ÉTABLISSEMENT DU GOUVERNEMENT ROYAL
Aperçu.—En Canada comme en France, la mort de Mazarin (1662) marque le début d’une ère nouvelle : celle du gouvernement royal dont les premières années furent à tous égards si brillantes. Ici s'opère la substitution de l’autorité du roi à l’action si terne et si impuissante de la Compagnie des Cent-Associés. L’intendant Jean Talon crée le système d'administration politique, judiciaire et financière qui dura pendant un siècle. La guerre contre les Iroquois, vigoureusement poussée par Courcelle et Tracy d’abord, par Frontenac ensuite, conduisit à la possession des deux bassins du Saint-Laurent et du Mississipi, que de grands explorateurs ouvrirent au génie français. Jusque-là, les compagnies de commerce avaient fait du Canada une simple colonie d’exploitation; Colbert et Talon en firent une vraie colonie de peuplement, sous l’entière dépendance du roi et de ses représentants. La colonisation du Saint-Laurent moyen, les garnisons chargées de maintenir la liberté des échanges avec les sauvages, achevèrent la prise de possession du pays. La politique française vis-à-vis des Indiens s'impose jusqu'aux nations sauvages les plus lointaines.
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Les missionnaires, Jes coureurs de bois, en poursuivant des buts divers, arrivent cependant au méme résultat patriotique : étendre le domaine de la France au nord jusqu’à la baie d'Hudson, au sud jusqu’au golfe du Mexique, à l’ouest jusqu'aux contreforts des montagnes Rocheuses. Les années comprises entre 1663 et 1701 constituent la grande époque du régime français. À l'intérieur, l'administration s'organise: à l'extérieur, la Jutte contre les indigènes se termine par la victoire des Français. Trois noms surtout dominent cette période: ‘Talon, La Salle et Frontenac.
Gouverneur et intendant.Fn mars 1663 les Cent-Associés remettaient leur charte au roi, qui faisait aussitôt du Canada une province de France organisée, £ouvernée, défendue d’après les principes du despotisme alors en usage, mais d’un despotisme sensiblement atté. nué par les circonstances. Comme en France, l'autorité est partagée'entre Je $Ouverneur et l’intendant. Le premier veille à la défense du pays, règle les questions de politique exté cure, signe les traités avec les tribus sauages et repr:r 1te le roi dans toutes les affaires d'intérêt général. L’intendant cumule les fonctions financières, judiciaires et administratives. 1] peut toucher à tout dans la colonie sans risquer de sortir de ses attributions mal définies. De là de fréquents conflits entre les deux chefs du gouvernement. L’intendant est-il entreprenant, énergique, clairvoyant, comme Talon, c’est le Souverneur qui cède et qui se Contente du deuxième rang. Les rôles Sont renversés si un gouverneur, comme Frontenac, s’est rendu nécessaire. (Ce système avait cependant ses défauts: il affaiblissait l’autorité en Ja divisant, donnait prise à la jalousie. aux intrigues de partis, et diminuait le sens de la responsabilité. Fr: ‘:'t Jes conflits n’ont jamais causé d'assez graves dé: S pour faire regretter l'introduction dans la Nouvelle-France de ce système imaginé par Richelieu Pour tenir en échec la Puissance des SOuverneurs de provinces toujours tentés de se rendre indépendants de l’autorité du roi.
Conseil Souverain.—Un édit royal (avril 1663) confia l'administration de la colonie à un Conseil souve-
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rain composé du gouverneur, de l’évêque, de l’intendant, d'un procureur général et de cinq conseillers (1). Les conseillers sont nommés par le gouverneur et l’évêque, et maintenus en fonctions au bon plaisir du roi. Le Conseil souverain, appelé plus tard Conseil supérieur, est en même temps un corps législatif et une haute cour de justice. Législation, justice, police, finances, commerce. industries, travaux publics, tout est de son ressort. Ses jugements sont basés sur la coutume de Paris qui devient la loi de la Nouvelle-France. Trois sortes d'ordonnances pourvoient à tous les cas : édits royaux du Conseil d'État, arrêts du Conseil souverain, ordonnances de l’intendant et celles du gouverneur. Tribunal de première instance, le Conseil devient tribunal d'appel pour les iustices inférieures de Québec, Montréal et des Trois- Rivières et pour les justices seigneuriales des côtes. L’administration de la justice doit être expéditive et gratuite. Les jugements ont force de loi dans toute la colonie. Il n’y a pas d’avocats au barreau: les plaignants plaident eux-mêmes leurs causes. Le Conseil se réunit une fois la semaine et la présidence appartient de droit à l’intendant, qui veille en outre à l'exécution des sentences, qu’elles soient rendues par lui ou par le Conseil. Le peuple ne participe en aucune manière au gouvernement du pays.
Un incapable. Pour inaugurer le nouveau système administratif, il eût fallu un homme d'expérience, prudent et sage. Le chevalier Saffray de Mésy, proposé au roi par Mgr de Laval, n'avait aucune de ces qualités. Il se brouilla avec le Conseil d’abord, puis avec l’évêque. Il prétendit qu’on lui manquait d’égards, que son rôle était trop effacé; la question des dimes du clergé le mit aux prises avec l’évêque. Au lieu de référer le litige au roi, comme d’autres gouverneurs le firent par la suite, de Mésy s’opposa obstinément au projet de l’évêque: il se donna le tort grave de destituer, de sa propre autorité, les conseillers Bourdon. Villeray et d'Auteuil, qui n'étaient pas de son avis. L’évèque refusa de ratifier cette
(1) Ce nombre a été porté dans la suite à sept puis à douze.
mesure arbitraire. La querelle s’envenima au point que le SOuverneur, oubliant toute réserve, fit publier une pancarte d’injures contre ses adversaires et même feignit de vouloir eniprisonner l’évêque. Mais les soldats, que lui-même conduisait défilèrent avec respect devant Mgr de Laval, et lui présentèrent les armes comme à un général d'armée. M. de Mésy venait d’être destitué de ses fonctions, quand il mourut à Québec (mai 1665) après s'être réconcilié avec l'évêque.
Départ de Maisonneuve.__M de Mésy prétendait tout régenter dans Ja colonie et, Pour bien établir que tous les officiers civils et militaires relevaient de son Pouvoir, il donna une Commission de S&ouverneur de Montréal à M. de aisonneuve et nomma des officiers de justice royale à Ville-Marie. M. de Maisonneuve qui SOuvernait depuis 22 ans au nom des seigneurs de Montréal, vit dans cette conduite du Souverneur de Québec une tentative conire sa liberté d’action ; les seigneurs protestèrent de leur côté contre cet attentat à leurs prérogatives Seigneuriales, reconnues par lettres
royales de 1644, qui les autorisaient à nommer le gouvérneur et les officiers de justice. Maisonneuve fut
Part de M. de Mésy et il Tépassa en France au printemps de 1665: i] conserva cependant le titre de gouverneur de Montréal jusqu’en 1669, alOrS que François-Marie Perrot fut nommé par le séminaire de Paris (juin 1669) et
La Compagnie des Indes Decidentales. Les Cent-Associés avaient à peine remis le Canada au roi que Colbert accordait des pouvoirs Commerciaux et politiques très étendus à Ja Compagnie des Indes occidentales qu'il venait de fonder (1664). Héritière des Cent-Associés, elle en assumait tous les pouvoirs et toutes les charges, et son domaine s'étendait aux Possessions françaises des deux rivages de l'Atlantique, qu'elle recevait en toute seigneurie et Propriété ; elle se faisait concéder le monopole du commerce et de la navigation, et obtenait, outre l’exemption des droits d'importation et d'exportation, des
primes considérables sur divers articles de commerce. Par compensation, elle s’engageait à contribuer au paiement des dépenses de la colonie, à transporter à ses frais et à établir un certain nombre de colons, mais sans en fixer le chiffre. En fait, à l'exception d’un où de deux officiers de justice, elle laissa au roi toute l'administration de la colonie, et elle borna son activité à l'octroi des seigneuries et au commerce des fourrures.
Le marquis de Tracy.— À tous égards, les débuts du gouvernement royal en Canada annonçaient une brillante période. Le roi avait envoyé plusieurs centaines de colons, soldé les dettes de la colonie, et raffermi l'autorité des pouvoirs publics. Mais ce qui importait avant tout, c'était de débarrasser la colonie du péril iroquois et de rendre ainsi la liberté à la colonisation, au commerce, à l'exploration. Vingt années de guerre, de massacres, de perfidies de toutes sortes, avaient montré que seule, la force armée, pouvait triompher des Iroquois. On organisa contre eux une forte expédition ; elle fut confiée au marquis de Tracy, nommé temporairement lieutenant général du roi pour toutes les possessions françaises d'Amérique. Tracy arriva à Québec, dans l'été de 1665. Le gouverneur, M. de Courcelle, et Jean Talon, le nouvel intendant (1), arrivaient à l'automne, ainsi que le célèbre régiment de Carignan, qui comprenait 1,200 soldats d'élite partagés en 24 compagnies.
Dès son arrivée, Tracy poussa vigoureusement les préparatifs de son expédition contre les Iroquois. Il fit élever sur le Richelieu, les cinq forts destinés à en assurer la sécurité, à protéger le commerce, à servir de magasins pour les troupes et de retraite aux soldats blessés ou malades. C’étaient les forts de Sorel, de Chambly et de Sainte-Thérèse, achevés dès 1665, ceux de Saint-Jean et de Sainte-Anne, ce dernier sur une ile du lac Champlain (île Lamothe), construits l’année suivante. Du Coup, la principale route des Iroquois vers le Saint-Laurent se trouvait au pouvoir des Français. Pendant ce
(1} Un M. Robert avait été nommé intendant en 1663, mais il ne vint pas en Canada.
temps, Tracy essayait de la diplomatie Pour amener les Iroquois à conclure Ja paix. Mais, une fois de plus, les Agniers firent échouer les négociations. Dans les environs du fort Sainte-Anne, ils tuèrent deux officiers fran- Sais, dont l’un était Je jeune de Chazy, le Propre neveu de M. de Tracy. La destruction des Troquois fut décidée.
Expédition de Courcelle,—] à saison était trop avancée pour conduire loin du Saint-Laurent une armée
l'autorisation de prendre les devants. À la tête de 500 à 600 soldats, il partit de Québec en plein hiver, le 9 Jjanvier, et alla attendre à Chambly les Algonquins que le P. Albanel devait Y amener et qui n’arrivèrent qu'après le départ des Français. Privé de guides et peu habitué à ces marches difficiles à travers les bois, Courcelle s’é-
Ne sachant à qui s’en prendre de sa déconvenue, il accusa à tort le P. Albanel d’avoir été la cause indirecte de son insuccès en le Privant de ses guides algonquins. Le but avoué de l'expédition était manqué. Mais les Iroquois comprirent ce que les Français pouvaient faire conte eux, et l'effet moral fut considérable.
Expédition de Tracy.— 1] expérience du gouverneur ne devait pa. être perdue pour je marquis de Tracy. Le 14 septembre (1666), l’armée Ja plus considérable qui eût jamais été réunie, sortait en bon ordre de Québec.
Ile comprenait 600 soldats du régiment de Carignan,
miliciens et 100 sauvages. Quatre prêtres l’accom-
Pagnaïent. Le 3 octobre elle partait du fort Sainte-Anne. Partagée en trois COrPS qui se suivaient à peu de dis-
travers forêts, montagnes, rivières et marécages. Les vivres manquèrent et les troupes furent mises à la ration.
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Enfin après douze jours d’une marche pénible on arriva en vue du premier village agnier: il était désert. Les sauvages avaient fui, abandonnant cinq bourgades dont Ardaraqui, la plus puissamment fortifiée. Tout fut incendié, bourgades et provisions diverses. Après avoir pris au nom du roi de France, possession du pays des Iroquois, Tracy revint à Québec où il entrait après une absence de sept semaines. Le principal objectif de l’expéditiun était atteint. Terrifiés et humiliés, les Iroquois signèrent une paix qui dura dix-huit ans et ils demandèrent des missionnaires résidents. La colonie, enfin débarrassée de ses plus dangereux ennemis, reprit une vie nouvelle sous la direction des hommes de premier mérite qui la dirigeaient.
L’intendant Talon.—Au premier rang de ceuxci, il faut placer le célèbre intendant Talon qui, dans le court espace de cinq ans, changea la face du Canada et lui donna une vitalité indestructible. Son activité ne connut pas de limites. Il comprit qu'après la pacification de la colonie, rien ne pressait plus que son développement économique. Sous ce rapport, tout était à créer: agriculture, industrie, commerce, navigation, défense. Il fut à la hauteur de cette tâche qui embrassait tous les domaines d'action. En France, Louis XIV avait trouvé dans Colbert un organisateur sans égal; pour l’œuvre coloniale de la Nouvelle-France, Colbert eut dans Talon, qui avait été pendant dix ans intendant du Hainaut. un homme qui comprit toute sa pensée et n'épargna rien pour la réaliser.
La population.—D'abord, il fallait des familles pour prendre solidement possession du sol. Depuis 1660 Louis XIV avait envoyé en Canada, bon an mal an, 400 à 500 colons recrutés surtout dans les provinces du nord et de l’ouest de la France, à l'exception de la Bretagne. Le recensement de 1665 n’accusa pourtant qu’une population totale de 3,215 âmes outre les 1,200 soldats en garnison. Dès son arrivée l’intendant presse les envois, et veille à ce qu'ils contiennent des artisans en nombre suffisant pour une colonie naissante. Les immigrants comprennent trois catégories distinctes :
1° Les familles complètes recrutées et transportées en Canada aux f rais des seigneurs. Elles se &roupent autour du manoir seigneurial dont elles font la fortune et qui les protège Contre la misère et Je découragement. En Compensation, elles Paient un cens de 5 SOUS par arpent défriché, font moudre leur grain au moulin banal et, en cas de besoin, Prennent les armes pour la défense du pays. Grâce à elles, Je seigneur se libère de ses obligations envers la couronne, et acquiert ses titres de Propriété. Ie seigneur emploie les cens et rentes à construire les routes, à édifier les moulins, etc. C’est le Système fondé sur l'intérêt mutuel où chacun trouve son profit :
Les engagés se mettent d'abord au service des compPagnies de commerce, des familles ou des particuliers, servent pendant trois ans, et reçoivent ensuite des terres en censive. Acclimatés et bien au fait des modes de culture et des ressources du pays, la Plupart font d’excellents colons :
3° Enfin les soldats licenciés s’établissent en grand nombre dans la colonie. Le roi, les autorités coloniales, les avantages qu'ils y trouvent ou qu'on leur offre. tout Contribue à les attacher au pays dont ils deviennent les défricheurs après en avoir été les défenseurs. Assez souvent ils se £Toupent autour des officiers sous lesquels ils ont servi et qui ont reçu des seigneuries. I] en est ainsi Pour Verchères, Contrecæur, Saint-Ours, etc. Ainsi Presque tout le régiment de Carignan fut licencié et resta en Canada. Pour trouver des épouses à tous les colons, le roi fit rechercher dans les Orphelinats de Paris et dans les paroisses de la Normandie, les filles qui consentirent à émigrer au Canada. Chaque année, ;] en partait des convois formés des meilleures, des plus instruites et des plus robustes. La Sollicitude du roi s'étendit également aux familles nombreuses. ]] accordait (1669) üne gratification de 50 livres au jour du mariage, c'était le présent du roi ; les familles de dix enfants vivants recevaient 900 livres, celles de douze 400 livres.
La colonisation. —] ‘œuvre Capitale de Talon fut la colonisation. Tous ses efforts y Convergèrent, Un village ou bourg central où se réunit, en cas de besoin,
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