‹ Histoire du CanadaChapitre 2 sur 27 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

L'Histoire ne serait qu'un récit décoloré et vide de sens, si l'écrivain ne se proposait pas de rechercher dans les faits qu'il raconte les enseignements qui en résultent pour le triomphe de la Justice et de la Vérité sur le Mal et sur l'Erreur. Veritas Uherahit ; c'est la Vérité qui renferme la Liberté, et la nation qui possède la première dans son esprit et dans ses moeurs finit toujours par triompher avec l'autre. C'est pourquoi l'auteur s'est efforcé, dans le cours de cet ouvrage, de donner aux choses leur vrai nom, aux événements leur véritable signification, aux hommes et aux partis politiques l'impartiale justice qui est leur droit.

CHAPITKE I.

Résultat de la rébellion de 1837 et 1838. — Projet de noyer la nationalité canadiennefrançaise. — Il n'est pas nouveau. — Lord Durham le reprend dans son rapport de 1839. — Il va au fond des choses. — L'Union législative. — Le bill introduit dans les Communes. — Nomination de M. Poulett Thompson, gouverneur général du Canada. — Le Conseil spécial du B.-C. accepte le bill. — Moyens employés pour obtenir l'assentiment de la législature du H.-C. — Dépêche de lord J. Russell. — Thompson courtise les réformistes et les torys. — Il évite les réponses catégoriques — La doctrine du gouvernement responsable. — L'Assemblée se déclare en faveur de l'Union. — Les Canadiens pétitionnent Sa Majesté. — M. Thompson a recours au mensonge. — Le bill d'Union passé par le Parlement anglais le 23 juillet 1840. — Sommaire de l'Acte. — Les réformistes sont désappointés de la réserve de la liste civile. — Thompson accusé de duplicité. — • La situation des Canadiens-Français. — L'Union proclamée le 10 février 1811. — Les élections générales. — M. Lafontaine s'oppose à l'abstention, son manifeste. — Il entre en correspondance avec les réformistes du H.-C. — Son alliance. — M. Thompson et M. Lafontaine. — Le premier cabinet ; il n'est pas responsable à la chambre. M. Draper et M. Baldwin. — Les élections dans les deux provinces. — M. Lafontaine n'est pas élu. — Le Conseil législatif. — Convocation du premier parlement. Le discours du trône. — L'élection de l'orateur. - — M. Baldwin se retire du cabinet. — Le Cabinet et le gouvernement responsable. — Rôle de Sydenham. — Tiédeur des réformistes. — Protestations de.s Canadiens contre l'Union. ■ — Le Conseil législatif. — Elections contestées. — Le système municipal. — Les députés canadiens-français. — Les écoles primaires. — Etat de l'instruction dans les deux provinces. — Le rôle bienfaisant du clergé catholique. ■ — L'amnistie. — Les résolutions déflnis.sant le gouvernement responsable. — Règle parlementaire au sujet des demandes d'argent. — M. Wilson proteste de nouveau contre l'acte d'Union. — Corruption politique de Sydenham. — Le tarif. — La loi Black. — M. Etienne Parent. — La question de la capitale. — La prorogation. — La mort de Sydenham. — L'élection de M. Lafontaine dans le H.-C- — Signes de résurrection nationale. —

Le résultat le plus clair des sanglantes échauffourées de 1837 et 1838 fut non pas d'émanciper le Bas-Canada, mais d'achever de convaincre la métropole de la nécessité d'en finir une fois pour toutes avec les aspirations nationales de la population française de cette province. Impossible de fermer les yeux à l'évidence et de ne pas admettre que les divers procédés d'anglificatioii tentés depuis 1763 avaient échoué de la façon la plus complète. Rien n'avait réussi, ni les injustices, ni les cajoleries, ni les mauvais traite-

ments, ni Tostracisme politique et social ; au contraire, les Canadiens étaient plus que jamais attachés à une nationalité qui leur était devenue d'autant plus chère qu'ils avaient plus souffert pour la conserver. Ils avaient franchement accepté d'être anglais d'allégeance, mais des Anglais parlant le français. Tout était donc à recommencer. Or, il parut que le seul moyen de résoudre cet inquiétant problème serait de ne faire qu'une seule et même province du Bas et du Haut-Canada, avec une seule législature, avec une seule langue officielle, et avec, au sommet, un seul gouvernement issu d'une majorité bien anglaise.

En un mot, on proposa le mélange forcé des deux races afin de permettre, s'il était possible, à la plus nombreuse d'absorber la plus faible.

Cela peut-être prendrait du temps à se faire ; mais on se dit que de guerre lasse les Canadiens se soumettraient peu à peu au nouvel ordre de choses, qu'ils ne devraient pa? tarder à constater l'inutilité de leurs efforts pour échapper à leur destinée, et que, dans l'intervalle, il serait relativement facile au pouvoir de travailler à ébranler la constance de leurs chefs par d'adroits ménagements, par des nominations à des places d'honneur ou de profit, par quelque système d'instruction publique savamment combiné, et surtout par la dédaigneuse indifférence avec laquelle la majorité anglaise accueillerait les programmes agressifs des plus intransigeants d'entr'eux. Et ainsi, sans violence ouverte, sans commotion bruyante, et le plus naturellement du monde en apparence, la colonie arriverait à se trouver débarrassée pour toujours de ces épuisantes luttes de races, qui avaient, depuis la conquête, affligé et retardé la partie la plus populeuse et la plus florissante des provinces anglaises de la vallée du Saint-Laurent, et en avaient rendu le gouvernement impossible.

Du reste, le moyen n'était point nouveau. Dès 1810, Craij? en conseillait l'adoption, et le sinistre Ryland traversait en Angleterre pour convaincre lord Liverpool de sa nécessité.

Le 15 mai 1819, on mandait de Québec, dans une dépêche officielle adressée à Londres, " que le remède proposé par " le duc de Richmond (gouverneur général), pour réparer " les erreurs de la constitution (1791), était d'unir les légis- " latures du Haut et du Bas-Canada en une seule, et de " laisser toutes les autres matières telles qu'elles étaient, " sauf les revenus et les dépenses qui seraient mis en " commun. " Plus tard, en 1822, le même remède avait failli être accepté par le parlement impérial, et ce fut par un pur accident que le bill dans les Communes ne put franchir sa troisième lecture.

Il était réservé à lord Durham de résumer les opinions de ses devanciers et de présenter la question sous une forme plus propre à flatter le patriotisme anglais, tout en restant dans le domaine des réalités pratiques. Envoyé en 1838 pour remplacer Colborne qui venait de réprimer un second soulèvement par le fer et le feu, il arriva à Québec revêtu des doubles fonctions de gouverneur général et de hautcommissaire. La Constitution du Bas-Canada avait été suspendue par le parlement impérial; la loi martiale <^tait redevenue la loi du pa^^s comme aux plus mauvais jours de Craig ; des exécutions capitales avaient eu lieu ; un grand nombre de citoyens éminents avaient été jetés en prison sur le simple soupçon de sympathiser avec les rebelles ; un plus grand nombre avaient été exilés ; l'opinion était surexcitée au dernier point par le spectacle des vengeances préméditées du parti anglais ; telle était, en un mot, la situation politique. Bien plus, on s'accordait à prévoir de plus grands malheurs encore si la métropole ne se hâtait d'inter-

venir et d'apporter une solution. Lord Durliam, qui était un homme de talent quoique de peu de jugement, se livra aussitôt après son arrivée à une étude approfondie du pays, du fonctionnement du régime de 1791 sous les différentes administrations, des causes de dissensions entre la Chambre d'Assemblée et les gouverneurs, et du remède le plus propre à rétablir la paix. Son enquête qu'il étendit à toutes les provinces de l'Amérique du Nord dura cinq mois. Il fut aidé de M. Wakefleld, de M. Charles Buller et de M. Molesworth auxquels plusieurs attribuent la grosse part du travail et du mérite de l'ouvrage, et, le 31 janvier 1839, il présenta à Sa Majesté, dans un rapport élaboré, le résultat de ses recherches et de ses réflexions.

Ce qui à nos yeux constitue le trait principal de lord Durham, c'est d'avoir été de tous ses devanciers le seul peutêtre à se rendre un compte exact de la situation exceptionnelle du Bas-Canada. Il est certainement le premier qui en ait donné au gouvernement impérial la claire information, et qui ait démontré l'insuffisance absolue d'un simple changement constitutionnel pour mettre fin au désordre et ramener le calme et la prospérité.

" Je m'attendais, dit-il, à trouver dans le Bas-Canada " (comme dans les autres provinces) de graves dissenti- " ments entre l'Exécutif et la population ; j'ai, au contraire, " trouvé deux nations en guerre dans le même pays. J'ai " constaté une lutte de races et non une lutte de principes, " et j'en ai conclu qu'il serait inutile de tenter d'améliorer " les lois ou les institutions tant qu'on laisserait subsister " l'inimitié mortelle qui partage la province en deux camps, " les Français d'un côté et les Anglais de l'autre. "

Il continue plus loin :

'^ En signalant la nature du conflit dans le Bas-Canada,

" je me suis efforcé d'en rechercher les causes ; on remar- " quera cependant que la conduite et la constitution de " l'Exécutif provincial, tout en modifiant le caractère de la " lutte, ne m'ont pas permis d'attribuer à des causes poli- " tiques un état de choses qui, quel que soit le régime, ré- " suite de la texture même des couches sociales de la popu- " lation. La jalousie de deux races, habituées depuis si long- '^ temps à se regarder comme ennemies héréditaires, et si " différentes de langage, d'habitudes et de lois^ aurait fata- " lement éclaté sous n'importe quelle forme de gouverne- " ment. Sans doute, le conflit aurait pu être adouci par des '^ institutions plus libérales et par une politique plus sage " et plus prudente, mais le choc n'aurait pas pu être évité ; " tout au plus, ces institutions auraient-elles pu en atté- " nuer la violence et en accélérer le dénouement final sans " trop de secousses. Malheureusement, le système de gou- " vernement du Bas-Canada s'est inspiré de cette idée qu'il " fallait précisément maintenir et favoriser cette séparation " des deux races, lorsque, au contraire, le premier et cons- " tant souci du gouvernement aurait dû être d'empêcher la " chose par tous les moyens possibles. "

Après avoir ainsi mis à nu la plaie qui, suivant lui, rongeait les parties les plus vitales de l'organisme confié à ses investigations, lord Durham signale le remède. Nous continuons de traduire. — "Les principes généraux dont je " viens de parler ne s'appliquent qu'aux changements cons- " titutionnels jugés nécessaires pour corriger le malaise qui " est commun à toutes les colonies de l'Amérique du Nord; " leur application ne saurait aucunement débarrasser le " Ras-Canada des désordres qui caractérisent sa situation. " Tves haines nationales, cause première de tout le mal, ne " pourraient que s'envenimer davantage, si un changement

quelconque devait accroître le pouvoir dans les mains de ceux qui le possèdent déjà. Pour ramener la paix, il faudrait adopter le moyen d'éteindre l'agitation qui provient des querelles de race en fixant d'une manière irrévocable le caractère national de la province. Or, je le dis en toute sincérité et j'affirme que le caractère national du Bas- Canada devra être celui-là même de l'Empire britannique, celui de la majorité de la population do l'Amérique anglaise, celui du grand peuple qui est appelé, dans un avenir assez rapproché, à marcher à la tête de tout le continent de l'Amérique septentrionale. . . Il faut que le Bas- Canada soit régi dorénavant par une population anglaise. ... Le seul pouvoir qui puisse faire disparaître la désaffection actuelle et en finir avec la nationalité canadienne-française devra être celui d'une majorité numérique fournie par une population loyale et anglaise, de même que le seul gouvernement stable sera celui qui fera à l'élément populaire une plus large part que celle qui lui a été laissée jusqu'ici dans les colonies du Nord de l'Amérique. . . . Par conséquent, je suis d'avis qu'on ne saurait trouver de remède permanent et efficace aux désordres du Bas-Canada que dans la fusion de son gouvernement avec celui d'une ou de plusieurs provinces voisines. Et comme je considère qu'on ne pourrait inaugurer un régime de responsabilité ministérielle qu'en donnant à ces colonies une importance plus gran/de dans la politique de la métropole, je regarde leur union entre elles comme le seul moyen de remédier aux deux causes principales de leur déplorable condition présente.... J'estime qu'il est impossible de rétablir la tranquillité dans le Bas-Canada si on ne soumet pas cette province au régime vigoureux d'une majorité anglaise, et que le seul gouvernement qui lui convienne est celui d'une union léerislative. "

Ce projet d'union législative n'était pas non plus de l'invention de lord Durliam. Uniacke, de la Nouvelle-Ecosse, en ISOG, Sewell, du Bas-Canada, en 1815, John Beverley Robinson, du Haut-Canada, en 1822, en avaient tour à tour entretenu le ministre des colonies. La Chambre d'Assemblée du Haut-Canada, dans un rapport du 4 février 1838 sur la situation de la province, en avait parlé avec faveur, et, cinq jours après, le Conseil législatif en faisait autant, sans toutefois manifester le même enthousiasme. La Chambre avait respectueusement pétitionné Sa Majesté d'ajouter à son titre de Reine du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne, celui de Reine du Canada, et d'appeler Vice-Roi le gouverneur de cette vaste confédération, osant se flatter qu'un poste aussi élevé ne pourrait manquer d'éveiller l'ambition des princes du sang !

Cependant, le ministère avait introduit dans les Communes un bill fondé sur les conclusions du rapport de lord Durham ; mais la discussion fit sentir la nécessité d'obtenir l'assentiment préalable des provinces intéressées. Lord Melbourne jeta les yeux autour de lui et il lui parut que M. C. Ed. P. Thompson conviendrait à cette mission.

Certes, la tâche n'était pas facile ; elle exigeait une habilité peu commune, une grande fertilité de mo3'ens, beaucoup d'expérience politique et un bagage assez léger de scrupules. M. Thompson avait tout cela, avec, en plus, une capacité de travail vraiment remarquable. En politique, il avait été l'homme que les partis chargent des besognes louches, et le poste de ministre du commerce qu'il occupait, au moment de sa nomination, montre qu'il avait l'entente des affaires. Pénétré des idées de lord Durham dont il était resté l'ami, suffisamment renseigné sur le caractère des troubles récents du Canada pour pouvoir s'orienter en

arrivant, M. Thompson fit voile pour Québec, le 13 septembre 1839, et arriva le 19 octobre. Le 23, il faisait son entrée à Montréal, et tout de suite se mettait à l'œuvre pour amener le Conseil spécial à donner son approbation au projet d'union législative des deux provinces.

Il eut peu de difficultés à surmonter ; il en eût été tout autrement s'il lui avait fallu consulter la population. Mais la Constitution était suspendue depuis le 29 mars de l'année précédente, et la législature avait été remplacée par un corps dont les membres avaient été choisis d'abord par sir John Colborne, son prédécesseur. M. Thompson créa et convoqua un nouveau conseil pour le 11 novembre à Montréal ; quinze membres sur 22 répondirent à son appel. Ils étaient presque tous animés d'intentions les plus hostiles envers les Canadiens, et l'envoyé de lord Melbourne n'eut pas besoin de recourir à de longs arguments pour les convaincre de la sagesse des projets de la métropole. M, James Stuai't, qui avait été nommé juge en chef de Québec par lord Durham, présida les réunions du Conseil et rédigea les résolutions qui lui furent soumises. Le troisième jour, qui était le 13 novembre, ces résolutions furent adoptées.

Le Conseil déclara qu'il était nécessaire d'effectuer une union législative du Haut et du Bas-Canada sous le plus bref délai ; il approuvait l'octroi d'une liste civile à la Couronne, et consentait à charger le Bas-Canada de la dette du Haut-Canada ; en outre, il s'en rapportait à la sagesse du parlement impérial pour compléter la mesure à d'autres égards. Trois conseillers seulement osèrent voter contre le projet, MM. Jules Quesnel (de Montréal), James Cuthbert (de Berthier) et John Neilson (de Québec) : des douze autres qui avaient voté pour son adoption, neuf étaient de Montréal ou des environs, et sur quatre canadiens-français, un seul repoussa l'union.

M. Thompson partit ensuite pour le Haut-Canada où il ouvrit lui-même la session de la législature le 3 décembre. Il était arrivé à Toronto le 24 novembre. Presqu'aussitôt après, il réunit le Conseil exécutif, et, s'adressant à ceux d'entr'eux qui siégeaient soit au Conseil législatif soit à l'Assemblée, il leur fit part des intentions de la métropole ainsi que des mesures qu'il allait soumettre à la législature et leur idit ce qu'il attendait d'eux. Il publia en même temps une dépêche de lord John Russell, ministre des colonies, en date du 16 octobre, dans laquelle celui-ci avertissait les membres du Conseil exécutif que leur terme d'office, au lieu d'être durant bonne conduite, suivant la coutume, serait dorénavant suivant bon plaisir, c'est-à-dire que ces fonctions, au lieu d'être permanentes, pourraient changer aussi souvent de titulaires que Texigeraient les nécessités de la politique.

Ce fut une agréable nouvelle pour les réformistes qui, tout d'abord, crurent apercevoir dans ces instructions le gage d'un changement constitutionnel de la plus haute importance et la réalisation partielle de leur programme politique. Ils se montrèrent pleins de confiance dans le nouveau gouverneur, lequel se borna néanmoins à cette publication sans l'accompagner d'aucun commentaire. Son but était de plaire à ce parti assez pour flatter l'espoir des chefs, tout en évitant de prendre des engagements explicites qui auraient pu lui aliéner les sympathies et la coopération des torys. Comme une autre dépêche écrite la veille, c'est-^à-dire le 15 octobre, aurait pu refroidir l'enthousiasme des réformistes par des explications trop précises sur les intentions du gouvernement impérial, M. Thompson la garda tout bonnement dans ses tiroirs, et ne la fit connaître que beaucoup plus tard, lorsque tout danger eut complètement disparu.

A rA«semblée qui lui demanda dans une adresse plus de renseignements sur la question, il répondit avoir reçu l'ordre de Sa Majesté de gouverner la province suivant les désirs bien compris de la nation, et de montrer pour les sentiments du peuple tels qu^exprimés par ses représentants toute la déférence possible. Ce langage, quoique vague, contenta les plus modérés, et l'agitation se réduisit à peu de chose. Il est vrai d'ajouter que la doctrine du gouvernement responsable, quoique défrayant largement la polémique des journaux et la discussion publique de ce tempslà, n'était après tout qu'une théorie, et le peuple, qui est simpliste, s'embarrassait facilement de la contradiction à laquelle on voulait soumettre le gouverneur. Comment, en effet, forcer ce fonctionnaire à n'accepter pour conseillers exécutifs que des hommes désignés par la majorité de la Chambre, lorsqu'il se regardait comme uniquement responsable de ses actes au gouvernement impérial qui l'avait nommé? M. Thompson évitait, d'ailleurs, de s'en expliquer lui-même. Dans la réponse qu'il fit aux citoj-ens d'Halifax, qui l'avaient harangué à son arrivée dans leur ville pendant ce même été de 1840, il tint le langage suivant : — " Tout en " considérant de mon intérêt et de mon devoir de prêter " une oreille attentive aux opinions qui me sont communi- " quées, et de respecter les conseils qui peuvent passer pour " représenter les intérêts bien entendus de la population, je " ne saurais rejeter la responsabilité de mes actes sur qui '' que ce soit sans danger pour le bien qui unit la colonie à " la mère patrie, et sans détriment pour les intérêts qui '' m'ont été confiés. "

On a cru surprendre le fond de sa pensée dans une lettre qu'il écrivit à la même époque, et découvrir qu'il penchait décidément vers les idées nouvelles : nous sommes d'un avis

différent. Voici le passage sur lequel se base cette croyance :

" Le principe d'après lequel je me conduirai, dit-il, est d'abord de composer le Conseil exécutif de manière à comprendre seulement les principaux officiers du gouvernement et quelques-uns des membres les plus influents de chaque Chambre mais spécialement de la Chambre d'Assemblée ; les officiers publics dont les services sont désirables devront, lorsqu'il sera nécessaire, se faire élire membres de l'Assemblée, et leurs talents et leur temps devront être à la disposition du gouvernement. "

En réalité, à quoi se bornent ces sympathies pour la responsabilité ministérielle, sinon à convenir simplement de l'avantage incontestable qu'il y aurait pour le gouverneur de se faire aider dans ses fonctions par des hommes qui auraient la confiance de l'Assemblée et seraient mieux renseignés que lui sur les matières d'intérêt local. Mais avec quel soin M. Thompson ne se garde-t-il pas de délimiter les attributions du nouveau pouvoir qu'on tente d'élever à côté de celui dont ses prédécesseurs et lui-même ont toujours été revêtus ! A ses yeux le Conseil exécutif n'est pas autre chose qu'un comité consultatif dont il se propose d'améliorer le personnel ; il ne va pas plus loin. Au contraire, le principe du gouvernement responsable veut que le Conseil exécutif soit composé suivant les vœux de la majorité, que les conseillers soient responsables de leurs actes à la majorité qui leur accorde sa confiance, et qu'ils doivent se démettre de leurs fonctions dès l'instant que le gouverneur juge à propos de ne plus les consulter. Dans tous les cas, les réformistes le regardèrent plutôt comme un ami qu'un ennemi de leurs visées politiques, et ils se montrèrent satisfaits de déclarations qu'aurait pu signer n'importe lequel

de ses devanciers. Bien accueilli par les réformistes, assez bien vu par les torys, M, Thompson, en outre, accorda à peu près à la législature tout ce qu'elle demanda et n'eut point de difficultés sérieuses à vaincre pour faire passer le projet d'union législative des deux provinces (10 février 1840).

Mais si la population du Bas-Canada avait été tenue dans l'ignorance de ce qui s'était passé derrière le huis clos du Conseil spécial, elle ne tarda guère d'être instruite des faits et gestes de la législature du Haut-Canada.

Le journaux firent connaître par le menu l'attitude prise par la Chambre, sur la mesure, sur les conditions exorbitantes qu'elle avait exigées, sur l'abolition de la langue française qui lui avait été accordée, et sur le prix qui devait lui être payé. Pour tous, même pour ceux des Canadiens qui en très petit nombre avaient regardé l'union avec plus ou moins d'indifférence, il fut évident que le Bas-Canada avait été odieusement sacrifié à l'autre province dans ses intérêts et dans son autonomie. S'il s'était élevé quelque discussion parmi nos nouveaux maîtres, tout s'était borné à chercher un accord sur la manière dont on se partagerait nos dépouilles dont le Comité Constitutionnel anglais de Montréal les avait autrefois invités à venir s'emparer.

Se voj^ant menacés d'une nouvelle conquête non moins désastreuse que la première, les Canadiens s'adressèrent au gouvernement de Sa Majesté pour parer le coup mortel qui leur était destiné. Le peuple fut convoqué à des meetings monstres, et on fit circuler des pétitions partout. Celles de Québec réunirent plus de quarante mille signatures. Le clergé catholique se joignit ouvertement aux manifestations, et les évêques de la province protestèrent contre un projet de loi qui mettait en péril la foi du peuple canadien et livrait ses institutions religieuses et l'instruction de se» enfants à une majorité radicalement hostile.

Comme cette résistance menaçait de gâter rapprobation; qu'il avait obtenue du Conseil spécial, M. Thompson n'hésita pas devant le mensonge pour détruire l'effet de ces suppliques. Il écrivit au ministre des colonies, et réussit à discréditer les auteurs du mouvement en affirmant qu'au fond le clergé, par exemple, voyait d'un œil assez favorable l'existence du Conseil spécial, que les Canadiens-Française instruits et modérés, de même que les torys du Haut-Canada, commençaient à regarder le projet sans trop de défaveur, et qu'avec le temps toute cette opposition finirait par tomber d'elle-même. Le motif qu'il alléguait était que les pétitionnaires du Bas-Canada concluaient leur protestation en demandant le rétablissement de la Constitution de 1791, ce qui était une impossibilité.

L'acte d'Union fut soumis au parlement anglais durant la session de 1840 et adopté après de longs et intéressants débats, sauf les dispositions relatives à rétablissement d'institutions municipales.

La loi décrétait pour les deux provinces la création d'un seul pouvoir législatif composé d'un Conseil législatif et d'une Chambre d'Assemblée et de la Keine ou de son représentant ; les membres du Conseil au nombre de 24, 12 pour le Bas et 12 pour le Haut-Canada, étaient nommés à vie et leur président était choisi par le gouverneur; le Conseil exécutif était de 8 membres; la Chambre d'Assemblée comptait 84 membres élus par moitié par chacune des provinces; toute mesure ayant pour objet de modifier le chiffre de la députation devait être votée par les deux tiers au moins des membres de chaque Chambre ; le cens d'éligibilité des députés était de £2,500 ; la législature devait tenir une session par année ; la Reine avait le pouvoir de veto sur tous le9 bills sanctionnés par le gouverneur ; le français était aboli.

et la langue officielle était l'anglais ; les lois concernant le commerce et la navigation étaient réservées au parlement impérial ; les lois en vigueur dans les deux provinces continuaient de l'être ; la liste civile permanente était fixée à £45,000, celle qui finissait avec le règne de Sa Majesté à £30,000, ces deux sommes étant affectées au paiement des fonctionnaires publics ; les articles des constitutions antérieures, les traités et conventions non incompatibles devaient rester en vigueur.

Le bill devint loi le 23 juillet 1840, et ce ne fut guère qu'au mois suivant que les principales dispositions en furent connues au Canada. Les réformistes du Haut-Canada furent vivement désappointés d'y voir l'établissement d'une liste civile qui enlevait au contrôle de la branche populaire de la législature canadienne une importante partie de la dépense publique, et rendait d'autant plus illusoire l'utilité d'un gouvernement responsable ; leurs journaux crièrent à la mauvaise foi, et accusèrent ouvertement M. Thompson de les avoir trompés. Les Canadiens-Français n'eurent pas de reproche de ce genre à lui adresser. Venu pour compléter ro3uvre de Durham, il s'était fidèlement acquitté de sa missiou, et si Durham avait indiqué le moyen d'anglifier le Bas- Canada, M. Thompson en avait exécuté les détails et réglé l'exécution. Ce fut précisément avec cette guerre de race dont il parle avec tant de mépris dans ses lettres privées, qu'il avait exploité le fanatisme des membres du Conseil spécial pour obtenir leur assentiment. Dans le Haut-Canada, tout en démontrant à la législature que son devoir était d'arracher la minorité anglaise à la tyrannie de la majorité française du Bas-Canada, il comprit qu'il ne devait pas omettre de mentionner les bénéfices matériels qu'elle trouverait dans cette union. Il poussa habilement la question des affaires au premier rang, connaissant trop le ca-

ractère de ses compatriotes pour croire <]|u'il pourrait les amener à sa politique par l'unique perspective d'un régime de gouvernement plus populaire.

Jamais la situation des Canadiens-Français n'avait été plus critique, ni l'avenir plus sombre. Leurs lois, leur religion, leurs institutions se trouvaient absolument à la merci d'une législature dont la majorité était animée par les pires préjugés. Jusqu'où n'iraient pas les vengeances de leurs anciens ennemis, qui, eux, sauraient choisir l'endroit le plus sensible ou le plus faible pour porter des coups qui seraient d'autant plus douloureux ou plus meurtriers ? La constitution nouvelle ne leur donnait aucune protection. Oui, on y parlait des traités ; mais comment s'y prendre pour en réclamer l'exécution s'ils étaient ignorés ? A qui se plaindre s'ils étaient violés ? Tout était à craindre, et le pire destin était celui qui semblait le plus probable.

En supposant qu'il se rencontrât dans la nouvelle législature un petit groupe d'hommes justes, quelle raison auraient-ils de s'opposer à l'introduction du droit anglais dans le pays ? Quel prétexte alléguer pour empêcher l'adoption d'une loi générale d'écoles dont la notion de Dieu serait bannie, et dans lesquelles l'anglais seul serait enseigné ? Et si, poussés par le désir de ne pas blesser toute une population dans ses plus chères affections, ces hommes osaient élever la voix, il était hors de doute que le gouvernement, par sa majorité compacte, ne se laisserait pas arrêter dans le programme d'anglification à outrance qui lui avait été tracé par lord Durham et qu'il était de son intérêt d'exécuter.

Nous paraissions condamnés à voir la vie nationale s'en aller par toutes les veines ouvertes, goutte à goutte, lentement, sans secousse à peine, sans même le consolant espoir

d'une lutte suprême et dernière. Les troubles sanglants de 1837 et 1838 avaient désorganisé le corps social tout entier, •^t nous avait laissés sur place vaincus, humiliés, soupçonnés, sans force, sans enthousiasme et sans esprit d'unité.

L'Union des deux Canadas fut proclamée le 10 février 1841, et, le mois suivant, M. Thompson ordonna les élections générales. A cette occasion, M. Lafontaine adressa, aux électeurs de Terrebonne, un manifeste qui eut un immense retentissement dans tout le pays et qui fut comme le programme politique de Télectorat français de la province. 1j' Examiner, de Toronto, organe des réformistes du Haut- 'Canada, en fit la traduction avec les plus grands éloges.

Dans le cours de l'automne précédent, M. John Neilson, M. A. N. Morin et quelques autres Canadiens influente avaient, les premiers, en prévision des élections, publié une adresse aux électeurs du Bas-Canada dans laquelle étaient ■énumérés tous les motifs pour lesquels on devait s'opposer à l'acte d'Union.

" Rien au monde, disaient-ils, ne doit nous faire con- *' sentir à voter pour un seul candidat qui ne se déclarera "pas contre cet acte et contre ses dispositions iniques. . . " Toute agitation de questions mineures (secondaires) qui *' pourraient détacher un seul de ceux qui désapprouvent " (la nouvelle constitution) doit être interdite jusqu'à ce " ce qu'on nous ait fait justice. "

M. Lafontaine, tout en flétrissant le but criminel caché sous le régime nouveau, exprima une opinion différente. Il se refusa à engager ainsi l'avenir et à se lier les mains sans retour. Il fit observer que la constitution reposait sur le principe salutaire de la responsabilité ministérielle, que ce principe contenait en germe le seul remède efficace contre l'arbitraire et l'injustice, et que le devoir des futurs

députés serait d'assurer au pays l'application intégrale des libertés qui lui étaient offertes. Il s'opposa fortement à la politique d'abstention qui laisserait le champ libre à toutes les ambitions et à toutes les mesures iniques ; ce qu'il voulait, ce qu'il conseillait c'était la politique d'action, c'était de prendre le moyen de tirer le meilleur parti possible des circonstances dans lesquelles nous étions placés.

Aussitôt que les dispositions de l'acte d'Union furent connues, M. Lafontaine avait cherché à communiquer avec les chefs du parti réformiste du Haut-Canada. Tous se trouvèrent d'accord avec lui sur l'interprétation du système de la responsabilité de l'Exécutif envers l'Assemblée.

Voici dans quels termes il préconisa cette alliance des deux partis :

— " La cause des deux partis, le parti réformiste du Haut- " Canada et le parti réformiste du Bas-Canada, est la même, " et il est de leur intérêt à tous deux de se rencontrer sur le '^ terrain législatif dans un esprit de paix, d'union, d'amitié "et de fraternité. Je n'ai aucun doute, ajoutait M. Lafon- " taine, en terminant son manifeste, que comme nous les " réformistes du Haut-Canada en sentent le besoin, et que " dans la première session de la législature, ils nous en " donneront des preuves non équivoques, ce qui, j'espère, " sera le gage d'une confiance réciproque et durable. "

C'est que M. Lafontaine n'avait apporté aucune hâte à faire connaître ses vues sur les changements constitutionnels ; il avait pris le temps de la réflexion, et ses regards s'étaient portés sur le Haut-Canada où l'on continuait à se demander dans les journaux et les assemblées publiques si M. Thompson, dont les méthodes restaient mystérieuses, serait favorable au gouvernement responsable, ou s'il ne continuerait pas les traditions de l'ancien régime oligar-

chique. Il en conclut que la lutte nouvelle ne serait plus celle de deux races l'une contre l'autre, mais serait d'abord purement politique, qu'elle se ferait sur les principes mêmes du gouvernement, qu'il y aurait par suite tout avantage pour les Canadiens à s'allier au parti favorable à l'extension des libertés populaires, et que tôt ou tard ce parti serait triomphant. Il eut à ce moment le clair pressentiment de l'erreur de lord Durham, qui n'avait pas un seul instant douté que les animosités nationales de la minorité anglaise du Bas-Canada inspireraient la politique générale de la nouvelle Chambre. Au contraire, M. Lafontaine se dit que dans cette législature homogène, la différence d'aspirations ferait sûrement naître des partis distincts et des programmes opposés. Insignifiant par le nombre, quantité négligeable par tout ce qui l'isolait de la masse de la députation anglaise, le petit groupe des députés canadiens, s'il était uni, pouvait prétendre à une importance proportionnée à l'appoint qu'il pouvait offrir à des alliés. Sa faiblesse même l'empêchait de porter ombrage à qui que ce soit, et pour se l'attacher on le protégerait contre de nouvelles persécutions. La question française était bien morte, et l'union législative devait l'ensevelir à jamais : voilà ce qui était au fond de la pensée de tous les principaux hommes politiques; que le régime nouveau appelait sur la scène. M. Lafontaine ne chercha à désabuser personne ; il serait toujours assez tôt de le faire en temps opportun. En attendant, il s'agissait de ne pas se tromper sur nos alliances, et le parti réformiste en inscrivant la doctrine de la responsabilité ministérielle comme le premier article de son programme lui parut être celui vers lequel devaient tout naturellement se porter nos sympathies et notre choix.

M. Thompson avait entendu parler de M. Lafontaine, et

il n'eut pas de peine à constater dans cet homme une intelligence vraiment supérieure, en même temps qu'il apprenait la haute estime et l'autorité considérable dont il jouissait parmi les siens. Quoique résolu à ne prendre ses conseillers que dans la population anglaise qui formait maintenant la majorité dans le pays, M. Thompson se laissa tenter un moment par le désir de montrer au gouvernement impérial que le Bas-Canada s'était lui aussi rallié à l'acte d'Union. M. Lafontaine lui parut à cet égard une recrue des plus précieuses, et on le vit multiplier les moyens de séduction pour se l'attacher. Il n'eut de repos que lorsqu'il fut convaincu de la parfaite inutilité de ses efforts. Il l'invita à plusieurs entrevues pour le convaincre et le décider.

Devant les ardentes protestations de sympathie que prodiguait le gouverneur pour les Canadiens, M. Lafontaine restait généralement muet ; sur la question du gouvernement responsable, les deux interlocuteurs avaient beau jeu. M. Thompson ne ménageait point les professions de foi les plus larges, tandis que M. Lafontaine lui rappelait, non sans à propos, ses déclarations d'Halifax et la clause de l'acte d'Union qui enlevait au contrôle de la Chambre la dépense d'une partie importante des revenus publics. Le gouverneur, peut-être indécis encore sur l'application du nouveau système, répliquait en lui disant que sur toutes les questions d'intérêt local le Conseil exécutif et le Conseil législatif devraient être d'accord avec la branche populaire de la législature, et que le bien public exigerait que le gouvernement fût administré suivant les désirs du peuple. Alors M. Lafontaine réclamait des actes ; il voulait des déclarations claires, nettes, précises, publiées partout ; et l'entrevue se terminait d'ordinaire sur un dissentiment qui se creusait davantage. Pressé d'en finir, M. Thompson essaya

d"nn autre moyen, et fit briller aux yeux de M. Lafontaine, encore jeune, l'éclat si attrayant des dignités ; il lui offrit le poste de solliciteur général du Bas-Canada. M. Lafontaine déclina respectueusement une charge dont l'acceptation, dit-il, équivaudrait pour lui à une adhésion formelle à l'acte d'Union. — "Eh ! bien, reprit le gouverneur avec " humeur, quoique vous fassiez, je saurai me passer de vous " pour obtenir la majorité dont j'ai besoin ".

Le 13 février 1841, le gouverneur composa son cabinet des personnes suivantes : A. B. Sullivan, J. H. Dunn, L. B. Harrison, W. H. Draper, Robt Baldwin, O. Daly, C. R. Ogden et O. D. Day. Sur ces huit conseillers, les premiers étaient du Haut-Canada, les trois derniers du Bas-Canada. Suivant la conception du régime colonial existant, le gouverneur était le chef de l'Exécutif et responsable à Sa Majesté seulement ; quant à ses conseillers, il les consultait selon qu'il le jugeait à propos, mais leur responsabilité ne dépassait pas la salle du conseil. Il les avait pris un peu partout, chez les torys comme chez les réformistes, ce qui s'accordait bien avec le mépris qu'il professait pour les deux partis qui se battaient sous ses yeux, et avec ses idées sur la responsabilité de ses conseillers envers la Chambre, et sur leur solidarité les uns des autres. M. Draper était considéré néanmoins comme le tory le plus important de la province du Haut-Canada, et M. 11. Baldwin comme le chef reconnu du parti réformiste. Il n'y eut d'exclus du gouvernement que les Canadiens qui formaient la minorité et qui, pour cette raison, avait dit M. Thompson, n'avait aucun droit d'y être représentés.

Les élections générales suivirent de près ; les brefs émanés le 19 février furent rapportables le 8 avril. La luttv? électorale fut des plus chaudes d'un bout du pays à Fautre.

HISTOIRE DU CANADA 2i

Le paiti réformiste en général se rangea du côté de M. Thompson dans le Haut-Canada. Il y eut des scènes de violence dans plusieurs endroits ; mais le spectacle présenté par le Bas-Canada, durant ces quelques semaines, fut bien autrement émouvant. Pendant que le parti anglais se déclarait eomme un seul homme pour la politique de M. Thompson, tous les Canadiens-Français s'étaient entendus pour n"élire que des députés qui y seraient opposés. Se voyant menacé d'une défaite, M. Thompson n'hésita pas à se jeter lui-même dans la mêlée et à prendre la direction de la campagne. Par une proclamation royale, il commença par enlever leur franchise électorale aux faubourgs de Montréal et de Québec, afin, disait-il, de permettre aux classes commerciales de n'être pas gênées dans le choix de leurs représentants. Cet acte inqualifiable excita l'indignation publique ; il ne fut pourtant que le prélude d'une séri*:» de fraudes, de corruption et de violences dont jusque-là personne n'avait eu l'idée. Dans le comté de Montréal, dans Rouville, dans Beauharnois, Vaudreuil, Chambly et Terre bonne, habités presqu'entièrement par des Canadiens-Français, M. Thompson réussi à faire élire ses créatures à force d'argent, de promesses et de coups de bâton. Il concentra principalement ses efforts sur l'élection de Terreboune où M. Lafontaine avait posé sa candidature. Profondémem blessé des nobles fiertés avec lesquelles ses avances avaient été accueillies, il avait résolu de se venger. Il fixa d'abord le bureau de votation à une extrémité de ce vaste comté, à New-Glasgow, en pleine forêt ; c'était, à cette époque de l'année, rendre impossible à un grand nombre d'électeurs de s'y rendre. Puis, il choisit un certain Dr. McCulloch de Montréal, un homme de rien, pour être l'adversaire de M. Lafontaine. Le jour de l'élection, lorsque ce dernier, accom-

pagné d'un certain nombre de ses amis, se présenta à New- Glasgow, il trouva la maison du poil envahie par une troupe de gens armés qui, l'injure aux lèvres, lui en défendirent l'entrée sous peine de mort. Plutôt que d'exposer la vie de ses partisans, car personne ne songeait à reculer, M. Lafontaine engagea ses amis à se retirer non sans avoir protesté hautement contre la violence dont il était victime. Il vit d'où le coup était parti, et, dans une lettre adressée à ses électeurs, il accusa publiquement le gouverneur général d'être l'auteur de cette odieuse machination. On se fera une idée de la puissance des moyens employés pour peser sur l'électorat, par le fait que le parti canadien ne put élire que vingt-trois députés contre l'Union, pendant que le gouverneur réussissait à s'emparer de dix-neuf comtés, et cela dans une province dont les neuf-dixièmes de la population envisageaient le nouveau régime comme un arrêt de mort nationale.

Dans le Haut-Canada, les réformistes élirent 26 des leurs et les torys 16 seulement, et encore sur ce chiffre on prétendait que 6 étaient douteux. Les électeurs ne furent pas appelés comme dans le Bas-Canada à se déclarer pour ou contre l'Union ; le régime nouveau étant une bonne affaire, personne n'eut intérêt à le dénoncer. La lutte se lit plutôt entre les deux vieux partis, les réformistes se donnant pour mission de faire triompher sous le nouveau régime le principe du gouvernement responsable, les torys déterminés, au contraire, à résister à une doctrine qui leur paraissait dangereuse pour leurs intérêts particuliers, pour les droits de la Couronne et l'avenir de la colonie. M. Thompson, voulant à tout prix s'assurer une majorité dans le parlement nouveau, avait réussi, nous l'avons dit, à se gagner les bonnes grâces du parti réformiste qui était le plus nom-

breux et le plus remuant. Dans l'été de 1840, il avait élaboré son plan de campagne et distribué les rôles avant que de retourner à Montréal où il tint session du Conseil spécial, le 5 novembre. Puis, il avait formé son conseil dans lequel dominait l'élément libéral, et n'avait pas craint, une fois ces préparatifs terminés, d'affronter la tourmente électorale dont il avait pris soin de mettre d'avance toutes les chances de son côté.

Il tint parole à M. Lafontaine ; il eut sa majorité.

Le 9 juin, la nomination du Conseil législatif parut à la Gazette Officielle. Sur 24 membres, liuit étaient canadiensfrançais. Le parlement fut convoqué le 14 juin, à Kingston, et le lendemain, M. Thompson, qui était devenu lord Sydenham, en faisait l'ouverture au milieu de cérémonies qu'on avait cherché à rendre imposantes.

Après avoir prêté serment entre les mains du greffier, la Chambre se réunit pour élire son orateur. M. Augustin Cuvillier, député d'Huntingdon, fut choisi à l'unanimité. C'était un riche négociant de Montréal, ayant une parfaite connaissance de l'anglais et possédant l'habitude des usages parlementaires.

Le discours du trône annonçait l'amélioration du service postal, recommandait l'établissement d'une navigation plus facile entre le lac Huron et la mer, et signalait l'importance de nouvelles communications à établir dans l'intérieur. Le gouvernement de la métropole offrait son assistance, et la Chambre serait appelée à contracter un emprunt de sept millions et demi de piastres dont le parlement impérial garantirait volontiers l'intérêt. Entre les mesures importantes qu'il se proposait de soumettre à l'examen de la Chambre, le gouverneur mentionnait plus spécialement l'organisation d'un système d'écoles publiques, la constitution

de certains corps judiciaires et municipaux, une loi d'immigration et une autre sur l'administration des terres de l'Etat ; puis, il terminait ainsi :

" Le Canada, uni sous une constitution que la Législature impériale a établie avec le désir sincère de venir en aide à cette partie de l'Empire britannique, ne peut manquer, s'il est sagement administré, de devenir prospère et florissant. L'assistance généreuse dont Je vous ai parlé, la détermination prise par le gouvernement, ainsi que je suis autorisé à vous le faire connaître, d'employer annuellement une somme considérable pour la défense militaire de cette province, la résolution bien arrêtée que la Reine m'a chargé de vous signifier que ses possessions de l'Amérique septentrionale seront maintenues à tout prix comme partie de son empire, sont un gage de la sincérité avec laquelle la mère patrie désire contribuer ù la prospérité du Canada et à la mise en pratique des institutions qu'elle y a établies. Les regards de l'Angleterre sont attachés avec anxiété sur le résultat de ce grand essai. S'il est couronné de succès, l'assistance du Parlement pour vos entreprises, la confiance des capitalistes anglais dans les rapports que vous pourrez avoir avec eux, la sécurité qui ne pourra manquer de s'établir parmi la population britannique et qui aura l'effet de peupler vos rives et le sol fertile de votre pays, tout cela dével()i)pera les ressources de la province à un degré sans exemple jusqu'à ce jour. L'accroissement rapide du commerce et de l'immigration pendant les derniers dix-huit mois nous offre une preuve frappante de l'effet que produit la tranquillité pour rétablir la confiance et faire naître la prospérité. Puisse cette belle perspective qui s'ouvre devant vous n'être obscurcie par aucune dissension. "

Aussitôt que l'Assemblée, après le départ du gouverneur,

eut repris sa séance, M. R. Baldwiu annonça qu'il avait démissionné comme solliciteur général du Haut-Canada et conseiller exécutif. Invité à accepter la charge de solliciteur général, rendue vacante par M. Draper qui avait succédé à M. Hagerman comme procureur général, M. Baldwin n'avait pas caché à ses quatre collègues du Conseil représentant comme lui le Haut-Canada, qu'ils ne devaient pas interpréter son action comme impliquant une communauté de vues avec eux. Ils durent se le tenir pour dit. Le gouverneur n'ignorait pas non plus les opinions et le passé do l'éminent chef réformiste, mais il l'avait fait ministre parce que c'était une partie de son système de s'entourer d'hommes qui avaient joué un rôle marquant sur la scène politique, quelles que fussent leurs idées. M. Baldwin n'avait sacrifié aucun de ses principes en consentant à faire partie du conseil ; il s'y détermina par le désir d'aider M. Thompson à réaliser les grands projets de réforme qu'il croyait avoir été conçus par ce dernier dans l'intérêt du pays. Il n'avait pas eu, comme M. Lafontaine, de raisons de suspecter la droiture des intentions de M. Thompson ; mais trois ou quatre jours avant la session, il apjjrit, non sans le plus vif désappointement, la situation qui avait été faite k ses alliés du Bas-Canada. Il avisa aussitôt le gouverneur général de faire dans son conseil certains changements nécessaires pour s'assurer la confiance de la Chambre, et lui suggéra les noms de quelques-uns des principaux députés du Bas-Canada. Lord Sydenham s'y refusa péremptoirement parce que le temps et le mode de ces changements ne lui paraissaient pas opportuns, et ensuite parce que les députés indiqués étaient notoirement connus comme opposés au principe même de l'acte d'Union. M. Baldwin insista cependant quoique en pure perte ; dès lors

il n'hésita plus et remit sa résignation entre les mains du gouvern-eur. Cet événement fut un échec sérieux pour lord Sydenham qui ne put envisager sans effroi un certain groupement de partis hostiles à sa politique et l'importance subite que prenait la minorité française.

La première dissension importante eut lieu presque immédiatement après. M. Buchanan, de Toronto, interpella les membres de l'Exécutif pour savoir quelle était la nature de leurs relations avec le gouverneur général et avec l'Assemblée, et comment ils interprétaient le système du gouvernement responsable. M. Draper répondit en substance que le Conseil n'était responsable de ses actes qu'au gouverneur, lequel, à son tour, n'était responsable qu'à Sa Majesté. Sans doute, l'harmonie entre l'Exécutif et la Chambre était indispensable au bon ordre et au bien public, et le désir du gouvernement impérial exigeait qu'il fût tenu compte des intérêts bien compris du peuple ainsi que l'avait déclaré lord Sydenham dans son discours d'Halifax. Quant à lui-même, M. Draper ajoutait, en terminant, qu'il ne demeurerait membre du Conseil exécutif qu'en autant que les mesures soumises à la législature par le gouverneur rencontreraient son approbation.

Le débat fut continué par MM. Merritt, Cameron, Steele, Thorburn, Boswell, Hincks et Baldwin qui prirent une attitude tout à fait différente et accusèrent le gouvernement et son Conseil de vouloir perpétuer l'ancien ordre de choses. M. Boswell s'adressa directement à M. Draper : — " Si, dit- " il, la majorité de la Chambre refusait d'adopter les me- " sures de l'Exécutif et si les conseillers de Sa Majesté s'a- " percevaient qu'ils ne possèdent pas la confiance de cette " majorité, se démettraient-ils de leurs fonctions, ou en ap- " pelleraient-ils à l'électorat ? " Oui, répondit M. Draper au

nom de ses collègues. Cette réponse mit fin à la discussion. La Chambre éclata en applaudissements, et après la séance les députés libéraux ou réformistes se félicitaient les uns les autres en disant : '' Enfin, nous possédons le gouvernement " responsable. "

C'était un premier pas de fait ; mais nous verrons lord Sydenliam lui-même et surtout lord Metcalfe, son successeur, déployer plus tard toutes les ressources de leur esprit pour atténuer l'effet de cette déclaration solennelle.

Lord Sj^denliam n'était pas l'homme des demi-mesures. Ce qu'il voulait, il le voulait fortement. Il avait mené le Conseil spécial au bout de la baguette ; intrigues, promesses, menaces, rien ne lui avait coûté pour triompher des résistances de la législature du Haut-Canada ; il avait préparé les élections et marqué les candidatures dans le Haut et le Bas-Canada ; il n'avait reculé ni devant la violence ni devant la corruption pour s'assurer une majorité, et il avait réussi. Mais la Chambre manquait de direction ; M. Draper, qui s'essayait à cette tâche si ardue, n'avait ni l'énergie qui en impose, ni le prestige qui entraine, ni le tact qui maintient; M. iSullivan, l'orateur le plus distingué du Haut- Canada à cette époque, était membre du Conseil législatif, et les autres membres de l'Exécutif étaient sans influence. Lord Sydenham comprit qu'à moins de courir le risque dj tout perdre il devait reprendre et continuer son rôle de premier ministre. Il ne fallait pas, par exemple, laisser la Chambre s'égarer à propos de rien dans des discussions dangereuses comme celle que ses ministres venaient de clore d'une manière si fâcheuse pour sa politique d'entre deux. Il descendit résolument dans l'arène et se mit en rapport de tous les jours et de tous les instants avec les députés, sans distinction de parti, cajolant les uns, raisonnant avec les

autres et déployant cette science de la nature humaine qui lui avait été déjà si serviable. Surtout il ne voulait pas que la question du principe même de l'union des deux provinces fût ramenée avec trop de solennité sur le tapis, car il savait que les députés canadiens-français n'attendaient que l'occasion favorable pour protester avec éclat contre les injustices criantes faites à la population du Bas-Canada. Redoutant avec raison les hasards d'un pareil débat, il s'employa à le prévenir. Aussi, lorsque M. Neilson et ses amis se furent adressés aux réformistes du Haut-Canada pour tâcher de s'assurer de leur appui, ils s'aperçurent avec découragement que la majorité d'entr'eux hésitait à s'engager. A part M. Baldwin et M. Hincks qui leur restaient fidèles, les autres craignaient qu'un pareil mouvement ne forçât le gouverneur à se jeter dans les bras du parti tory et ne les exposât à voir leurs comtés privés du bénéfice des grands travaux annoncés dans le discours du trône. La députation du Bas-Canada se vit donc obligée, à son grand regret, d'attendre une occasion plus favorable pour faire entendre ses griefs et dénoncer les vengeances dont leur pays était victime.

La discussion sur l'union des deux provinces occupa néanmoins deux séances et se fit sur un amendement de M. Baldwin exprimant le regret que le Bas-Canada n'eût pas été consulté sur le changement constitutionnel, et formulant le vœu que le gouvernement de Sa Majesté accueillit favorablement les représentations qui pourraient dans la suite lui être faites à cet égard. Cette proposition fut repoussée 'à une grande majorité. M. Merritt, un réformiste important, déposa un second amendement dans lequel il espérait que la constitution serait modifiée de manière à la rendre acceptable à tout le pays. M. Merritt nous avait témoigné

dès les premiers moments une grande sympatliie : on Tavait vu, à propos du choix de l'orateur, appuyer fortement Télection de M. Cuvillier.

Cet amendement fut adopté par la Chambre à une majorité de 15 voix ; mais quel ne fut pas l'étonnement général quand on s'aperçut que le comité, chargé de rapporter le projet d'adresse en réponse au discours du trône, avait changé la teneur de la proposition de M. Merritt, en lui faisant simplement exprimer le désir que la constitution pourrait être changée " si l'expérience en démontrait plus tard la " nécessité ". — Une telle violation du procès-verbal des actes de la Chambre souleva d'énergiques protestations ; mais la cabale avait fait son œuvre, et quand l'adoption de la nouvelle rédaction fut mise aux voix, on vit la majorité se déjuger elle-même et l'approuver par 45 voix contre 31.

Ce fut bien pis quand M. Hincks, voulant savoir jusqu'où l'opinion des députés avait été influencée, proposa que la paix et la prospérité ne pourraient être rétablies dans le pays tant que la constitution ne serait pas modifiée ; trois députés seulement du Haut-Canada : MM. Hincks, Baldwin et Durand s'unirent aux dix-huit députés de Bas-Canada. La majorité de Sydenham fut cette fois de 33.

M. Neilson et ses amis crurent que leur tour était enfin arrivé de parler, et ils proposèrent un autre amendement dans lequel, après s'être plaints de ce que le Bas-Canada n'eût pas été consulté sur le projet de l'unir au Haut-Canada, ils regrettaient d'être obligés d'affirmer que " la loi " à ce sujet contenait des dispositions incompatibles avec la " justice et contraires aux droits des sujets britanniques. " M. Neilson appuya sa proposition d'un discours modéré ; il est inexact, dit-il, de prétendre que le peuple canadien est aussi prospère et aussi heureux que le prétend le discours

du trône; le sort de toute une province populeuse et riche avait été décidé sans son consentement ; l'administration du gouverneur actuel ne lui inspirait aucune confiance ; on attendait beaucoup de l'application du système de gouvernement responsable, mais ce que le pays en avait vu jusqu'ici n'était guère propre à confirmer cet espoir ; son devoir ne lui laissait pas d'autre alternative que de voter contre l'adresse.

Un certain nombre de réformistes se déclarèrent disposés à faire obtenir justice au Bas-Canada lorsque l'occasion se présenterait, mais l'heure ne leur paraissait pas encore arrivée, ni l'occasion favorable ; ils voulaient voir la nouvel h* constitution à l'œuvre avant de la condamner. — " Mais, -" répondirent M. Hincks, M. D. B. Yiger et M. Baldwin, " n'est-il pas de toute évidence que l'union a été imposée au '" Bas-Canada sans sa participation ? Qu'est-il besoin d'at- ^' tendre davantage pour voir l'effet des clauses injustes et "** odieuses que la nouvelle constitution renferme à son ■" égard ? Tous ne savent-ils pas en outre que cette même ■*' constitution donne au gouvernement impérial le droit •^' d'approprier une somme importante des fonds publics ca- ^' nadiens sans le consentement de ses représentants ? Il ne ^' faut pas que l'union des deux provinces, si elle doit être ^' le gage de la prospérité et du bonheur, soit fondée sur l'in- " justice et sur le mépris des droits de la Chambre de dispo- " ser librement des deniers du peuple. "

Malgré cet appel, la proposition de M. Neilson fut repoussée par un vote de 50 contre 25. Sur 42 député du Bas-Canada, il ne s'en trouva que dix-neuf pour protester contre les iniquités de l'union législative ; de son côté, le parti réformiste du Haut-Canada ne put rallier que six de ses membres pour appuyer nos justes revendications : MM.

Baldwin, Hincks, Small, Priée, Durand et Hopkins. Le vote ministériel compta trente et un députés du Haut-Canada et dix-neuf du Bas-Canada, parmi lesquels figurent huit employés civils, six individus élus par la cabale du gouverneur et trois autres qui n'avaient dû leur élection qu'à la proclamation de lord Sydenham frappant d'interdiction du suffrage les citoyens demeurant dans les faubourgs de Montréal et de Québec.

Dans l'ordre naturel des choses on ne pouvait pas s'attendre que l'attitude du Conseil législatif serait hostile à la politique de Sydenham ; en effet, cette Chambre passa l'adresse avec une docilité et un ensemble dignes d'une meilleure cause. M. Joliette ayant osé proposer d'ajouter au paragraphe de l'acte d'Union " que la Chambre espérait " que le nouveau régime produirait des résultats avan- '' tageux pour le pays ", M. Quesnel eut l'audace d'aller plus^ loin, et proposa en sous-amendement la déclaration suivante : " Que l'acte d'Union était une mesure injuste à '^ l'égard du Bas-Canada parce qu'il portait atteinte à la " langue d'une partie de la population, et que cette partie " de la province n'était pas représentée comme elle devait " l'être ", M. Quesnel fut le seul ù voter pour sa proposition ; celle de M. Joliette ne fut appuyée que par MM. Quesnel et Bruneau. Une fois l'adresse votée, la Chambre s'occupa des élections dont dix-sept étaient contestées devant elle. La question était des plus importantes sous plusieurs, rapports.

Le gouvernement ne pouvait ignorer qu'une enquête surplusieurs des pétitions révélerait des actes de violence, de fraude ou de corruption de nature à compromettre gravement son propre chef; en outre, le sort de l'Exécutif pouvait se trouver en jeu, et un changement dans la représentation,

du Bas-Canada devenir extrêmement préjudiciable, comment conjurer l'orage qui menaçait ?

Laissant les pétitionnaires dans la conviction où ils étaient de l'absence complète de lois sur les contestations d'élection, le gouvernement attendit dans le plus grand silence que le délai fixé pour le dépôt du cautionnement fût écoulé ; et alors il annonça que les anciennes lois étaient en force, que les deux sessions de la législature du Bas-Canada subséquentes à celle du mois de mai 1836 ne comptaient pour rien, et que la session actuelle du parlement uni était à toutes fins celle qui suivait la session de 1836, alors qu'il avait été décrété que les lois relatives au mode de décider les élections contestées seraient continuées " jusqu'à la fin de la session suivante ". D'un seul coup, toutes les pétitions se trouvèrent frappées de nullité absolue.

Les hommes rusés sont souvent la victime de leurs propres roueries quand ils ne savent pas s'arrêter à temps ; le guet-apens dont l'Exécutif se servit pour se débarrasseï" du danger qui l'effrayait dépassa la mesure et créa une indignation générale. On se révolta contre un déni de justice qui montrait le mépris qu'on faisait en hauts lieux des lois du pays, et chacun se crut menacé. Plusieurs députés ministériels manifestèrent leur mécontentement de la façon la moins équivoque, sir Allan McNab déposa un projet de loi qui accordait un sursis d'un mois aux pétitionnaires pour se conformer à la loi. Cette mesure si juste et si raisonnable fut combattue à outrance par les ministres ; elle passa néanmoins sa seconde lecture par un vote de 41 voix contre 19, mais alla s'échouer au Conseil législatif où elle fut l'objet de toute espèce d'entraves. La Chambre voulut néanmoins en avoir le cœur net, et quand elle fut bien convaincue des intentions du Conseil législatif, elle protesta so-

lennellement contre une pareille procédure et fit inscrire sa protestation au procès-verbal de ses séances. Il fut entendu que rAssemblée à sa prochaine session ordonnerait une enquête sur ces contestations d'élection.

L'établissement d'un système municipal pour le Haut-Canada fut ensuite l'occasion de longs débats. Lord Sydenham attachait avec raison à ce projet une importance extrême, et il avait essayé de l'incorporer dans le bill d'Union; mais le parlement anglais avait jueé que cette matière était plutôt du ressort de la législature provinciale et l'en avait retranché. Au cours de la tenue du Conseil spécial à Montréal, aussitôt après son arrivée, lord Sydenham avait fait adopter une Ordonnance qui établissait dans la province une organisation municipale dont le rouage principal se trouvait, pendant deux années, concentré dans les mains du gouverneur ; ce sont les dispositions de cette Ordonnance dont il voulut étendre l'application à la province du Haut- Canada. M. Morin, M. Baldwin et M. D. B. Viger entr'autres fi.rent tous leurs efforts pour enlever au gouverneur et remettre aux contribuables le soin de nommer les principaux officiers municipaux; le parti tory, au contraire, combattit avec acharnement le principe même d'une mesure dont le résultat à ses yeux ne pouvait que favoriser le progrès des idées démocratiques : " Nous ne voulons pas d'une " loi qui établisse dix-sept petites républiques dans le Haut- " Canada, " disait l'un d'eux.

Le gouvernement refusa de modifier son bill, et le fit adopter grâce au concours de quelques réformistes qui, favorables à l'institution, craignirent de laisser leur province sans aucune loi de ce genre, s'ils empêchaient celle-ci de passer.

Les députés canadiens prenaient part généralement à ces

débats importants; ils s'y faisaient connaître et apprécier. On admirait la largeur et l'élévation de leurs vues, la facilité avec laquelle ils s'exprimaient en anglais et la courtoisie de leurs manières. Ils étaient discrets, sans forfanterie et d'humeur plaisante ; plusieurs d'entr'eux étaient des hommes distingués par leur savoir constitutionnel, leurs connaissances variées et les postes d'honneur qu'ils avaient occupés dans leur province. Les préjugés disparaissaient peu à peu à ce frottement de la vie parlementaire qui durait déjà depuis huit à dix semaines, et surtout M. Baldwin était devenu un ami ardent des nôtres.

"Je ne veux pas que l'on me croie opposé aux institu- ' tions municipales, s'était écrié M. D, B, Viger au cours du 'débat sur le bill ministériel ; mais celles qu'on nous offre ' ne sont pas ce qu'elles devraient être. Si rOrdonnance du ' Bas-Canada eut été soumise au peuple, elle ne serait pas ' devenue loi, parce que c'est une loi inique, et sans ' exemple. De telles lois, bien loin de promouvoir le bon ' gouvernement, ne peuvent que détruire la paix et Thar- ' monie dans le peuple. J'espère qu'on ne fera pas partager ' au reste du pays le sort du Bas-Canada ; je suis assez ' égoïste pour m'opposer à ce que tous ces précieux et ' grands avantages soient accordés au Haut-Canada. "

De son côté, M. Baldwin reprochait au gouvernement de maltraiter le Bas-Canada, dont il refusait d'amender l'Ordonnance municipale. " Si je croyais un seul instant, di- " sait-il, que la population du Haut-Canada fût disposée à " être injuste envers celle du Bas-Canada, je rougirais d'être " un de ses représentants. Tant qu'on fera de semblables " distinctions, c'est en vain que le gouvernement nous expri- " mera son désir de nous voir unis. "

Tel était le ton sur lequel les chefs du parti réformiste et

anglais prenaient la défense des droits populaires qu'ils croyaient méconnus dans l'une ou l'autre province.

Le gouverneur fit distribuer, peu après, aux députés le projet de loi qu'il avait élaboré pour doter le pays d'un système d'instruction publique, et dont certaines dispositions sont restés sensiblement les mêmes jusqu'à notre temps.

Suivant ce bill, la corporation municipale devait délimiter le territoire d'un arrondissement scolaire; les citoyens de l'arrondissement élisaient les commissaires ou officiers d'école ; ceux-ci administraient l'école, nommaient l'instituteur et passaient les règlements. La municipalité était en outre chargée de distribuer entre les écoles de sa juridiction la part de subsides de chacune et d'adresser un rapport annuel au surintendant provincial. Le bill constituait des bureaux d'examen pour les diplômes d'enseignement dans toutes les principales villes, et il fut nommé un bureau général de l'instruction publique composé d'un président et de deux surintendants: M. Jamieson eut la présidence, M. le Dr Meilleur fut surintendant pour le Bas-Canada et le Révérend Murray, surintendant pour le Haut-Canada. Une des dispositions de la loi attribuait aux écoles du Bas-Canada une subvention de cent vingt mille piastres et aux écoles du Haut-Canada quatre- vingt mille. Pour avoir part à cet octroi qui était presque exagéré, les contribuables d'un arrondissement scolaire devaient simplement se taxer pour une somme égale à celle qui leur était offerte. Cette disposition eut le tort grave d'obliger les individus à se montrer aussi généreux que le gouvernement, et cet impôt faillit compromettre pour de longues années le succès de la cause. Le gouverneur avait oublié que le peuple de la colonie n'était pas accoutumé aux taxes élevées, et qu'une subvention scolaire plus faible aurait pu seule atteindre le résultat dé-

siré. Cependant, la principale difficulté vint d'ailleurs. Le gouverneur avait bien pourvu à l'organisation et au fonctionnement des écoles, mais il ne leur avait donné aucun caractère religieux ; de fait, la solution de cette question était entièrement abandonnée aux commissaires. On comprend aisément que les pères de famille, surtout dans le Bas-Canada, réclamèrent contre les dangers sérieux auxquels allait se trouver exposée la foi de leurs enfants, et le clergé catholique ne fut pas lent à seconder ces efforts. Il demanda le contrôle des livres de lecture et d'histoire ; il voulut qu'on exigeât certaines garanties des maîtres et maîtresses et insista pour que l'enseignement dans la population catholique le fût aussi. C'est à l'école, en effet, que se forme le citoyen, et pour être plus tard utile à soi-même et aux autres, il ne suffit pas que l'enfant apprenne à lire, à compter et à écrire ; son éducation morale, la seule qui puisse en faire un honnête homme, est encore plus indispensable. Or, c'est la religion qui est chargée de ce soin, et li> rôle de la loi est de l'aider à remplir ce devoir avec la plus grande efficacité possible. Si le gouverneur Sydenham oublia volontairement cette précieuse occasion d'anglifier notre population, il dut être choqué du peu de gré qu'on parut lui en savoir, et il n'écouta pas sans impatience les protestations qui lui furent adressées du Bas-Canada contre le caractère des écoles sans Dieu établies par sa loi. Mais comme sa devise était — le succès quand même, — il fit quelques concessions pour rendre le bill plus acceptable, et tout le monde fut obligé de s'en contenter en attendant mieux.

Cependant, ce serait manquer à la justice que de ne pas reconnaître que, dans ses efforts pour ouvrir une nouvelle ère de progrès social, lord Sydenham n'ait pas déploya

quelques qualités sérieuses. Il était persuadé que le succès du régime qu'il avait été chargé d'introduire était subordonné à l'instruction du peuple et à l'habitude pour celui-ci de se gouverner lui-même. La création d'écoles primaires dans tout le pays devait accomplir le premier objet, l'établissement d'institutions municipales devait réaliser le second. Mais il lui manqua le principe chrétien et le sentiment de la justice pour créer des œuvres durables, et ses lois pour la plupart avortèrent misérablement.

L'instruction à cette époque dans les deux provinces était presque nulle en dehors des villes.

La législature du Haut-Canada s'en était occupée dès l'année 1816 ; elle avait repris cette tâche en 1820, puis en 1832, mais sans résultats notables. L'immigration en se portant un peu partout dans un pays nouveau se prête mal à l'organisation d'écoles rurales. Le colon s'enfonce dans la forêt avec sa famille ; nul chemin entre les voisins ; à peine une grande route tracée pour conduire au chef-lieu du district. Personne d'oisif dans cette cabane grossière élevée à la hâte par le père ; c'est une ruche dont tous les membres, même les plus jeunes, aident le chef. Puis, quand le ciel bleu s'est agrandi autour des premiers arbres abattus, quand le défrichement a mis sous les pieds du rude pionnier quelques arpents de belle et bonne terre, d'autres soins réclament tous les bras et toutes les peines : voilà pourquoi l'instruction est plutôt le privilège des peuples à leur seconde période d'organisation. Or, le Haut-Canada n'en était pas encore arrivé là, et il était tout naturel que ses lois fussent restées presqu'à l'état de lettre morte.

Dans le Bas^Canada, d'autres causes avaient produit à peu près les mêmes effets. L'Angleterre s'était trouvée, après la cession, maîtresse d'un pays déjà établi en partie et

OÙ la colonisation avait suivi une marche différente. La population était groupée par seigneuries et par paroisses, et jouissait d'un état social très avancé. Si dès le début, au lieu de vouloir anglifier à tout prix les enfants de ces quelques milliers de familles françaises par la création d'écoles anglaises, le gouvernement avait adopté un système plus libéral d'instruction jjublique, quels progrès n'aurions-nous pas faits? Serait-il exagéré de prétendre qu'aujourd'hui nous serions à la tête de l'Amérique pour l'iustru-jtion primaire ? L'Institution Royale, espèce de bureau d'instruction publique créé en 1801, contrôlé par l'Exécutif et dirigé par l'évêque anglican de Québec, n'eut jamais plus de 40 écoles malgré tout l'argent et tous les moyens de séduction dont elle disposait. — " Les Canadiens, dit Garneau, sortaient "d'une nation trop fière et trop savante pour consentir ja- " mais à abandonner la langue de leurs aïeux. " — (^u'arriva-t-il ? Tout simplement, les paroisses restèrent sans écoles, et s'il s'en ouvrit quelques-unes çà et là, la population en fut uniquement redevable au clergé. Non pas que la législature fiit restée indifférente à cette question vitale, mais les lois qu'elle passa, à diverses reprises, furent impitoyablement rejetées par le Conseil législatif qui protégeait la fameuse " Institution Royale ". En 1823, elle réussit cependant à faire sanctionner la loi des écoles de fabrique. En vertu de cette loi, les habitants d'une paroisse pouvaient affecter jusqu'au quart des revenus de la fabrique à l'entretien d'une école ; mais les difficultés nombreuses qui surgirent lorsqu'on voulut mettre la loi en opération en empêchèrent trop souvent les bons effets. Six ans plus tard, eu 1829, la législature put enfin adopter une loi générale qui fut bientôt remplacée par une autre en 1831 ; il n'en résulta que peu de bien, car la province était profondément agitée

à cette époque par les démêlés constitutionnels entre le gouverneur Aylmer et la Chambre d'Assemblée, et le vent ne soufflait pas précisément du côté de la question scolaire. Cette loi expira en 1S3G et ne fut pas continuée.

Il en fut autrement de l'instruction supérieure ; grâce aux efforts du clergé, elle se développa rapidement, et plaça tout de suite le Bas-Canada au premier rang sur tout le continent américain par rexcellence des études classiques données dans ses institutions.

'Après la fermeture du collège des Jésuites à Québec, qui suivit de près l'arrivée des Anglais dans le pays, les prêtres du Séminaire de Québec et de Montréal n'hésitèrent pas à se faire les continuateurs de la tâche des illustres fils de Loyola. A côté de leur Séminaire, ils fondèrent chacun un collège où la jeunesse eut la facilité de se former aux lettres et aux sciences. De 1804 à 1832, on ne compte pas moins de six institutions de ce genre qui s'élèvent dans différentes parties du pays, à Nicolet, à Saint-Hyacinthe, à Sainte- Thérèse, à Chambly, à Sainte-Anne de La Pocatière et à L'Assomption. Le goût des choses de l'esprit particulier à la race latine ne suffirait pas toutefois à expliquer tout le succès de ces institutions ; un autre agent y contribua non moins puissamment, ce fut la pieuse ambition des mères canadiennes. Donner un de leurs fils a l'Eglise a toujours été de tout temps l'objet de leur rêve de prédilection. C'est que, après la conquête du Canada, la paroisse était devenue la forteresse où se retirèrent instinctivement les Canadiens pour mieux résister aux efforts du vainqueur contre leur foi et leur nationalité. Dans toutes ces petites communautés, le curé par sa vertu, par son dévouement inaltérable, par sa dignité, avait pris naturellement la première place. Il représentait la plus sublime autorité, et dans l'éloignement

qu'inspiraient les tribunaux anglais, nos pères se tournèrent avec confiance vers rhomme de Dieu pour lui soumettre et lui faire décider leurs diiïérends. Il était devenu, à la fois, l'arbitre des intérêts spirituels et temporels ; il ordonnait, et tout convergeait vers lui. Il était le premier de tous par ses fonctions augustes et redoutables, et sur son front brillait la double auréole de la sainteté et du savoir. Quelle plus belle carrière l'imagination d'une mère pouvaitelle souhaiter pour l'un de ses fils ? La Providence avait aussi ses desseins, car nos séminaires regorgèrent de jeunes lévites, et pendant longtemps le Bas-Canada eut le privilège de fournir des prêtres à tous les pays d'Amérique.

L'éducation des filles ne fut pas moins l'objet de l'attention du clergé canadien, dès l'origine de la colonie. En 1639, Madame de la Peltrie fonde le monastère des Ursulines de Québec, et Marguerite Bourgeois, celui de la Congrégation des Sœurs de Notre-Dame à Montréal en 1653. Bientôt leurs couvents se multiplient dans la colonie, et derrière leurs murs paisibles se préparent dans l'étude et la prière ces femmes canadiennes qui deviennent si renommées par leurs vertus, par le charme de leur commerce et par leurs grandes qualités de mères chrétiennes.

Lord Sydenham n'aimait pas les Canadiens ; il ignorait leur condition sociale et ne s'en souciait guère. Le peu qu'il en savait il l'avait appris dans ses conversations avec lord Durham, et il les regardait comme un obstacle à l'expansion britannique, obstacle que l'union des deux provinces était appelée à faire disparaître. Il avait compté sur les antipathies de race pour enlever toute influence au petit groupe de leurs députés perdus en quelque sorte au milieu de la représentation anglaise et protestante ; il s'était attendu à leurs attaques contre l'Union et avait pris ses me-

sures pour en amortir l'effet. Il avait trop l'habitude des mouvements de l'opinion pour n'avoir pas surpris un courant de modération passer insensiblement à travers les esprits de la Chambre d'Assemblée. La sympathie germait pour ces Canadiens qui, après tout, ne nuisaient à personne, étaient peu nombreux, ne parlaient dans leurs discours que de justice égale, de droits populaires, et mettaient une note de gaieté partout où ils allaient. Tyranniser de si braves gens pouvait être une maladresse, Sydenham ne la commit pas. Après avoir consenti à quelques modifications de sa loi scolaire, il n'osa pas plus tard s'opposer à une adresse votée par la Chambre pour le prier d'obtenir de Sa Majesté l'exercice de la clémence royale en faveur des malheureux patriotes impliqués dans les troubles des années précédentes. Sur 141 condamnés politiques qui avaient été déportés en Australie, 58 étaient du Bas-Canada et 83 du Haut- Canada ; les ramener sitôt, suivant le vœu du Parlement, lui parut dangereux. En conséquence, il s'arrangea pour qu'il ne fût pas donné suite. à cet acte d'humanité qui avait rallié la grande majorité de tous les représentants. Ses ministres votèrent avec la minorité sans cependant soulever aucun débat. Les deux résolutions adoptées par la Chambre comportaient en outre une amnistie générale pour tous les délits politiques commis durant les quatre années précédentes. Le gouverneur répondit qu'il était disposé à traiter avec intelligence les individus dont il était question, et qu'il ne manquerait pas de seconder les vœux de la Chambre tout en sauvegardant l'honneur de la Couronne et la sûreté de l'Etat. Ce fut tout.

Quelques jours plus tard, M. Baldwin, secondé par M. D. B. Viger, proposa une série de résolutions dans lesquelles était définie avec clarté la véritable théorie du gou-

vernement responsable. Lord Sjdenham comprit sur-lechamp qu'il lui serait impossible d'empêcher la Chambre de les adopter ; le sort de l'Exécutif était en jeu, il fallait prendre un parti décisif et prévenir une catastrophe. Avec une souplesse dont les chefs politiques donnent souvent l'exemple, il approuva bravement les résolutions et se contenta de les remplacer par une rédaction qui n'en différait que dans les termes seulement. M. Harrison, secrétaire provincial, introduisit ces résolutions qui furent votées par 56 contre 7. Les adversaires appartenaient au parti tory le plus avancé : c'étaient sir Allan McNab et MM. Cartwright, Sherwood et McDean, du Haut-Canada, Burnet, Moffatt et Watts, du Bas-Canada.

Voici ces résolutions regardées, à juste titre, comme la formule la plus complète du régime parlementaire conseillé par lord Durham :

" 1° — Le plus important et le plus incontestable des " droits politiques du peuple de cette Province est celui " d'avoir un parlement provincial pour la protection de ses " libertés, pour exercer une influence constitutionnelle sur " les départements exécutifs de son gouvernement, et pour " légiférer sur toutes les matières du gouvernement inté- " rieur.

" 2'^ — Le chef du gouvernement exécutif de la Province " étant, dans les limites de son gouvernement, le représen- " tant de son souverain, est responsable aux autorités impé- " riales seulement ; néanmoins les affaires locales ne peu- " vent être conduites par lui qu'avec l'assistance et au " moyen, par l'avis et d'après les informations d'officiers " subordonnés dans la Province.

" 3° — Pour maintenir entre les différentes branches du

" parlement provincial l'harmonie qui est essentielle à la " paix, au bien-être et au bon gouvernement de la Province, " les principaux aviseurs du représentant du souverain, " constituant sous lui une administration provinciale, doi- " vent être des hommes jouissant de la confiance des repré- " sentants du peuple, offrant ainsi une garantie que les " vœux et les intérêts bien entendus que Notre Gracieuse "Souveraine a déclarés devoir être en tout temps la règle "du gouvernement provincial, seront fidèlement représen- " tés et défendus.

"4° — Le peuple de cette Province a, de plus, le droit " d'attendre de l'administration provinciale ainsi composée " qu'elle emploiera tous ses efforts pour que l'autorité impé- " riale, dans ses limites constitutionnelles, soit exercée de " la manière la plus conforme à ses vœux et à ses intérêts " bien entendus, "

La Chambre adopta également, comme une règle fondamentale de sa procédure, qu'elle ne prendrait connaissance d'aucune demande d'argent qui ne serait pas d'abord recommandée par l'Exécutif. Le but de cette décision était de mettre fin aux abus du système suivi sous l'ancien régime, et d'après lequel tout pouvait proposer le vote d'un crédit quelconque pour des fins purement locales et personnelles. Cette règle si sage n'a pas cessé d'être en vigueur depuis cette date jusqu'à nos jours, et on peut dire aujourd'hui qu'elle fait partie de la constitution.

La question de l'emprunt fournit à M. Neilson l'occasion de revenir sur les injustices de l'acte d'Union ; plusieurs députés prirent la parole, mais rien ne put ébranler la majorité du gouverneur. Seize députés seulement appuyèrent l'amendement de M. Neilson; seuls, M. Baldwin et M. Price, du Haut-Canada, votèrent avec les nôtres. *

Le lendemain, M. Xeilson proposa un nouvel amendement à la motion des subsides, afin de protester contre la liste civile imposée par le gouvernement impérial dans Pacte d'Union, et pour déclarer que tout octroi de deniers publics accordé par le Parlement à Sa Majesté n'était pas autre chose qu'un pur don fait par les représentants du peuple. Le procureur général Draper proposa en amendement qu'il n'était pas expédient, dans cette première session tenue sous l'acte d'Union, de soulever de discussion sur le principe des subsides ni d'en censurer les détails.

On se rappelle que la liste civile avait été autrefois dans les deux provinces la cause de toutes les difficultés entre le gouverneur et l'Assemblée ; cette dernière répugnait à l'idée de se soumettre à une dépense de deniers qu'elle n'avait point votée, et l'un des griefs les plus considérables du parti réformiste dans le Haut-Canada à Pacte d'Union avait été la liste civile qui s'y trouvait imposée. De fait, il y avait chance que la dissension ne prît une mauvaise tournure, et que la Chambre, dans un moment d'indépendance, ne fît à la loi passée par la Métropole l'affront d'une censure solennelle ; aussi, le débat fut-il ajourné au lendemain afin de permettre au gouverneur de conjurer ce nouveau danger. Le vote qui fut pris sur la résolution principale donna 35 voix à M. Draper et 29 à M. Neilson. MM. Baldwin, Merrittt, Hincks, Cameron, réformistes, sir Allan McNab et Sherwood, conservateurs (torys), votèrent avec M. Keilson.

Dans la même séance, l'infatigable leader du district de Québec proposa de répudier toute augmentation de traitement qui serait faite aux employés civils sans la participation de la Chambre d'Assemblée. Le but de cette proposition était toujours le même ; il s'agissait de revendiquer

pour les représentants du peuple le droit de contrôler la dépense publique. Cette fois, les députés, pris à Timproviste, se partagèrent également, et ce fut la voix de l'Orateur qui fit pencher la balance du côté de M. Neilson.. Etrange contradiction qui permet de se faire une idée des. moyens dont se servait lord iSydenliam pour enchaîner sûrement sa majorité! Encore fallait-il qu'il eu eût le temps,. car, laissés à eux-mêmes, les réformistes du Haut-Canada se groupaient tout aussitôt et comme par instinct autour de leur chef M. Baldwin, ainsi qu'on vient de le voir.

Les hommes sont toujours les mêmes, et leurs vices ne changent guère ; les mêmes appâts exercent sur eux les mêmes attractions, quels que soient leur pays, la forme de leur gouvernement, leur degré de civilisation et l'époque où ils vivent. Lord Sydenham, en obtenant de lord John Eussell la promesse de la garantie impériale pour un emprunt de sept millions et demi de piastres, avait mis un puissant atout dans son jeu. Le chiffre de cette somme énorme, qui devait être dépensée en travaux publics surtout dans le Haut-Canada, lui avait été d'un secours inépuisable dans, ses élections; que de places grassement payées, que de contrats opulents, que de faveurs insignes à distribuer parmi: les fidèles lorsqu'il avait eu besoin de leurs services î

Professant le même mépris pour les deux partis politiques, il s'était attaché à se ménager des intelligences dansv celui qui était le plus nombreux ; il avait frappé dans le^ tas, et le parti réformiste s'était désorganisé comme parenchantement. M. Baldwin s'en plaignait souvent, et les-- Canadiens ne savaient que penser d'alliés qui s'en allaient de tous les côtés lorsqu'ils en avaient le plus besoin.

I^e vingt août, le gouverneur communiqua à la Chambre un rapport du président du Bureau des Travaux publics

dans lequel étaient indiqués les ouvrages projetés ou en voie, ainsi que les sommes nécessaires pour ce service. Sur la recommandation de l'Exécutif, la Chambre passa les résolutions ordinaires pour autoriser un emprunt de sept millions et demi de piastres avec lequel le gouvernement devait liquider la dette publique, ou plutôt, pour parler plus correctement, liquider les dettes du Haut-Canada et entreprendre l'exécution des travaux publics. Il fut décidé en même temps d'élever de 2>4 à 5 pour cent ad valorem les droits de douane sur l'entrée des dry goods, des spiritueux et du sucre, de taxer les billets de banque et fixer à trentesix sous par gallon les spiritueux distillés dans la province. On portait à |200.000.00 la somme que devaient produii ? ces nouveaux impôts. La législation basée sur ces résolutions n'entraîna que peu ou point de discussion.

Fier de son succès, Sydenliam pouvait, quelques jours après, écrire à son frère que le succès de sa politiques avait dépassé toutes ses espérances. " Quoique j'aie eu à lutter au " début, lui disait-il, n'ayant en quelque sorte qu'une mino- " rite sur laquelle je pouvais compter, j'ai réussi par degrés " à régulariser la conduite de l'Assemblée et à en obtenir à ^' peu près tout ce que je veux. ... les cinq grandes mesures " que j'avais entrepris de faire adopter sont maintenant " loi ; l'établissement d'un bureau des travaux publics avec ^'d'amples pouvoirs; l'admission des aubains; un nouveau ^^ système de cour de comté ; le règlement des terres pu- '' bliques cédées à la province par l'acte d'Union, et enfin le ^'bill municipal. — Vous conviendrez avec moi que c'est là ^' un travail suffisant pour une session, surtout lorsque ^'j'avais en outre à faire passer une demi-douzaine d'autres ^' mesures de moindre importance, que j'avais îl constituer ^' un gouvernement, à établir l'harmonie entre deux peu-

mm

" pies qui se détestent cordialement, et à prévenir ou re- '' pousser les attaques formidables dont l'Union était sans " cesse menacée. "

Cette session, qui avait été si laborieuse pour iSydenham, ne l'avait pas été moins pour un certain nombre de députés. C'est ainsi que M. Black, de Québec, devenu par la suite juge de la Cour de Vice-Amirauté, avait fait subir des changements importants à la législation criminelle ; M. Etienne Parent était l'auteur d'une loi pourvoyant à la traduction en langue française des lois du Canada ITui ; une commission avait été nommée pour faire la revision des Statuts et Ordonnance du Bas-Canada ; des résolutions furent passées pour autoriser l'Exécutif à nommer une commission chargée de faire une enquête sur Tabolition de la tenure seigneuriale ; et enfin le service géologique de la province avait été organisé.

Le séjour de trois mois qu'avaient fait les députés à Kingston ne parut pas leur avoir inspiré beaucoup d'attrait pour cette ville, puisque, à la veille de la prorogation, à ce moment consacré dans nos législatures canadiennes aux surprises de toute espèce, sir Allan McNab se leva pour proposer une adresse à Sa Majesté dans le but de fixer alternativement à Québec et à Toronto la tenure du parlement provincial. Sur quarante-sept députés présents, vingtsix votèrent la proposition malgré le gouvernement qui se trouva dans une minorité de cinq voix. On ne voit pas cependant qu'il ait été donné de suite à cette résolution de la Chambre ; elle fut sans doute jetée au panier par lord Sydenham comme sans conséquence.

Pour la première fois, dans l'histoire parlementaire des deux provinces, la Chambre vota pour chacun de ses membres une indemnité pécuniaire qui fut de soixante et

cinq louis, et fixa les traitements des orateurs de l'Assemblée et du Conseil législatif.

Cependant on touchait à la fin de la session ; le programme que s'était imposé lord Sydenliam était à peu près épuisé ; les députés, éloignés de leurs affaires depuis le 14 juin, commençaient à trouver le temps long; tout le monde avait hâte de profiter des derniers beaux jours de Pété pour refaire les longs trajets qui les séparaient de leurs foyers ; car à cette époque il n'y avait pas de chemin de fer, à peine si quelques bateaux à vapeur sillonnaient le Saint-Laurent. Le gouverneur avait même indiqué la date du 15 septembre pour la prorogation des Chambres, lorsque, le quatre, en revenant d'une promenade, son cheval fit une chute et en s'abattant l'écrasa sous lui. Il fut relevé tout sanglant, la jambe droite fracassée et une blessure béante au genou. Quoique souffrant horriblement, il n'en continua pas moins • de s'occuper d'affaires, et chargea le général Clitherow de proroger le parlement le dix-sept. Le lendemain, il réalisa que la mort l'attendait et fit son testament ; le 19 au matin il avait cessé de vivre.

Ainsi s'éteignit cet homme à l'âge de 42 ans seulement, après avoir été 15 ans membre des Communes anglaises, avoir durant cet espace de temps exercé pendant dix ans diverses fonctions ministérielles, et occupé un peu plus de deux ans le poste de premier gouverneur général du Canada. Tous ses biographes s'accordent à dire que l'excès do travail contribua h abréger sa vie. On sait qu'il avait espéré que son séjour en Amérique le remettrait de ses fatigues parlementaires et l'aiderait à refaire sa santé très ébranlée : ce fut tout le contraire qui arriva. Son ardeur au travail, l'ambition de justifier la confiance dont l'avaient honoré ses chefs, la tâche immense d'organisation politique

à laquelle il s'était voué corps et âme dépassèrent ses forces physiques, et le laissèrent sans vitalité contre les suites de l'accident qui l'emporta. On peut dire qu'il succomba à l-i peine, loué jusqu'aux nues par les uns, souverainement détesté et méprisé par les autres.

" Sa mission, dit M. Gérin-Lajoie dans son excellent ou- " vrage " Dix ans au Canada ", était de faire des Canadas " une province toute anglaise et d'en faire disparaître la " langue, les lois et les institutions françaises, et il mit tout " en œuvre pour réussir. Tout en cherchant à enlever aux "Canadiens ce qu'ils avaient de plus cher, il leur refusa ce " fair play, cette justice si chère aux Anglais : il remporta " les élections par la force et la fraude, laissant ainsi croire " à l'Angleterre que les Canadiens avaient la bassesse d'ac- " cepter de cœur joie une constitution faite en vue de les " anéantir. Comment un peuple fier et susceptible pouvait- " il pardonner pareille injure ? D'ailleurs, lord Sydenham " ne se contenta pas de les exclure entièrement de toute " participation au gouvernement de leur pays, il n'en parle " dans ses dépêches et ses correspondances qu'avec une " espèce de dédain, ce dédain s'étend même jusqu'à la con- " trée habitée par cette population, comme on peut le voir " par le récit de ses excursions dans les diverses parties du " Bas-Canada. Que la conduite et les procédés de lord Sy- " denham à l'égard des Canadiens-Français durant sa courte " administration aient été dictés par les circonstances ou " par une autorité supérieure, il n'en est pas moins vrai " qu'ils ont été souverainement injustes et cruels, et le nom "de ce gouverneur restera dans la mémoire de leurs descen- " dants comme celui d'un roué politique et d'un tyran. "

Lord Sydenham avait, en elïet, réussi, en partie du moins, dans son œuvre néfaste. Uniquement occupé à faire accep-

ter Tacte d'Union à la population anglaise des deux provinces, il avait laissé de côté les Canadiens que le nouveau régime avait pour but d'écraser, et s'il avait un instant chercher à s'emparer de M. Lafontaine, c'était plutôt pour s'en faire parade auprès du gouvernement impérial. Ce fur iiTi incident sans portée sérieuse dans son esprit et qu'il oublia aussitôt. Il regarda son succès auprès des Anglais comme si complet, qu'il n'attacha aucune importance à certains indices qui, pour un esprit plus attentif, auraient probablement suffi à montrer que l'acte d'Union était déjà modifié dans son objet essentiel, que les Canadiens n'avaient, pas désarmé, et qu'ils s'adonnaient au contraire avec plus d'énergie que jamais à préparer leurs revendications nationales. Malgré la loi qui avait décrété en termes formels l'union absolue des deux provinces et l'abolition des limites géographiques qui les séparaient ; quoique cette loi n'eût tenu aucun compte de la diversité des institutions qui existaient dans l'une et dans l'autre ; malgré l'intention expresse des auteurs du nouveau régime, qui avaient fait statuer par le Parlement de la Grande-Bretagne, que le pays serait sous tous les rapports traité comme pays anglais sans mélange d'autres races ; malgré les efforts infatigables faits par lord Sydenham pour seconder en ce sens les vues de ceux qui l'avaient envoyé, la force des choses l'avait emporté, ou plutôt, la Providence veillait.

Sans s'en rendre compte peut-être, lord Sydenham donna, à la formation de son premier Conseil exécutif un caractère tranché de fédéralisme bien opposé à celui d'une union législative. C'est ainsi qu'on le voit nommer un procureur général et solliciteur général pour chaque province ; et il laisse ensuite élire M. Cuvillier orateur de l'Assemblée, quoique la raison principale donnée de ce choix soit la

nécessité où se trouve ce fonctionnaire de parler et comprendre le français et l'anglais. D'un autre côté, en préparant sa loi d'instruction publique, au lieu d'une seule organisation pour tout le pays, il crée deux surintendants, uu pour le Bas-Canada, un autre pour le Haut-Canada; et plus tard il permet que M. Etienne Parent introduise et fasse passer une loi décrétant la traduction des lois en français. Il est bien vrai qu'en s'attacliant le gros du parti réformiste du Haut-Canada il avait empêché M. Neilson et les députés canadiens d'appuyer leurs protestations, contre l'acte d'Union, d'un vote important ; il est bien vrai qu'il avait réussi à imposer à la Chambre un cabinet sans un seul représentant de la population canadienne-française, mais la justice n'en pénétrait pas moins par toutes les fissures du nouveau régime. Ce qu'il fallait maintenant pour achever de dépouiller tout à fait la loi de son caractère de fusion nationale à tout prix et accentuer davantage les allures fédéralistes qui s'affirmaient, c'était le nom d'un chef prudent, habile et dévoué. Ce chef, lord Sydenham, après l'avoir cajolé, l'avait fait battre dans l'élection de Terrebonne, mais il n'avait pas pu affaiblir ni son autorité parmi l€S siens, ni l'admiration que ses alliés avaient pour son caractère. Cinq jours après sa mort et la veille de ses funérailles, M. Lafontaine était élu député pour le comté d'York dans le Haut-Canada ; voici comment cet événement avait eu lieu. Obligé d'opter entre deux divisions électorales qui lui avaient confié chacune un mandat, M. Baldwin fit son choix ; mais, en même temps, il persuada à ses partisans d'élire le chef des réformistes du Bas-Canada dans celui des comtés qui se trouvait vacant. M. Lafontaine accepta la nomination, et arriva bientôt parmi les électeurs pour surveiller et aider le travail de ses nou-

yeaux amis. Le gouvernement lui fit une opposition acharnée sans réussir néanmoins à rempêelier d'être élu par une majorité considérable. Et c'est ainsi que le chef persécuté des Canadiens-Français entrait au Parlement au moment même où son ennemi et l'ennemi de sa race disparaissait à jamais de la scène du monde.

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