les brefs d'élection furent émanés aussitôt et faits rapportahics le 24 janvier suivant (1848) ; le pays se trouva plongé dans l'excitation de la tourmente électorale. ^Malgré tout, le cabinet moribond n'en avait pas encore fini avec ses convulsions dernières ; le 18 décembre,

M. D. B. Papineau se démit de ses fonctions et fut remplacé par ^1. J. A. MacDonald qui était receveur général et qui eut pour successeur M. T. P. Bruneau, conseiller législatif ; en même temps, paraissait la nomination de M. Turcotte, comme solliciteur général. C'est le sort des gouvernements voués fatalement à disparaître de se désagréger sans cesse ; on dirait qu'ils veulent par là se donner des airs de vie, comme si l'agitation du malade était une marque de santé.

Les élections, quoique chaudement disputées en plus d'un endroit, furent néanmoins à peu près exemptes des scènes de violence qui avaient caractérisé les précédentes, et lord Elgin se garda scrupuleusement d'intervenir. M. Lafontaine fut élu à la fois dans Montréal et dans Terrebonne ; un certain nombre des anciens députés reçurent leur élection d'emblée, et dans tout le Bas-Canada c'est à peine si les torys réussirent à faire passer une demi-douzaine des leurs. La victoire des réformistes du Haut-Canada, sans être aussi complète, fut écrasante pour leurs adversaires qui ne purent élire que seize torys là où trois ans auparavant ils avaient presque anéanti le parti de M. Baldwin. Le solliciteur général, J. H. Cameron, fut battu dans une des deux divisions électorales où il s'était présenté ; M. Gowan, grand chef orangiste, perdit son élection dans Leeds, et M. Sherwood lui-même ne dut la sienne dans Toronto qu'à une majorité de quarante voix.

L'ancienne Chambre comptait parmi ses membres les plus eu évidence : MM. Lafontaine, Morin, Baldwin, McNab, John A. MacDonald, J. H. Cameron, Chauveau, Cauchon, Chabot, Laterrière, Hincks, Leslie, Sherwood et Merritt ; les élections ajoutèrent à ce groupe MM. L. J. Papineau, J. C. Taché, Blake, N. Dumas, Holmes, Wilson et J. C. Mor-

rison ; de sorte qu'on put dire avec vérité qu'en aucun temps la Chambre depuis l'Union n'avait compté un aussi grand nombre d'hommes distingués.

La rentrée de M. Papineau dans la vie publique ne se fit. pas sans un certain éclat. Sollicité de se présenter dans Huntingdon et dans Saint-Maurice, il choisit ce dernier comté et publia une espèce de manifeste dans lequel il fit connaître à ses électeurs ses opinions sur la situation politique du jour et en particulier sur le gouvernement responsable. N'ayant aucune confiance dans les bonnes dispositions du gouvernement anglais envers les Canadiens, il se refusait à croire que la concession du gouvernement responsable ne fut pas un " leurre " et une " déception ". Cependant, il rendit hommage aux anciens ministres et s'engagea à marcher avec eux.

Il concluait ainsi son manifeste :

" Il faut, disait-il aux électeurs, soutenir, dans votre comté comme dans tous les autres, des candidats qui vous seront connus pour vouloir se rallier à un ministère qui a lutté avec énergie contre le gouverneur Metcalfe et contre sa pratique inconstitutionnelle d'essayer à gouverner par d'autres aviseurs que ceux que lui avait donnés le pays. Il faut que vous vous efforciez de reporter les mêmes hommes au pouvoir. "

Il parut à plusieurs que le jugement porté par M. Papineau sur la direction politique donnée par M. Lafontaine ■et ses amis du parti canadien manquait de justice, et que ses appréciations du nouvel ordre de choses manquaient de justesse. M. Cauchon, dans le Journal de Québec^ commenta le manifeste avec un talent et une modération qui lui attirèrent les plus grands éloges. Il s'appliqua surtout à rendre les sentiments du parti dont MM. Lafontaine et Morin

avaient été reconnus les chefs sous le nouveau régime. Il parla avec respect et admiration de M. Papineau qui, pendant trente ans, avait été " la personnification incarnée de la " nationalité canadienne-française et avait flétri de sa brû- " lante parole les oppresseurs de son pays. " Il le félicita d'avoir enfin exprimé son opinion sur les hommes qui, durant les trois dernières années, s'étaient servi du prestige de son nom pour aider à gouverner le pays contre les vœux et les intérêts du peuple. Mais il ne put s'empêcher de regretter, dans des termes pleins de respect et de dignité, la méfiance dont M. Papineau faisait un si grand étalage dans son manifeste, et il lui représenta qu'il eût été de meilleure politique de taire ce sentiment pour au moins quelque' temps encore. Sur l'opportunité d'agiter immédiatement la question du rappel de l'Union, le Journal n'hésita pas à différer d'opinion avec M. Papineau.

Nous citons :

" La majorité des représentants du Bas-Canada, dit-il, protesta contre l'Union en 1841 ; c'était bien, c'était son devoir et dans son droit ; mais protester toujours eût été une absurdité, un suicide. Car pour faire ce protêt éternel dans la Chambre, elle n'avait que les éléments que lui avait faits l'Union, de sorte que sur 84 membres, on n'en devait trouver jamais que 25 ou 26 pour signer ce protêt. C'était placer une population respectable par son nombre sur un théâtre qui la rapetissait aux yeux du monde et à ses propres yeux. C'était montrer sans cesse, comme signe de sa force et de sa volonté nationales, une minorité désespérante pour elle «t rassurante pour ses oppresseurs, encourageante pour ceux qui avaient suggéré ou fait l'Union dans un but d'oppression et d'anéantissement. Se placer tou-

jours dans un pareil isolement et s'obstiner à le constater, c'était vouloir obstinément rappeler à ses adversaires l'exiguité de son nombre et de sa force, c'était produire un effet moral funeste à ceux dont elle avait pris en main les destinées politiques. On ne doit pas amener de pareils résultats uniquement pour la satisfaction personnelle de faire une chose agréable et populaire même. L'acte d'Union avait évidemment été créé pour écraser la population canadienne-française, personne n'en doute, puisque Ton fit semblant de ne pas entendre le cri des centaines de milliers qui protestaient énergiquement contre ce meurtre social. Si donc nous avions protesté à chaque session, depuis sept ans, contre l'acte d'Union, c'eût été faire comprendre que nous en trouvions le fardeau accablant ; tant mieux donc pour eux, tant mieux pour le succès ardemment souhaité de leui* mesure d'iniquité. Ce n'était pas, il faut se le bien persuader, le succès qui devait les engager à renoncer à une idée dans laquelle ils mettaient toutes leurs complaisances séides. Mais si jamais le parti pour lequel on a fait l'Union en sentait lui-même lourdement le fardeau et il le sent déjà, alors l'action sera plus possible et plus utile aux opprimés. Mais en attendant, il faudra renoncer à toute participation aux affaires, comme on ne l'a déjà que trop fait, pour prêcher des théories impraticables, s'isoler complètement, ne pas protéger cette population que l'on veut faire disparaître de ce sol, ne pas la protéger parce que l'acte d'Union qu'on ne saurait tuer, lui, quoiqu'on fasse, existe ? Fallait-il donc, encore une fois, pour le seul plaisir de protester, abandonner ceux qui pouvaient nous donner de la force, renoncer à accepter des situations et à commander de l'influence dans les conseils du gouvernement, situations et influence qui pouvaient être d'une immense utilité au Bas-Canada, et lui

redonner, en partie du moins, pri^cisément ce qu'on avait voulu lui ravir, ses droits politiques ? "

Malgré la défaite écrasante qu'il venait de subir, le ministère ne crut pas devoir résigner et attendit la convocation des Chambres. Il en avait le droit. Bientôt parut à VOfftvid la proclamation qui annonçait Touverture de la session pour le 25 février (1848).

Le dernier jour de janvier, la nouvelle se répandit de la mort de l'honorable John Neilson, membre du Conseil législatif, ancien représentant du peuple et journaliste capable et convaincu. C'était pour le parti canadien une perte irréparable. Ecossais d'origine, M. Neilson était arrivé jeune au Canada, et il n'hésita pas, dès qu'il put se rendre compte des choses, à embrasser la cause où s'illustraient alors à titres divers les Bédard, les Papineau, les Viger, les Vallières et les Bourdages. Esprit d'une grande droiture, naturellement ennemi de l'arbitraire, il se déclara pour les moyens constitutionnels dans la résistance que le parti canadien opposait aux injustices de l'oligarchie. Il se sépara sans éclat de Papineau lorsque ce dernier fit passer ses fameuses quatre-vingt-douze Résolutions, et il eut la douleur de ne pouvoir retarder ni empêcher la catastrophe qui se préparait. La nature lui avait refusé le don de l'éloquence, mais elle l'avait doué d'un jugement sain et d'un noble caractère, dons précieux qu'on ne trouve presque jamais chez les grands orateurs politiques. Sa parole était sobre, éclairée et s'adressait uniquement à l'esprit de ses auditeurs. Sa carrière fut d'une grande et admirable unité, et ce n'est pas une des moindres gloires des temps où il vécut que de voir figurer aux premiers rangs des défenseurs d'une race honnête et persécutée un homme qui n'en avait

ni la langue ni la foi religieuse. Le régime constitutionnel promis avec l'acte d'Union Tavait trouvé préparé à continuer sur un théâtre plus conforme à ses idées anglaises la lutte qu'il avait soutenue avec tant d'autorité dans l'ancienne Chambre d'Assemblée du Bas-Canada. Il fut l'un des chefs du parti réformiste et sembla s'être donné pour mission de protester contre les injustices si nombreuses de la Constitution de 1841 envers les Canadiens. Chose singulière, le gouvernement responsable ne lui inspirait de confiance qu'à demi ; cependant, à la session précédente, il avait proposé un vote de blâme contre le gouvernement parce que les Canadiens n'y étaient pas représentés dans une juste proportion. Ce fut sa dernière protestation, son chant du cygne.

Lord Elgin ouvrit les Chambres au jour indiqué, et l'A*!semblée s'occupa d'abord de choisir son président ou orateur. Sir Allan McNab fut de nouveau proposé, mais l'opposition voulant affirmer l'autorité que lui donnait sa majorité se déclara pour M. A. N. Morin. M. Baldwin prit l'initiative de cette démarche si flatteuse pour les Canadiens et insista particulièrement sur le fait que le président de la Chambre telle que composée devait, pour rendre justice à tout le monde, posséder le français et l'anglais. M. Morin fut élu à une majorité de trente-cinq voix sur un vote total de 73 voix. Sir Allan McNab le félicita courtoisement et reconnut la parfaite convenance de ce choix.

Le discours du trône, assez maigre, se bornait à signaler à l'attention de la législature la création d'un système postal interprovincial, certains changements dans l'administration de la justice, l'exploration d'une ligne pour la construction d'une voix ferrée entre Québec et Halifax, et finissait en recommandant l'adoption de mesures propres

à prévenir le retour des scènes affreuses de misère et de mort qu'une immigration mal contenue et mal dirigée était venue apporter la saison précédente.

La Chambre, avant de répondre à Son Excellence, régularisa quelques élections, après quoi le colonel Prince, secondé par M. Cliristie, proposa le vote pur et simple de l'adresse. La discussion ne fut pas longue ni remarquable ; on sentait que le parti tory était résigné au sort qui l'attendait. D'un autre côté, le parti libéral ou réformiste ne voulut se montrer ni trop cruel ni trop pressé. Le vote fut pris, et le cabinet se trouva appuyé par 20 députés seulement sur un total de 74. Le lendemain M. Sherwood et ses collègues mirent leur démission entre les mains du gouverneur qui l'accepta sur-le-champ. " Le ministère n'est pas "tombé de bien haut, dit la Minerve, sa chute ne pouvait " faire beaucoup de bruit. " — Deux jours après, M. Ayhvin informa la députation que Son Excellence, lord Elgin, avait mandé MM. La fontaine et Baldwin pour conférer ensemble de la situation politique, et le samedi, 11 mars, VOfficiel publiait les nominations suivantes :

L'honorable L. H. Lafontaine, procureur général pour le Bas-Canada.

L'honorable lî. Baldwin, procureur général pour le Haut- Canada.

L'honorable K. B. Sullivan, secrétaire provincial.

L'honorable Francis Hincks, inspecteur général des comptes.

L'honorable T. C. Aylv^in, solliciteur général pour le Bas- Canada.

L'honorable James Leslie, président du comité du Conseil exécutif.

L'honorable R. E. Oaron, orateur du Conseil législatif.

L'honorable J. H. Priée, commissaire des terres de la Couronne.

L'honorable L. M. Viger, receveur général.

L'honorable E. P. Taché, commissaire principal des travaux publics.

L'honorable Malcolm Cameron, assistant-commissaire des travaux publics.

Tous étaient en même temps membres du Conseil exé- ^cutif.

Ce cabinet était composé d'hommes reconnus dans tout le pays par leurs hautes capacités, leur influence considérable et leur intégrité. Il convenait que l'évolution finale que subissait en ce moment notre régime politique s'opérât sous la direction de ceux qui en avaient fait leur programme, et il advint par une disposition providentielle que ces apôtres de nos libertés constitutionnelles furent de-i hommes que n'importe quelle nation du monde eût été fière de posséder à la tête de son gouvernement. Au véritable génie politique, M. Lafontaine joignait cette parfaite dignité personnelle qui commande le respect et ce désintéressement absolu qui rend si sûr l'attachement du partisan au chef. M. Baldwin, d'une nature plus chaude, plus impulsive, était doué d'un grand esprit et poussait le culte de la fidélité à ses alliés jusqu'aux dernières limites. C'est que les grandes causes ne triomphent que lorsqu'elles sont épousées par des apôtres ou des martyrs. En mil huit cent trente-sept nous avions eu nos martyrs; mil huit cent quarante-sept nous donna nos apôtres.

Les nouveaux ministres durent se faire réélire, et il fut entendu généralement que la prorogation aurait lieu aussi-

tôt que la Chambre aurait passé les lois les plus pressantes et voté les subsides. On voulut de cette façon donner plus de temps au cabinet pour préparer ses mesures et discipliner sa majorité dont un accident venait de révéler une certaine variété d'allures. M. Boulton, qui avait voté avec M. Lafontaine, fit un discours pour diminuer le nombre des ministres à sept ou huit ; M. Merritt, un autre réformiste, prétendit que les postes de solliciteur général et de commissaire des travaux publics ne devaient pas être politiques ; MM. Sherwood et Christie, torys, furent du même avis, et M. L. J. Papineau se joignit à eux. Bien plus, ce dernier désapprouva les ministres d'attendre à une autre session pour l'exécution de leur programme; ils avaient son appui, mais rien dans la Constitution ne les autorisait à demander à la Chambre de voter les subsides d'une façon aussi sommaire.

Une fois lancés, les tribuns se laissent en général aller au gré de leur faconde ; M. Papineau, qui avait les défauts de son incontestable talent, s'attaqua ensuite à toutes les injustices de l'acte d'Union et blâma la conduite du parti canadien à cet égard et termina en se prononçant pour le rappel de l'Union et une réforme de la loi électorale.

Quoique toutes ces choses n'eussent pas été dites en un seul discours, il ressortait de l'ensemble que M. Papineau tendait de plus en plus à s'ériger en juge un peu hautain de ce que l'on avait fait avant lui, distribuant la censure à pleines mains, et voilant à peine son mépris pour les hommes du nouveau gouvernement. M. Chauveau l'en reprit avec fermeté, mais en y mettant des formes. M. Cauchon choisit son heure et ménagea un peu moins le grand homme. ' '

Après avoir dit que s'il n'3' avait pas de précédents anglais pour autoriser le gouvernement à demander des subsides en rabssence des ministres, le fait était dû à ce que l'histoire de l'Angleterre n'offrait aucune situation qui ressemblât à la nôtre, il ajouta :

" Mais il y a quelque cliose de plus pour nous que les antécédents du parlement impérial, il y a nos propres précédents, il y a notre histoire parlementaire. En 1843, aprè.s la résignation du ministère Lafontaine-Baldwiu, il n'y avait plus qu'un seul ministre dans la Chambre, M. Daly, et M. Daly était malade, de sorte que ce fut M. John Neilson qui maintenant n'est plus, qui proposa le vote des subsides. Personne alors de ceux qui siègent à gauche n'osa dire qu'il était inconstitutionnel de voter des subsides, quand il n'y avait pas de ministres dans la Chambre. D'ailleurs, est-ce que la responsabilité n'est pas la même, est-ce qu'à une prochaine session nous n'aurons pas moyeu d'atteindre ceux que nous venons de placer dans les conseils du souverain ?

" Maintenant, je dois dire sans hésitation ce que j.e pense de la conduite de l'honorable député du comté de Saint- Maurice. Je dis que son opposition systématique au ministère qu'il nous a aidé à créer, lorsqu'il affirme qu'il a confiance dans les hommes qui le composent, et qu'il est disposé à laisser essayer le système actuel sous de pareilles conditions, qu'une pareille opposition, que de pareilles exigences ne sont ni lo^'ales ni généreuses, surtout lorsque les bouches éloquentes qui pourraient lui répondre ne peuvent se faire entendre dans cette enceinte. J'ai beaucoup admiré ses brillantes harangues, mais je ne les admire ])lus parce qu'elles ne conduisent à rien. Je ne puis Hétrir la politique 'lu passé, parce que les hommes qui l'ont faite étaient cens-

ciencieiix. J'ai droit de la considérer comme une leçon d'expérience, et de la condamner parce qu'elle s'est suicidée pour avoir été trop excessive. A quoi nous ont servi les cinquante années de luttes de l'ancien régime, si ce n'est à produire l'état de choses actuel et les iniquités de l'Union ? Il y a des hommes qui sont puissants à détruire maûs qui n'ont jamais rien élevé sur les ruines qu'ils ont faites. Avant de consentir à détruire, je veux savoir ce qui doit remplacer nos éléments actuels de société politique. Voilà pas moins de cinq longs discours pour dire précisément la même chose, pour dire qu'il faut un élargissement de ^a représentation, une réforme électorale, le libre-échange, la liberté de la navigation et mille autres réformes également importantes. Qu'est-il donc besoin de remonter ii la création et au déluge et de dénoncer toutes les iniquités du genre humain, pourquoi ? pour en venir à voter les subsides dont le pays a besoin et que vous demande sur sa responsabilité un ministère dans lequel vous venez de placer si largement votre confiance ? Je sais que ceux qui, dans tous les temps, ont crié aux abus et à l'injustice, ont été populaires, momentanément du moins. Mais il y a quelque chose de plus pour le législateur que de dénoncer les injustices du passé ; il y a le besoin de l'avenir, la surveillance, la sauvegarde des destinées sociales et politiques qui vous sont confiées. Nous avons quelque chose de plus à faire que de parler pour les galeries ; je maintiens, moi, qu'au lieu de crier contre ce qui n'est plus, nous devons nous efforcer de sauver l'avenir, contre son gré même s'il est nécessaire. Que veut l'honorable député du comté de Saint-Maurice ? que veut-il des hommes qu'il vient de placer au pouvoir ? Il veut de suite des réformes qui demandent le travail de plusieurs hommes et de plusieurs années. Je lui demande à lui-même, que ferait-il à l'égard de toutes ces réformes s'il

se trouvait tout à coup à la place du ministère actuel ? Serait-il prêt tout de suite avec autant de mesures d'une pareille portée? L'honorable député du comté de Saint-Maurice doit savoir que nous, hommes du Bas-Canada, ne pouvons consentir à nous diviser pour aucune considération au monde, la division pour nous étant un suicide. Une funeste et récente expérience devrait lui faire comprendre que ses exigences injustes et ses raisons n'auront pas d'écho dans la population qui a le sentiment, l'instinct de sa conservation propre. D'ailleurs, il n'a pas l'initiative de toutes les réformes qu'il suggère. La Chambre a exprimé l'année dernière, par sa résolution unanime, son désir d'obtenir la liberté du commerce. "

Ces débats ne furent qu'un incident, mais personne ne se méprit sur les difficultés qu'ils laissaient entrevoir pour l'avenir. Les subsides furent votés, et la prorogation eut lieu le 23 mars.

M. Lafoutaine fut réélu par acclamation député de Montréal ; M. Hincks et M. Cameron ne rencontrèrent pas d'opposition dans Oxford et Kent ; M. L. M. Viger fut élu à Terrebonne par une forte majorité sur M. Scott ; MM. Baldwin et Price furent également réélus sans peine dans leurs comtés respectifs ; MM. Taché et Leslie furent créés membres du Conseil législatif où se trouvaient déjà MM. Sullivan et Caron. D'un autre côté, M. Aj^lwiu quitta le gouvernement pour accepter la succession du juge Gale qui venait de résigner, et M. L. T. Drummond fut nommé solliciteur général à sa place. Comme la nomination de M. Leslie au Conseil législatif avait rendu nécessaire une nouvelle élection dans Verchères, M. G. E. Cartier, avocat de Montréal, accepta la candidature qui lui était offerte et fut élu. C'était un réformiste convaincu dont on vantait le talent, et un admirateur passionné de M. Lafontaine.

Pendant que ces événements se passaient, M. Papineau brisait les liens fragiles qui l'avaient rattaché au parti canadien et levait bruyamment l'étendard de la révolte. Les journaux publièrent une entrevue rédigée par lui-même et au cours de laquelle il avait confié à quelques citoyens irlandais, venus pour l'inviter à une certaine réunion, son changement d'opinion. Il accusa M. Lafontaine et ses collègues d'une ambition personnelle exagérée et les représenta comme bnilant du désir de s'emparer des portefeuilles de l'ancien cabinet ; il fut violent jusqu'à l'insulte, et ne manqua pas l'occasion de revenir sur les injustices de l'acte d'Union et la nécessité constante d'en demander le rappel. La presse réformiste, qui avait traité jusque-là M. Papineau avec respect, fit ressortir les contradictions de son langage envers ces mêmes hommes dont quelques mois auparavant il avait loué le désintéressement ; M. Papineau répondit à coup de manifestes.

Il publia trois Lettres où la passion politique éclatait avec une violence qui surprit tout le monde. Evidemment, ni l'âge ni les voyages n'avaient assagi le tribun d'antan ; il semblait moins comprendre que jamais cette grande vérité politique, à savoir que, dans les choses de gouvernement, ce n'est pas le bien absolu qu'il faut rechercher, mais c'est le mieux en rapport avec le temps et les circonstances. On lui pardonnait facilement de traiter l'Angleterre comme la Grande Ennemie ; est-ce qu'il oubliait que la politique de St. James n'a jamais eu de formules absolues? En ])olitique, l'habileté c'est de choisir le moment ; lui était-il permis d'ignorer qu'en s'attaquant aux chefs qui, depuis 1839. avaient conduit le parti canadien avec une si haute sagesse, il se heurtait aux sentiments de la nation elle-même ? Le fait est que M. Papineau entreprit de dérouter et de diviser les esprits, précisément dans le moment où l'union était

devenue la première condition de notre salut. Dans ses Lettres on trouva des inimitiés, des préventions, de l'humeur chagrine, de l'irritation, mais point de principes ; nulle s^^uthèse élevée ; rien que le style et le ton du premier pamphlétaire venu. Ce fut une heure décisive. Les Canadiens, obligés de choisir entre M. Lafontaine et M. Papineau, allaient-ils écouter le langage enflammé de celui-ci et rejeter le fruit de dix années d'efforts, d'entente et d'unité pour se lancer de nouveau dans les périlleuses incertitudes d'une résistance qui leur rappelait de si amers souvenirs ? Grâce à Dieu, la masse du peuple resta douloureusement impassible devant les appels d'une voix qui l'avait jadis électrisée par ses accents patriotiques ; elle se prononça pour M. Lafontaine. Mais un groupe de jeunes gens se déclara pour M. Papiueau ; ses idées sociales et religieuses eurent pour eux l'irrésistible attrait de la nouveauté. L'Avenir, qui avait débuté par être favorable à M. Lafontaine, fut l'organe du nouveau parti qui prit le nom de parti démocrate. Plus tard, il ne refusa point de s'appeler le parti rouge. Parmi ceux qui se rangèrent autour de M. Papineau et devinrent ses disciples enthousiastes, on compta MM. J. Papin, A. A. Dorion, L. A. Dessaulles, C. Laberge, L. Labrèche-Yiger, J. Doutre, J. B. Eric Dorion, Blanchet et R. Laflamme. Ils formèrent le comité de collaboration de VAiTuir et firent, de V Institut Canadien, leur centre de ralliement et de propagande. C'était presque tous des hommes de talent et qui, à titres divers, jouèrent un rôle considérable dans la politique de leur pays. Le programme du maître parlait des triomphes de la démocratie, de l'émancipation des peuples, de la fièvre révolutionnaire qui dans ce temps-là agitait la vieille Europe ; une ère nouvelle se lovait sur le monde, et une foule d'esprits cherchaient dans des formules ronflantes la régénération de la société

qui leur paraissait mal ordonnée ; il n'en fallait pas davantage pour éveiller dans les âmes de cette génération, qui avait vu l'année sanglante, l'enthousiasme et les desseins les plus exagérés. A Québec, le Ckuiadien, tombé depuis peu entre les mains d'un étranger, donna son adhésion au nouveau parti, et publia un compte rendu détaillé de rassemblée du 11 mai dont un immense discours de M. Papineau avait fait tous les frais. On s'était réuni sous le prétexte de choisir un successeur à M. Aylwin, et il fut question surtout de la rentrée de M. Papineau dans la vie politique. On lui présenta une adresse, et il fut adopté une résolution en faveur de la réforme électorale basée sur le chiffre de la population.

La presse canadienne tout entière resta fidèle à M. Lafontaine, et la discussion prit une tournure où la politique fut bientôt reléguée au dernier rang.

M. Papineau, par ses contradictions et ses brutalités de langage, devint l'objectif de toutes les attaques, et l'un de ses plus fidèles partisans de 1837, le Dr Wolfred Nelson, l'accusa d'avoir déserté le jour de la bataille de Saint-Denis. Malgré cette phrase célèbre du manifeste électoral de M. Papineau du 20 décembre 1847 : '' Toute division entre '' les libéraux de n'importe quelle nuance doit être soigneu- " sèment évitée ", le parti libéral ou réformiste se trouva désormais divisé en deux camps. La nouvelle école était peu nombreuse mais elle fut bruyante, audacieuse, très remuante et se montra singulièrement avide de toutes ces libertés qui ne sont que les affirmations insensées de ceux qui ne veulent souffrir ni Dieu ni maître. Un tel mouvement étonna surtout dans notre état de société si religieux, si imbu des enseignements de l'Eglise, si complètement soumis à l'autorité ; on fut consterné de voir à sa tête des jeunes gens qui avaient pris leur formation morale et Intel-

lectuelle dans nos collèges. On put croire peut-être et nou sans raison à une effervescence passagère, car la plupart de ces farouches démocrates, après avoir sacrifié à la librepensée pendant quelques années, firent leur paix avec la religion et moururent en bons cbrétiens. Mais il y eut des scandales ; il y eut plus tard des résistances publiques à la voix des évêques ; de politique la lutte devint à un moment donné ouvertement anti catholique ; tous les vieux arguments qui servaient en France depuis cent ans contre le dogme et la discipline furent ramassés et rhabillés de neuf par VAvenir et le Pays, et il fallut bien se rendre à l'évidence d'une lutte religieuse.

M. Lafontaine, au milieu de ce déchaînement des esprits, poursuivait son œuvre de progrès et mettait à profit la confiance extraordinaire dont le parlement l'avait honoré. Il fit le voyage à Washington avec M. Sullivan afin de sonder le gouvernement américain sur les chances d'établir un échange réciproque de produits entre le Canada et les Etats- Unis, et il se mit en correspondance avec les autorités impériales au sujet du rappel des lois de navigation. En même temps, il se livrait avec ses collègues à une étude approfondie des graves questions de politique intérieure dont il voulait soumettre la solution aux Chambres prochaines.

La scission de M. Papineau et de l'école démocrate n'eut pas le retentissement qu'on serait aujourd'hui tenté de lui attribuer. Il y eut certainement un moment de malaise, mais lorsqu'il fut bien constaté que la révolte contre le ministère Lafontaine-Baldwin se bornait à un petit nombre de têtes chaudes et que le gros du parti n'avait pas bronché, on s'occupa d'un sujet bien autrement important pour l'avenir de la nationalité canadienne.

Depuis 1834, on avait observé Texistonce d'un mouvement d'émigration vers la frontière américaine. Cet exode d'abord incertain, vague, sans parti pris, avait consisté dans

le départ de quelques familles qui, ne trouvant plus de terres à établir dans les anciennes seigneuries, s'étaient dirigées du côté du lac Champlain. Les troubles de 1837 et 1838 forcèrent un certain nombre de cultivateurs et de jeunes gens des paroisses de la rivière Chambly et des environs à se jeter dans les bois pour échapper aux poursuites judiciaires dirigées contre eux, et ils se trouvèrent bientôt en terre étrangère. Le climat était peut-être plus doux Là-bas qu'au village, la main d'œuvre y était recherchée et l'argent plus abondant ; la plupart s'y fixèrent pour ne plus jamais revenir. En 1810, on pouvait compter plusieurs petits noyaux de population canadienne tout le long de la frontière du Maine, du Vermont, de New-York, de la rivière Détroit et du côté d'Essex, en tout une trentaine de mille âmes environ. Chose triste à constater, le courant paraissait se régulariser en grossissant. Sans doute, les événements politiques eurent quelque part à ce dépeuplement d'un jeune pays qui avait besoin de tous les siens ; mais pour en trouver la véritable cause il faut savoir qu'en arrière des anciennes seigneuries le gouvernement ne s'était jamais occupé sérieusement d'arpenter le territoire inculte ni d'y ouvrir des voies de communications. D'un autre côté, certains gouverneurs de Québec avaient laissé quelques favoris s'emparer d'immenses étendues de terrain à des prix dérisoires, et ces propriétaires, introuvables pour la plupart, refusaient de vendre quand des colons se présentaient. A vrai dire, la politique était au fond. On avait de propos délibéré négligé d'ouvrir la forêt au pionnier, parce qu'on voulait empêcher les défrichements et arrêter les développements de la population canadienne-française. Et si, de 1841 à 1846, sous l'Union, le gouvernement dépensa quelques centaines de mille piastres à ouvrir de grandes artères à travers les townships de l'Est, on ne saurait oublier que le Haut-Canada reçut pour le môme service des sommes troia

OU quatre fois plus considérables. Le budget fut en outre accaparé par les grands travaux destinés à étendre et améliorer le commerce qui était presque entièrement anglais. Le creusement des canaux et leur achèvement dans le Haut- Canada eut pour effet d'3' attirer une immigration nombreuse et d'y porter, en peu d'années, la population à un chiffre plus élevé que celui du Bas-Canada. Si donc l'agriculture progressa rapidement, si le commerce prit une extension inusitée, si en un mot la province anglaise se développa et devint plus riche et plus prospère que la province française, il est facile d'en trouver l'explication dans la manière dont les budgets furent presque toujours manipulés. Le spectacle de ces familles canadiennes s'expatriant pour aller demander à l'étranger le pain que leur refusait le pays de leur naissance émut l'âme patriotique de certains membres du clergé. Un prêtre irlandais à la voix entraînante, à l'âme de feu, au cœur de missionnaire, se mit à la tête du mouvement dans le district de Montréal. Assemblées publiques, fondation de sociétés, organisation de caisses de secours, choix de cantons à coloniser, départ des colons, tout se fit avec un entrain, avec un désir sincère de servir la Religion et la Patrie et avec un enthousiasme admirable. Montréal eut ses établissements, Québec et les Trois-Rivières eurent chacun les leurs, et l'élan avec lequel le mouvement se propagea dans toute la province de Québec, eut pour résultat sinon de tarir l'émigration tout à fait, du moins d'acheminer l'excédent de population de^ vieilles paroisses vers les terres vacantes du voisinage. La colonisation, à partir de cet instant, devint et a toujours été depuis dans notre politique une question nationale de première importance. Les évêques du Bas-Canada patronisèrent énergiquement les efforts de leurs dignes prêtres, et à leur mémoire vénérée il convient d'associer les noms de MM. O'Reilly, Bédard, Mailloux, Boucher et Hébert.

Lord Elgin ne demeura pas insensible lui non plus à cette patriotique agitation du Bas-Canada, et l'encouragea par sa parole et par ses actes. Le gouvernement fit des concessions gratuites de terres et abaissa notablement le prix des autres ; il fit commencer l'ouverture de chemins importants, et aida de toutes manières le mouvement.

Dans le même temps, M. l'abbé Mailloux et M. rabb(^ Chiniquv parcouraient les villes et les campagnes du Bas- Canada, prêchant la tempérance, et entraînant les foules à renoncer à l'abus et jusqu'au simple usage des boissons enivrantes. Les effets de cette prédication furent vraiment merveilleux ; l'œuvre fut bénie et le peuple canadien est encore aujourd'hui (1899) le plus sobre de toutes les races qui l'entourent.

La question de la réforme parlementaire avait surgi durant la campagne électorale de 1847, et tout le monde s'accordait sur la nécessité de changer la loi inique de lord Sydenham en augmentant le nombre des circonscriptions et en répartissant d'une façon plus équitable la masse des électeurs dans chaque province. Sans tenir compte de l'opinion générale, M. Papineau s'empressa de mettre en tête de son programme la représentation basée sur la population. Or, M. Lafontaine et ses amis avaient depuis longtemps considéré comme un acte impolitique de déranger l'égalité de représentation dans les deux provinces. Cette mesure, à l'époque où elle avait été inscrite dans l'acte d'Union, constituait sans doute une injustice flagrante contre le Bas- Canada dont la population était beaucoup plus nombreuse que celle du Haut-Canada; mais l'immigration s'étant portée en masse vers cette dernière province, la différence s'était effacée graduellement au point qu'il était facile de prévoir qu'avant peu d'années la position se trouverait renversée.

Le propre de la politique c'est de prévoir, et c'est précisément parce que M. Lafontaine avait prévu cette éventualité qu'il s'était, dès 1843, déclaré en faveur du maintien do l'égalité de représentation décrétée par l'acte d'Union. Le§ événements lui avaient donné raison, et il était assurément contraire à la prudence la plus ordinaire de chercher à détruire cette égalité au moment même où elle cessait de nous être défavorable.

" N'importe, répondait en substance V Avenir, organe des '' démocrates, la réforme voulue par M. Lafontaine est trom- " pense et fatale au Bas-Canada, car elle reconnaît impli- " citement l'acte d'Union et admet la justice du principe " odieux posé à l'égard de la représentation des deux pro- " vinces. " M. Papineau alla même jusqu'à dire qu'il acceptait sans hésiter toutes les conséquences de sa doctrine, quand même elle donnerait au Haut-Canada une représentation plus nombreuse que celle du Bas-Canada.

Le 16 septembre, M. Sullivan fut nommé juge, M. Leslie, président du Conseil, le remplaça comme secrétaire provincial, et M. Merritt succéda à M. Leslie. Le gouvernement, pour donner à l'élément canadien la proportion à laquelle le chiffre de sa population lui donnait droit, nomma en outre huit nouveaux conseillers législatifs : MM. E. P. Taché, Leslie, Turgeou, Quesnel, Bourret, de Beaujeu, Ross et Méthot. Ces nominations permettaient au ministère de compter dans le Conseil sur une majorité favorable à sa politique, majorité qui sans cela lui aurait fait défaut.

Ainsi réorganisé, ayant ses mesures prêtes, le gouvernement aurait pu réunir les Chambres à la fin de l'automne s'il n'eut pas jugé préférable de tenir la session dans le même temjis que celle du parlement anglais, afin de hâter le rappel des lois de navigation ; c'est pourquoi il attendit une couple de mois ; enfin, le 18 janvier 1849, le gouverneur général convoqua la législature.

Le discours du trône annonça le rétablissement de l'usage officiel de la langue française dans le parlement du Canada Uni, une amnistie générale accordée par. Sa Majesté en faveur de tous ceux qui étaient impliqués dans les événements de 1837 et 1838, et la perspective d'obtenir sous peu, pour les autorités provinciales, le contrôle absolu de l'administration des postes et l'établissement d'un prix de port uniforme dans toutes les provinces anglaises de l'Amérique du Nord. Le gouverneur général attira en outre l'attention des Chambres sur l'augmentation de la représentation parlementaire, le système de judicature, les lois scolaires et municipales du Bas-Canada, rachèvement des canaux du Saint- Laurent, la création d'un fonds d'amortissement et la réorganisation de la dette provinciale ; en finissant. Son Excellence informa la Chambre que le parlement impérial avait fait un accueil favorable à ses représentations au sujet du rappel des lois de navigation.

Ce discours fut prononcé en anglais et en français par lord Elgin. Les Canadiens en éprouvèrent une joie immense. Il leur parut que leur belle langue n'avait jamais rendu des accents plus harmonieux ; dans la bouche du représentant de l'autorité impériale, elle prenait une fierté particulière, une grâce pleine de force, un sens élevé qu'ils semblaient ne pas lui avoir connus jusque-là. C'étaient d'ailleurs des choses bien françaises qu'elle exprimait puisqu'elle annonçait la réhabilitation nationale et un nouveau pacte solennel de justice. Elle reprenait son droit de cité, et consacrait définitivement le caractère fédéral de cette Constitution en 1841 qui n'avait été odieuse que parce que ses auteurs avaient voulu en faire une union législative au profit d'une seule religion, d'une seule langue et d'un seul peuple. Même sous l'ancien régime où le français était censé être sur le même pied que l'anglais, les gouverneurs

ouvraient les Chambres dans une seule langue, et chargeaient invariablement le président du Conseil législatif de lire en français le discours du trône. Aussi, on raconte que le vénérable patriote M. D. B. Viger fut tellement ému de ce qu'il entendait, qu'il s'écria : " Que mon âme est soulagée "d'entendre prononcer le discours du trône dans la langue " de mes pères ! "

Sir Allan McNab souleva le premier débat en demandant la production de la correspondance échangée entre le gouvernement canadien et celui de Sa Majesté au sujet de l'amnistie. Sa proposition fut appuyée par MM. Gugy, Sherwood, de Toronto et L. J. Papineau; ce dernier en prit occasion pour rappeler avec beaucoup de vivacité les injustices commises par la métropole envers les Canadiens durant les troubles insurrectionnels de 1837 et 1838. Le ministère fit objection à cette demande à cause de la nature toute confidentielle des communications qui avaient été échangées entre les deux gouvernements ; d'ailleurs, le sujet était matière de prérogative royale, et c'était faire acte d'indiscrétion que de ne pas accepter avec empressement un acte de grâce accordé par la Souveraine. MM. Lafontaine, Baldwin et Cauchon firent valoir ces arguments, et la motion fut rejetée par 47 voix contre 18.

La discussion sur l'adresse s'ouvrit le 22. M. Papineau ayant proposé que le discours du trône fût considéré en comité général de toute la Chambre, sa proposition ne put rallier que 5 voix sur 59. M. N. Dumas, avocat éminent de ;^îont^éal et député de Leinster, se leva alors et proposa la réponse à l'adresse. " On s'attendait, dit M. A. Gérin-Lajoie, " î\ un discours chaleureux, entraînant, énergique ; M. Du- " mas fut froid, timide, embarrassé ; on voyait qu'il n'était " pas sur son terrain; la connaissance des faits politiques lui " manquait. En un mot, le discours de M. Dumas, comme

" on le disait alors, fut un fiasco. Le brillant avocat ne se " releva jamais de cet échec, et à Texpiration de son mandat " il se retira tout à fait de la politique. " Pareil fait est loin d'être unique dans notre histoire parlementaire.

Le colonel Prince parla après les proposeurs de l'adreese et se répandit en reproches amers contre le gouverneur^ parce qu'il avait lu le discours du trône en français. M, Papineau fut loin de partager cette opinion, mais sur tout le reste il dépassa le colonel Prince en violences contre le ministère. Il termina ce premier discours en proposant le plu& étrange des amendements.

Au paragraphe concernant la réforme électorale, il prit de nouveau la parole et proposa que la représentation fût répartie suivant le chiffre de la population. Il parla quatre fois sur l'adresse, deux fois en anglais et deux fois en français ; on calcula qu'en tout il avait parlé douze heures. \j Avenir, quelques jours plus tard, publia un discours qui fut considéré comme le résumé des quatre discours de M. Papineau. Nous allons le citer en entier malgré sa longueur, parce qu'il contient le programme de l'ancien chef du Bas-Canada, programme qu'il continua à développer dans le cours de cette mémorable session.

" Je me lève, dit M. Papineau, pour dire le peu de mots que j'ai à dire à l'occasion des circonstances qui ont accompagné la convocation du parlement provincial, cette année. Dans la manière qu'il a été. ouvert, il y a quelque chose d'inaccoutumé. C'est un acte de justice par trop agréable, trop digne d'approbation, de la part du souverain du pays pour qu'on pût se permettre d'en faire un sujet de basse? railleries, comme on se l'est permis. Le gouverneur a prononcé son discours en français et en anglais. Le rétablissement de la langue française dans le parlement canadien était un acte de stricte justice, que nous devait l'auto-

rite constituée. Son Excellence remplissait donc son devoir en agissant comme il l'a fait. Il l'a fait avec toute l'attention et la courtoisie qu'on devait en justice au peuple de cette province, et on doit lui en savoir gré. L'année dernière, j'ai été blessé, j'ai été profondément affligé dans l'occasion solennelle où le parlement a été convoqué de voir que le discours du trône n'eût pas été prononcé en langue française. Dans les usages du pays cette pratique avait toujours eu lieu. Il est vrai que les gouverneurs, n'ayant pas toujours l'éducation qui semble inséparable de la langue du pays le plus civilisé de l'Europe, étaient souvent obligés de faire lire les discours par un de leurs subrogés, mais toujours était-il lu dans la langue française. Il n'y a que depuis l'Union des deux provinces que cet acte de justice a été interrompu.

" La personne chargée ordinairement de lire le discours du gouverneur, quand il ne pouvait pas le faire lui-même, était l'Orateur du Conseil, et comme il arrivait souvent luimême qu'il ne connaissait pas très bien la langue de ses compatriotes, il martyrisait, la plupart du temps, tellement le discours qu'on pouvait à peine le comprendre. C'est ainsi que l'Orateur du Conseil faisait dire au gouverneur qu'il désirait armer le plus tôt possible la malice canadienne. Le mot " malice " canadienne était comme à dessein, toujours substitué au mot milice canadienne. Le discours, cette année, a été prononcé en français avec dignité et d'une manière propre à faire honneur aux sentiments de celui qui l'a prononcé, et à lui mériter la reconnaissance du pays.

" Ceci posé, je dis que, quant à tout le reste de cette adresse, je n'y vois rien de louable, mais beaucoup à blâmer, beaucoup à reprendre ; je ne sais pas si c'est un piège tendu à cette Assemblée, ou si l'on a bien calculé la portée du dis-

cours qu'on a mis dans la bouche de Son Excellence. Toujours le second paragraphe de cette adresse nous entraînerait-il à compromettre le pays plus qu'il ne l'a jamais été, si nous l'acceptions sans explication, sans protestation. Voici ce paragraphe :

'^Que cette Chambre a l'assurance que les preuves qu'a " données le peuple du Canada, pendant cette période d'ex- *' citation et de malaise général, de son amour de Tordre " et de son attachement à ses institutions, tendront à as- " seoir le crédit de la province sur une base plus solide et à " l'avancement de sa prospérité. "

" Voilà, Monsieur l'Orateur, à mon avis, le ministère libéral à peine monté au pouvoir, qui déjà fait un pas rétrograde, qui descend, qui se rabaisse jusqu'à jouer le rôle du ci-devant Conseil spécial de lord Sydenham. Cet éloge sans mesure, cet éloge insensé que nous font nos ministres, de la constitution bâtarde qui a été imposée au pays, cet éloge sans restriction de l'acte d'Union, met les membres du cabinet soi-disant libéral en contradiction directe avec euxmêmes ; il contraste on ne peut plus avec leur passé, avec leurs protestations (quand ces protestations pouvaient leur profiter et les porter au pouvoir) contre l'acte d'Union. Rien de plus opposé, de plus contradictoire, que leur conduite d'alors et celle d'aujourd'hui, que leurs déclarations sur les hustings et leurs déclarations du jour. Quoi, l'acte d'Union a-t-il donc subi des changements tels que nous devions maintenant une approbation entière à ce que nous avions été si unanimes d'abord à condamner ? Mais on veut faire contraster l'acte d'Union avec l'acte de constitution qui nous régissait auparavant, on met ces deux constitutions en contraste ; pourquoi ? Pour prouver que celle-ci ne doit plus autoriser, soulever aucune réclamation.

" Néanmoins, le 23 juin 1841, les membres libéraux de la Chambre d'alors, qui sont les mêmes que ceux d'aujourd'hui, qui votaient dans un sens en 41, et qui votent dans un sens contraire en 49, voulant toujours néanmoins conserver le même nom, ces mêmes libéraux s'exprimaient dans les termes suivants :

" Noua regrettons que la province du Bas-Canada n'ait '''pas été consultée sur la constitution qui est substituée à ^' celle qui existait par l'acte de 1791, et qu'il y ait des pas- ■*' sages, dans l'acte qui constitue le gouvernement des Ca- *^ nadas, qui sont contraires à la justice et aux droits com- "'' muns de sujets britanniques. "

(Signé) ARMvSTRONG, BALDWIN, BOUTHILLIER, OHRISTIE, HINCKS, MORIN et PRICE.

" Cette profession de foi si sage était appuyée par les mêmes hommes qui viennent nous dire sans rougir que la tranquillité du pays est due à la sagesse, à la supériorité de nos institutions ; et ces hommes-là veulent se faire donner \e titre de libéraux; ils se plaisent à se le donner entre eux ! Ils veulent prendre le nom de libéraux maintenant encore «qu'il y a une contradiction si palpable, si flagrante entrai leur doctrine d'alors et celle d'aujourd'hui. Loin de penser comme eux, je trouve la constitution sous laquelle nous sommes régis extrêmement fautive, extrêmement tyrannique et démoralisatrice. Conçue par des hommes d'Etat au génie aussi étroit que malfaisant, aussi petit qu'était grand un de ceux qui, dans des circonstances plus heureuses, avaient préparé l'acte de 91, elle n'a eu jusqu'ici et ne peut avoir dans la suite que des effets dangereux, des résultats ruineux et destructifs. Je proposerai donc un amendement au paragraphe de l'adresse auquel je fais allusion.

" Mais avant, je ferai remarquer que ce sont des considé-

rations singulièrement sordides, que d'annoncer pour récompense à un peuple dont on approuve la tranquillité, dont on dit que sa tranquillité est louable dans des circonstances extraordinaires, dans des circonstances où le monde entier est soulevé comme sous l'effe^t d'un volcan, où l'on aurait pu en conséquence s'attendre à ce que cette surexcitation qu'il y avait dans toute l'Europe, aurait pu avoir ici du retentissement, que d'annoncer, dis-je, à un peuple, on plutôt que de lui dire : — Pour te punir d'une conduite si " méritoire, dans des circonstances aussi difficiles, tu peux " espérer que bientôt le crédit public va revivre. " Pour des libéraux qui l'eussent été dans le cœur et non seulement sur les lèvres et à l'extérieur, il y avait bien d'autres conclusions infiniment plus nobles, infiniment plus honorables et pour le gouvernement et pour le peuple, à tirer de la tranquillité qui règne, je dirai à un degré lamentable, dans la province. C'est, entre autres, que le peuple, qui savait ainsi aimer l'ordre, ne renonçait pas pour cela au désir d'obtenir plus de libertés, n'était pas insensible à l'injustice de l'acte d'Union des deux Canadas, mais que pour prix de cette tranquillité, il méritait la confiance des autorités supérieures, que le temps était venu où l'on pouvait lui accorder de larges libertés. Puisqu'on nous invite donc aujourd'hui à louer ce qu'on a blâmé et repoussé courageusement dans d'autres temps, ce que, je suis sûr, la grande majorité du pays condamne encore, c'est-à-dire l'acte d'Union, je ne crois pas que cette Chambre puisse, en honneur, en conscience, voter ce paragraphe de la présente adresse, mais qu'on doit au pays, qu'on se doit ù soi-même, d'y substituer des amendements exprimant les vœux bien connus de la nation. Je lirai donc celui que je tiens ici et que je crois approprié aux circonstances :

" Que cette tranquillité que le peuple des Canadas a su

"conserver au milieu de Tagitation profonde et générale " qui a poussé les nations les plus éclairées de TEurope aux " plus nobles efforts, souvent couronnés d'heureux succès, " pour changer et transformer leurs gouvernements vicieux, " follement attachés à des usurpations surprises par la " fraude ou conquises par la violence durant la barbarie du " moyen âge, mais devenus intolérables, bientôt impossibles " en présence de la libre discussion et des lumières du XIXe " siècle, prouve que les Canadiens de toutes classes et de " toutes origines se sont montrés amis de l'ordre à ce degré " qu'ils méritent d'être dotés d'institutions politiques beau- " coup plus libres et libérales, que ne Test la constitution " fautive qui leur a été imposée contrairement à leurs re- " montrances et à leurs pétitions réitérées contre la réu- " nion des deux Canadas, sagement séparés, et pour leur " mutuel avantage en 1791. Que jusqu'à ce que le vœu "philanthropique et judicieux de ce grand et prévoyant "' homme d'Etat, Charles James Fox, soit accompli, c'est-à- " dire jusqu'à ce que nos institutions aient été réformées " par l'extension du principe d'élection à beaucoup d'autres " charges et départements que ceux où il prévaut, au poinr, " disait-il, de nous rien laisser à envier à nos voisins, nous " n'avons pas plus de chances dans l'avenir que nous en " avons eu durant un long et pénible passé, d'obtenir le bon " gouvernement de la province, et par son bon gouverne- " ment, la prospérité générale et le contentement général " de ses habitants. . . "

" Il y a quelque chose d'étonnant, continue M. Papineau, dans la situation que se font les partis de ce pays. Ces années dernières on a appelé au pouvoir un ministère tory, celui qui a été déplacé, il n'y a encore que quelques semaines. A son entrée au pouvoir, il a préparé, suivant les habitudes, un discours au gouverneur. Qu'est-il arrivé ? Le

parti libéral, indigné de la manière d'agir de ce ministère, a répudié de toutes ses forces les vues contenues dans ce discours, on n'a pas pu trouver d'expressions assez fortes pour le condamner, le ridiculiser. Eh bien, aujourd'hui, ce parti libéral, si fier alors de ses droits, accepte en entier le discours de ces hommes auxquels ils avaient cru devoir faire de si amers reproches. On n'en a ôté que les motsi Otez-vous de là qu'on s'y mette ! Tout le reste convenait entièrement au parti libéral. Aujourd'hui ce qu'on a blâmé est approuvé. Il y a entente cordiale entre des hommes qui s'étaient formés en deux partis. Le discours de nos ministres actuels est le même discours que celui du ministère tory, moins ce trait qui le rend encore moins libéral que celui de l'année dernière, c'est cette lâche approbation, sans protestation aucune, de l'acte d'Union. Le parti libéral compose un discours qui convient en tout point au parti tory qu'il a tant méprisé, tant combattu.

" Voilà un échange de compliments qui nous justifie bien, je pense, de dire qu'il y a autant de mal de part et d'autre ; que nous ne pouvons rien attendre de mieux de ceux-ci que de ceux-là. Depuis que je suis de retour au pa3'S, j'ai été à portée d'examiner les choses, d'étudier les hommes, et je puis dire d'un côté que les torys sont meilleurs que je ne les pensais, et, d'un autre côté, que les libéraux sont loin d'être ce que je les croyais, que j'en ai une idée très inférieure à celle que je m'en étais formée.

" Tout ce que ceux-ci ont dit contre leurs adversaires, or peut le répéter aujourd'hui. Il n'y a pas une seule des injustices que nos ministres libéraux ont reprochées au ministère tory qu'on ne puisse aussi leur reprocher à juste titre. Ils ont imité tour à tour toutes les fautes de leurg prédécesseurs et, quant à moi, je dois l'avouer, je ne vois pas de différence essentielle, de différence marquée, entre

ces deux partis politiques, entre les torys et les libéraux. Je dois aussi dire, M. l'Orateur, puisqu'on à voulu faire allusion à l'agitation qui prévaut par toute l'Europe, qu'on aurait dû, dans le discours du trône, insérer au moins quelques mots de sympathie en faveur des nobles et courageux efforts qui viennent d'être faits en Europe contre toutes les tyrannies, contre toutes espèces de despotisme.

" Est-ce que nos ministres, s'ils entendent par le mot libéralité ce qu'on doit entendre, s'ils ne lui donnent pas une signification autre que celle qu'il comporte, une signification tout à fait à leur usage particulier, est-ce qu'ils ne doivent pas concourir dans les sublimes combats des peuples contre leurs oppresseurs, dans les efforts d'hommes généreux qui se dévouent à combattre le despotisme pour lui substituer le principe démocratique des idées d'égalité et de fraternité humaines, est-ce que ces hommes ne devaient pas obtenir de la part d'un cabinet vraiment libéral, une expression de sympathie et d'approbation ? Quoi, on sait que la liberté, ce principe de vie des nations, ne régnait nulle part, qu'elle était partout foulée aux pieds, que les grandes et belles luttes dans lesquelles on est entré ont été entreprises pour reconquérir cette liberté, et on n'a pas dit un mot de sympathie pour la France quand on voit une ligue puissante s'y établir pour renverser le gouvernement militaire qui tient ce noble empire dans l'oppression et y substituer un gouvernement libre et indépendant, et ses idées de liberté commerciale qui font le bonheur de la société américaine ? Un ministère vraiment libéral n'aurait fait aucune allusion à ce sujet s'il n'avait pas la force et l'énergie d'applaudir à un peuple qui cherche à s'émanciper, i\ se procurer un gouvernement libre, ou il aurait eu des paroles de sympathie à faire entendre en sa faveur. Qui a pu observer l'état de l'Europe sans s'apercevoir qu'il n'y a pas de despotisme

plus dégradant que celui qui régnait en Autriche ; que c'était un gouvernement militaire des plus tyranniques, des plus méprisables? Eh bien, notre ministère colonial n'a pas la force de dire que Fagitation qui a renversé un pareil gouvernement est heureuse. Mais l'Angleterre dont vous admirez tous les procédés consent à ce mouvement ; mais elle envoie des ambassadeurs pour aider les Siciliens à se soustraire à la domination malveillante, oppressive, du roi de Naples ! Pourquoi ne trouve-t-on donc pas une seule pensée de sympathie chez nos ministres ? Oh, c'est, voyez-vous, qu'ils veulent la tranquillité jusqu'à l'indifférence, à l'insouciance pour les libertés publiques, et que, profitant des antécédents anglais, ils viennent nous proposer de consacrer l'asservissement du pays, nous disant que la tranquillité qui se fait remarquer en Canada, est due à l'attachement du peuple canadien pour ses institutions qui ne sont que l'acte d'Union qui nous a été proposé par la violence, acte inique, qui n'a eu pour nous que des effets déplorables, et qui ne pourra jamais que conduire à notre asservissement.

" Eh bien, ce sont des ministres libéraux qui nous proposent de pareilles mesures ! Je leur demanderai donc de me dire, de me désigner, quelle est la disposition de l'acte d'Union qui mérite l'approbation de qui que ce soit parmi nous ? Le système de la représentation a été faussé sans l'ombre d'excuse dans cet acte arbitraire ; les bourgs-pourris ont été multipliés sans réserve, et des ministres libéraux s'attachent à les conserver ? Ils nous présentent une mesure de représentation où rien n'est changé, approuvant aujourd'hui, comme sur bien d'autres sujets, ce qu'ils avaient condamné dans des temps passés. Quiconque aurait, il n'y a que quelque temps, osé applaudir à l'acte d'Union n'aurait, à, coup sûr, i)as manqué d'éprouver leurs ressentiments,

d'être en butte de leur part à d'amers reproches, à d'énergiques accusations. Quand, il n'y a encore que quelque temps, on signait de toutes parts dans le pays des requêtes pour s'opposer à l'acte d'Union, pour témoigner l'indignation qu'il causait au peuple canadien, quiconque aurait pu souscrire à cet acte d'infamie, aurait perdu sans retour sa popularité, l'estime publique. Eh bien, je demande à. ces mêmes hommes, qui étaient alors si grands ennemis de l'Union, qui ont voté dans le temps contre cette mesure, je leur demande, je les sollicite dans l'intérêt public, de vouloir bien seconder ma motion, je trouve, parmi ces personnes, messieurs Christie et Price, et beaucoup d'autres membres de cette Chambre. J'interpelle donc ces membres, s'ils tiennent le moindrement à être conséquente avec euxmêmes, s'ils entretiennent les mêmes idées quant au pouvoir qu'avant d'y être assis, de le démontrer, de le prouver en secondant ma motion. J'aurai probablement le chagrin de les voir se tenir en arrière, se refuser à ma demande. Eh bien, si je ne trouve plus de courage, plus d'indépendance chez eux, d'autres hommes auront peut-être ce courage, cette indépendance pour comprendre qu'on ne doit jamais être assez attaché à un ministère, assez servile à son égard, pour repousser, dans le seul but de plaire, une bonne proposition, de quelque part qu'elle vienne.

" On a beaucoup blâmé, M. l'Orateur, le parti tory à cause de ses antécédents. Eh bien, je déclare ici que, quand aucun des membres de ce parti, aussi bien de quelque autre parti que ce soit, aura une bonne mesure à proposer, soit le rappel de l'acte d'Union, soit la réforme des dispositions vicieuses de cet acte, je serai toujours prêt à seconder sa mesure et à lui donner mon concours, sans regarder à quel parti ni à quelle origine il pourrait appartenir. Il me répugne de voir jusqu'à quel point les partis en Canada sont

aujourd'hui liés, enchaînés, qu'on n'agisse jamais que d'après cette considération, que s'opposer à une mesure, c'est s'opposer au ministère, c'est lui nuire, ce qu'on doit bien se garder de faire. Tout a été sacrifié à cette misérable considération de conserver le pouvoir. J'ai toujours combattu pour le principe de l'élection populaire, j'ai toujours voulu une Chambre forte et un gouvernement faible. On a établi, pour notre prétendu gouvernement responsable, une digue contre ce principe démocratique, un principe contraire qui déjà a avili le pays tout entier. Nous avons tout abandonné en faveur de quelques hommes ; nous avons tout jeté sous les pieds pour les porter au pouvoir. Nous leur faisions ce sacrifice en leur qualité d'amis des libertés du peuple ; et aujourd'hui ils sont les premiers à s'opposer à ces libertés, dont ils s'étaient faits les champions. Tout esprit d'indépendance et de liberté d'examen et de discussion est par eux soigneusement étouffé.

" Qu'y a-t-il donc de si beau dans cet acte d'Union, pour qu'on s'y attache si fortement ? Qu'y a-t-on donc découvert de si excellent, 'qu'on n'y avait pas aperçu avant d'être monté au pouvoir ?

" Pour moi, je n'y vois que des infamies, je n'y vois toujours que des iniquités, toujours qu'une loi de proscription et de tyrannie contre mes compatriotes. Je trouve de l'injustice et de l'oppression dans chacune de ses dispositions. Aussi, dans un pays nouveau, pauvre, dans un pays où l'éducation est rare (et parce qu'elle est rare, elle doit être appréciée plus qu'ailleurs), dans un tel pays on doit laisser la liberté la plus entière dans le choix des représentants. On a voulu faire des qualifications qui n'existent pas, qu'on ne reconnaît pas en Amérique, qui ont été répudiées depuis longtemps. Le président des Etats-Unis lui-môme peut être élu sans qualifications de propriété, sans autres qualifica-

tions enfin que celles de son mérite, de ses talents et de la confiance publique ; et en Canada, il faut, pour avoir droit d'être élu membre de la Chambre représentative, une qualification territoriale, une qualification de cinq cents loui«. N'est-ce pas là une absurdité ?

" On demande des qualifications pécuniaires pour les membres de la Chambre d'Assemblée, et l'on n'en demande pas pour les membres du Conseil. Qu'y a-t-il, dans des dispositions absurdes comme celles-là, de si admirable, que nos ministres viennent nous inviter à leur donner une approbation sans limite ?

" La première garantie d'un bon gouvernement est une sage représentation ; et ici, il n'y a que l'homme riche qui puisse être envoyé en parlement par ses concitoyens ; un homme sans propriété, eût-il toute l'énergie, tous les talents, tout le patriotisme possible, ne peut jouir du même droit. Ne vaudrait-il donc pas mieux que cet homme de talent, sans qualifications pécuniaires, occupât une place dans cette Chambre, plutôt qu'un mauvais citoyen, une personne incapable avec cinq cents louis? Mais, c'est l'habitude (^n Angleterre et ça suffit à notre ministère libéral. Si on admet ici ce système, c'est qu'on veut toujours imiter l'Angleterre, c'est qu'on veut l'imiter à tort à travers, c'est qu'on a des affections, des goûts bien prononcés pour tout ce qui lient des procédés anglais. Si une chose se fait en Angleterre, vite il faut l'admettre ici, l'admettre sans considération, sans examiner si elle est bien fondée ou non en raison. Est-ce là encore une conduite qui mérite de l'approbation, qui fait honneur au jugement de nos ministres? certainement non. Ce n'est pas là ce qu'il faut faire. Il ne faut pas être reconnaissant quand on vous maltraite.

" Maintenant, M. l'Orateur, est-ce la disposition suivante qui plaît tant à nos ministres, qui les attache si fort à

l'acte d'Union ? Cette disposition est celle qui veut que le quorum de cette Chambre se compose de 20 membres, et qu'ainsi le gouvernement, avec une poignée d'amis, quand il voudra, pourra passer toutes les mesures qu'il désirera. C'est là ce qu'on appelle du bon sens. Mais c'est la législation des âges de barbarie, c'est un système répudié par tous les jurisconsultes du jour. Je sais bien que, dans la Chambre des Communes en Angleterre, il y a plus de 640 membres et que GO forment un quorum, tant il est vrai que la rouille des siècles ronge ce gouvernement.

" Après tout, cela n'est plus de notre temps, c'est de la vieillerie ; et, quand on forme des constitutions, de nos jours, dans l'âge actuel, on doit surtout éviter d'y laisser introduire de semblables abus, de si funestes dispositions. Dans toute l'étendue de la confédération américaine, il n'y a pas d'exemple qu'on laisse ainsi à une minorité le pouvoir de passer les lois les plus nuisibles, et d'enchaîner ainsi la société pour des années entières. C'est surtout dans ce pays où le patronage de la Couronne domine, comme dans celuici, qu'on doit se mettre en garde contre de pareilles velléités. Autrement, il sera toujours possible au pouvoir de concentrer entre ses mains, pendant des sessions même prolongées, toute la législation du pays. Il pourra toujours, il lui sera toujours facile, de profiter de cette puissance d'action, d'une petite minorité, pour législater comme il l'entendra et contre les vœux du pays. Dans tous les gouvernements qui ont été constitués dans un siècle comme celui-ci, où l'on s'accorde à consacrer comme principe une égalité de droits entre tous les hommes, entre le pauvre et le riche, entre l'ignorant et le savant, et qu'en conséquence ces droits doivent être également défendus et représentés ; dans ces gouvernements, dis-je, on a reconnu comme principe général, universel, que le corps législatif n'était compétent à agir

que quand la majorité était présente. Ainsi, en France, dans la Belgique, aux Etats-Unis, partout où on a voulu laisser au peuple ses libertés, on a repoussé, on s'est bien gardé d'admettre des principes aussi évidemment illogiques, erronés, que celui de créer ainsi une minorité puissante, assez puissante pour disposer à son gré même de Favenir et du bonheur du peuple.

" Les autres dispositions du bill qu'on présente à notre approbation, sont simplement pour nous faire consentir, au moins tacitement, à payer les dettes du Haut-Canada. On nous laisse entendre que ces travaux finiront par nous profiter ; et c'est en dorant ainsi la pilule qu'on veut nous la faire avaler, est-ce là la partie du bill à laquelle on veut nous faire applaudir, qui est de nature à exciter le moindrement notre admiration ? Ce paragraphe pourtant, si nous allions de voter, nous surprendrait, nous arracherait à notre insu une approbation formelle d'un acte qui a si justement été regardé comme odieux, qui a été répudié comme tel par tout le pays. A l'époque où dans cette Chambre on a protesté contre l'acte d'Union, on doit l'avoir fait avec sincérité ; pourquoi donc, maintenant que j'y suis, sans qu'il y ait eu de mon choix, que je n'y suis rentré qu'après avoir franchement déclaré à ceux qui voulaient m'y envoyer, que je préférais ne pas y aller et que je désirais vivre h l'écart, qu'après avoir donné ouvertement les raisons pour lesquelles je ne voulais pas rentrer de nouveau dans la vie publique, pourquoi donc, quand je dis que l'acte d'Union est injuste et que je protesterai toujours contre cet acte, pourquoi cette clameur si grande qui s'élève contre moi ?

" Ai-je fait autre chose que répéter ce qu'avaient dit avant moi tous ceux qui dans cette Chambre m'en font un crime aujourd'hui? Dans quels termes ne s'était-on pas récrié contre cet acte ? A-t-on jamais trouvé d'expressions

trop fortes pour le qualifier ? De quelles expressions s'eston servi quand on en a appelé au peuple du pays, quand on a voulu lui faire signer des requêtes contre cet acte odieux ? Le manifeste du comité constitutionnel de Québec n'avait-il pas dit : —

" Aucune considération quelconque ne devra nous induire " à voter pour aucun candidat qui ne " désapprouve pas " " l'Union et ses '^ iniques dispositions " : car en votant pour " un tel candidat nous " consentirions à l'acte ", nous ap- " prouverions tous ceux qui " l'ont conseillé ". Nous pro- " clamerions notre PROPRE DESHONNEUR, et nous "DESHONORERIONS notre propre pays, en tendant le " cou au joug. "

" Voilà ce que disait le manifeste de Québec, et ce que tout le district de Québec a approuvé. Aurait-on pu alors prévoir que ceux mêmes qui étaient à la tête du mouvement, qui signaient ce manifeste, viendraient plus tard applaudir à cette Union qu'ils stigmatisaient comme infâme ? Auraiton pu prévoir qu'ils seraient les premiers à applaudir à la mémoire de lord Sydenliam ? Si cet homme était aujourd'hui à la tête du gouvernement, pourrait-il désirer un autre discours comportant une approbation plus complète de sa conduite envers les Canadiens, que celui qu'on veut nous faire approuver dans le moment actuel ?

*' Si donc, M. l'Orateur, le pays tout entier a pu s'exprimer à la fois avec tant de force et de justice contre cet acte aussi abrutissant, pourquoi et de quel droit a-t-on mis tant d'acharnement et d'animosité à condamner celui qui ne faisait qu'exprimer, qu'énoncer avant lui, et qu'avait approuvé le peuple canadien tout d'une seule voix? Pourquoi? Le voici : c'est qu'on savait que celui qui osait ainsi élever

la voix pour crier contre rinjustice, était un homme sincère; qu'une fois que le devoir l'aurait appelé à faire connaître ses convictions, il ne les abandonnerait jamais, que ça ne serait pas une fois pour toutes, en 1841, qu'il aurait voté des résolutions, pour n'en plus parler dans la suite, mais que toujours, en toutes occasions, il ramènerait le sujet devant le pays, finirait par faire rougir, par couvrir de mépris ceux qui applaudissaient, qui aidaient à son asservissement. Je proposerai donc, M. TOrateur, sur ce second paragraphe, l'amendement suivant. Peu m'importe qu'il soit appuyé ou non. J'ai toujours donné mes opinions sans considération pour qui que ce soit, sans que jamais aucun pouvoir, aucune intrigue ait pu m'en détourner, toujours dans l'intention seule de les énoncer publiquement. Voici donc l'amendement que je propose h ce paragraphe. Je voudrais que les mots suivants y soient insérés :

" Pourvu que cette augmentation, respectant les règles ' de réquité et de cette justice légale strictement due aux ' habitants de toutes les parties de la province indistincte- 'ment, répartisse la représentation en proportion des po- ' pulations et ne comporte pas le plan odieux, justement •' repoussé par lord Duiiiam, de donner un égal nombre de ' représentants aux deux provinces, en violation des prin- ' cipes de la représentation, par une injustice qui soulève- 'rait contre ce projet l'opinion publique en Angleterre ' comme en Amérique, et qui, ainsi que le comité général de ' la réforme et du progrès de Québec l'énonça aussi forte- ' ment que judicieusement, consacrerait l'oppression du " Bas-Oanada comme localité, ropi)ression des Canadiens- " Français comme race. "

" Je prie, ajouta M. Papineau, quelque honorable membre de vouloir bien me seconder, non pas que je veuille le

faire se démettre de ses opinions en ma faveur, mais afin que ma protestation puisse entrer dans le journal de cette Chambre. Je voudrais un homme qui voulût me rendre ce service, afin de me fournir l'occasion de faire connaître mon opinion à ce sujet, et que, quand même j'aurais l'honneur d'être seul de cette opinion, elle fût bien constatée.

" Ceci fait, M. l'Orateur, je dis que la conclusion que l'on a tirée de la tranquillité du pays, devait être tout autre que celle qu'on en a tirée. Cette tranquillité donnait droit au peuple d'attendre justice de la part de son gouvernement. Je dis que cette tranquillité, — au lieu de l'agitation profonde qui a poussé les nations les plus éclairées de l'Europe aux plus nobles efforts, pour réformer ou renverser des gouvernements attachés aux coutumes devenues intolérables, impossibles, en présence de la liberté de discussion qui règne de nos jours, en présence des lumières qui se répandent de toutes parts, — prouve que les Canadiens de toutes les classes sont amis de l'ordre à ce degré, qu'ils ont droit d'être dotés d'une constitution plus libérale que celle qui leur a été imposée par la force brutale d'une faction haineuse ; et cela contrairement à leurs vœux fortement exprimés, contrairement à toute leur opposition contre l'Union des deux Canadas, sagement séparés pour leur mutuel avantage.

" Maintenant je ferai remarquer à cette Chambre que le discours, dans ce passage, vous dit que la tranquillité du pays doit avoir pour récompense le rétablissement du crédit de la province. Cette partie, en particulier, du discours est plus propre que toute l'agitation possible dans les as* semblées ])ubliqiies, plus propre que quoi ((ue ce soit à détruire le crédit public. Si on avait voulu véritablement rétablir le crédit public, il aurait fallu donner des sûretés au peuple. Il fallait donc dire qu'on était libéral, mais non pas

libéral et prodigue du revenu public, qu'on était libéral, mais libéral en ce sens, qu'on donnerait une attention particulière à diminuer les dépenses du service public, à réduire à un taux raisonnable les salaires de tous les départements, enfin qu'il y avait de nombreuses économies de possibles et qu'on était décidé à les faire.

" Il y avait d'autres considérations aussi qu'on pouvait faire valoir, qu'on pouvait mettre devant les yeux des habitants de la province pour donner au crédit quelques chances de se rétablir ; il fallait dire, puisque l'Angleterre avait changé sa politique, que nous avions des réclamations à faire. Il n'y a que quelques années, l'éloge des lois commerciales anglaises était dans toutes les bouches. C'est alors que nous avons cru au système proclamé en Angleterre, et que, sur la foi de ce royaume dont nous dépendons, ce qui est la cause de la gêne qui prévaut actuellement parmi nous, nous nous sommes engagés dans des entreprises de colonisation établies sur un pied rien moins que fou. Nous avons contracté une dette de seize millions de piastres. Pourquoi ? parce que nous nous disons : " Puisque les blés " canadiens sont reçus avec avantage sur les marchés d'An- " gleterre, il y aura un très grand commerce parmi nous, " nous aurons la supériorité sur les habitants du voisinage, " nous pourrons au moins entrer en concurrence avec eux, ^' nous sommes donc justifiés de nous lancer dans des en- " treprises aussi coûteuses. "

" Il y a eu de l'erreur dans l'idée de faire des canaux dans des dimensions d'ostentation et non d'utilité. Il y a folie à croire que des vaisseaux européens se rendront jamais, par nos canaux, jusqu'à une distance si considérable. Le cours des eaux, les vents, tout leur est contraire, et rendra toujours ces voyages trop longs et trop coûteux, pour qu'il n'y iiit pas de la rêverie dans cette idée d'entreprendre hi con-

fection des canaux si vastes pour permettre aux vaisseaux d'Europe de se rendre jusqu'aux lacs Non, cela n'aura jamais lieu; je le dis sans crainte, car tout me prouve que c'est impossible. La continuation de la navijçation de notre fleuve jusqu'à Kingston ne pourra jamais ainsi se réaliser avec profit, et toutes les dépenses faites dans ce but étaient un acte de folie. Mais l'Angleterre n'a pas été plus sage ; elle a applaudi à notre folie, elle nous y a poussés en nous promettant une protection qu'aujourd'hui elle nous retire. " Eh bien, il fallait dire à l'Angleterre que si elle nous reniait ainsi, nous ne pourrions jamais faire face à nos engagements. C'est elle qui profite de ses changements dans ses lois commerciales ; c'est nous qui devons en souffrir ; devons-nous en payer les dépenses ? Ce changement de politique est fort sage pour l'Angleterre ; son peuple ne peut manquer d'y gagner, mais comme c'est à son invitation, d'après ses promesses que ces travaux publics ont été entrepris, je dis qu'elle doit se charger des dettes qu'ils nous ont coûtées, puisqu'elle nous met, contrairement à sa parole, dans l'impossibilité d'en profiter. Sans cela jamais notre crédit ne pourra se rétablir. L'intérêt de cette somme a ajouté à nos dépenses, et quoique nos taxes aient été redoublées, nous en sommes réduits à un système de crédit qui va de pire en pire. Lorsque viendra le remboursement de la dette publique, quelles seront nos mesures ? Auparavant les Canadiens pouvaient vendre leurs blés avec profit sur les marchés anglais ; aujourd'hui ils ne le peuvent plus. Déjà même les marchands des Etats-Unis vont acheter leurs grains et les farines du Haut-Canada et trouvent moyen de se rendre sur les marchés anglais avant que nous ne puissions y arriver. Nos canaux sont donc inutiles. Les canaux du Saint-Laurent sont aujourd'hui ce qu'est le canal Rideau, entrepris lui aussi sous l'inspiration de l'Angle-

terre. C^tte entreprise du canal Rideau, parce qu'elle a été faite sur une échelle trop vaste, ne vaut rien du tout, et il en est de même de nos canaux du Saint-Laurent. Nous devons donc dire à TAngleterre : — " Kous ne voulons ni de " vous ni de vos dons ; vos dons seraient notre ruine. "

" Le sort du canal Rideau nous dévoile le sort des canaux du Saint-Laurent. Déjà les blés du Haut-Canada passent par l'Etat de New- York. Ils ont déjà commencé à prendre cette route, quoiqu'ils aient encore des droits assez élevés à paver. Au premier février prochain il n'y aura plus la moindre protection en notre faveur et les Etats-LTnis seront mis sur le même pied que nous sur les marchés anglais. Encore une fois, cette loi est sage de la part de l'Angleterre. Ses ouvriers qui, avec quatorze à quinze heures de travail par jour, peuvent à peine suffire à leur subsistance, s'en trouveront soulagés. C'est un acte de justice qui est dû à la masse du peuple de la Grande-Bretagne, pour qui ces lois haussaient le prix du pain. Une bonne administration ne peut donc qu'approuver la conduite du gouvernement anglais en cette circonstance. Nous n'avons pas le droit de demander qu'en Angleterre la classe ouvrière souffre pour nous enrichir. Cette politique du gouvernement métropolitain a été juste pour le peuple anglais, mais injuste pour nous, et nous avons droit de nous en plaindre. La libre navigation et la compétition entre les vaisseaux qui viennent chercher nos produits, nous donneront un léger soulagement. Ce sera un gain pour le cultivateur, maLs nous ne pouvons pas nous flatter que, même avec la libre navigation et la compétition entre les vaisseaux étrangers, nos canaux soient jamais capables de réaliser les espérances qu'on veut bien en attendre.

" L'Etat de New-York est cinquante fois et cent fois riche comme les Canadas unis. Il est en voie de racheter sa

dette, il a tiré de ses canaux près de quatre millions de piastres dans le cours de l'année dernière, tandis que nous en avons à peine tiré cinquante mille louis. Et, c'est avec des chances si inégales que nous voudrions tirer d'un si riche Etat des profits qu'il a su se donner? Nous n'y réussirons jamais. Les habitants de l'Etat de New-York ont bien plus que nous les moyens de soutenir la concurrence. Je traite donc tout cela de conte jaune et de projets misérables. I

" Nous obtiendrons, je le souhaite, la liberté de la navigation sur le Saint-Laurent. Mais supposé même que nous l'obtenions, il n'en est pas moins vrai de dire que les Américains, au moyen de leurs chemins de fer, peuvent transporter facilement à New-York tous les produits de l'Ouest, sans prendre la voie du Saint-Laurent. Mais dans le cas même où les Américains auraient besoin de cette liberté de navigation et qu'on la leur accorderait, ils ne se fieront pas à la promesse du gouvernement colonial; ils traiteront avec l'Angleterre, et ils diront: "Puisque cette mesure est aussi utile pour l'Angleterre que pour nous, nous ne voulons pas qu'elle soit sujette à varier tous les jours, à changer avec les partis en Canada. Le gouvernement américain aura bien la sagesse de stipuler que cet avantage devra durer toujours. Eh bien, s'il était vrai qu'une partie du commerce des Américains prit la route du Saint-Laurent, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen pour eux d'attirer de leur côté les revenus en construisant des canaux qu'ils pourraient faire à meilleur marché que nous.

" Il arriverait alors ce qui est arrivé pendant que nous faisions ces canaux. Nous les croyions indispensables, on a étudié les chenaux, et depuis l'on a vu passer des vaisseaux de cinquante tonneaux dans ces mêmes chenaux que l'on aurait cru jamais ne pouvoir naviguer. Il en sera de même

des chenaux du Saint-Laurent ; plus on y refléchira, plus o a en sentira l'inutilité ; plus on étudiera et plus les facilités de contre-balancer les avantages naturels du Saint-Laurent seront augmentés, et nos canaux ne pourront ainsi jamais être profitables. Ainsi, dans ces circonstances, si les ministres avaient voulu relever le crédit public, ils auraient dû parler d'économie d'abord, montrer que la dissix)ation jusqu'ici avait régné à un degré effrayant, mais que dorénavant l'économie allait être à l'ordre du jour, que les places allaient être diminuées en nombre, que les salaires allaient être réduits, enfin que l'ordre et l'économie en tout allaient être substitués au désordre et à la prodigalité dans l'administration des deniers publics.

" Voilà les observations que j'avais à faire sur ce paragraphe de l'adresse. Il en est beaucoup d'autres qui demanderaient à mon avis des améliorations, des amendements. Néanmoins, je laisse à d'autres de les proposer. Il me semble que d'autres doivent prendre à tâche de rendre moins imparfaite cette œuvre misérable. Quant à moi je ne proposerai d'amendements que sur ce que j'y trouve de plus vicieux ; ainsi j'en proposerai encore un sur le paragraphe qui parle de la représentation, et je me permettrai de l'accompagner de quelques réflexions. Cet amendement, il n'y a pas bien longtemps, n'aurait certainement pas manqué de trouver des approbations dans plusieurs des membres qui vont aujourd'hui s'y opposer dans cette Chambre. Je veux que mon vote ne puisse pas paraître avoir été ajouté à une proposition qui me répugne, que je regarde comme déshonorante, mais que j'ai paru avoir fait des efforts pour m'y opposer. Je propose donc qu'après les derniers mots du paragraphe du discours qui a rapport à la représentation, ou ajoute l'amendement que je viens de lire.

" Sur cet amendement, M. l'Orateur, ce que j'ai à dire,

c'est que je suis profondément étonné, quand je vois que, dans un siècle de lumière comme celui-ci, on viole ainsi les lois fondamentales de la justice, qu'on ne veut pas suivre, chez des ministres libéraux au moins de nom, l'exemple de tous les gouvernements du jour. Tous les hommes vraiment éclairés du siècle s'accordent à dire que c'est la population qui, dans tout pays bien constitué, doit servir de base à la représentation. Il y a donc lieu ici de reprocher à ceux qui se disent les amis des Canadiens, qu'ils n'aient pas eu d'égards, de considération pour toutes ces opinions, pour ce principe de justice, de l'avoir rejeté pour s'en tenir à leurs propres idées, aussi funestes que rétrécies. C'est depuis l'établissement de la confédération américaine qu'il a été consacré en principe que la représentation, pour être juste, devait être basée sur la population. Depuis ce temps, la France a adopté ce plan de proportionner la représentation à la population. La Belgique, la Hollande ont aussi consacré ce principe, mais il y a plus, puisque nous voyons le roi de Prusse obligé de céder à la force des temps, après avoir voulu opprimer le peuple, reconnaître lui-même ce principe.

" Pourquoi donc le Canada ferait-il une exception à cette loi générale qu'adoptent tous les gouvernements qui tendent à sortir des routines du moyen âge ? C'est parce que nos ministres veulent concourir dans la gloire de l'Union, parce que ce sont bien les sentiments mêmes de Durham qui les tiennent à la gorge, c'est parce qu'ils ne veulent pas faire de réformes, sans que ce soit suivant les vues de ce grand homme. Oh, alors ils sont braves. Nous voulons des réformes, mais nous ne voulons pas courir le risque de demander quelque chose d'utile au pays, quand nous ne sommes pas sûrs d'avance d'avoir l'approbation du gouvernement métropolitain.

" Je dis, donc, M. l'Orateur, que le discours soumis à notre adoption aujourd'hui, qui est une édition stéréotypée de tous les discours antérieurs, qui n'est ni pire ni meilleur que celui de Tannée dernière, qui est accepté volontiers par les hommes auxquels le ministère actuel faisait de si graves reproches pour les forcer à s'ôter des places qu'ils occupaient, je dis que ce discours stéréotypé qui a convenu, qui convient et qui conviendra encore à tous les ministères formés sous notre constitution, devra convaincre tous les hommes bien pensants, tous les amis de la liberté, qu'il sera toujours plus sage pour eux, de ne pas faire partie d'un gouvernement comme le nôtre que d'en faire partie. Il y a longtemps que j'ai cru et que j'ai dit que, lorsque des homipes pendant une longue suite d'années de combats soutenus pour la défense de la Patrie avaient acquis une popularité justement méritée, leurs services ne devaient pas être donnés à l'Angleterre pour lui aider à faire fonctionner un acte destructeur, dirigé uniquement dans un esprit de vengeance contre leurs compatriotes ; un acte qui leur avait été imposé dans un temps de colère et de haine par des hommes animés par la violence. Ils devraient conserver leurs forces et leur énergie pour pouvoir dire au peuple canadien: — " Il y a eu un temps où, la raison et la justice " n'ayant pas la liberté de se faire entendre, nous avons " gardé le silence et nous avons dû vous engager à en faire " autant. Lorsqu'il n'y avait pas moyen de remédier à des " maux extrêmes, nous avons dû nous taire, parce que nous " ne pouvions pas faire autrement. Aujourd'hui le gouver- " nement civil est rétabli ; vous jouissez de vos droits de " sujets anglais, vous êtes réintégrés au moins dans la li- " berté d'en réclamer la jouissance, dans la liberté de dirt» " que vous avez une constitution plus défectueuse que ja- " mais colonie anglaise n'a été dotée, et que vous voulez " en avoir une meilleure. "

"C'eût été le moyen d'obtenir la réforme de la constitution vicieuse qui nous régit. Une constitution comme cellelà ne peut pas se soutenir contre la force d'une libre discussion. Alors le peuple se réveille ; il n'y a plus à craindre que sa tranquillité aille jusqu'à l'apathie et que cette apathie passe en maxime politique. Quand on dit au peuple : " Vous avez des droits à réclamer ; au nombre de ces droits " est une représentation qui sera le fidèle iuteri)rète de vos " sentiments " : au lieu de s'effrayer par le souvenir d'événements malheureux, le peuple se réveille et sait se faire accorder ses droits. Et, ici je dois rentrer dans quelques détails, vu que je vois qu'on a trompé l'opinion publique, et que nos ministres, par l'acceptation du pouvoir, font plus en faveur de la concentration des autorités et l'oppression du peuple que l'ancien gouvernement n'a fait pendant de longues années. Pourquoi n'y a-t-il pas plus d'indépendance dans cette Chambre ? C'est parce que les dépenses sont augmentées, c'est parce que, quand pour plusieurs millions d'habitants l'Angleterre ne dépense qu'un million, on fournit dans la proportion de six fois autant en Canada, sur les dépenses publiques.

" En Angleterre, les hommes indépendants ont toujours réclamé contre l'influence indue que la Couronne exerçait : pourtant cette influence est nulle comparée à ce qu'elle est en Canada. Est-il possible qu'en présence de moyens de séduction aussi puissants que ceux que possède ici le pouvoir, on ne s'alarme pas un peu et qu'on ne dise pas que le patronage de la Couronne devrait être restreint ? Un ministère comme le nôtre, je le répète, accomplit l'œuvre de Sydenham. Il n'a aucune force pour le bien, mais beaucoup pour le mal ; il n'a aucune force pour le renversement des abus, mais beaucoup pour l'asservissement de ceux qu'il gouverne. Je vois avec effroi des bills de judicature qui

tendent à augmenter le patronage de la Couronne, et je sollicite les membres du ministère de me dire quelles sont les dispositions de cette mesure. Si, en introduisant ce bill, on voulait bien nous dire que pas un des membres de cette Chambre ne pourra être fait juge pendant le parlement pour lequel il aura été élu, je dirais : " Voilà un minis- " tère vraiment libéral, un ministère qui reconnaît que ce "qui doit le guider dans la passation d'une mesure n'est " pas la considération de l'avantage ou du désavantage qui " doit en résulter pour ses amis, mais des avantages qui " doivent en résulter pour le pays. "

" Le principe que j'invoque ici n'est pas nouveau ; il est conforme aux usages suivis aux Etats-Unis. On y a reconnu qu'un membre de la représentation ne pouvait pas profiter, tant qu'il est membre, des bills qui créent de nouvelles charges. C'est, en effet, créer des moyens de séduction, et je crois qu'on a droit d'attendre une toute autre mesure de la part de nos ministres; s'ils nous promettaient cela, j'aurais alors un peu plus de confiance dans leurs mesures.

" Si nous passons à l'examen de la conduite du ministère depuis sa nomination, nous n'avons pas non plus lieu de nous en applaudir. C'est du moment qu'il est monté au pouvoir que j'ai vu qu'on voulait nous demander cette approbation avilissante et sans condition de l'acte d'Union, et c'est de ce moment que je résolus de ne plus donner ma confiance à des hommes sur de simples promesses, mais de toujours juger les hommes d'après leurs actes.

" Toutes les bonnes mesures qui seront présentées, soit par mes amis ou par mes adversaires, auront mon appui, mais toutes celles qui tendront à restreindre les libertés publiques seront par moi repoussées, et quoique ma marche puisse être isolée, je ne craindrai ni ne regretterai jamais de présenter une mesure, de soutenir une doctrine que j'aurai

lieu de croire juste et qu'on n'aura pas réfutée, et, de plus, je ne regarderai jamais si je suis seul ou non pour la soutenir. C'est au peuple à décider si elle est bonne ou non pour la soutenir. Quant à la conduite du ministère, nous devons voir avec peine que dès sa première formation il a mis le Bas-Canada dans Tinfériorité vis-à-vis du Haut-Canada, infériorité où on ne devait pas placer les habitants du Bas-Canada en tout aussi bons, aussi respectables qu? ceux du Haut-Canada. Le Haut-Canada est représenté par quatre membres dans le cabinet, le Bas n'est représenté que par deux membres. Eh bien, il y avait plus d'une raison à ce qu'il y eût au moins égalité.

" J'ai déjà fait remarquer que le choix du président d'une banque comme membre du ministère était une démarche que n'auraient pas dû imiter des personnes qui avaient blâmé la même conduite chez d'autres; ce n'est pas là iiae réflexion contre des particuliers, c'est une réflexion contre un ministère qui agit d'une manière quand il n'est pas en charge et d'une autre quand il est au pouvoir, c'est une erreur qu'on avait reprochée à d'autres et dans laquelle il ne fallait pas tomber.

" Mais il est un autre département à la tête duquel il était désirable de voir un Canadien et non pas un Anglais. Cela n'est pas non plus une réflexion contre le ministre de ce département ; il n'en est pas envers qui je sois mieux disposé. Je veux parler du commissaire des terres ^lais un Canadien-Français devait avoir cette charge-là, pourquoi ? Parce que pendant trente années on a suivi un système, sous l'ancien régime ou gouvernement, qui tendait constamment à interdire l'entrée dans les townships de l'Est, aux Canadiens-Français. D'immenses concessions de 3 à 4,000,000 d'arpents de terre ont été faites presque exclusivement aux habitants d'origines étrangères. Eh bien,

c'est parce qu'une personne d'origine française-canadienne eût été plus apte à remédier à de semblables abus, que ce département devait être donné à un Canadien. Le public ne peut pas avoir le même degré de confiance dans l'administration de ce département, que s'il voyait à sa tête un de nos compatriotes ; on nous devait cela : pourquoi ne l'a-t-on pas fait ? C'est qu'on est à la remorque du Haut-Canada, c'est qu'on se soumet à tous ses caprices, et l'intérêt du Bas- Canada est sacrifié dans cette occasion comme dans tant d'autres.

" Je trouve un vice dans la formation de notre ministère ; j'en trouve bien plus dans ses actes. Il n'y a rien de plus important dans un pays que d'imposer la confiance dans les cours de justice, et je crois qu'on a tout à fait diminué la confiance dans les nôtres. Depuis le système qui a été introduit, d'après ce qu'on se plaît à appeler f/ouve7'neincnt responsable, et dont on n'a que l'ombre imparfaite, les partis tour à tour ont nommé comme juges les hommes les plus fortement lancés dans l'arène parlementaire ; c'était tandis qu'on était encore tout bouillant, tout fatigué des discu-?sions parlementaires, qu'on passait d'un bond de la Chambre sur le Banc. Si on eut su ce que c'était qu'un véritable f/ouvernement respousahie, on eût compris qu'il eût été mi<Hix de prendre les juges hors de la Chambre, Cette Chambre ne doit pas être un marchepied pour parvenir aux emplois, surtout aux places de juges. Il n'y a que peu de temps que je suis de retour dans le pays et que j'ai pu étudier la nouvelle marche de nos affaires publiques, et je vois plus de cinq personnes sorties de la Chambre pour aller siéger dans les cours de justice. Les juges siégeant, le corps des avocats a-t-il pour cela été consulté ? Non ; mais cela était du fjouvcmcment responsahJe, ça suffit. Pourtant le respect pour les juges, pour le Barreau tout entier, demandait-il au

moins qu'on vînt à les consulter sur le choix des juji^es nouveaux.

" Je ne m'étendrai pas sur l'acte d'Union, c'est un contrebou-sens qui nuit également au Haut et au Bas-Canada, qui met les membres de l'une et de l'autre province dans la plus étrange position. C'est ainsi que les membres pour le Haut^Canada ne peuvent pas comprendre ce qui nous intéresse, et qu'ils sont obligés de législater sans connaissance de cause pour nous, comme nous le sommes pour eux. Avec un pareil système, tous les jours il y aura des fautes grossières de commises, et nous serons sans cesse dans la nécessité de faire un jour ce que nous aurons fait la veille, tant il est difficile, impossible même, de bien législater pour deux peuples différents de race, de moeurs, de caractère, et disséminés sur une si grande étendue territoriale.

" Un ministère vraiment canadien, vraiment libéral, sentirait que pour perfectionner nos lois, qui ont le tort d'avoir trois cents ans d'existence, il faut avoir recours aux lois françaises. Un ministère libéral ne devrait-il pas penser à nommer une commission pour reviser notre code de lois en entier et le modeler d'après le code français ? Le Haut- Canada, s'il a besoin de réformes, doit avoir recours aux lois anglaises et à celles des colonies voisines qui ont corrigé les lois anglaises d'une manière admirable. Voilà où il nous faut aller puiser nos lois, si nous voulons les avoir bonnes. C'est une folie pour nous de vouloir bien législater à la fois pour le Haut et le Bas-Canada.

" Quant à la nomination des juges pour le Bas-Canada, on ne peut pas dire autrement, il y a eu des scandales. Je ne parle ni contre le caractère, ni contre les hommes qui ont été nommés, mais je dis que ce sont des considérations très mesquines qui les ont fait choisir, que c'est de la témérité, et que cela tend à n'inspirer aucun respect pour la justice.

La première nomination est celle du juge qui siège à Québec et qui, l'année dernière, était membre de cette Chambre. Il a été porté au ministère avec la confiance que ce serait à la Chambre qu'il rendrait ses services pendant quatre ans. En acceptant le pouvoir il en prenait tacitement l'engagement. A peine s'est-il écoulé quelques jours depuis son entrée au ministère, qu'il accepte la place qu'il occupe maintenant. Fait ministre, il se rend à Québec et dit: — "Je viens " solliciter vos suffrages, j'ai la confiance du peuple et de la " Couronne. Je demande la réélection. " — N'est-ce pas là prendre l'engagement solennel vis-à-vis du peuple de le servir en Chambre ? Comment s'expliquer le fait singulier qui, peu de semaines après, porte le ministre à dire à ses collègues: — "Je m'ennuie avec vous; je veux devenir juge. " — Il me semble qu'il y a objection à ce qu'il devienne juge dans de telles circonstances ; il avait pris sur lui la responsabilité de servir comme ministre pendant quatre ans. Oui, mais nos ministres trouvent toujours moyen de se tirer d'embarras. Il y avait probablement quelques dissensions dans le Conseil, et il fallait bien y rétablir l'unanimité : "Eh bien, sois juge !" — Mais cela n'est pas assez : — " J'ai mes plaisirs, j'ai mes affections à Québec, je " ne veux pas devenir juge à moins que ce ne soit à Qué- " bec. " — " Mais le banc à Québec est rempli; les juges ont " droit de rester dans leurs charges, ils remplissent bien " leurs devoirs, tout le monde en est content. " — " Oui ! "mais vous avez des juges complaisants; ils me donneront " leurs places pour vous faire plaisir. "

" On ne pouvait donc créer ce monsieur juge qu'en commettant une injustice. C'est vrai, mais il était trop pénible de le garder ; il fallait donc lui trouver une place à Québec. C'était montrer que, puisqu'on avait le pouvoir, on était décidé à l'exercer avec toutes ses prérogatives, avec moins

de réserves qu'un ministère tory qui n'aurait pas fait la proposition qu'on nous fait aujourd'hui. Nous avons plus à craindre avec un ministère libéral fort, qu'avec un ministère tory faible et obligé à toute la prudence. Ceux qui sont au pouvoir aujourd'hui ne sont obligés à aucune précaution, ils usent de leurs facultés, ils n'en prennent aucune. Je ne me permettrai jamais l'ombre de réflexion sur ceux qui sont hors de cette Chambre ; je dirai au contraire que le juge qu'on a amené ici de Québec en encourant les disgrâces d'un gouvernement brutal dans une occasion bien connue, en souffrant sa destitution plutôt que de se rendre coupable de servir d'instrument dans les affaires politiques contre ses compatriotes, s'est attiré l'estime inaltérable de ses concitoyens. Je respecte donc le juge qui a été amené ici, et je dis que sa conduite lors de nos troubles politiques mérite la plus haute approbation, mais je dis aussi que rien ne peut faire pardonner à un ministère de qui on avait droit d'attendre tant de bien, d'avoir été ainsi chercher ce juge à Québec et lui avoir fait abandonner une place qu'il remplissait si bien, dans le seul but de se rendre aux sollicitations d'un ami, d'un collègue tracassier. En venant ici, il prend une commission nouvelle, il a perdu son droit à la préséance. On a porté l'esprit de complaisance et d'intrigue jusque sur le banc. Le remplacement était réglé par une loi spéciale, et les deux juges puisnés, qui ont refusé au ministère de céder leur droit de préséance, ont montré qu'il-i avaient du respect pour eux-mêmes et pour le barreau. On ne consulte pas le banc quand il s'agit de quelque combinaison politique. Les juges sont pourtant des personnes qui auraient droit aux égards du cabinet s'il ne s'imaginait pas qu'il doit tout régler, tout conduire. Quelles ont été les conséquences de cette conduite de nos ministres ? C'est que l'administration de la justice est souffrante, c'est que le

juge est payé et qu'il ne fait rien, c'est que si la décision des autorités métropolitaines est rendue contre lui, il se trouvera le dernier sur le banc. Et Ton dira n'avoir pu empêcher tout cela ; c'est un acte où il manque au moins quelque prudence.

" Il est bien d'autres détails dans lesquels on pourrait suivre les écarts de l'administration, mais je crois avoir pour le moment occupé assez longtemps l'attention de la Chambre. Je m'arrêterai donc ici sauf à me reprendre si cela devient nécessaire dans la réplique. Je dois néanmoins dire, avant de terminer, que ce ministère tory dont je pensais tant de mal, et ce ministère libéral, dont j'espérais tant de bien, ont tous deux également trompé mes espérances et mes craintes. Du moment que j'ai connu notre ministère libéral, j'ai commencé à dire qu'on n'avait rien de bon à en espérer. Dès lors on a abusé contre moi de la facilité qu'on avait de conduire la presse. On a tout faussé; on a dit et répété jusqu'à satiété un fameux "Taisez-vous" qui rendra nos ministres immortels, à défaut de quelque chose de mieux. " Taisez-vous ", s'est-on écrié ; une discussion " franche et libre pourrait briser notre parti et le bien Ui^ "peut résulter que de l'union entre tous les membres do " notre parti. "

" La presse canadienne avait été arrêtée lors des malheureux événements de 37 ; ses propriétaires avaient été maltraités, emprisonnés de la manière la plus inconstitutionnelle, par l'ordre d'hommes aussi stupides que sanguinaires. ]\Iais depuis, l'ordre avait été rétabli et la presse n'avait pas tardé à se relever. La presse libre du Bas-Canada a été reconstituée. La Minerve a reparu au même rang où l'avaient élevée son patriotisme et son indépendance, dans des temps de luttes vigoureuses entre le peuple et ua gouvernement injuste. Il n'y a eu de rétabli dans ce pre-

mier moment aucune presse qui ne se soit donnée pieds et mains liés au ministère. Depuis ce temps, toute cette presse n'a cessé d'être conduite par l'imagination des ministres, qui ne l'ont rétablie qu'à la condition formelle qu'elle serait leur organe en tout et partout, qu'elle dirait tout ce qu'ils désireraient et rien autre chose. Si, en attachant cette presse, on n'eut eu pour but que d'avoir un organe pour exposer et développer les vues du gouvernement, il n'y aurait eu là dedans rien que de louable. De pareilles presses se voient dans tous les pays. Mais on ne s'en tient pas là. On s'en est fait une arme, un moyen d'injure et de calomnie contre tous ceux qui ont osé différer d'opinion avec notre ministère libéral.

" Il ne s'est pas trouvé de presses indépendantes dans lesquelles un seul mot de défense ait été dit en faveur des hommes les plus odieusement calomniés. Ce système a donné une force extraordinaire, une force sans contrôle aux chefs du parti dit libéral. Ne voyant que des journaux à leur solde, le système de l'injure et de la calomnie a été par eux mis à l'ordre du jour. On a endormi l'opinion publique, on a démoralisé le pays ; on a accoutumé les lecteurs des journaux non pas à juger par eux-mêmes, à peser les raisonnements, mais à croire aveuglément toutes les flatteries qui étaient données à leurs patrons. Et non seulement l'opinion publique a été faussée, mais elle a été entièrement paralysée. Ce règne est fini II y a déjà deux papiers indépendants qui ont une circulation aussi grande que la circulation des journaux ministériels. Il faudra donc, malgré l'exclusivisme qui est encore à l'ordre du jour, qu'il y ait liberté de penser et de discussion parce que des hommes qui voudraient s'en tenir à un système d'exclusivisme aussi absurde, ne pourraient jamais ni garder le pouvoir, ni tromper davantage le public.

" Il faudra toujours en revenir à la liberté de discussion, c'est le seul moyen qui puisse donner de la durée à un gouvernement et qui puisse faire prévaloir ses idées. Eli bien, c'est dans cette période d'exclusivisme que le ministère précédent a été attaqué avec une force, un acharnement qui ne pouvait être celui des éditeurs de journaux eux-mêmes. Nous connaissons ces éditeurs, nous savons qu'ils ne sont pas de taille à faire peur. Derrière ces éditeurs, il faut chercher et on ne trouve que ceux à qui profitait la calomnie. A qui cette infamie proflte-t-elle ? Ou sait bien que ce n'est pas aux éditeurs de ces journaux mais à ceux qui les poussent et les soudoient. Dans toutes ces calomnies qui ont été volontairement répétées par la presse ministérielle qui, lorsqu'on l'a convaincue de mensonge, n'a jamais eu le courage de se rétracter, il faut ne pas voir que ces minces éditeurs, qui ne font que mettre les matières ensemble et rapprocher les types d'imprimerie, mais il faut voir dans les auteurs de ces écrits ceux qui se disputent le pouvoir et qui pour s'en arracher les dépouilles ne reculent devant aucune dignité.

" Je ne répondrai qu'à quelques-unes de ces calomnies. T^'honorable M. Viger est un homme que je n'ai pas approuvé, on le sait. Ceux qui l'ont attaqué savaient que, quand j'étais à Paris, j'avais blâmé sa conduite, que j'avais dit qu'il était dans une erreur qui certes n'était pas plus coupable que celle qui a fait accepter le pouvoir à nos ministres. C'était la même erreur. Il n'avait accepté le pouvoir que comme cédant à la nécessité ; ses successeurs, en acceptant leurs portefeuilles, ont fait la même faute. Si on croyait qu'il avait tort, il fallait argumenter et non pas injurier. On s'est contenté de répéter que M. Viger s'était vendu pour £40,000 ; on n'a pas essayé de prouver ce fait. CJeux qui dirigeaient la presse savaient que c'était un men-

songe. M.Yiger avait nié leur avancé, c'était à eux à le prouver. Quand on fait dire à la presse de pareilles choses, il faut être prêt à les soutenir. Mais ici, on ne se sert que de la. calomnie, et on a continué ce système sans rien prouver. Le même homme a été attaqué sous un autre rapport : on a dit, pour le perdre, qu'il était ennemi de la religion de ses compatriotes, qu'il était protestant. On savait néanmoiufî que ce monsieur est religieux, infiniment plus religieux qu(i ceux qui le calomniaient. Je ne veux ici faire de reproche à personne; je respecte toutes les opinions sincères; elles ont droit au respect, et je ne dis pas cela pour donner de la valeur à M. Yiger; mais je dis que ceux qui portaient contre lui de pareilles attaques disaient un mensonge honteux, et qu'en en recueillant les fruits ils nuisaient à la réputation d'un honnête citoyen. Il avait fait honneur à son pays, et devait être respecté au moins pour ses services passés ; il ne devait pas être calomnié.

" Ceux qui publiaient ces calomnies savaient très bien que M. Viger était plus catholique et plus religieux que plusieurs de ceux pour le profit et le plaisir desquels on publiait ces indignes reproches. S'il tombait, on tombait à sa place. Il ne fallait pas être scrupuleux pour emporter au plus vite un poste si convoité. C'est cela qui était une indignité, et j'ai eu raison de dire que le scandale était plus choquant quand il paraissait dans les Mélanges dits Religieux^ parce que M. Viger était un des bienfaiteurs de l'établissement. On croit avoir suffisamment répondu en disant : — " Quoi, êtes-vous si ami de votre famille, si peu ami du bien " public, si ennemi de la liberté d'examen que parce que- " M. Viger, homme public, aurait fait quelque bien à Tévê- " ché, l'on n'ait pas le droit de le condamner quand il a " tort ?" — Oui certes, cette liberté doit rester entière pour M. Viger, pour l'évêclié, pour chaque citoyen, grand ou

petit, ecclésiastique ou laïc, mais la liberté de mentir et de calomnier n'existe pour personne, pas plus pour l'éditeur des Mélanges dits Religieux que pour qui que ce soit au monde. Je n'ai rien dit autre chose, et pour excuser la calomnie contre M. Viger Ton est forcé de dénaturer ce que j'ai dit, d'employer la calomnie contre moi, de ne pas sortir d'un système coupable et ordurier qui a profité à quelques ministres dans le passé, qui les tuera dans l'avenir et peutêtre par V Avenir, dès que la discussion deviendra argumentative.

"Au reste, quand je dis que M. Yiger est très religieux, et que quelques-uns de ses détracteurs l'étaient très peu, ce n'est pas pour le louer, ce n'est pas pour les déprécier quant à leurs opinions, mais, oui bien, quant à leur conduite à son égard, puisqu'elle est une combinaison de calomnie et d'hypocrisie, le plus ignoble de tous les genres de mensonges. Représentants de tout le peuple dans un siècle et dans une société où règne la plus grande diversité d'opinions religieuses et irréligieuses, nous devons justice pleine et entière à tous nos concitoyens et à nous-mêmes, en proclamant que notre disposition à respecter les honnêtes gens est pleine et entière, indépendamment de toute considération de ce que sont leur croyance ou leur scepticisme (à chacun sa liberté sous ce rapport), sans qu'ils aient à rendre compte de leurs opinions à qui que ce soit au monde, sans qu'ils doivent se soumettre à aucun désavantage politique.

" Voudra-t-on dire que nul des membres du cabinet ne doit être blâmé du dévergondage de ses adulateurs dans la presse ministérielle parce qu'il n'3^ a pas de preuves légales qu'il soit l'auteur de ces sales injures, parce qu'elles sont si nombreuses et si incessantes qu'une seule tête n'a pu les concevoir et une seule bouche les trompeter ? mais qui en est l'inspirateur ? qui y a applaudi ? qui les a récom-

pensées ? de qui les inventeurs et trompeteurs attendent-ils leurs récompenses ? Quand quelque crime bien odieux a été commis, quand quelques turpitudes incroyables, excessives, sont déjetées sur la société, et que pendant un temps le coupable n'est pas connu, quelles seront les recherches judicieuses qui mettront la justice sur la piste pour les découvrir ? Elle se dira à qui le crime, à qui les turpitudes qui répugnent à tout ce qui a une tête et un cœur d'homme ontelles pu profiter ? De quoi s'agit-il ? D'être ou de n'être pas en place, de garder, perdre ou reprendre des portefeuilles et toute l'adulation, le patronage, l'autorité qu'ils donnent.

" Est-ce que les éditeurs de la Minerve, de la Revue, des Mélanges Religieux, voire même du Journal de Québec se croient de figure et d'allure à porter avec grâce et dignité, avec honneur pour eux-mêmes, et utilité pour le pays des portefeuilles? Non, ils ne sont pas de taille à se charger d'un pareil fardeau. Ils sont donc soufflés pour vomir incessamment la calomnie, pour ne donner jamais admission aux dénégations d'hommes innocemment accusés, pour ne jamais se rétracter, quand ils se sont assurés qu'ils ont dit faux. Oui, ce sont des journaux soufflés, des journaux souillés.

" Un système aussi immoral, aussi fortement organisé, aussi odieusement suivi avec persévérance depuis six ou sept ans, n'aurait jamais pu avoir une telle durée dans aucun pays où, par des circonstances déplorables, un homme ou un très petit nombre d'hommes combinés n'auraient pas été rendus les seuls maîtres de la presse du pays, pour l'animer d'une direction, d'une inspiration, ù son où à leur proflt. Mais le mal a cessé. La presse ministérielle, il est vrai, est bien tout aussi immorale et mensongère aujourd'hui qu'hier ; ses énormités sont aussi scandaleuses ; elle ne sait respirer que du poison; mais l'antidote est trouvé. Depuis quelques mois seulement, il y a deux presses indépendante»,

d'eux presses où le pour et le contre peuvent être discutés, où la raison, Targumentation, sont reçues avec ferveur, où les plus hautes questions politiques sont journellement traitées avec une supériorité de talents et de connaissances, de savoir-vivre et de modération qui réduiront les éditeurs à sortir du bourbier où il leur a plu de se vautrer pour faire leur cour aux membres du cabinet. Leur inclination fut d'applaudir à ce système si propre à démoraliser rapidement la société, sans quoi il y a longtemps que ces différentes presses auraient rempli leur mission par la libre discussion et répudié ce qu'il y avait de plus répugnant, et qu'elles auraient cherché ce que le monde a droit d'attendre de la presse, le triomphe de la vérité, et non le système qui a fait leur honte et cela au profit transitoire des ministres. Ils ont pratiqué l'organisation du mensonge pour le faire triompher.

" J'ai entendu bien des éloges exagérés du gouverneur actuel, et la chose ne m'a pas peu surpris. Je trouve qu'il y a de la folie pour toute colonie d'être satisfaite de quelque gouverneur que ce soit. Il sont tous bons, tous mauvais. Ce sont des agents de Doicning Street, qui viennent en passant vous exploiter et qui ne sont bons ou mauvais qu'en autant que leurs instructions leur donnent ce caractère. On a fait chanter des messes en reconnaissance à sir Charles Bagot ; j'ai trouvé que c'était ridicule, comme je trou^'^ qu'il est ridicule de se séparer de ses concitoyens pour aider à tirer du bien d'un mauvais gouvernement. Pour moi, à distance, tout ceci me paraissait une question de personnes, et je me disais que, pour l'intérêt du gouverneur, on ne devait pas faire de si grandes démonstrations que celles qu'on faisait pour celui-là. Tous doivent être également indifférents, et le plus tôt on cessera de nous en envoyer, le mieux ce sera tant pour la colonie que pour la métropole. Et cette

idée que j'exprime n'est pas nouvelle ; il y a un grand nombre de colonies anglaises qui sont demeurées colonies et qui ont bien supporté cette privation sans en souffrir.

" Je dis donc que lorsque, — pour avoir pris la défense de quelques individus qui avaient droit à la reconnaissance du pays, et qui y ont encore droit, malgré les insinuations par lesquelles on a voulu détruire le sentiment de respect que le peuple entretenait envers eux, — le même système de proscription a été employé contre moi pour me faire taire, on devait savoir que j'étais accoutumé à ces attaques, qu'elles ne pourraient pas me faire changer d'opinion, ni me faire fléchir en quelque occasion que ce fût Toujours prêt à écouter les argumentations qu'on me présente, je ne cède pas aux menaces de qui que ce soit. Puisqu'on me parlait de procès criminel et d'échafaud, je me suis dit: — " Est-ce que " la loi martiale pourrait être de nouveau proclamée ?" — J'ai cherché pour voir s'il n'y avait rien dans nos lois pour me mettre à l'abri de pareilles poursuites, et j'ai vu que l'honorable député du comté de Missisquoi avait la liberté de faire adopter une loi pour le procès par jury, qui tend à empêcher le retour des excès commis par nos cours criminelles en 1837, et dès lors j'ai été convaincu que je pouvais venir exprimer librement mes opinions dans cette enceinte. Quand j'ai vu que les lois mettaient un jury entre le mauvais vouloir des ministres et moi, je ne les ai plus craints, et j'ai dit : — "J'irai en Chambre leur dire sans crainte ce "que je pense d'eux et de notre constitution." — Je dois cela à la bonne loi d'un ministre tory.

" Je crois qu'il n'y a jamais eu depuis longtemps, sous les ministres torys, rien de pareil au discours actuel de notre ministère libéral. Je crois que les noms " tory et libéral " ont disparu, que les deux partis n'en font plus qu'un, soit qu'ils se soient mutuellement rapprochés l'un de l'autre ou

que ce ne soit que le ministère libéral qui a rétrogadé. J'espère toujours que toutes ces distinctions de partis finiront par disparaître, et que viendra un jour où tous seront réunis dans un même intérêt, et que les hommes seront jugés par leurs œuvres et non autrement.

" Je veux maintenant faire voir que le gouvernement responsable n'est pas en Canada, mais dans Doicning Street. Rien de plus frappant que la différence qu'il y a au sujet de la question de l'émigration dans le discours de cette année et celui de l'an dernier. L'année dernière une loi sur l'émigration est faite en tout conforme aux renseignements reçus du bureau colonial ; il ne fallait rien faire avant d'avoir obtenu son consentement, avant de connaître son avis. La loi passée dans cette circonstance était bonne et sage. Aujourd'hui, nous sommes avertis qu'elle n'est ni bonne ni sage, et cela dix mois seulement après sa passation. N'est-ce pas une preuve que nos ministres ne se remuent qu'en autant qu'on met, dans Doicning Street, le doigt sur le fil par lequel on les fait s'agiter ? N'est-ce pas une preuve que nos ministres, avec leur gouvernement responsable tant vanté, n'ont de volonté que celle du bureau colonial ? qu'ils ne peuvent faire un pas que conformément aux ordres de ceux dont ils ne sont que les petits instruments ? Le ministre aurait dû avoir le courage de dire : — " Ce bill est passé con- '' formément à nos instructions, et nous sommes obligés de " le faire et de le défaire selon qu'on le juge à propos en " Angleterre ?" — La mort a moissonné le quart de l'immigration de l'an dernier, nos concitoyens ont été les victimes de ce fléau causé par le défaut de précautions à bord des vaisseaux, et que nous a amené l'émigration. Nombre de nos ministres de la religion et des premiers de nos concitoyens y ont succombé, et le bureau colonial reconnaît la justice qu'il y avait à prévenir par une loi urgente et effi-

caœ le retour de pareils désastres pour les immigrants et le pays. La loi fut passée en conformité de ses instructions. Votée à Funanimité Fan dernier parce que Downing Street le demandait, sera-t-elle rejetée cette année parce qu'il n'en veut plus ? Lres propriétaires des vaisseaux ont, dit-on, fait dire à la Chambre des Communes que cette loi diminuait les profits de leur trafic (et quel trafic ? les profits sur la mort du plus grand nombre possible de leurs passagers), et le ministre colonial exposé à perdre quelques voix en Chambre, au lieu de reconnaître que notre loi avait été adoptée en conformité de ses vues, a la faiblesse de le nier, de dire que sa loi est mauvaise, et parce qu'il est faible et faux il a Farrogance de demander que nous soyons faibles et faux comme lui, que nous détruisions notre œuvre. Et nos ministres d'y acquiescer en hâte parce que leur responsabilité est bien réelle envers Doicning Street, bien imaginaire envers le Canada.

" Il est une autre partie de ce discours dans laquelle il paraît qu'on veut rétablir le crédit à la manière que l'entendent nos ministres. Le crédit du Canada est disparu en Angleterre ; on fait tous les jours des placements à deux et demi pour cent, et l'on pense trouver néanmoins à y placer nos débentures même à six par cent. Personne depuis deux ans ne veut en prendre à ce taux élevé comparé à ce qu'est le cours de l'intérêt dans la plupart des pays d'Europe. Eh bien, que propose-t-on pour remédier à ceci ? C'est incompréhensible! on parle d'un fonds d'amortisseiuent comme d'un moyen puissant pour rétablir le crédit de la province. Lord Durham en avait fondé un de ces fonds d'amortissement qui a tout amorti avec lui. Le fonds d'amortissement a perdu M. Thicrs. Donc ce fonds d'amortissement est bon chez un gouvernement honnête, mais chez un gouvernement comme le nôtre, c'est l'héritage que reçoit

im jeune débauché qui se dit: — -''Je veux maintenant m'en *• donner pendant six mois de mon reste." — Il met une partie de son bien en réserve comme une poire pour la soif, et tout est dit; avant six mois les trois quarts de Tliéritage ont été dissipés. Le fonds d'amortissement de notre ministère aura le même résultat. Il verra au premier jour la nécessité d'employer le fonds d'amortissement à finir les travaux publics qui sont jusqu'ici restés inachevés, ou à en commencer d'autres.

" Dans l'Etat de New- York on a pris des précautions contre la dissipation des deniers publics. Ici c'est la dernière chose à laquelle on pense, ou plutôt l'on n'y a pas pensé du tout. L'année dernière nous avons autorisé un emprunt considérable pour faciliter le rétablissement dans la confiance publique ; nous avons à cet effet donné au ministère le pouvoir d'offrir six pour cent d'intérêt. Il fallait donc, si on voulait soutenir le crédit public, s'y prendiv de la même manière qu'on s'y prend dans les Etats bien réglés, comme on s'y prend dans la république voisine. Il fallait bien se garder de se montrer dans un état de pénurie sans exemple, émettant comme on l'a fait des débentures en si petites valeurs, en montants aussi modiques que cinq et dix piastres. La Chambre d'Assemblée ne peut pas donner son approbation à une semblable mesure ; elle n'a pas pu îe vouloir. Pourquoi le ministère, s'il voulait rétablir notre crédit, n'a-t-il pas fait à cet effet des propositions à New- York, dans Wall Street, à la bourse de France ou aux marchands de Hollande ? Ce sont là de grands centres de circulation 011 les fonds étrangers sont négociés en tout temps. Si les membres du ministère avaient eu foi dans le cré/dit public, ils auraient donc contracté ainsi qu'ils en avaient le pouvoir avec ces nations étrangères. Mais quand on est autorisé à emprunter de l'argent à six pour cent et qu'on ne le fait pas, qu'au lieu de le faire un gouvernement de«-

cend jusqu'à émettre des débentures si petites, qu'elles ne peuvent pas manquer d'avoir le sort des assignats, c'est de déclarer à la face du monde qu'on n'a plus de foi dans le rétablissement du pays ; c'est porter au crédit son coup di^ mort. Tout cela est une suite de la position que nous a faite l'acte d'Union. Je crois donc que plus tôt viendra la séparation des deux jjrovinces, mieux ce sera pour les deux i)artis. Le rappel de l'Union est surtout désirable pour le Bas- Canada. Cette union nous met vis-à-vis du Haut-Canada dans la même position qu'est l'Irlande vis-à-vis de l'Angleterre. C'est la partie de toute l'Europe où il meurt actuellement de faim, le plus grand nombre d'hommes. C'est la domination d'un pays sur un autre qui produit de pareils résultats. Tant que nous serons soumis comme nous le sommes à la domination du Haut-Canada, nous ne pourrons rien espérer de mieux. On doit donc s'empresser de faire cesser un pareil état de choses. Jusqu'à présent l'attention publique s'est abandonnée surtout à la réforme électorale, cela, non pas parce que c'est la seule réforme désirable, mais parce qu'elle est un moyen de conduire au rappel de l'Union. Tous les hommes de bon sens sentent que cette mesure est désirable, sentent la difficulté qu'il y a de législater pour deux pays si différents en tous points. Cette union a été formée dans le but avoué de nuire au peuple canadien. De quel prétexte s'est-on servi pour nous l'imposer ? C'est qu'elle devait nécessairement amener l'extension du commerce. On doit voir aujourd'hui qu'on s'est trompé, si c'est là l'idée qu'on avait ; que le pays n'a jamais été plus souffrant que depuis l'Union. "

M. Papineau, nous dit M. Gérin-Lajoie qui l'avait entendu, fut écouté avec respect, presque sans interruption malgré des accusations exagérées; il avait dans l'attitude, dans

le geste, dans la voix quelque chose de solennel qui commandait l'attention.

Il le fallait bien, car la pièce que nous venons de lire, en supposant qu'elle ait été prononcée, eût infailliblement plongé la Chambre dans une douce somnolence si M. Papineau n'en avait pas souligné, de temps en temps, quelques passages par un débit majestueux ou par une déclamation théâtrale qui rappelait la manière du tribun de jadis.

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