L. W. Sicotte, procureur général
T. D. McGee, président du Conseil exécutif.
U. J. Tessier, commissaire des travaux publics.
Frs Evanturel, ministre de l'agriculture.
Le caractère d'un cabinet, dans notre pays mélangé de races et de religions différentes, présente comme la résultante de plusieurs forces agissant de diverses manières, ou plutôt, c'est comme la couleur définitive produite par la combinaison de plusieurs couleurs différentes. Le plus qu'un chef de ministère peut exiger c'est l'adhésion de ses collègues à deux ou trois mesures importantes, laissant au temps et aux circonstances le soin d'harmoniser plus complètement ce que leurs idées et leurs tendances peuvent avoir de trop personnel ou de trop divergeant. Ainsi M. Sicotte était de l'école de M.Lafontaine, tandis que MM. Tessier et Evanturel appartenaient à la nuance modérée du parti fondé par M. Papineau, et ce fut un trait de nos mœurs politiques que de voir M. A. A. Dorion, successeur de M. Papineau et chef des démocrates les plus avancés, accepter de siéger au milieu d'hommes qui rejetaient absolument ses principes sociaux et religieux. La section ministérielle du Haut-Canada offrait à peu près un groupement
du même genre, M. McDougall y jouant le même rôle que M. Dorion dans la section du Bas-Canada. Il s'ensuivit que ce gouvernement se présenta aux suffrages des Chambres comme le représentant des idées modérées, cherchant le juste milieu, composant son programme politique de choses empruntées aux autres et résolu d'éviter avec soin les grandes initiatives et les grandes réformes. C'étaient presque tous des hommes de talent, honorables et animés des meilleures intentions ; mais ni M. Sicotte, ni M. MacDonald ne furent jamais regardés par leurs contemporains comme des esprits supérieurs et des chefs de nation. L'Assemblée se montra sympathique au nouveau ministère, surtout lorsque M. Loranger, et M. Wallbridge après lui, eut annoncé le programme de sa politique. Le gouvernement, reconnaissant le caractère fédéral du régime existant, déclarait s'attacher au principe de la double majorité et ne vouloir imposer à une i)rovince aucune loi dont la majorité de ses représentants ne voudrait pas ; il se proposait d'organiser la milice dans des conditions plus acceptables au peuple, de maintenir le choix d'Ottawa comme capitale, de faire passer une loi de faillite, de modifier le tarif et de tenir une enquête sur l'exécution des travaux des édifices parlementaires. Il aurait fallu, en vérité, pousser les exigences bien loin, pour ne pas accueillir avec faveur ce programme tout de modération, et on félicita M. Sicotte d'avoir amené ses collègues du Haut-Canada à accepter l'égalité de la représentation et la loi des écoles séparées de M. Scott. ^IjM. Cartier et MacDonald se montrèrent bien aise des promesses d'apaisement général qui saluaient l'aurore du nouveau règne ; ils borneraient leur attitude à celle d'une opposition loyale, et ils n'apporteraient aucun obstacle au développement du programme ministériel. De fait, la réélection des
ministres eut lieu d'emblée, et le cabinet eut l'agrément de la Chambre pour passer la législation qui était la plus urgente et ensuite proroger au plus tôt.
Jje bill de milice, qui fut soumis à l'étude de l'Assemblée, différa de celui qui avait été présenté par M. John A. Mac- Donald sur deux points essentiels : en premier lieu, il réduisait à 10,000 hommes le chiffre de la milice volontaire ; et en second lieu il fixait à )i}î250,000 seuleruent le crédit affecté à ce service. Il va de soi qu'on se récria en Angleterre contre l'insuffisance de cet armement national. Le Tiints, et à sa suite une foule de journaux anglais, nous reproclia de manquer de gratitude et de loyauté, et môme de tout instinct de conservation ; on conseilla au gouvernement de se débarrasser au plus tôt du fardeau des colonies et de les abandonner à la merci du premier venu ; qu'elles ne donnaient à l'Empire ni force, ni profit, et qu'elles n'avaient d'aft'ection que pour leurs goussets. Lord Palmerston put à peine réprimer l'indignation qui le secouait lorsque, en faisant la communication aux Communes de la cause de la chute du ministère Cartier, il ajouta que le gouvernement de Sa Majesté avait donné toute l'assistance possible au Canada pour le mettre sur un pied de défense efficace, et que c'était maintenant à la province de faire le reste ou " de déshonorer la nation dont ses habitants " tiraient leur origine. " Lord Monck ne put s'empêcher d'exprimer la même opinion, quoique sous une forme très adoucie, dans un banquet public auquel il assista à Montréal ; il lut une lettre du premier ministre anglais dans laquelle celui-ci insistait sur la détermination de l'Angleterre de protéger ses colonies contre toute agression étrangère et sur la nécessité pour les colonies de concourir j\ leur propre sûreté. Cette lettre, qui fut publiée dans tous les
journaux des Etats-Unis ainsi que les remarques dans le même sens faites par le duc de Newcastle à l'occasion de la défaite du ministère Cartier, eurent pour résultat d'éclairer le gouvernement de Washington sur les intentions de l'Angleterre dans le cas où il viendrait à Pesprit des Américains d'inquiéter ses possessions d'Amérique du Nord. De son côté, la population du Canada respira plus à son aise lorsqu'elle apprit l'attitude si ferme et si décidée que prenait le cabinet de St. James en prévision de l'avenir.
^t J. iS. MacDonald adopta le tarif proposé par M, Galt, h part quelques modifications, et les droits sur le sucre, le thé, la mélasse, les liqueurs, furent augmentés de manière à produire un revenu additionnel de plus d'un million.
Le parlement ne siégea que deux semaines et fut prorogé le 9 juin.
Durant la vacance, le gouvernement fit des réformes dans l'administration civile ; il inaugura quelques mesures de sévère économie, diminua le nombre des employés, et parvint à rendre moins coûteux le service public. Il institua des commissions qui firent des enquêtes dans tous les départements et dont les recommandations furent très précieuses. Malheureusement, l'esprit de parti s'en mêla et il y eut des destitutions extrêmement regrettables.
Les Provinces Maritimes, dans le eours de la saison, envoyèrent à Québec leurs délégués pour conférer avec le cabinet canadien de réciprocité commerciale et renouer les négociations au sujet de la construction de l'Intercolonial. MM. Sicotte et Ilowland passèrent en Angleterre pour poursuivre ces négociations qui échouèrent de nouveau. Il 8 ■s'occupèrent également de la question des communications entre le Canada et les territoires du Nord-Ouest. M. Doriou, qui avait toujouis été opposé à l'entreprise de l'Intercolo-
niai, persista dans son opinion et prétendit que Fétat des finances ne permettrait pas encore l'exécution de ce coûteux projet. Il se retira du gouvernement, et fut remplacé par M. J. O. Bureau en janvier (1863) ; M. Ferguson Blair, succéda en même temps à M. J. Morris obligé de résigner pour cause de santé.
La session s'ouvrit le 12 février (1863), et le Conseil législatif eut à élire un successeur à sir AUan McNab, mort le 8 août précédent ; M. Alexander Campbell fut choisi ; il méritait ce poste par son talent et sa popularité ; il avait étudié le droit à Kingston, dans le bureau de M. John A. MacDonald dont il était ensuite devenu l'associé.
iL'adresse donna lieu à des débats qui durèrent deux semaines. M. Cartier, sans vouloir proposer l'amendement, fit une revue des actes politiques du gouvernement, et l'accusa de laisser de côté l'immigration, la colonisation, et plusieurs autres articles importants de son programme.
La question de la représentation reparut comme à l'ordinaire sous forme de blâme adressé au cabinet qui avait négligé de présenter un bill à ce sujet. Quarante-deux députés, dont pas un seul du Canada central ni du Bas-Canada, votèrent avec M. M. C. Cameron qui avait proposé la motion. Le premier ministre, interpellé alors sur sa politique de double majorité, dit qu'elle ne s'appliquerait qu'aux sujets d'intérêt local, et qu'une section du ministère ne résignerait que si elle était l'objet d'un vote direct de non confiance des députés de sa province. Sur ces entrefaites, M. George Brown fut élu dans South Oxford contre un candidat de la convention réformiste ; c'était au moment où le bill des écoles séparées de M. Scott, dont MM. MacDonald et Sicotte avaient fait une mesure du cabinet, était discuté par la Chambre. Le Globe, qui n'avait cessé de
faire la guerre à M. J. Sandfleld MacDonald et à son gouvernement, l'accusa de vouloir mettre les écoles du Haut- Canada sous la domination des prêtres, et menaça de se"? vengeances tous ceux qui appuieraient le bill de M. Scott. Le 13 mars, la mesure subit sa troisième lecture, mais ce fut aux dépens du ministère qui vit se détacher de lui en cette circonstance un bon nombre de ses partisans habituels du Haut-Canada. Le premier ministre se trouva en minorité de 9 dans sa province, et on lui prêta un moment l'idée de résigner. Il n'en fit rien cependant et commit la faute de ne pas prévoir l'approche de l'orage, visible pour plusieur*, et de risquer une défaite encore plus humiliante. M. John A. MacDonald choisissait à loisir l'heure d'agir ; il la crut arrivée lorsque le premier mai M. Sicotte, en l'absence du ministre des finances, proposa la formation du comité des subsides. Il proposa simplement en amendement que " l'ad- " ministration telle que présentement constituée ne mé- " ritait pas la confiance de la Chambre. " Les débats occupèrent une semaine, et tous les députés de marque y prirent part. Quoique opposé à la politique de M. J. S. MacDonald, M. George Brown vota néanmoins contre l'amendement de non confiance. M. Dorion défendit ses anciens collègues dont il répudia les idées en fait de milice et de tarif. M. Howland répondit aux attaques de M. Galt, et MM. Mackenzie et Mowatt soutinrent le feu de MM. DeCases, Pope et Rose. M. John A. MacDonald appuya son amendement d'un discours d'une brièveté et d'une modération remarquables ; le premier ministre fut très énergique dans sa défense. Enfin le 7 mai, le vote fut pris et le ministère se trouva en minorité de cinq voix ; 64 députés votèrent pour l'amendement et 59 contre. M. Sicotte ne put pas rallier une majorité des députés 'du Bas-Canada, ce qui fut très remarqué.
Le lendemain, le premier ministre qui avait obtenu du gouverneur le droit d'en appeler au peuple, annonça à la Chambre que le cabinet en avait décidé ainsi, et qu'il se proposait de compléter la législation déjà commencée, après quoi, la prorogation aurait lieu. L'opposition repoussa cette proposition, et M. Cartier proposa Tajournement ; le ministère fut encore battu cette fois, mais la dissolution vint le surlendemain mettre fin à la session. MM. Cartier, MacDonald, J. H. Cameron, Rose, Dunkin prétendirent qu'après avoir essuyé un vote de non confiance, un gouvernement n'avait plus la compétence voulue pour diriger les affaires publiques. En outre, M. Sicotte et ses collègues du Bas-Canada n'avaient pas reparu en Chambre après le vote, et le premier ministre, après beaucoup de réticences, admit qu'ils avaient l'intention de se retirer du cabinet. Ce qui était vrai, c'est que M. J. S. MacDonald, après la défaite, avait conseillé à M. Sicotte de remanier le personnel de sa section, et qu'il se disposait à faire de même avec ses collègues du Haut-Canada. M. Sicotte avait répondu qu'il ne croyait nullement nécessaire de changer ses collègues ; le premier ministre aurait alors ajouté que le parti ministériel du Haut-Canada exigeait l'entrée de MM. Dorion et Holton dans l'administration, et il aurait même proposé à i\r. Sicotte de céder sa place au chef du parti démocrate. Subitement éclairé sur l'intrigue qui se jouait, M. Sicotte aurait repoussé avec mépris l'insulte gratuite que lui faisait M. J. iS. ]\[acDonald et aurait cessé d'assister au Conseil avec ses collègues. Le 16 mai le cabinet était reconstitué de la manière suivante :
Pour le Haut-Canada :
J. S. MacDonald, procureur général.
Wm McDougall, commissaire des terres.
W. P. Howland, receveur général.
Oliver Mowat, maître général des postes, A. J. Ferguson Blair, secrétaire provincial. L. Wallbridge, solliciteur général.
Pour le Bas-Canada :
A. A. Dorion, procureur général.