CHAPITRE IX
Ouverture de la session le 29 janvier 1859. — Attitude du cabinet sur la question de la capitale. — Protection incidente pour l'industrie. — M. Sicotte propose un vote de non confiance. — Une majorité de 5 voix pour le gouvernement. — M. G. Brown laissé de côté dans la formation du comité des comptes publics. — M. Galt financier. ■ — Remplace les droits spécifiques par les droits ad valorem. — L'abolition des droits seigneuriaux complétée. — Scission entre un groupe démocrate du B. C. et M. Brown. — Le Conseil législatif refuse de voter le budget. — Vote renversé. — La Chambre invite Sa Majesté à visiter le Canada. — Convention des clear grits k Toronto. — Les principaux articles de son programme. — Une tentative du même genre faite à Montréal échoue. — M. Galt en Angleterre, son succès. — M. L. S. Morin devient ministre. — La session convoquée à Québec le 28 février 1860. — La refonte des lois municipales. — Etablissement de ports francs à Gaspé et au Sault Ste-Marie. — La représentation basée sur le chiffre de la population. — Le cabinet est appuyé par 70 contre 44. — Echec de M. G. Brown. — Scission parmi les clear grits. — La prorogation a lieu le 19 avril. — Visite du Prince de Galles. — Honneurs conférés. — Inauguration du pont Victoria, et pose de la première pierre des édifices publics à Ottawa. — Désagréments causés au Prince de Galles par les orangistes. — Sa visite aux Etats-Unis. — M. E. Rameau. — La session s'ouvre le 16 mars 1861. — Débats sur la conduite des orangistes. — Attitude répréhensible de M. J. A. Macdonald. — La représentation basée sur le chiffre de la population ramenée devant la Chambre. — Débats violents. • — • Discours remarquables de MM. Cartier. Macdonald, Rose, Lorangcr, Langevin, Sicotte, Laberge et Galt. — Motion perdue. — M. J. S. Macdonald remplace M. Brown et M. Sicotte devient chef de l'opposition. — La session se passe en récriminations acerbes. — Prorogation le 10 mai ; élections générales en juin. — Caractère de la campagne électorale. — M. G. Brown défait dans le H. C. et M. Dorion dans le B. C. — M. Cauchon devient ministre. — Départ de Sir E. Head. — Lord Monck lui succède. — L'affaire du Trent. — Excitation, humeur guerrière, les milices sur pied. — Ouverture de la session le 20 mars 1862. — Le discours du trône recommande la réorganisation des milices. — Sir A. McNab, président du Conseil législatif; M. .J. E. Turcotte, orateur de l'Assemblée. — La question de la représentation renvoyée de nouveau. — Organisation du département de l'agriculture. — Le bill Scott sur les écoles séparées dans le H. C. est accepté par le cabinet. — Le bill de milice. — Défaite du ministère. — Administration Macdonald- Sicotte. — Son programme. — Reconnaissance officielle du fédéralisme dans le jeu des pouvoirs politiques et de la double majorité. — Le Cabinet adhère au bill gcott. — Le nouveau bill de milice soulève le mécontentement en Angleterre. — • Le tarif Galt accepté. — Prorogation le 2 juin. — Destitution de fonctionnaires publics., — Délégation des provinces maritimes. — M. Dorion démissionne. — Ouverture de la session le 18 février 1863. — Le débats sur l'adresse durent deux semaines. — La représentation basée sur le chiffre de la population. — M. G. Brown reparaît à la Chambre. — Le Globe hostile au cabinet. — Le bill Scott passe. — Le ministère est battu sur une motion de non confiance. — Il en appelle au peuple. — M. Sicotte mis dehors du cabinet pour faire place à M. Dorion. — M. Brown reprend son influence. — Le ministère est soutenu dans le H. C, il est en minorité Bans le B. C.
La deuxième session du sixième parlement fut ouverte par sir Edmund Head le 29 janvier 1859. Le premier para-
graphe du discours du troue dessina nettement l'attitude du cabinet sur la question de la capitale, et dissipa les doutes qui s'étaient élevés à ce sujet ; une autre partie du discours fit mention de protection incidente pour l'industrie nationale ; le reste se borna à citer quelques autres mesures d'une importance secondaire. M. Sicotte donna le premier le signal des hostilités, et raconta les incidents de sa démission ; il conclut en proposant un amendement à l'adresse dans le but de mettre de côté îe chi^ix d'Ottawa et de confirmer le vote du 28 juillet sur la motion Piché. Les débats occupèrent la Chambre jusqu'au 11 février, alors que le ministère l'emporta par une majorité de 5 voix seulement ; le vote étant de 52 contre 47. C'était presque une défaite, et sur une autre question le gouvernement aurait eu raison de craindre pour son existence. Mais la majorité sur tous les autres paragraphes fut assez considérable pour lui inspirer la sécurité la plus complète, et il en fit tout d'abord l'épreuve sur une proposition de L, Foley qui blâmait le premier ministre d'avoir, dans la composition des comités, biÉfé le nom de M. George Brown du comité des comptes publics. Acceptée comme vote de non confiance, cette motion fut rejetée par 60 voix contre 43. M. Cartier déclara que s'il en avait agi ainsi avec M. Brown, la faute en était à celui-ci qui, l'année précédente, s'était servi de sa position! de membre du comité des comptes publics, non pas dans l'intérêt public, mais pour assouvir ses ressentiments personnels et ruiner la réputation du ministre des finances M. Cayley. M. Galt, qui avait succédé à M. Cayley, ajouta aux explications du premier ministre qu'avant de se soumettre aux indignités dont son prédécesseur avait été l'objet de la part de M. Brown, il aurait plutôt résigné son portefeuille. Une fois de plus la Chambre témoigna sa désapprobation des méthodes haineuses et jalouses du chef de l'opposition.
Le cabinet sur le vote de ramendement Sicotte s'était trouvé en minorité dans la députation de Québec, il reprit sa double majorité sur la question Brown mais ne put par la suite conserver celle du Haut-Canada.
La politique fiscale fut le sujet d'une longue et importante discussion dans laquelle M. Galt fit preuve des qualités d'un financier et d'un économiste de premier ordre. Il appliqua l'impôt ad valorem, à toutes les marchandises à l'entrée, et abolit les droits spécifiques; il réclama pour son système le mérite de faire peser l'impôt sur le consommateur suivant la valeur de ses achats et non pas sur la quantité. Le pauvre se trouvait favorisé sans qu'il y eût injustice pour personne. Il éleva en outre de 15 à 20 pour cent le droit sur tous les articles non énumérés dans son tarif, et prit ce moyen puissant d'encourager l'industrie manufacturière. Un autre elïet du nouveau tarif devait être d'encourager le commerce par la voie du Saint-Laurent depuis la mer jusqu'aux grands lacs. Québec et Montréal prendraient alors l'importance à laquelle les destinait leur position naturelle, et les marchands du Haut-Canada, au lieu de s'approvisionner sur les marchés de New-York, pourraient dorénavant le faire dans leur propre pays.
M. Cayley, partisan d'un tarif mixte, combattit le système préconisé par M. Galt comme trop absolu, et comme prêtant à la fraude et à la contrebande. M. Brown avait mis à la mode de traiter toutes les questions au point de vue haut-canadien, M. Cayley eut lui aussi la faiblesse de prétendre que le ministère visait par cette politique fiscale à encourager le Bas-Canada au détriment de l'autre province. M. Brown, qui parla ensuite, alla plus loin, et déclara que dorénavant le Haut-Canada serait non seulement soumis à la domination française et catholique de l'autre province, mais qu'en affaires il allait devenir également son vassal.
Malgré les efforts de ceux-là même qui, Tannée précédente, avaient demandé l'introduction d'un tarif ad valorem, la loi fut votée, et réalisa toutes les espérances de son auteur. M. Galt, dans une autre mesure, consolida la dette publique qui avait atteint le chiffre de près de cinquantesix millions de piastres, pourvut à un fonds d'amortissement et établit l'uniformité dans les modes de paiement et de comptabilité ; il changea de plus le titre de sa charge d'inspecteur général des comptes en celui de ministre des finances.
La question seigneuriale fut ramenée sur le tapis par M. Cartier qui présenta un bill pour le rachat définitif de tous les droits seigneuriaux, à part les cens et rentes. Le fonds créé par la loi de 1854 n'avait pas suffi, et le gouvernement demandait à la Chambre un autre crédit de quatre cent mille louis. Le bill permettait aux seigneurs à leur choix de retirer le capital qui leur était destiné en sacrifiant 25 pour cent, et pourvoyait à l'abolition de la tenure dans les seigneuries de Saint-Sulpice, des Deux-Montagnes et de Montréal qui avaient été exemptées par la loi de 1854. Le premier ministre fit un discours plein d'argument et de faits à l'appui de sa mesure, et, après en avoir analysé les dispositions avec la plus grande lucidité, il s'attacha à prouver par des chiffres irréfutables que la somme exigée pour terminer le règlement de cette grande question se trouvait prise sur les deniers publics affectés déjà au Ba«- Canada, et ne diminuerait pas d'un sou le paiement des justes réclamations du Haut-Canada. M. Cartier reçut l'appui unanime de toute la députation de sa province, sauf M. Sommerville. Il n'en fut pas de même des clear grits du Haut-Canada qui saisirent avec empressement l'excellente occasion qui s'offrait de crier au peuple fanatisé de leur province que le Bas-Canada le pillait sans vergogne ni
merci. M. McDougall dit que si le bill passait, le Haut-Canada devait s'organiser pour obtenir le rappel de l'Union, et M. Brown qui n'avait pas digéré son expulsion du comité des comptes publics, recommença sa campagne antifrançaise et anticatliolique contre le Bas-Canada. On reprocha à M. Brown, à M. J. S. MacDonald, à M. Foley, à M. Mowat, d'avoir promis lors de leur court passage au pouvoir de régler la question seigneuriale ; M. Brown, à qui les affirmations ne coûtaient guère, répondit qu'il l'aurait fait au moyen d'un fonds local pris dans le Bas-Canada. M. Dorion refusa de donner des éclaircissements, mais M. Laberge, homme d'un grand sens d'honneur, affirma le contraire, et MM. Drummond eit Thibaudeau confirmèrent ses dires. L'incident eut des suites assez bruyantes ; les partisans de M. Dorion se réunirent et députèrent M. Drummond auprès de M. Brown pour lui témoigner leur mécontentement de ses procédés et lui annoncer qu'entre eux et lui désormais, tout était rompu. La correspondance qui fut échangée à cette occasion entre MM. Laberge et Drummond, et M. Brown eut un légitime retentissement. Ce fut à peu près tout ce qui en résulta.
Sur deux votes de non confiance proposés, l'un par M. Brown et l'autre par M. J. S. MacDonald, le cabinet fut soutenu par les deux tiers de la Chambre. Mais la tempête se déchaîna au moment où on s'y attendait le moins et d'un endroit renommé jusque-là pour le calme traditionnel de ses manières d'agir. Fermement résolu d'empêcher le siège du gouvernement d'être transféiN^ h Québec en attendant qu'Ottawa fût prête à le recevoir, un groupe anglais important du Conseil législatif refusa de voter le budget par 23 contre 20. Ce droit fut justement contesté parce que le bill tel que passé par la Chambre ne contenait pas de crédit
affecté au déménagement. Quand, sous notre régime, il se produit dans les Chambres liantes un mouvement d'opposition à quelques actes importants des Chambres populaires, le premier sentiment dans celles-ci se traduit invariablement par le désappointement et la mauvaise humeur. Elles ne conçoivent pas qu'on les dérange ou qu'on puisse croire imparfaite ou fautive la législation qu'elles prétendent avoir élaborée avec soin ; puis, si l'opposition persiste, elles concluent tout simplement à l'abolition des Chambres hautes, d'après l'axiome qu'il vaut mieux supprimer la source du mal que de le guérir pour un temps seulement. Dans le cas actuel, le Conseil législatif, qui se montrait tracassier et parleur depuis qu'il était devenu électif, fut dans son tort, il avait bien le droit de réduire le fardeau des impôts, mais encore fallait-il que le budget en fît mention. Cependant, le retour à Toronto d'un certain nombre de conseillers qui avaient regagné leurs foyers en prévision de la prorogation, permit au gouvernement de faire changer le vote, et l'acte 'des subsides fut adopté à une bonne majorité. La prorogation eut lieu presque aussitôt.
La législature, dans le cours de la session, adopta quatre adresses à Sa Majesté. Dans la première, le parlement renouvelait l'invitation faite par son premier ministre, M. Cartier, à la Reine et à la famille royale de visiter le Canada et d'assister à l'inauguration du pont Victoria ; dans la seconde adresse il priait le gouvernement impérial de prendre les moyens de faire constater et régler finalement la validité de la charte de la Compagnie de la Baie d'Hudson et l'étendue du territoire qui lui était réservé ; dans la troisième il demandait l'admission dans les ports britanniques des bois et des produits canadiens exportés par Portland, in transitu, aux mêmes conditions que s'ils eussent été expé-
diés directement d'un port du Canada ; enfin, dans la quatrième, il priait la mère patrie de ne pas subsidier la ligne Cunard des Etats-Unis au détriment de la ligne canadienne, ■et d'accorder à nos steamers océaniques les mêmes avantages qu'elle faisait aux autres colonies. Cette dernière demande, si juste en apparence, n'eut aucun succès ; les autres eurent un meilleur sort.
Dans le cours de l'été eut lieu à Toronto une convention du parti ckar çirit de tout le Haut-Canada. On y compta vingt-deux députés et cinq cent soixante délégués venus de tous les coins de la province ; ce fut la réunion la plus considérable de ce genre qui s'était encore vue. MM. George Browu, McDougall, J. S. MacDonald, M. Malcolm Cameron, et A. Ferguson prirent part aux délibérations. Préparée et chauffée par la croisade d'enfer que menait le Globe contre la domination française et catholique du Bas-Canada, cette convention prit en considération " les relations des deux "provinces ainsi que les maux financiers et politiques qui " en étaient résultés, et les changements constitutionnels " au moyen desquels on pourrait remédier à ces abus et as- " surer à la province un bon gouvernement. " Est-il besoin de dire que les séances de ce congrès furent l'occasion de harangues plus enflammées les unes que les autres, et que les projets les plus échevelés furent mis en avant, afin, disait-on, de soustraire le Haut-Canada à l'infâme tyrannie du Bas-Canada? Avant de se séparer, la convention adopta une plate-forme assez radicale mais qui n'avait certainement pas le mérite de la nouveauté. Les deux principaux articles se bornèrent, l'un à proposer le rappel de la constitution de 1841 et la subdivision du Canada en deux ou pluî8ieurs provinces qui seraient liées ensemble par une u'njion fédérale, l'autre à déclarer que jamais un gouvernement ne
donnerait de satisfaction à la province du Haut-Canada tant que la représentation ne serait pas basée sur le chiffre de la population. Il nous parait assez probable que M. Brown prit ce moyen de faire ratifier par son parti le plan dont il avait arrêté l'esquisse avec M. Dorion au moment de former leur ministère. M. J. S. MacDonald refusa de souscrire à ce programme; il ne voyait aucune nécessité de reviser la Constitution et croyait qu'il suffirait de modifier la politique qu'on avait suivie jusque-là pour s'assurer l'adhésion des députés canadiens et s'emparer du pouvoir. Son opinion fut partagée par plusieurs autres gTits influents, et on se sépara beaucoup moins uni qu'auparavant.
A Montréal, M. Dorion essaya d'organiser une démonstration politique du même genre à laquelle M. C. Laberge et M. Lemieux, qui avaient brisé publiquement avec M. Brown, refusèrent de prendre part. On nomma un comité composé de MM. Dorion, Dessaulles, McGee et Drummond qui firent un rapport aboutissant aux mêmes conclusions que la convention de Toronto quant à une fédération de petites provinces. Mais le projet mourut à peine né ; sauf le Pays, les journaux de toute nuance le repoussèrent spontanément, et il tomba pour ne plus jamais se relever. Surtout on ne voulait de M. Brown à aucun prix. D^'ailleurs, son manque de flair politique, son immense orgueil et son entêtement servirent encore plus le gouvernement qu'il avait juré de renverser, que ces conventions de Toronto et de Montréal.
(M. Galt se rendit en A'ngleterre où sa mission fut couronnée du plus grand succès. L'emprunt de onze millions deux cent mille piastres qu'il lança sur le marché de Londres fut couvert par des offres supérieures aux chiffres demandés, et les valeurs canadiennes, à partir de cette époque, commencèrent h être recherchées par le public anglais, M. Galt
n'épargna ni soins ni démarches pour faire connaître la condition financière du Canada et la brochure qu'il publia, " Le Canada depuis 18Jf9 à 1859 ", y contribua largement.
Au mois de janvier 1860, M. L. S. Morin accepta la charge de solliciteur général et fut assermenté comme membre de l'Exécutif ; le mois suivant, M. John A. MacDonald fit nommer M. J. G. Morrison solliciteur général du Haut- Ca'nada avec siège au Conseil. C'étaient deux hommes remarquables ; M. Morin surtout donnait les espérances les plus brillantes. Belle intelligence, possédant toutes les qualités d'un orateur remarquable, canadien de cœur et de convictions, d'une facilité de travail peu ordinaire, d'un caractère aimable et sympathique, ce jeune député pouvait aspirer aux postes les plus élevés de la politique. M. Cartier, qui s'entendait en hommes, se plut à lui en faciliter le premier accès. M. Morrison ne put se faire élire ; il persista néanmoins à gai'der son portefeuille pendant plus d'un an au grand scandale de l'opposition et malgré le mécontentement légitime du parti ministériel. Si M. John A. Mac- Donald avait des devoirs d'amitié à remplir envers M. Morrison, celui-ci ne parut pas comprendre que sa présence constituait un embarras sérieux pour M. MacDonald et le gouvernement dont il faisait partie, et que sa résignation lui était commandée par uli devoir de convenance non moins impératif.
Le 28 février 1860, le parlement se réunit à Québec qui était redevenue capitale pour la deuxième fois et qui allait continuer de l'être jusqu'en 1866.
Le discours du trône annonça la visite du Prince de Galle«i que Sa Majesté chargeait de la représenter ; la législature fut en outre informée du succès de la mission' de M. Galt en Angleterre, et entre autres mesures, le gouverneur gêné-
rai signala à son attention la refonte des lois municipales du Bas-Canada, quelques amendements à la loi de l'enregistrement des hypothèques et privilèges dans le Bas-Canada, à la régie des terres de la Couronne, et des amendements aux lois touchant le débiteur insolvable. L'adresse fut votée le même jour dans les deux Chambres.
Le gouvernement n'éprouva aucune difficulté à faire passer toutes les mesures. Le ministre des finances, que les succès avaient un peu grisé, crut qu'il pourrait se livrer à quelques expériences dans le but de développer l'industi'ie des pêcheries de haute mer et Texploitation des ressources minières du pays. A cet effet, il fit établir deux ports libres, l'un à Gaspé et l'autre au Sault Ste-Marie. Cet essai ne réalisa point les espérances de son auteur, et en 1866 les deux ports furent fermés. Il fut plus heureux dans les dégrèvements de droits sur les vins et spiritueux qu'il fit adopter à la Chambre pour obtenir du gouvernement français une réduction correspondante sur les bois, les navires et quelques autres produits canadiens. Ses propositions furent agréées, et bientôt des relations commerciales d'une certaine importance se nouèrent entre la France et le Canada.
Le budget qui d'ordinaire offre à l'opposition un champ de bataille beaucoup plus avantageux que l'adresse donna Heu à des débats inaccoutumés. La réputation grandissante de M. Galt portait ombrage à M. Brown et à ses amis, et on n'eût pas été fâché de voir le ministre des finances se buter à quelque échec un peu considérable. M. Brown essaya de le faire censux*er par la Chambre pour avoir dépensé des sommes importantes qui n'avaient pas été inscrites dans les estimations de l'année précédente, il ne put réussir. Il tourna ensuite ses attaques contre les subventions que le bud-
get accordait aux institutions religieuses, et ne fut pa^ plus heureux. Le gouvernement fut appuyé chaque fois par de fortes majorités.
M. Wallbridge proposa l'adoption du principe de la représentation basée sur la population. M. Dorion s'y opposa et dit qu'il ne voterait jamais pour cette proposition tant que l'acte d'Union ne serait pas abrogé. M. Foley, plus pratique, déposa un vote de non confiance eontre le cabinet qu'il accusa d'être en minorité dans le Haut-Canada et d'exercer le patronage ministériel dans cette province contrairement aux vœux de la majorité de ses représentants. M. Sidney Smith répondit en lui demandant quelle solution il proposait aux difficultés dont il se plaignait, et lui reprocha d'avoir tenté de former avec M. Brown une administration dont la majorité de la province de Québec ne voulait à aucun prix. M. G. Ouimet proposa en amendement un vote direct de confiance dans le ministère; mais M. C. Laberge, qui voulut tout d'abord faire déclarer par la Chambre que le gouvernement mettait en danger l'ordre et la prospérité du pays en persistant à gouverner avec l'appui d'une province seulement, ne put trouver qu'un petit nombre de ■députés pour l'appuyer. Le vote de confiance de M. Ouimet, fut adopté par 70 voix contre 44. MM. Cauchon, Loranger, Langevin et J. H. Cameron en profitèrent pour se rallier franchement au ministère et faire cesser une situation fausse dont l'opposition tirait le plus grand parti.
On s'attendait naturellement que M. Brown tenterait l'épreuve de la discussion et du vote sur les deux principaux articles du programme de la convention de Toronto ; déjà il avait eu soin de faire présenter au parlement de nombreuses pétitions à ce sujet. Il les présenta en effet sous forme de résolutions, et dénonça l'acte d'Union qui avait
manqué son but, et s'étendit à plaisir sur les griefs dont le Haut-Canada avait à souffrir par suite de la domination de la province française ; il termina en disant que si le parlement refusait la justice qu'il demandait, il porterait la cause au pied du trône. L-es débats se bornèrent il quelques discours ; la première résolution fut rejetée par 66 contre 27 et la deuxième par un vote de 74 contre 32. On prétendit que sans l'absence de quelques-uns des députés du Haut-Canada, la majorité de cette province aurait été hostile à M. Brown. MM. Dorion, D. E. Papineau, McGee et Drummond furent les seuls députés du Bas-Canada qui votèrent avec M. Brown.
Le dissentiment qui existait entre M. Brown et plusieurs clear grits éminents éclata durant la session, et MM. Foley et Connor l'accusèrent publiquement de détruire leur parti par ses violences, son manque de tact, et son obstination. M. J. Sandfield MacDonald lui retira également son adhésion et on vit bientôt l'influence du célèbre agitateur subir une éclipse presque complète. Ses façons tyranniques étaient devenues insupportables à son entourage et on chercha à le remplacer. Un jour, le major Campbell, de Saint-Hilaire, dont l'opposition au ministère était notoire, s'interrompit au beau milieu d'un discours pour demander «\ George Brown " d'abandonner la conduite d'un parti au- " quel les Canadiens-Français ne pourraient jamais se ral- " lier tant qu'il en serait le chef." Pour cet homme qui ne pouvait souffrir la contradiction, des scènes de ce genre étaient des plus humiliantes, et il en souffrait horriblement; mais il cherchait invariablement à s'en dédommager par une recrudescence de fanatisme dans son journal. Le parlement fut prorogé le 19 avril.
An mois de juillet suivant, le Prince de Galles arriva «\
Québec après avoir visité les Provinces Maritimes. La réception qu'on lui fit montra le respect de la population pour «on auguste mère. Le parlement, qui s'était réuni pour la circonstance, lui présenta des adresses de bienvenue, et le prince conféra à M. N. F. Belleau, président du Conseil législatif, et à M. Henry Smith, orateur de l'Assemblée, quelques dignités nobiliaires. De la belle ville de Champlain, le cortège royal se rendit à Montréal où le prince présida à l'inauguration du pont Victoria, immense construction de pierre et de fer jetée sur le Saint-Laurent en face de la ville pour le passage des trains du Grand-Tronc. Les fêtes qui eurent lieu surpassèrent en magnificence tout ce qu'on avait vu jusqu'alors. Les Trois-Rivières, Sherbrooke et Saint-Hyacinthe furent partiellement honorées d'une courte visite du prince qui se rendit ensuite à Ottawa. Son passage à travers le Bas-Canada ne fut pour ainsi dire qu'une série d'ovations dont l'enthousiasme du peuple ne fut pas le trait le moins caractéristique. Le premier septembre. Son Altesse Royale posa la première pierre des édifices du parlement à Ottawa au milieu d'une pompe extraordinaire. Il faisait une de ces journées de fin d'été dont rien sous notre beau climat ne surpasse la pure et tranquille sérénité. Du promontoire où la cérémonie se déroulait au milieu d'une foule brillante et parée, le prince pouvait d'un coup d'oeil embrasser un tableau exceptionnel par sa beauté sauvage et grandiose. A ses pieds passait, rapide encore et coulant à pleins bords, la rivière Ottawa, grande comme un fleuve, et qui semble accourir et descendre de terrasse en terrasse du fond de l'horizon ; en face, les bois sombres dont les racines baignent dans l'eau, s'éloignaient, s'élevaient et escaladaient au loin une chaîne basse de montagnes vers le nord. Sur ce tapis enisoleillé, large
comme cent villages, les nuées légères dessinaient de grandes plaques d'ombre mouvante, et la Gatineau, çà et là avant de s'unir à l'Ottawa, trouait l'immense forêt vierge, de quelques luisants tronçons de ses eaux comme autant de lacs étincelants. A sa droite, il pouvait apercevoir la campagne en partie défrichée, grasse, opulente, ondulée, qui montrait quelques grandes fermes avec leurs troupeaux couchés dans les herbes et leurs moissons mûrissantes. Une vie intense, profonde, vigoureuse se dégageait de cette terre et semblait se révéler dans le sourd grondement de ses cascades puissantes qu'on ne voyait pas. S'il eut la conception des merveilleuses ressources que ce coin de terre enchanteur offrait à l'industrie humaine, le prince dut s'avouer qu'à tout prendre l'idée d'y placer la capitale d'une nation avait été singulièrement heureuse et bien inspirée.
En partant d'Ottawa le prince s'arrêta un instant à Brockville avant que de se diriger sur Kingston, oti commencèrent les désagréments qui devaient rendre si déplaisante pour Son Altesse Royale une partie de sa visite dans le Haut-Canada. Ports de leurs protestations incessantes de loyauté envers la Couronne, les orangistes, qui étaient nombreux et influents, avaient en plusieurs endroits pris le pas sur leurs concitoyens dans la formation des comités de réception. A Kingston le premier arc de triomphe était tout simplement un trophée orangiste ; à Belleville, à Toronto on avait également étalé au soleil toutes les marques de la société. Dans les processions, les orangistes, à cause de leur loyauté incomparable, devaient marcher les premiers en avant, revêtus de leur costume jaune, bariolés de rubans jaunes, fleuris de bouquets jaunes, le tout agrémenté d'innombrables GOD SAVE THE QUEEN, affichés partout, en papier, en coton, en soie, sur la brique, sur le bois et
sur la pierre. Mais cette loyauté tout en dehors, dont on faisait un si libéral étalage, n'avait rien de sincère, comme on va le voir. Le duc de Newcastle, qui accompagnait le prince à titre de ministre du gouvernement de Sa Majesté, ayant appris tout ce remue-ménage orangiste, déclara nettement que Son Altesse Royale ne voulait ni ne pouvait accepter de manifestation de ce genre. Bien plus, il fit savoir que si l'arc de triomphe de Kingston n'était pas remplacé par un autre, le prince ne s'y arrêterait pas et passerait outre. Les orangistes eurent beau protester, supplier, le duc resta inflexible. " Le prince doit visiter l'Irlande l'an pro- " chain, dit-il, et je ne puis ni ne veux lui conseiller ici une " ligne de conduite qu'il ne saurait tenir là-bas. " Cette raison si excellente ne put convaincre les orangistes ; ils refusèrent de soumettre leur loyauté au sacrifice que la Couronne elle-même leur demandait, et ils se donnèrent le suprême ridicule de brûler en effigie le duc de Newcastle et le gouverneur général le soir de l'arrivée du prince à Toronto. A London, à Hamilton et dans les autres petites villes visitées par Son Altesse Royale, les réceptions furent des plus enthousiastes et des plus bienveillantes.
En partant du Canada, le prince traversa les Etats-Unis et fut l'hôte du président à Washington. Le peuple américain le reçut avec de telles démonstrations de respect et d'amitié que le duc de Newcastle ne put s'empêcher d'observer que cette visite avait plus contribué à cimenter les liens d'affection entre l'Angleterre et la république que n'aurait pu le faire un demi-siècle de diplomatie. Si le duc avait pu prévoir l'affaire du Trent !. . .
Ce fut encore en 1860 que le Canada eut l'honneur de recevoir la visite du Prince de Joinville et de M. St-E. Rameau, l'illustre auteur de " La France aux Colonies. "
444 HISTOIKE DU CANADA
La session de 1861 s'ouvrit à Québec le IG mars (1861) ; c'était la dernière du sixième parlement. Le discours du trône se borna à recommander l'assimilation autant que possible des lois des deux provinces, de passer une loi de faillite pour le Haut-Canada et d'amender la loi criminelle.
Les débats sur l'adresse roulèrent immédiatement sur la déplorable conduite des orangistes et les Justes rebuffades qu'ils avaient essuyées. L'opposition crut de bonne tactique d'en tenir les ministres responsables. C'est que les loges fournissaient un troupeau nombreux de voteurs, et que pour se les attacher il était à propos de prendre leur défense quelque mauvaise que fût leur cause, ce dont M. John A. MacDonald lui-même avait d'ailleurs donné le triste exemple. On l'avait vu, au sujet de l'attitude des orangistes de Kingston, faire cause commune avec eux et refuser d'accompagner le cortège royal dans les autres parties de la province. Il n'avait pas hésité, dans un discours qu'il prononça à Brant l'automne suivant, à rejeter sur le duc de Newcastle l'odieux de toute l'affaire, et à le signaler au fanatisme ignorant des loges comme le seul coupable. D'un autre côté, il n'est que juste d'observer que, durant la session précédente, l'opposition, redoutant le prestige que la visite du premier ne manquerait pas de donner au ministère, avait fait affirmer par la Chambre que le cabinet n'était pas et ne devait pas être tenu responsable de la manière dont ce voyage se ferait, non plus que de l'itinéraire suivi, et M. Brown avait même proposé la formation d'un comité de députés qui en aurait été chargé. La Chambre en conséquence exonéra le gouvernement de tout blâme par un vote de 85 contre 14.
La question de la représentation fut le second ordre du jour de l'opposition et forma le sujet d'un amendement
proposé par M. Perguson. On se fera une idée de l'excitation des esprits à ce sujet dans la population du Haut-Canada par l'extrait suivant que nous détachons d'un discours de M. Foley prononcé au cours de la discussion :
" Dans son opinion, le Haut-Canada était aussi impatient " d'obtenir cette mesure qu'il l'avait été en 1854 d'emporter " la sécularisation des réserves du clergé. On avait préten- " du que jamais ces réserves ne seraient sécularisées, et " cette menace avait produit la rébellion de 1847 ; c'est la " même conséquence que nous pouvons nous attendre à voir " se réaliser si on s'obstine à ne faire aucune concession sur " cette question. La province du Bas-Canada déclare qu'elle " n'en fera jamais, et celle du Haut-Canada jure qu'elle en " obtiendra ; est-il sage de laisser deux populations dans un " tel état d'antagonisme ? Que la situation se prolonge et " on verra se répéter ici le spectacle qu'offrent en ce mo- " ment le Nord et le Sud des Etats-Unis. " L'amendement fut rejeté par 72 contre 38. La discussion reprit cependant avec une nouvelle vivacité sur une proposition que fit plus tard le même député pour changer la représentation.
M. Cartier prit la parole en cette circonstance et déclara qu'il ne se soumettrait, ni ne conseillerait jamais à qui que ce soit de se soumettre à des demandes injustes ; il voulait pour tous l'égalité de traitement et la justice pure et simple. L'acte de 1841 ne donnait pas au Haut-Canada le droit d'avoir une représentation plus nombreuse que celle du Bas-Canada, et c'était précisément cette égalité qui lui avait fait accepter l'Union. Puis, envisageant le principe même qu'on voulait introduire, le premier ministre démontra qu'il n'était nulle part en vigueur, pas plus en Angleterre qu'aux Etats-Unis, et que dans ces pays on tenait, avant tout, compte des intérêts de la propriété et des con-
ditions sociales de la population lorsqu'il s'agissait de modifier la représentation. Si on a laissé vivre l'Union, dit-il, pendant des années lorsque l'excédent de la population du Bas-Canada sur le Haut-Canada était de 250,000 âmes et même au-delà, pourquoi ne pas continuer aujourd'hui que l'excédent en faveur du Haut-Canada est au-dessous de ce chiffre? " Assurément, on n'osera pas prétendre que 200,000 " clear grits valent 250,000 individus du Bas-C-anada I " Et puis, est-ce que le Haut-Canada n'a pas retiré de l'Union des avantages incomparables et supérieurs à ceux qu'j a trouvés l'autre province ? Le Bas-Canada est nécessaire au Haut-Canada, dont il est le marché ; sans le Bas-Canada il ne pourrait percevoir le revenu de ses douanes. En terminant, M. Cartier réitéra sa ferme résolution de ne jamais consentir au sacrifice des droits du Bas-Canada, et que le gouvernement dont il était le chef s'opposait à la mesure de M. Ferguson.
M. J. L. McDougall, le digne lieutenant de George Brown et l'un des rédacteurs du GJobe, s'emporta dans un langage des plus violents, et traita les Canadiens-Français de nation d'étrangers ; il sollicita les protestants du Bas-Canada de s'allier contre eux, leur foi et leur nationalité, et entreprit de démontrer par des chiffres que le Haut-Canada avait contribué au revenu public plus que le Bas-Canada, pendant que le chiffre des dépenses qui s'y étaient faites n'était pas plus considérable, que le traité de réciprocité avait été également avantageux aux deux provinces, que le Haut- Canada avait la supériorité du climat, du sol et du chiffre de la population, et que pour toutes ces raisons il avait le droit d'exiger la modification du principe de sa représentation dans le parlement. "Le refus systématique de noii« " rendre justice, dit-il, pourrait bien avoir pour résultat de " nous faire tourner les yeux du côté de Washington. "
M. John Rose n'eut pas de peine à réfuter les arguments de M. McDougall et à démontrer la fausseté de ses chiffres sur les dépenses de chaque province, ainsi que sur leur part respective dans les recettes.
M. John A. MacDonald s'attacha à établir que le Haut- Canada n'avait en aucun temps éprouvé les prétendues injustices dont on se plaignit, et défia l'opposition de citer un seul cas où la domination française avait été imposée en Haut-Canada. Le seul remède au mal serait une Confédération de toutes les provinces sur un principe différent de celui de la Confédération américaine. La question est grave, c'est pourquoi il faut laisser au temps le soin de la mûrir. L'opposition sait bien qu'il lui serait impossible de former une administration possédant la confiance de la majorité de la Chambre si elle osait mettre en tête de son programme l'adoption du principe de la représentation d'après le chiffre de la population. " Quant à ma propre situation, " continua- t-il, je n'hésite pas à dire, en face des deux ou " ou trois partis qui se partagent la province du Haut-Ca- " nada, que non seulement je suis à la tête du parti le plus " considérable cjans cette Chambre, mais encore je possède " la confiance de la grande majorité du peuple de ma propre " province. "
Parlant ensuite de l'Union, il ajouta : " Quand on con- " sidère que lors de l'Union, en 1841, le pays était déchiré " par des dissensions intestines, que le Haut-Canada suc- " combait sous le poids de sa dette, et que maintenant " notre crédit n'a de supérieur que celui de la Grande-Bre- " tagne elle-même, est-il raisonnable d'espérer que nous al- " Ions consentir à la dissolution de cette Union parce que la " population du Haut-Canada l'emporte d'un dixième sur " celle de l'autre province ? On a parlé d'une fédération de
" trois subdivisions de la province actuelle, mais on devrait " savoir que le Canada central aura des intérêts qui l'éloi- " gneraient fatalement du Haut-Canada. La vallée de l'Ot- " tawa et tout le pays situé à Test de Kingston, s'approvi- -" sionnent sur les marchés de Montréal et de Québec qui " sont également leurs marchés pour l'écoulement de leurs " produits. Où se trouverait donc la prépondérance du " Haut-Canada dans un tel arrangement ? "
La cause du Bas-Canada fut brillamment défendue par MM. Chapais, Sicotte, Langevin, Loranger, Laberge, Turcotte, Dunkin et Galt ; et MM. J. H. Cameron, Daly, Wilson, Benjamin, appuyèrent M. Ferguson dont les résolutions furent, après plusieurs jours de discussion, rejeté«9 par un vote de 64 contre 49. Un seul député du Bas-Canada, un M. R. S. Sommerville de Huntingdon, vota avec les 48 députés du Haut-Canada ; les députés anglais du Bas-Canada restèrent unis à leurs collègues canadiens, malgré la Gazette {Montréal Gazette) et le Commercial Advertiser, de «Montréal, qui défendaient la cause du Haut-Canada. Ce vote fut une victoire décisive pour le Bas-Canada, et convainquit M. Brown et ses amis de l'inutilité de leurs efforts. Aussi, vit-on peu à peu se dessiner une réorganisation de l'opposition avec M. Sicotte comme successeur de M. Horion, et M. J. S. MacDonald à la place de M. George Brown, retenu chez lui par la maladie. En même temps que M. Sicotte, on vit MM. Loranger et Lemieux s'éloigner de M. Cartier ; si ce groupe ne fut pas d'abord menaçant par le nombre, il le fut par le talent et la réputation de ses membres. La modération s'imposait, et en prévision des élections générales les violents comprirent la nécessité d'avoir recours à de nouveaux chefs et à une nouvelle tactique.
La législation de cette session fut presque nulle ; tout le ti^mps se passa, comme on l'a vu, à discuter les soi-disant griefs du Haut-Canada et à soulever d'interminables débats sur des motions de non confiance. Enfin, le 18 mai, le gouverneur prorogea les Chambres, et, le 10 juin, publia sa proclamation de dissolution.
Les élections générales, qui eurent lieu immédiatement, ne présentèrent pas le caractère de violence et de fraude de celles de 1857 ; elles furent assez paisibles et aussi régulières que possible. D'ailleurs, toutes les grandes questions sociales et économiques se trouvaient réglées ; le programme du parti libéral-conservateur se bornait, pour ainsi dire, à la routine de la politique et à surveiller le fonctionnement des lois existantes afin de corriger les défauts que l'expérience pouvait faire découvrir. Ce fut donc un vote de confiance pur et simple que le ministère Cartier-MacDonald demanda à l'électorat. L'opposition, qui manquait de programme, en fut réduite à employer contre le gouvernement tous les lieux communs dont se servent depuis un temps immémorial contre les ministères tous ceux qui leur font la guerre. De part et d'autre, ce fut la lutte de la dernière session qui se continua devant les électeur». Le premier ministre, M. Cartier, réussit à battre M. A. A. Dorion, dans Montréal et à se faire élire à sa place. M. George Brown fut défait dans Toronto, mais M. L. S. Morin fut battu dans Terrebonne et M. Sidney Smith dans Est-Northumberland. Ces deux ministres purent cependant se faire réélire avant la session de 1862. M. Alex. Mackenzie, qui devait plus tard jouer un rôle éminent dans la politique, fut élu dans le comté de Lambton. Le parti de M. Sicotte se fortifia de quelques nouveaux partisans, sans cependant diminuer sensiblement la force du ministère ; les élections
donnèrent à M. John A. MacDonald une faible majorité sur ses adversaires, ce qui permit au gouvernement de pouvoir se réclamer de l'appui des deux provinces dans le vote que venaient de donner les électeurs de tout le pays. On était débarrassé de M. Brown, et quoique le Glohe eût redoublé de virulence et de fanatisme après la défaite de son directeur, on se flattait que les délibérations de la nouvelle Chambre seraient moins acerbes et les discours plus modérés, dans la forme du moins. Le ministère avait déclaré qu'il ne consentirait pas à modifier le principe de la représentation parlementaire ni à déranger Tégalité établie entre les deux provinces par l'Union, et lorsqu'on vit le Haut-Canada se détourner des clear ç/rîts pour accepter la politique ministérielle, on put croire la crise reculée indéfiniment peut-être.
Vers la fin de juin, M. Cauchon remplaça M. Eose aux travaux publics, et M. John A. MacDonald dut, au sortir des élections générales, trouver des successeurs à M]M. Yankaughnet, Morrison et Ross qui avaient démissionné. M. Vankaughnet se retira de la vie politique et accepta la charge de Chancelier du Haut-Canada, M. Morrison fut nommé juge, et M. Ross entendit consacrer tout son temps aux affaires du Grand-Tronc dont il était le président. M. MacDonald s'adressa d'abord à M, J. H. Cameron et à M. Alex. Campbell, mais on ne put tomber d'accord sur la question de la représentation ; il fut plus heureux avec MM. J. Patton, John Carling et J. B. Robinson qui furent assermenté en mars 1862.
Le 25 octobre sir Edmund Head, dont le terme était expiré, quitta, le Canada sans laisser après lui beaucoup de regrets. Le plus bel éloge qu'on peut faire de ce haut fonctionnaire, c'est d'avoir été constitutionnel et d'avoir fait preuve à certains moments d'une remarquable lucidité d'esprit. Il ne parait pas avoir recherché la popularité
parmi nos compatriotes, et s'il faut en croire les journaux du temps, il leur donna les meilleures raisons du monde de regarder son départ avec la plus profonde indifférence. Sir Edmund Head était, paraît-il, un de ces Anglais qui ne se contentent pas de croire leur race supérieure à toutes les autres, mais qui le disent. Si encore Son Excellence s'était passé cette aimable satisfaction en famille, à part soi, entre Anglais, eu dîner particulier, personne n'aurait eu le droit de s'en plaindre ; tout au plus aurait-on souri de ce chauvinisme qui se déplaçait. Mais Son Excellence s'oublia un jour en plein banquet public, et confia à ceux qui l'entouraient et qui probablement partageaient son opinion, l'impression défavorable que lui causait le contact en Bas-Canada avec un peuple qui n'était pas entièrement de race anglo-saxonne. La presse, indiscrète comme toujours, imprima le discours, et Son Excellence s'aperçut bientôt dans quel abominable guêpier elle s'était fourrée.
Lord Monck lui succéda. C'était un homme de bon sens, ayant eu quelque expérience politique comme deuxième lord de la Trésorerie dans le gouvernement de Palmerston, comme l'un des whips de son parti. Quelq^ues semaine» après son arrivée éclata l'affaire du Trent.
Le 12 décembre de l'année précédente, 1860, la Caroline du Sud avait passé une ordonnance de sécession par laquelle elle se séparait des Etats-Unis ; ce premier acte avait été suivi d'hostilités ; le 6 janvier 1861, la convention de la Floride suivit l'exemple de la Caroline et bientôt huit autres Etats firent de môme. Le 8 février, la convention de Montgomerry proclama la Confédération du Sud et en élut président M. Jefferson Davis. La guerre éclata entre le Nord et le Sud le 12 avril. Environ un mois après la prise du fort Sumber, le gouvernement anglais déclara garder la
neutralité envers les belligérants. Le 8 novembre, un steamer de la malle anglaise, le Trent, parti la veille de la Havane en route pour l'Angleterre, se trouvait dans le canal de Bahama lorsque la vigie signala l'apparition d'un navire de guerre ne portant aucun pavillon. Bientôt un coup de canon, puis deux, puis le drapeau américain hissé au mât du navire suspect forcèrent le Trciit à s'arrêter ; quelques minutes après un officier de marine à la tête d'une forte escouade de matelots armés, mett-ait le pied sur le pont et demandait la liste des passagers, disant qu'il avait ordre de s'emparer de MM. Mason et Slidell, commissaires sudistes et de leurs secrétaires, M'M. MacFarlane et Eustis, qu'il savait être à bord. Malgré les protestations du capitaine du T7-e)it et de M. Mason et de ses compagnons, ceuxci furent menés à bord du San Jaciuto où ils devinrent les prisonniers du gouvernement de Washington. Cette arrestation, faite au mépris de tout droit international, constituait une violation de territoire et créa l'excitation la plus intense en Angleterre et au Canada. Au contraire, les Etats du Nord envisagèrent la chose comme un glorieux fait d'armes et Wilkes, le commandant du San Jacinto^ devint le héros du jour. Sa gloire ne dura guère, car le gouvernement anglais somma immédiatement celui de Washington de lui rendre tout de suite les quatre prisonniers et de réparer au plus tôt l'insulte faite au pavillon de la (îrande-Bretague. Le président Lincoln et le secrétaire d'Etat Sew^ard, comprenant la gravité de l'offense, s'empressèrent de déférer à la sommation de l'Angleterre, et, le premier de janvier 1862, les commissaires sudistes partaient de Boston pour les ports anglais. Mais les préparatifs de guerre étaient déjà commencés, et le navire qui portait MM. Slidell et Mason se croisa en mer avec les mil-
HISTOIKE DU CANADA 453
liers (le soldats que les autorités impériales dépéchaient en toute hâte vers le Canada et les provinces maritimes. Dans le même temps, de nombreux régiments de volontaires se formaient dans toutes les villes canadiennes et une noble ardeur guerrière se manifestait d'un bout du pays à l'autre. La soumission du gouvernement de Washington, qui dut en passer par tout ce qu'exigea la fierté blessée de l'Angleterre, ralentit notablement mais sans les arrêter ces préparatifs, car la guerre sévissait avec violence au sein de la république américaine, et la prudence commandait de se tenir prêt à toute éventualité. Dans cette intention, le cabinet de Québec confia à une commission composée de MM. Cartier, MacDonald et du colonel Lysons, le soin de préparer une nouvelle loi de milice.
La session fut ouverte le 20 mars 1862, par lord Monck, qui communiqua au parlement le décès du Prince Consort et les félicitations de Sa Majesté sur l'heureuse issue de l'affaire du Trcnt et sur la loyauté et le patriotisme dont la population canadienne avait preuve en cette circonstance, iSon Excellence recommanda aux Chambres la réorganisation des milices et attira leur attention sur l'établissement de relations libre-échangistes avec les provinces maritimes.
Sir Allan ^IcNab fut élu président du Conseil législatif, et M. J. E. Turcotte, orateur de l'Assemblée l-égislative ; ce dernier l'emporta de treize voix sur son concurrent M. Sicotte, candidat de l'opposition.
Les bruits de guerre avaient démontré la nécessité pour toutes les provinces de resserrer les liens qui les unissaient, et la question d'unir Halifax h Québec par une voie ferrée s'imposait avec plus de force que jamais à la considération du parlement. Sur un amendement contre le paragraphe
de l'adresse qui s'y rapportait l'opposition ne put réunir qu'une quinzaine de voix.
Ce fut M. McDougall qui ramena sur le tapis la question de la représentation, Rcp. hy Pop. comme on disait en ce temps là par abréviation. Les débats furent aussi sérieux mais moins violents que d'habitude. Comme d'ordinaire aussi le vote se partagea par province ; 42 députés, tous du Haut-Canada, votèrent avec M. McDougall.
Un dernier vote qui donna une majorité de 17 voix au gouvernement eut lieu au sujet de la situation irrégulière de M. Morrison qui était resté ministre pendant au-delà d'un an sans être député de la Chambre. L'adresse fut adoptée, mais l'opposition avait déployé au cours des débats u:ie vigueur et une discipline qui durent inspirer de« craintes au ministère.
Une des lois les plus intéressantes de la session pour le. Bas-Canada fut celle qui modifia l'organisation du département de l'agriculture et y rattacha la colonisation et l'immigratiou. L'Assemblée parut accorder une attention plus qu'ordinaire à ces deux questions vitales pour un jeune paj'S, et nomma un comité de colonisation et un comité d'immigration ; le Conseil Législatif suivit cet exemple, et la discussion qui s'éleva en cette occasion montra combien était vif et pratique le sentiment dans les deux Chambres à ce sujet. Tout le monde, sans distinction d<» partis, fut unanime à demander l'application d'un système plus vigoureux, plus suivi, plus constant ; les journaux ne s'épargnèrent pas, et le clergé, si patriotique, multiplia se*3 efforts et ses sacrifices.
M. Scott, d'Ottawa, soumit à la Chambre un bill pour établir en TTaut-Canada le régime séparatiste absolu dans les écoles publiqut'S ; il eut l'adhésion des ministres ainsi que de tous les hommes modérés.
On s'était plaint du peu d'égards que le cabinet avait montrés pour la Constitution dans le cas de M. Morrison ; cependant la majorité n'avait pas trop regimbé. Les murmures éclatèrent plus significatifs, lorsque l'opposition formula des accusations d'extravagance, d'impéritie et même de fraude dans les dépenses affectées à la construction des édifices parlementaires, et un certain nombre de partisans blâmèrent le gouvernement de n'avoir pas communiqué, en 1861, à la législature un état vérldique des travaux. On le censura privément d'avoir dépassé les crédits sans autorisation et d'avoir payé de cette façon des sommes considérables. M. Sicotte émit l'avis que la Chambre devrait instituer une enquête afin de découvrir les coupables et en faire un exemple. Le fait est que le gouvernement, trompé par l'incapacité monumentale de M. John Rose ou par sa malhonnêteté, se trouvait avoir épuisé tout le crédit de $900,000 voté pour la construction des édifices lorsque les travaux étaient à peine à moitié terminés, à part ce <]ui avait été payé pour les ouvrages supplémentaires. M. Cauchon, qui avait pris sur le tard ce département des mains de M. Rose, se défendit comme il put et avec beaucoup d'habileté, mais il ne put effacer la mauvaise impression qui avait été créée, et le ministère dut s'attendre désormais au pire destin. La catastrophe arriva avec le bill de milice.
Cette mesure avait cependant été préparée avec tout le soin possible et devait, dans l'esprit de ses auteurs, répondre aux désirs universellement exprimés d'une i^éorganisation sérieuse des milices du pays. M. John A. Mac- Donald la présenta à la Chambre et dit que le but était de lever et maintenir sur pied une milice de 30,000 à 50,000 hommes suivant le besoin et suivant l'opinion du parlement. Il y aurait quatorze jours d'exercices et de manœuvres par
année, et la dépense pour la première année était estimée à 1850,000 ; les années suivantes, elle ne serait plus que de $500,000. Une majorité considérable des députés du Haut-Canada donna au projet son plus cordial appui, mais les amis du ministère eurent peur du sentiment d'hostilité qui se manifestait dans tout le Bas-Canada et plusieurs le critiquèrent dans ses détails. L'opposition, qui voyait le désastre imminent, ne se compromit pas sur les principes de la mesure ; tout au plus avait-on écouté un démocrate intransigeant déclarer fièrement que si l'Angleterre voulait garder le Canada elle devait prendre les moyens de le défendre. Personne ne le fit taire, mais on répandit le bruit qu'il plaisantait. On demanda aux ministres de consentir à amender le bill, M. MacDonald s'y refusa péremptoirement ; si le cabinet devait tomber, l'occasion était précieuse de montrer que le gouvernement avait au moment de sa défaite l'appui d'une majorité considérable du Haut-Canada, et que c'était à propos de la défense du pays qu'une majorité, prise surtout parmi ses anciens partisans, l'avait renversé du pouvoir. Si en politique il y a pour le commun des ministres la science de se maintenir en place, il y a aussi, pour les forts, la science de savoir tomber et de préparer sa chute, M. John A. MacDonald montra qu'il possédait cet art à un rare degré.
A sa deuxième lecture le bill fut rejeté par 61 voix contre 54, et le lendemain, 21 mai (1862), M. Cartier démissionna avec tous ses collègues. Le gouverneur accepta la résignation du cabinet, et chargea M. John Sandfield MacDonald d'en former un autre. Le 24 mai, au milieu des réjouissances publiques de la journée, le gouvernement MacDonald-Sicotte prit possession du pouvoir. En voici le personnel :
Pour le Haut-Canada :
J. S. MacDonald, procureur général.
, M. H. Foley, maître général des postes.
W. P. Howland, ministre des finances.
Adam Wilson, solliciteur général.
James Morris receveur général.
W. P. MacDougall, commissaire des terres.
Pour le Bas-Canada :