L. H. Holton, commissaire des travaux publics
F. Lemieux, receveur général.
J. E. Thibaudeau, président du Conseil exécutif.
Chs Laberge, solliciteur général.
Dans l'après-midi du 2 août, M. Patrick se leva aussitôt après l'ouverture de la séance et communiqua à la Chambre
la liste du personnel de la nouvelle administration. Il ajouta qu'il était autorisé à dire que le nouveau ministère ferait l'exposé de son programme aussitôt après la réélection de ses membres, et qu'en attendant il désirait voir les affaires se conclure sans retard afin de pouvoir proroger aussitôt que possible. Le gouvernement n'avait pas encore eu le temps de choisir les mesures qu'il serait nécessaire de passer, mais sa décision à ce sujet serait connue le lendemain. M. Patrick conclut en ajoutant que tel était le message qui lui avait été confié.
Le Glohe du 31 juillet et du 2 août avait laissé entendre expressément que le nouveau cabinet ferait à la Chambre un exposé de sa politique ; tout le monde y comptait et attendait cette déclaration avec la plus vive impatience. On avait hâte de savoir lequel de M. Brown ou de M. Dorion avait mis son drapeau dans sa poche, et voilà que les explications étaient ajournées presque indéfiniment. M. Brown cependant ne pouvait ignorer son impopularité personnelle et l'impossibilité où il était d'espérer aucune indulgence de la majorité. Ces délais qu'il sollicita furent une seconde faute aussi grossière que la première, et le résultat ne se fit guère attendre. D'ailleurs, on racontait dans les couloirs du parlement, sur la rue, dans les clubs, partout, une histoire plus qu'étrange. Il paraît que le vendredi matin (30 juillet), M. L. S. Morin, député de L'Assomption, aurait rencontré M. Drummond et lui aurait dit: " — Comment " se porte le procureur général du Bas-Canada?" — "Croyez- " vous, lui répondit M. Drummond, que je voudrais jamais " consentir à accepter un portefeuille dans un ministère " dont M. Brown serait le chef?" — Or, dans la soirée du dimanche, premier août, M. Morin rentrait à son hôtel (Rossin House), lorsque M. Drummond l'accoste en lui disant: — " Je me suis présenté par deux fois chez vous à votre
" chambre pour vous voir, savez-voiis la nouvelle?" — " Le *' ministère est formé, dit M. Morin?" — "En connaissez-vous " le personnel, reprit-il?" — M. Morin se mit à lui donner les noms des ministres bas-canadiens excepté celui du procureur général. Il en fit la remarque. — " Bah ! observa M. " Morin, je n'aime pas à mentionner ce dernier. " — " Pour- " quoi ?" — " Parce que ce serait l'insulter ". M. Morin alors prononça son nom, tout en ajoutant qu'il n'en croyait rien parce que M. Drummond lui avait dit que jamais il ne consentirait à servir sous Brown. — " Oh ! mais, s'écria M. " Drummond, les choses ne sont plus ce qu'elles étaient ; " M. Brown est notre homme, il a tourné le dos à tous ses " principes ". M. Morin lui dit alors : — " Cette alliance " est une honte, et votre conduite à vous est une infamie ; " attendez-vous donc à ce que demain, je porte à la con- *^ naissance de la Chambre la déclaration que vous venez de " faire devant moi. " — Là-dessus M. Morin s'en alla et refusa d'en écouter davantage. M. Morin, en effet, saisit la première occasion qui s'offrit, et il n'eut pas à attendre longtemps.
Aussitôt que M. Patrick eut repris son siège, M. Bureau fit motion d'émettre un bref d'élection pour Montréal où l'acceptation d'un portefeuille par M. Dorion venait de créer une vacance. M. Langevin proposa que la Chambre, tout " en émettant le bref tel que demandé, déclare néan- " moins que l'administration nouvelle ne possède pas sa " confiance ni celle du pays. " Soixante-et-onze députés votèrent pour cet amendement, et trente et un seulement contre. C'était là la déchéance du cabinet avant même qu'il n'eût commencé d'agir. Dans le débat qui fut soulevé, M. Cauchon blâma la proposition de M. Langevin comme inouïe et ajouta qu'elle était condamnée par les précédents anglais. M. Galt répondit que les circonstances étaient ex-
traordinaires et justifiaient pleinement la Chambre de recourir à des moyens également inusités pour venger la morale publique indignement foulée aux pieds par une association d'hommes politiques qui, avant de se former en ministère, étaient connus pour avoir des principes et des opinions les plus contradictoires. Jamais on n'avait vu un cabinet se constituer sans être prêt à faire connaître son programme politique. M. Morin révéla à la Chambre ses entrevues avec M. Drummond. M. Piché fit observer que le gouvernement pourrait se défendre s'il était présent, et que c'était une lâcheté d'att^uer des absents. La discussion fut continuée sur ce ton par un grand nombre de députés et aboutit au résultat que nous avons indiqué plus haut. La majorité cette fois fut prise dans les deux provinces, et M. Brown eut une minorité de deux voix dans le Haut- Canada. Tous les députés du Bas-Canada, à l'exception de quatre, MM. Jobin, Hébert, Papineau et Laframboise, votèrent pour la proposition Langevin. Entraîné par l'exemple, le Conseil législatif qui, depuis qu'il était devenu électif, réclamait certains privilèges nouveaux, n'hésita pas lui non plus à déclarer non confiance dans le cabinet, et le vote y fut de 16 contre 8.
En présence d'une attitude aussi significative, M. Brown s'adressa au gouverneur pour lui permettre d'en appeler au peuple par une dissolution des Chambres ; cette ressource lui fut refusée. On apprit alors que dès le début M. Brown avait tenté de mettre pour condition à son acceptation de former un cabinet la promesse d'une dissolution de la part du gouverneur. Celui-ci n'en avait voulu rien faire, et il lui écrivit le 31 juillet qu'il attendrait que l'avis lui en fût donné régulièrement pour se décider suivant les circonstances et les motifs qui lui seraient exposés. Le lundi du 2 août dans l'avant-midi, M. Brown soumit à l'approbation
du gouverneur les noms du gouvernement projeté ; à midi, tou8 prêtèrent serment. Le lendemain, mardi, défaite du ministère ; le jour suivant, mercredi, M. Brown se rendit chez Son Excellence et l'informa que ses aviseurs conseillaient de proroger le parlement en vue d'une dissolution prochaine. Le gouverneur demanda que cet avis fût formulé par écrit, ce qui fut fait. Le 4, sir Edmund Head répondit qu'il ne pouvait prendre l'avis qui lui était proposé et en donna les-r^isons dans un document des plus remarquables. Il tie restait plus à M. Brown qu'à résigner, et c'est ce qu'il fit le même jour qu'il reçut cette réponse du gouverneur général. Son ministère avait duré trois jours.
On s'est souvent demandé s'il y eut réellement entre M. Brown et M. Dorion une entente explicite sur un programme commun, ou bien si, après un engagement réciproque de concessions mutuelles sur certaines questions, tous deux ne remirent pas à plus tard d'en faire une rédaction formelle. Pour l'historien impartial, il est évident que le temps leur manqua de mûrir suffisamment leur politique pour pouvoir la communiquer aux Chambres le jour même de la formation de leur ministère. Ce n'était qu'au moyen d'une revision de la Constitution de 1841 qu'ils pouvaient r-égler les grosses questions de la représentation et des écoles, et il leur fallait plus d'une nuit, plus d'une semaine, plus d'un mois pour en imaginer et compléter les principaux détails. Ils songèrent certainement à une dissolution de l'Union et à une fédération des deux provinces. M. Drummoud prétendit même que le Canada aurait été divisé en trois provinces, une à l'Est, une seconde au Centre avec Montréal comme siège du Gouvernement, et la troisième à l'Ouest ; ils auraient entouré de restrictions et de garanties les intérêts nationaux et religieux de chacune et la difficulté des écoles aurait été résolue de manière à satisfaire le»
catholiques et les protestants. M. Dorion fit la même déclaration dans un discours qu'il prononça sur cette question l'année suivante. Le fait est que M. Brown avait travaillé depuis dix ans à rendre impossible le fonctionnement de« institutions de 1841, et il sembla n'avoir jamais réfléchi sérieusement aux moyens de les remplacer par d'autres plus larges, plus élastiques, plus libérales. Il fut pris au dépourvu ainsi que son collègue, et, l'impopularité du premier aidant, tous deux essuyèrent l'échec le plus humiliant qu'il soit possible d'éprouver pour des chefs de partis politiques. Oui, sans doute, la majorité en cette circonstance manqua de générosité ; elle alla même jusqu'à ignorer volontairement la courtoisie habituelle avec laquelle la Chambre a coutume de traiter une nouvelle administration ; mais à qui la faute ? Celui qui sème le vent recueille la tempête, et M. Brown ayant semé la haine récolta le mépris.
Sir Edmund Head offrit à M. Galt de former un cabinet, et sur son refus, il s'adressa à M. Georges-Etienne Cartier qui réussit à obtenir le concours de M. John A. MacDonald. Le 6 août, le ministère suivant était assermenté :
Pour le Bas-Canada :
Georges-Etienne Cartier, inspecteur général et premier
ministre.
A. T. Galt, membre du Conseil exécutif. N. F. Belleau, président du Conseil législatif. L. W. Sicotte, commissaire des travaux publics. G. Alleyn, secrétaire provincial.
Pour le Haut-Canada :
John A. MacDonald, maître général des postes. P. M. Vankoughnet, commissaire des terres. Sidney Smith, président du Conseil.
John Ross, receveur général. G. Sherwood, membre du Conseil.
MM. Loranger et Cayley s'effacèrent généreusement pour permettre à MM. Galt et Sherwood d'entrer dans le nouveau cabinet.
Le lendemain, dans le but de se prévaloir de la loi de 1857 exemptant d'une nouvelle élection tout membre du Conseil qui changeait de portefeuille avant l'expiration d'un mois, plusieurs ministres qui avaient accepté de nouveaux portefeuilles reprirent les fonctions qu'ils occupaient avant le 2 août, et le gouvernement se trouva définitivement composé de la manière suivante :
Pour le Bas-Canada :
Georges-Etienne Cartier, procureur général et premier
ministre.
A. T. Galt, inspecteur général.
N. F. Belleau, président du Conseil législatif. L. W. Sicotte, commissaire des travaux publics. C. Alleyn, secrétaire provincial.
Pour le Haut-Canada :
John A. MacDonald, procureur général.
P. M. Vankoughnet, commissaire des terres. Sidney Smith, maître général des postes. John Ross, président du Conseil exécutif. George Sherwood, receveur général.
L'opposition prétendit que cette conduite était inconstitutionnelle, et que l'intention de la loi était simplement de faciliter les changements de portefeuilles qui pouvaient devenir nécessaires dans un gouvernement. Le gouverneur général approuva l'interprétation que donnèrent les ministres ; il en fut de même des tribunaux de Toronto de-
vant lesquels Topposition, la session terminée, avait porté sa contestation. • , i
M. Cartier communiqua à la Chambre le programme de la nouvelle administration dans l'après-midi du 7 août, et donna les explications rendues nécessaires par la manière dont le gouvernement avait entendu Pacte concernant Tindépendance du parlement.
" La politique du gouvernement, dit-il, reste celle qui se trouve énoncée dans le discours du trône. Nous surveillerons avec soin l'opération du nouveau tarif, et nous le modifierons de temps à autre de manière à ne pas nuire à la recette publique ni au crédit de la province, tout en favorisant l'industrie et les manufactures par un système de droits ad valorem. Le gouvernement se tient pour engagé par le choix qui a été fait de la capitale ; mais, eu présence du dernier vote de la Chambre, nous ne ferons pas de dépense avait que le parlement n'ait eu l'occasion de reconsidérer toute la question. Nous étudierons avec tout le soin possible le projet d'une union fédérale des provinces de l'Amérique britannique du Nord, et nous allons sur-lechamp nous mettre en communication avec le gouvernement impérial à ce sujet. Nous en ferons connaître le résultat à la Chambre, lors de la prochaine session. Le cabinet se propose en outre pendant la vacance d'instituer une enquête sur l'organisation et le fonctionnement des divers départements du service public, et nous appliquerons les réformes qui nous paraîtront les plus propres à assurer l'économie et l'efficacité dans cette partie importante de l'administration. "
M. Cauchon attaqua les ministres avec la dernière violence et qualifia de subterfuge le procédé par lequel ils avaient éludé l'obligation constitutionnelle de se soumettre à une nouvelle élection. M. Wallbridge proposa un vote
de censure ; sur une Chambre composée de 46 membres, le cabinet fut appuyé par 32 voix contre 14.
Le 10 août, la proroj^ation vint clore une session qui durait depuis six mois et qui, on vient de le voir, avait été remarquable par plusieurs événements d'une gravité exceptionnelle. Les esprits les plus sérieux restèrent surtout frappés de la nécessité de rechercher dans un changement constitutionnel le moj^en de sortir de la crise où M. Brown avait plongé le pays par son agitation. Cet homme néfaste avait réussi à ameuter une province contre l'autre au point de rendre précaire l'existence des meilleurs gouvernements et de mettre en danger le fruit de dix-huit années d'efforts et de commune entente. MM. Cartier et Mac- Donald ne se firent pas la moindre illusion sur la tAche immense qu'ils acceptaient en reprenant leurs portefeuilles, et les historiens de la vie de M. MacDonald racontent que ce ne fut qu'aux sollicitations pressantes et réitérées de sou parti qu'il consentit à devenir le collègue de Cartier. Il s'agissait pour celui-ci de sauver l'œuvre de M. Lafontaine et de veiller avec un soin jaloux à ce que, dans tout changement constitutionnel, les immunités, droits et libertés de sa nation fussent entourés de toutes les garanties qu'avait si péniblement conquises son illustre chef.
Pendant la vacance des Chambres, MM. Cartier, G ait et Ross passèrent en Angleterre pour conférer avec le gouvernement impérial du projet d'une union fédérale de toutes les provinces. Ils furent accueillis avec la plus grande faveur. Dans une dépêche restée célèbre, ils exposèrent aux ministres anglais la situation difficile dans laquelle se tr-ouvaient les provinces unies ; ils recommandèrent d'y remédier par une Confédération de toutes les provinces angloaméricaines, et finirent en demandant d'autoriser une réunion préliminaire de délégués des diverses provinces pour
étudier la question. Le secrétaire des colonies entra aussitôt en correspondance avec les provinces maritimes, mais sa proposition fut reçue avec froideur ; les choses traînèrent en longueur, et le projet dut être abandonné pour le moment, quitte à être repris plus tard. Pendant leur séjour en Angleterre les ministres canadiens s'occupèrent de la construction du chemin de fer interprovincial, et s'abouchèrent avec les délégués du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse que cette mesure avait amenés à Londres. Le résultat fut des plus satisfaisants, mais le gouvernement impérial n'ayant pu subsidier l'entreprise dans les proportions voulues, ce projet dut, lui aussi, être ajourné à une époque ultérieure.
M. Cartier fut pendant son séjour en Angleterre l'objet des prévenances les plus distinguées de la part de la Reine ; Sa Majesté l'invita au Château de Windsor. A son tour, il crut devoir solliciter de Sa Majesté, au nom du Canada, Fauguste faveur d'une visite à l'occasion de l'inauguration du pont Victoria. La Reine répondit que probablement des raisons d'Etat l'empêcheraient d'avoir ce plaisir, mais qu'elle enverrait un des princes de sa famille assister à la cérémonie.
Vers les fêtes de Noël, M. L. W. Sicotte se retira du cabinet par suite d'un dissentiment entre lui et le premier ministre sur l'éternelle et fatale question de la capitale. M. Cartier et ses collègues avaient décidé de s'en tenir au choix fait par Sa Majesté, et M. Sicotte prétendait que le vote de la Chambre passait avant toute autre considération, et que la majorité devait gouverner. Il appartenait au parlement seul de résoudre la question. Quoique d'accord avec «es collègues sur toutes les autres questions, M. Sicotte démissionna, et devint bientôt le centre d'un petit groupe de députés mécontents et de libéraux modérés.