S6 HISTOIRE DU CANADA
ciel et brillent surtout du côté du nord. L'on voit quelquefois les étoiles étinceler à travers leur blancheur gazeuse. La lune augmente l’éclat de ce spectacle, et parrest de voir les maisons à plusieurs lieues de distance.
Les contrées du Canada, qui sont si variées, si étendues, si riches en beautés naturelles, et qui portent, pour nous servir des termes d’un auteur célèbre, l'empreinte du grand et du sublime, étaïent habitées à l’époque de leur découverte par de nombreuses tribus nomades, qui vivaient de chasse et de pêche. Ces tribus appartenaient à trois des huit grandes familles qui se partageaient le territoire situé entre le Mississipi, l’A‘lantique et la terre des Esquimaux, savoir : les Algonquins, les Hurons, les Sioux, les Chérokis, es Catawbas, les Uchées, les Natchés et les Mobiles. Elles ont été divisées ainsi, d’après les langues qu’elles parlaient et que l’on a appelées langues mères, parce que ces langues n’avaïent aucune analogie entre elles, et que ceux qui parlaient des idiômes de la même langue mère, s’entendaient quelque éloignée que fût leur dérivation.
Cette nombreuse agrégation d'hommes était ainsi disposée sur le sol :
Les Mobiles possédaient toute l’extrémité sud de J’Amérique septentrionale, depuis la baie du Mexique jusqu’à la rivière T'enessée et le cap Fear. Les Uchées et les Natchés, peu nombreux, étaient enclavés dans cette nation ; les Natchés avaient un petit territoire borné par le Mississipi; les Uchées, plus resserrés vers l’est, joignaient les Chérokis. Le pays des Chérokis était à une égale distance de la baie du Mexique, du lac Érié, de l’Atlantique et du Mississipi, Cette nation avait pour voisins les Mobiles et les Uchées au nord, les Catawbas à l’est. Les Catawbas possédaient une contrée peu étendue au sud des Mobiles et à l’ouest des Chérokis. La grande famille algonquine occupait près de la moitié de l'Amérique du nord, au levant du Mississipi. Son territoire joignait les Mobiles au sud, s’étendaient au nord jusqu’à celui des Esquimaux, sur la largeur qu'il y a du Mississipi à l’Atlantique,* superficie de 60 degrés de longitude et de 20 degrés de latitude.
Les Hurons, dont le véritable nom était Yendats ou Onendats,f
* A, Gallatin: 4 synopsis of the indian tribcs, Le P. Jérome Lalemant, longtemps missionnaire chez eux, dit que leur
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mais auxquels les Français donnèrent celui sous lequel nous les connaissons aujourd’hui et qui vient du mot hure, à cause de leur manière particulière de s'arranger les cheveux, se trouvaient au milieu des Algonquins sur les bords des lacs Ontario, Ériéet Huron. Les Sioux, dont la vaste contrée était à l’ouest du Mississipi, possédaient un petit territoire au couchant du lac Michigan. Ainsi, comme la Nouvelle-France embrassait le Saint-Laurent et tous les lacs, elle renfermait une partie des peupludes qui parlaient les dialectes des trois langues mères, siouse, algonquine et huronne. Dans l’origine le dialecte algonquin était parlé à partir du lac Champlain et du sud de la rivière des Outaouais en gagnant le nord, mais dans la suite des migrations de peuplades appartenant aux autres dialectes, portèrent ces langues en diverses parties du Canada.
Les principales tribus de la langue algonquine dans la Nouvelle-France, étaient :
Au sud du Saint-Laurent,
Les Micmacs ou Souriquois, qui occupaient la Nouvelle- Ecosse, Gaspé et les îles adjacentes ; peu nombreux, ils n’ont jamais dépassé 4,000 ;
Les Etchemins, qui habitaient les contrées baignées par la mer et par les rivières Saint-Jean et Sainte-Croix ;
Les Abénaquis, placés entre les Micmacs et les Etchemins, le Saint-Laurent, la Nouvelle-Angleterre et les Iroquois ;
Les Sokokis, venus des colonies anglaises pour se mettre sous la protection des Français en Canada.
Au nord du fleuve :
Les Montagnais, sur les bords du Sagnenay et du lac Saint- Jean; les Papinachois, les Bersiamites, la nation du Porc-Épic et plusieurs aêtres tribus ;
Lés Algonquins, ou Lenni-Jenappes proprement dits, répandus depuis un peu plus bas que Québec jusqu’à la rivière Saint- Maurice, avec une de leurs tribus à Montréal ;
Les Outaouais, qui erraient d’abord dans la contrée qu’arrose la rivière qui porte leur nom, au-dessus de Montréal, et qui s’étendirent ensuite jusqu’au lac Supérieur.
nom est Onendats, Les Anglais les appelaient Wyandots et Yendots. Champlain les nomme Attigouantants, et Cobden Quatoghiers.—./lbum Litléraire de la Revue Canadienne, 1848, p. 14.
Les tribus de la langue huronne étaient :
Les Hurons ou Yendats, sur les bords septentrionaux des lacs Huron, Érié et Ontario, d'où ils furent chassés peu de temps après l’arrivée des Européens par les Iroquois. Ils furent repoussés d’un côté vers le bas Saint-Laurent, de l’autre, au delà du lac Supérieur, dans les landes arides qui séparaient les Chippaouais de leurs ennemis occidentaux. Ramenés ensuite par les armes puissantes des Sioux, on les vit au saut Sainte-Marie, à Michilimackinac et enfin près du Détroit. Les Hurons de Lorette, à deux lieues de Québec, sont un des débris qui subsistent encore de cette nation jadis si puissante, et à laquelle les Iroquois, ses vainqueurs, ainsi que plusieurs autres tribus, devaient leur origine.
Au sud des lacs Érié, Ontario et du fleuve Saint-Laurent, jusqu’à la rivière Richelieu, dans le voisinage des Abénaquis, dominait la fameuse confédération iroquoise, dont le nom propre était Agonnonsionni, c’est-à-dire faiseurs de cabanes. Le premier nom, qui leur a été donné par les Français, vient du mot Hiro, par lequel ils finissaient ordinairement leurs discours, et qui équivaut à J’ai dit, et du mot Koué, cri de joie ou de tristesse, selon qu’il était prononcé long ou court. Cette confédération était composée des Agniers ou Mohawks, des Onnontagués, des Goyogouins, des Onneyouths et des Tsonnonthouans.
Les Ériés et les Andastes, qu’on trouvait autrefois entre le lac Érié et les Iroquois, ne se composaient plus, lors de la découverte du Canada, que de quelques débris, lesquels, ne pouvant résister à leurs puissants voisins, furent bientôt après impitoyablement anéantis.
Les contrées que baïgnent le lac Supérieur, le lac Michigan et le lac Huron, étaient encore habitées ou fréquentées par les Nipissings, les Outaouais, les Miâmis, que refoulèrent vers le nord les Pouteouatamis venant du sud; par les Illinois, les Chippaouais, les Outagamis ou Renards, peuple pillard et cruel; par les Kiïkapous, les Mascontins, les Sakis, les Malhomines, les Osages, les Missouris, les Menomonis, toutes tribus de la langue algonquine, et enfin par les Kristinots ou Kilestinots, de ‘a langue siouse.
Une foule d’autres tribus, appartenant soit à la famille des Sioux, soit à celle des Hurons ou à celle des Algonquins, habi-
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taient des contrées plus ou moins reculées, et venaient quelquefois se montrer aux missionnaires et aux trafiquants sur les bords des lacs, pour s’enfoncer ensuite dans leurs forêts et ne plus reparaître ; tandis que d’autres peuplades, également inconnues, venaient à main armée occuper la place de celles qui étaient plus près des Européens, et les forçaient de reculer et d’abandonner leur territoire.*
J1 serait impossible de dire aujourd’hui avec précision quelle était la population de la Nouvelle-France à l’époque de l’apparition de Cartier. Si l’on en jugeait d’après la variété et la multitude des tribus, on serait porté à croire qu’elle était considérable; mais des calculs, faits avec toute l'exactitude que l’on peut mettre en pareille matière, la réduisent à un chiffre bien faible. En effet, les tribus sauvages ne sont jamais nombreuses. Quelques voyageurs s’en laissèrent d’abord imposer à cet égard par le ‘angage métaphorique des indigènes, ignorant que 1,000 âmes utaient pour eux une multitude innombrable, et qu'ils ne pouvaient indiquer ce chiffre que par une expression figurée. C’est ainsi qu’en 1753 des sauvages rapportèrent au colonel Washington, que les Français venaient l’attaquer avec une armée aussi nombreuse que les feuilles des forêts, et cette armée était composée de quelques centaines d'hommes.
Des calculs ont été faits avec le plus grand soin pour les contrées situées entre le Saint-Laurent et le Mississipi. Ils portent la famille algonquine, la plus considérable de toutes, à 90,000 âmes : celle des Sioux orientaux à moins de 3,000 ; celle des Hurons, y compris les Iroquois, à environ 17,000 ; celle des Catawbas à 3,000 ; les Chérokis à 12,000 ; les Mobiles à 50,000 ; les Uchées à 1,000, et la famille des Natchés à 4,000. Ce qui donne seulement 180,000 âmes pour toute cette population, preuve qu’elle était extrêmement dispersée. Il n’en pouvait être autrement :f les peuples chasseurs ont besoin d'immenses domaines. Malgré la vaste étendue de leurs forêts, les tribus américaines manquaient souvent de nourriture faute d’un gibier assez abondant. Si la population eût été nombreuse, comment
* Les recherches intéressantes de M. Gallatin, intitulées: .4 synopsis of the indian tribes, contiennent de grands détails sur les différentes nations sauvages de l'Amérique septentrionale ; elles se trouvent dans le 2e vol. des
Transactions of the american antiquarian society. + Volney. Tableaux des Etats-Unis.
les Iroquois, qui ne comptaient que 2,200 guerriers en 1660,* auraient-ils pu se promener en conquérants depuis la baie d'Hudson jusqu’à la Caroline, et faire trembler toutes les peuplades de ces contrées ?
Cartier ne vit dans tout le Canada que quelques rares bourgades, dont la plus considérable renfermait cinquante cabanes ; et la plus grande affluence qui eut lieu à Stadaconé, dans l'hiver qu'il passa sur la rivière Saint-Charles, n’atteignit point 1,000 âmes. Il aperçut dansles autres parties du pays à peine çà et là quelques traces d'habitations. Joliet et le P. Marquette parcoururent une grande partie du Mississipi sans rencontrer un seul homme. M. de la Joncaire adressait un état à Paris, ca 1736, dans lequel il portait le nombre des guerriers sauvages à 16,000 seulement de Québec à la Louisiane.
Nous avons dit que la comparaison des différents dialectes parlés dans l’Amérique septentrionale, au levant du Mississipi, avait fait découvrir huit langues mères, et que l’on avait divisé la population en autant de grandes familles. D’après ces huit divisions radicales d’une partie des hommes de la race rouge, lesquelles sembleraient militer contre l’hypothèse d’une seule voie d'immigration asiatique par le nord-ouest, on s’attendrait à trouver des différences nombreuses sous le rapport physique comme sous le rapport moral, entre tant de tribus diverses, et pourtant il n’en est rien. La plus grande similitude régnait à cet égard entre toutes les nations. La différence entre les sauvages du Canada et ceux de la Floride était à peine sensible.t Leurs personnes, leurs mœurs, leurs usages avaient le même caractère et la même physionomie, et si quelque nuance ou quelque coutume les distinguait les uns des autres, cela était plutôt dû aux nécessités du climat qu’à aucune autre cause. Comme ils s’occupaient beaucoup plus des besoins du corps que de ceux de l’esprit, le physique était ce qui avait le moins dégénéré chez eux. Ils étaient en général grands et sveltes,
* Les relations des jésuites, 1659-60, n'en portent le nombre qu’à 1,900,
+ Charlevoix. Volney prétend qu'il y a une différence notable dans les traits de chaque nation sauvage de l'Amérique septentrionale, cela peut être vrai; mais elle n’est pas assez grande pour faire dire que chacune d'elles sort d'une race distincte: elle est peut-être plus légère que celle qui
distingue les peuples européens, Ce ne sont que des nuances du type de la race rouge.
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indices de l’agilité plutôt que de la force, et ils avaient cet air farouche que donnent l'habitude de la chasse et les périls de la guerre. *
Le teint bronzé par le soleil, la pluie et les vents, ils avaient le visage plus rond qu’ovale, les pommettes des joues élevées et saillantes, les yeux noirs ou châtains, petits, enfoncés et brillants dans leurs orbites, le front étroit, le nez plat, les lèvres épaisses, les cheveux gros et longs, le menton sans barbe, parce qu'ils se l’arrachaient soigneusement à mesure qu’elle paraissait, suivant un usage général en Amérique. T'el était l’homme du Nouveau- Monde. Il avait la vue, l’ouïe, l’odorat et tous les sens d’une sensibilité extrême.
Le sauvage allait presque nu l'été; l'hiver, il se ceignait les reins d’une peau d’élan ou de quelque autre bête sauvage, et s’attachait un manteau de fourrure sur les épaules. Les griffes d’un ours étaient des agrafes dignes d’un chef de guerre sur ce manteau peint de diverses couleurs, sur lequel il représentait souvent ses exploits. Des guêtres de peaux repassées et ornées de broderies en poils de porc-épic, avec des souliers de peau de chevreuil, composaient sa chaussure. Les
femmes, couvertes jusqu'aux genoux, avaient un costume qui
différait peu de celui des hommes, sauf qu’elles avaient la tête et les bras nus. Elles portaient des colliers de coquillages, dont elles distribuaient quelques branches sur le devant de leurs vêtements, peints de couleurs brillantes où le rouge prédominait,.
Les sauvages se couvraient le corps de figures d’animaux, de
poissons, de serpents, etc., avec des couleurs très-vives et très-
variées, suivant leurs caprices. Ils aimaient beaucoup le vermillon. Les uns se peignaient le nez en bleu, les sourcils, le tour des yeux et les joues en noir, le reste de la figure en rouge; les autres se traçaient des bandes rouges, noires ét bleues d’ure oreille à l’autre. Les hommes s’arrangeaient les chéveux de diverses manières : il les avaient tantôt relevés ou aplatis sur la tête, tantôt pendants par tresses. Ils y ajoutaient des piumes de couleur, des touffes de poils, le tout distribué de la façon la plus bizarre. Ils portaient des pendants aux narines et aux oreilles, des bracelets de peaux de serpents et des parures de coquillages.
* Raynal.
Les nations, les tribus, les villages se distinguaient par des armoiries. ÆEn 1736, les Abénaquis, de Saint-François et de Pécancourt, avaient pour sir—es héraldiques la tourterelle et l'ours ; quelques familles avaieu. perdrix et le castor. Les Algonquins, du luc des Deux-Mor.... nes, avaient un chêne vert. Parmi les cinq nations iroquoises, non-seulement chaque village avait son blason, mais chaque famille avait encore le sien, et chaque homme portait une marque particulière. Les Folles-Avoines, du lac Michigan, avaient pour armes un aigle perché sur une croix ; les Sioux, un bœuf, un chien noir et une loutre. Chez les nations du nord, un homme se distinguait autant par le blason de la famille de sa femme que par le sien ; mais il ne prenait jamais une femme qui portait le même blason que lui.*
Les sauvages n’avaient pour armes offensives que la flèche, espèce de javelot terminée var une pointe d’os ou de pierre, et un casse-tête de pierre ou de bois fort dur ayant un côté tranchant. Leurs armes défensives consistaient en une sorte de cuirasse de bois léger, dont l’usage fut abandonné lors de l'introduction des armes à feu, et quelquefois en un long bouclier de bois de cèdre qui couvrait tout le corps.
Le mot seul de guerre excitait chez les jeunes sauvages un frémissement plein de délices, fruit d’un profond enthousiasme. Le bruit de la mêlée, la vue d’ennemis palpitants dans le sang, les enivraient de joie. L’imagination sans cesse enflammée par le récit des exploits de leurs ancêtres, ils brûlaient de se distinguer comme eux dans les combats.
Quoique les causes de guerre fussent peu nombreuses chez ces peuples, les guerres étaient fréquentes. Le droit de chasser ou de passer dans certaines limites, la défense du territoire, la vengeance d’un compatriote, telles étaient ordinairement les causes de ces luttes destructives qui éclataient sans cesse parmi eux. Chaque individu, étant, pour ainsi dire, indépendant de la tribu, pouvait à tout moment, soit par amour des combats ou du pillage, soit par haine ou par vengeance, compromettre la paix entre deux nations et les entraîner dans une guerre terrible, guerre qui finissait souvent par la destruction ou l’expulsion de la tribu vaincue. Ainsi la paix sans cesse compromise, depuis
* Nations sauvages en rapport avec le gouvernement du Canada, en 1786, Manuscrit.
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le Mexique jusqu’à la baie d'Hudson, laissait les peuples dans un état continuel d’'hostilité. Mais lorsque par hasard une nation ne voulait pas avoir la guerre, elle devait satisfaire ellemême la nation avec laquelle elle se trouvait en difficulté. « Lorsque la nation de ceux qui ont tué, dit M. Dulbut, ne veut pas avoir la guerre avec celle qui est offensée, les plus proches parents des meurtriers les tuent eux-mêmes, c’est-à-dire homme pour homme.”"*
Le sauvage capable de porter les armes était guerrier, et il avait droit d'assister aux assemblées publiques et d'exprimer son avis sur les matières en délibération. La guerre ne se décidait que par la tribu réunie. Alors les vieillards s'adressaient aux jeunes gens pour les exciter à combattre. ‘ Les os de nos frères blanchissent à terre, disaient-ils, ils crient contre nous ; il faut les satisfaire. Peignez-vous de couleurs lugubres ; saisissez vos armes qui portent la terreur, que nos chants de guerre et nos cris de vengeance réjouissent les ombres des morts et fassent trembler les ennemis. Allons faire des prisonniers et combattre tant que l’eau coulera dans les rivières, que l’herbe croîtra dans les champs, que le soleil et la lune resteront fixés au firmament.’
Le chant de guerre était ensuite entonné : “ Lieux que le s0leil inonde de sa lumière, s’écriait le guerrier, et que la nuit blanchit de son pâle flambeau ; lieux où se balance la verdure, où l’onde coule, où le torrent bondit, vous tous, pays de la terre, apprenez que nous marchons aux combats.
“ Nous sommes des hommes qui allons trouver nos ennemis, femmes timides qui craignent nos coups. Oui, comme une femme craintive recule et tressaille à l’aspect du serpent, dont la crête se dresse et l'œil étincelle sous la fougère, l’ennemi, pâlissant au seul bruit de nos pas, fuira saisi de terreur; plus rapide que la biche, plus lâche qu’elle, il disparaîtra dans les forêts, tremblant au bruit de la feuille qui tombe, et il laissera derrière lui ses vêtements et ses armes. De retour dans son village, la honte et le mépris l’accableront; ou perdu au milieu des neiges de l’hiver, les bois stériles et dépouillés de feuillage refuseront à sa faim dévorante jusqu’à leur écorce gelée : il s’assiéra triste et désolé loin de son pays, loin de ses amis, et il maudira le jour funeste qui l’aura vu fuir.
*Lettre de M, Dulbut du 12 avril 1684: Documents de Paris, 2de Série.
‘“ Les massues de son pays seront les nobles trophées de notro valeur. Les chevelures de ses frères orneront nos cabanes; nos poteaux seront teints de leur sang. T'imides prisonniers péris dans les supplices infligés par nos mains, leurs cendres seront emportées du bûcher par le vent.
‘“ Mais nous partons! reviendrons-nous ? Faïbles enfants, tendres femmes, adieu ! Pour vous et pour vous seuls nous aimons la vie. Ne pleurez pas : le combat nous appelle, et peut-être, peut-être nous reverrons-nous bientôt, Vous, braves amis, vengez-nous si nous succombons ; apaisez le cri de notre sang; levez la hache de guerre, et teignez du sang de nos vainqueurs les bois témoins de leurs victoires, afin qu'ils ne puissent dire : C'est là qu’ils sont tombés !”’
T'ons les combattants demandaient alors qu’on les menât au combat. Ils se choisissaient un chef, qu'ils prenaient parmi ceux que distinguaient d'anciens exploits, une taille imposante, ou une voix forte et sonore qui pût se faire entendre dans le tumulte des batailles. Le chef élu faisait de longs jeûnes pour se rendre favorables le dieu du bien et le dieu du mal; il étudiait ses rêves, qui étaient pour lui des oracles. Les guerriers répétaient une prière, puis ils commençaient la danse de guerre, l’image la plus énergique et la plus effrayante de ces luttes mortelles. Tout se terminait par un repas solennel, dans lequel on ne servait que de la chair de chien. Le chef y racontait ses exploits et ceux de ses ancûtres,
Au signal donné, la petite armée se mettait en campagne. T'ant qu’elle n’était pas sortie de son propre territoire, elle marchait sans soin, dispersée pour la commodité de la chasse, et se réunissait le soir pour camper. Mais dès qu’elle mettait le pied sur le pays ennemi, elle ue se séparait plus, elle n’avançait qu'avec les plus grandes précautions et ne se parlait que par signes. Les sauvages étudiaient soigneusement le pays qu’ils traversaient. Ils montraïient en cela une sagacité inconcevable : ils devinaient une habitation de très-loin par l’odeur de la fumée, ils découvraient la trace d’un pas sur lherbe la plus tendre comme sur la matière la plus dure, et lisaient dans cette trace, le sexe et la stature de la personne qui l’avait laissée, et le temps qui s'était écoulé depuis son passage. Pour dissim: ler leur route, les sauvages marchaïent sur une seule file, un
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guerrier devant l'autre, en mettant les pieds dans les mêmes pistes, que le dernier recouvrait de fenilles. S'ils rencontraient une rivière, ils cheminaient dedans,
Lorsqu'ils étaient arrivés près de l'ennemi, le conseil s’assemblait et formait le plan d'attaque. Au point du jour et lo squ'ils supposaient l'ennemi encore plongé dans le sommeil, ils se glissaient dans son camp et lancaient une grêle de traits en poussant de grands cris, puis ils tombaient sur lui le casse-tête à la main, Le carnage commençait, Tel était le système de guerre des sauvages. Ils ne s’attaquaient que par surprise, tuaient ceux qu'ils ne pouvaient emmener, et leur enlevaient la chevelure. Ils faisaient leur retraite avec précipitation; et s'ils étaient pressés de trop près, ils égorgeaient les prisonniers et chacun se dispersait. Sinon ceux-ci étaient gardés avec soin et attachés la nuit de manière à ce qu’ils ne pussent remuer sans réveiller leurs gardiens, C’est alors que le prisonnier entonnait le chant de mort, et que sa voix mâle et triste se faisait entendre dans la profondeur des forêts. “Je vais mourir, disait-il, mais je ne crains point les tortures que m'infligeront mes ennemis. Je mourrai en guerrier, et j'irai rejoindre dans le pays des ombres les chefs qui ont souffert avant moi.”
La bourgade allait au-devant des vainqueurs, qui annonçaicent de loin leur arrivée par de grands cris. On faisait passer les prisonniers entre deux files d'hommes, qui les frappaient avec des bâtons. Ceux qui étaient destinés à la mort étaient livrés au chef de guerre, les autres au chef delatribu. Les premiers, attachés à des poteaux, voyaient alors commencer leur supplice, qui se prolongeait quelquefois plusieurs jours. C’est là que le sauvage déployait son héroïsme, et qu’il bravait la cruauté de ses bourreaux. Il se faisait une gloire de ses tourments, vantait ses victoires, comptait les chevelures qu’il avait enlevées, disait comment il avait traité ses prisonniers, et reprochait à ses bourreaux de ne pas savoir torturer. Il poussait quelquefois le sarcasme si loin, que ceux-ci dans un mouvement de rage terminaient ses jours par un coup de casse-tête.
Les plus affreux tourments étaient réservés pour les chefs, les simples guerriers étaient brûlés, ou quelquefois épargnés pour servir d'esclaves. Les missionnaires français firent tout ce qu’ils purent pour faire adopter aux sauvages un usage plus hu-
Res ere mn rer rat =
main, et c’est dans cette vue qu’ils introduisirent celui de vendre les captifs, afin de les arracher à la mort.
Les prisonniers qui avaient été livrés au chef de la nation, étaient destinés à remplacer les guerriers tués sur le champ de bataille. Ils étaient adoptés par les familles des défunts, lesquelles leur témoignaient tous les égards et toute la tendresse qu’elles avaient eus pour ceux dont ils tenaient la place.
D'après le caractère vindicatif que nous connaissons aux sauvages, on doit supposer que les animosités nationales étaient difficiles à éteindre ; cependant ils se lassaient de verser le sang, et la paix devenait nécessaire. Pour l’obtenir il fallait vaincre la répugnance d’un ennemi qui se fa’sait un point d'honneur de conserver sa haine ; il fallait employer toutes les raisons d’équité et d'intérêt qui pouvaient désarmer sa vengeance. Les principaux chefs, accompagnés de ceux qui devaient servir de médiateurs, se présentaient à l’ennemi avec un calumet porté devant eux. Symbole de la paix, ce calumet se composait ‘d’un fourneau de marbre rouge et d’un tuyau de bois, long de quatre pieds, orné de plumes et d’hiéroglyphes de diverses couleurs, le rouge indiquant l’offre d’un secours, le blanc et le gris, l’offre de la paix.
Un des chefs inférieurs le remplissait de tabac; et après y avoir mis le feu, l’élevait vers le ciel, puis l’abaissant le présentait vers tous les points de l’horizon, en invitant les esprits du ciel, de la terre et des airs à sanctifier le traité par leur présence. Le chef héréditaire en tirait ensuite quelques bouffées qu’il lançait vers le ciel et, autour de lui, vers la terre. Le calumet était alors passé à tous les chefs suivant leur rang, et ils le touchaïent des lèvres. Si la paix était conclue, une hache rouge était enterrée comme symbole de l’oubli de l’animosité qui avait régné jusque-là entre les parties contractantes. L’échange des colliers mettait le dernier sceau à la convention.
On se faisait alors réciproquement des présents. (C’étaient des calumets, des peaux de daims, ornées de belles broderies, etc. La coutume de se faire ainsi des présents est une de ceïies qui se retrouvent chez tous les peuples de la terre.
La guerre terminée, le sauvage rentrait dans sou repos léthargique, car le travail était déshonorant à ses yeux. Il l’abandonnait aux femmes, comme indigne de l’homme indépendant.
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Sa plus vive imprécation contre un ennemi, c'était qu’il fût réduit à cultiver 14 terre : la même que Dieu prononça contre le premier homme. ‘“ Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front,” dit la Bible, qui fait du travail un châtiment. Mais la faim venait bientôt troubler ce roi des forêts dans sa hutte d’écorce, et le forçait à sortir de son inaction. Alors cet homme qu’on avait vu assis, les jambes et les bras croisés, dans une attitude immobile, durant des journées entières, sortait de sa léthargie, s’animait tout à coup, car la chasse était après la guerre la seule occupation noble à ses yeux, la seule où il put acquérir de la gloire ; et pour la gloire le sauvage apathique bravait tout, les fatigues, la faim et la mort. La chasse ne se faisait ordinairement qu’en hiver, parce que l’été le poisson suffisait à sa nourriture, et que la fourrure des animaux était moins belle que dans la saison froide. ‘“ Toute la nation y allait comme à la guerre ; chaque famille, chaque cabane, comme à sa subsistance. Il fallait se préparer à cette expédition par des jeûnes austères, n’y marcher qu'après avoir invoqué les dieux. On ne leur demandait pas la force de terrasser les animaux, maïs le bonheur de les rencontrer. Hormis les vieillards arrêtés par la décrépitude, tous se mettaient en campagne, les hommes pour tuer le gibier, les femmes pour le porter et le sécher. Au gré d’un tel peuple, l'hiver était la belle saison de l’année ; l’ours, le chevreuil, le cerf et l’orignal ne pouvaient fuir alors avec toute leur vitesse, à travers quatre à cinq pieds de neige. Ces sauvages, que n’arrêtaient ni les buissons, ni les ravins, ni les étangs, ni les rivières, et qui passaient à la course la plupart des animaux légers, faisaient rarement une chasse malheureuse. Mais au défaut de gibier, on vivait de glands, au défaut de glands, on se nourrissait de la sève ou de la pellicule qui naît entre le bois et la grosse écorce du tremble et du bouleau.”’*
Dans ces expéditions, la tribu se campait dans le voisinage d’un lac ou d’une rivière. En un moment une bourgade s’élevait au-dessus des neiges, qui recouvraient aussi vite la bourgade qui venait d’être abandonnée. (C’est ainsi que partout dans l'Amérique du nord, la population et les villages changeaient continuellement de place, pour suivre la chasse ou la pêche qui variaient tous les jours dans chaque localité.
* Raynal.
Un peuple qui n’était point fixé au sol, deyaïit jouir de la plus grande liberté ; et, en effet, chacun vivait dañs une indépendance presque absolue, comme on l’a dit. La coutume et l’opinion, voilà quel tait le gouvernement. Il n’y avait point de lois écrites. On suivait les usages traditionnels, l'instinct de la raison et de l’équité. Le fantôme d’autorité publique qui existait n’était appelé à agir que très-rarement, comme lorsqu'il fallait faire la guerre ou la paix, élire un chef, traiter avec une autre tribu, régler la marche d’une cérémonie publique ; mais jamais, ou presque jamais, il ne statuait sur les matières intérieures, c’est-àdire sur les matières relatives à la conduite de chacun; son pouvoir n'allait pas jusque-là. La volonté générale n’y assujettissait point la volonté particulière. Les décisions étaient de simples conseils qui n’obligeaient personne.t Si dans ces singulières républiques, on ordonnait la mort d’un homme, c’était plutôt une espèce de guerre déclarée à un ennemi commun, qu’un acte judiciaire exercé sur un sujet ou sur un citoyen. Aussi ne trouvait-on chez eux ni officiers civils, ni juges, ni prisons, ni bourreaux. L’absence de tribunaux laissait à chacun le soin do venger ses injures. Les querelles particulières néanmoins étaient excessivement rares, et quoique l’autorité publique n’eût aucun pouvoir sur les individus, elle réussissait ordinairement à les apaiser. Car en sacrifiant sa vengeance privée au bien général qui ne se sent pas grandir? Et le sauvage était trèssensible à l’honneur. Mais si le sang avait été versé, l’ombre du défunt ne pouvait être apaisée que par des représailles ou un dédommagement proportionné à la renommée du mort. Un parent, un ami se chargeait de ce devoir sacré. Iltraversait des contrées entières, souffrait la faim et la soif, endurait toutes les fatigues pour satisfaire l’ombre sanglante de la victime.
La tribu n’intervenait que quand le erime lui avait porté directement un préjudice grave; alors le coupable livré à la vindicte publique, périssait sous les coups de la multitude. Mais cela était extrêmement rare. Il résultait des inconvénients sérieux de cette indépendance individuelle qui ne voulait point reconnaître d'autorité supérieure pour juger les actes privés. Il paraît impossible, en effet, qu’une société, assise sur des bases aussi fragiles, pût se maintenir; mais comme tous ‘es
+ Relation des jésuites, 1644-45, p. 143,
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peuples menaient une vie errante, comme il n’y avait chez eux ni achat, ni vente, ni commerce, ni transactions d'aucune espèce, si ce n’est peut-être quelques échanges de petits articles de la main à la main, la liste des offenses se trouvait réduite à fort peu de choses.
Chez les tribus sauvages, les ramifications de la famille se suivaient fort loin, et les liens du sang resserraient toute une peuplade. Le frère payait la dette du frère décédé et embrassait sa vengeance comme la sienne propre. Les mendiants étaient inconnus. La tribu recueillait les orphelins.
Dans les peuplades où le chet l'était par droit d’hérédité, ce droit s’acquérait par la descendance féminine, c’est-à-dire par la mère. Cette loi de succession était généralement répandue. Mais l’hérédité était p'utôt un privilége nominal que réel, parce que la mesure de l’autorité du chef était toujours proportionnée à ses qualités et à ses talents. Le chef n'avait ni couronne, ni sceptre, ni gardes. Il n’était que le premier des hommes libres dela tribu; mais il n’en avait pas moins de fierté. ‘ Ne savezvous pas, disait l’un d’eux à un missionnaire, que je commande depuis ma jeunesse, que je suis né pour conmander, et que sitôt que je parle tout le monde m'écoute.*”’ Il n'aurait pu dire: Tout le monde m’obéit.
Dans une société ainsi constituée, la religion devait avoir peu d'influence, ou plutôt son organisation est un indice qu’elle n’avait pas de religion régulière avec ses dogmes et ses cérémonies. Les premiers Européens qui ont visité les sauvages s’accordent presque tous à dire qu’ils ne professaient aucun culte. Les Micmacs et leurs voisins n’avaient ni adoration, ni cérémonies religieuses. Les Cénis, suivant Joutel, n’avaient aucune notion certaine de Dieu. On pouvait anticiper déjà ces témoignages. L'existence d’un culte régulier eût entraîné nécessairement à sa suite certaines règles de morale et certains devoirs sociaux auxquels tout le monde eût été soumis L'indépendance du sauvage rejetait toutes restrictions.
Quoique les sauvages de l'Amérique du nord ne pratiquassent point de religion dans le sens que nous l’entendons, il y en avait cependant qui avaient des sacrifices, que quelques auteurs ont
* Relation des jésuites, + Champlain,
voulu transformer en culte, et tous ou presque tous reconnaissaient l'existence d’êtres supérieurs et invisibles, auxquels ils adressaient leurs prières spontanément, lorsqu'ils voulaient éviter un mal ou acquérir un bien. Ceux du Canada disaient à Champlain, que chacun priait son dieu en son cœur comme il l’entendait. Leurs prières n'avaient pas pour objet la possession du bonheur dans une autre vie. Le succès, les grandes actions, indépendamment du droit, de la justice, étaient les seuls titres qui leur ouvraient, après la mort, ce paradis dans lequel le guerrier, qui s'était distingué par des exploits, trouvait tout ce qui pouvait flatter ses sens, allumer son imagination avide de jouissauces. Une terre sans animaux, ni ombrage, frappée de stérilité, en proie aux maladies et à tous les fléaux, était la triste patrie de l’homme vieilli dans l’indolence et mort sans gloire. Étonné de la majesté de la nature, qui se déploie à ses yeux avec tant de richesses et de magnificence, ravi de la marche invariable des astres, qui crnent les espaces incommensurables des cieux, l’homme demeure comme anéanti dans sa faiblesse. Sa raison consternée à besoin de croire à l’existence d’une cause première qui règle et maintienne l’orûre de l’univers au milieu duquel il est perdu. Le sauvage, qui est encore incapable de spiritualiser l’auteur de toutes ces choses, se plaît à se créer des liens avec les divinités qu’il voit dans tous les êtres dont il ne peut comprendre la nature. C’est ainsi que son intelligence trop bornée pour concevoir un être unique, infini, éternel, qui gouverne le monde, voit dans le soleil, dans les fleuves, dans les montagnes, dans les animaux, autant de divinités; mais sans liaison ni rapport ensemble, comme se le rerrésente le panthéisme; chacun de ces êtres est pour lui l’'émanation d’une divinité. Le bruissement des flots, c’est le dieu de l'onde qui gémit; le murmure du feuillage, c’est la divinité des bois qui soupire; le souffle du vent, c’est l'haleine de l'esprit céleste qui passe. Il personnifie tout: un dieu habite dans sa cabane, un autre folâtre autour de son front et abaisse sa paupière dans le sommeil, Quoiqu'il n’ait ni culte, ni temple, ni autel, on reconnaît facilement dans ses conceptions la base de la mythologie païenne. Si les sauvages eussent fait un pas de plus, s’ils eussent élevé des temples à leurs dieux, la similitude aurait été frappante ; mais le culte des Grecs, par exemple, an-
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Pourtant le sauvage devait avoir une idée au moins confuse d’une divinité suprême à laquelle toutes les autres divinités étaient soumises, puisqu'il pensait que le ciel et la terre avaient été créés par un être unique et tout-puissant ; idée qui devint plus évidente pour lui après que les missionnaires lui eurent en seigné l'existence d’un seul Dieu, sous le nom du Grand-Esprit. 11 embrassa ce dogme sans peine, parce que ce dogme ne faisait que préciser ce qu’il entrevoyait déjà, et ce dogme se répandit ensuite avec tant de rapidite que quelques voyageurs l’ont pris pour une partie intégrante de sa foi primitive.
D'autres voyageurs rapportent que les sauvages croyaïent que tout était eau avant la création de la terre; que cette eau portait une arche sur laquelle se trouvaient tous les animaux ; que le Grand-Esprit fit plonger plusieurs de ces animaux pour tirer un grain de sable du fond de la mer afin d’en faire un continent. Après plusieurs tentatives infructueuses faites par eux, le rat-musqué réussit à en rapporter un qui commença à se développer et qui atteignit bientôt la grosseur d’ur.e montagne. Cela ressemble à quelques parties de l’histoire du déluge.
Ces sauvages pensaient, comme l'Écriture, que les animaux avaient été créés avant l’homme, et que l’homme sortait des restes de ces animaux. Ils croyaient aussi que la lumière avait été faite par la première de leurs divinités; mais que la mer et le firmament avaient toujours existé. Il paraît y avoir ici quelque confusion, qui laisse du doute sur la véritable pensée des sauvages, et qui permet de croire qu'ils avaient au moins une idée confuse d’une divinité suprême, comme nous l’avons dit plus haut, à laquelle étaient soumises les divinités inférieures.
Les divinités inférieures exerçaient leur empire chacune sur un être créé. Aussi tous les êtres créés ayant leurs dieux, le sauvage a dû révérer ou craindre les divinités selon le bien ou le mal qu’il croyait en recevoir. Le chrétien aime et adore Dieu parce qu’il est son créateur, Le sauvage n’a point établi cette relation entre lui et son auteur. Il aime une
divinité, si elle lui fait du bien, pour le bien qu'elle lui fait ; il la craint si elle lui fait du mal, et il tâche de se la rendre favorable par des prières et par des sacrifices. Il n’y avait que la certitude d’un bien ou d’un mal qui portât le sauvage à tourner sa pensée vers son dieu, Si la chasse était abondante, il l’attribuait à son influence. $’il lui arrivait un malheur, il l’attribuait encore au courroux de ce dieu. ‘ O Manitou ! s’écriait un père entouré de sa famille et déplorant la perte d’un fils, tu es courroucé contre moi; détourne ta colère de ma tête et épargne le reste de mes enfants.”
Lorsque les sauvages partaient pour quelque expédition, ils tâchaient de se rendre les esprits favorables par des prières et par des jeûnes. S'ils allaient à la chasse, ils jeûnaient pour se rendre propices les esprits tutélaires des animaux qu’ils voulaïient poursuivre, et donnaient un festin dans lequel profaner les os de ces animaux, en donner aux chiens, par exemple, eût été s’exposer à de grands malheurs.* S'ils allaient à la guerre, les Hurons recherchaient la faveur d’Areskoui, dieu des combats, par des sacrifices et des mortifications. Si la grandeur d’un fleuve, la hauteur d’un cap, la profondeur d’une rivière, le bruit d’une chute, frappaient leur attention sur le chemin, ils offraient des sacrifices aux esprits de ce fleuve, de ce rocher, etc. Ils jetaient du tabac ou des oiseaux dont ils avaient coupé la tête, dans les ondes ou vers la cîme des montagnes. Les Cénis et les Ayennis offraient les prémices de leurs Champs en sacrifice.
Le dieu du malt et celui de la guerre ne voulaient que des sacrifices sanglants. Les Hurons offraient des chiens en holocauste. Les victimes humaines ensanglantaient les fêtes des sauvages seulement après une victoire. Jogues rapporte que lorsqu'il était chez les Iroquois, ils sacrifièrent une femme algonquine en l’honneur d’Agreskoué, leur dieu des combats. « Agreskoué, s'écrièrent-ils, nous brûlons cette victime en ton | Leclerc. “Ils les jettent au feu ou dans la rivière, ou les enterrent... Pour les bétes qui n’ont point d'esprit, c’est-à-dire qui se laissent prendre aisément, ils méprisent leurs os et les jettent aux chiens” Relation des jésuiles,
+ Atahensic était le dieu du mal chez les Iroquois, et Jouskeka le dieu du bien.
fait ; il re favot que la , tourner lante, il r, il l’ats’écriait l’un fils, a tête et
ition, ils rières et pour se ils vouprofaner nple, eût à guerre, des comrandeur ivière, le emin, ils her, etc.
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honneur; repais-toi de sa chair, et accorde-nous de nouvelles victoires.”
Le sauvage, qu‘ avait mis la nature animée et inanimée sous l'influence des nombreuses divinités, qui réglaient, dans leur domaine invisible, le destin de toutes choses, croyait aux anges tutélaires, sous la protection desquels il se plaçait après s’être soumis à de longs jeûnes. Il ajoutait foi aux songes et croyait que les êtres supérieurs profitaient du sommeil pour communiquer des avertissements ou des ordres. Désobéir aux esprits invisibles, c’était s’exposer aux plus grands malheurs, quoique chacun restât libre d'interpréter ses visions à son gré, et de se choisir un génie tutélaire.
Le sauvage, qui avait ainsi peuplé l’univers de divinités, et qui ne portait qu'avec une crainte superstitieuse sa pensée vers ce monde invisible qui l’environnait de toutes parts, devait croire que la nature avait doué quelques hommes du don d’en sonder les profonds mystères. Ces hommes privilégiés étaient connus dans les forêts sous le nom de devins, jongleurs ou médecins. Ils prétendaient être en communication intime avec les esprits, exercer un empire sur la nature, faire tomber l’eau du ciel, détourner la foudre, prédire l’avenir, favoriser les chasseurs en faisant tomber sous leurs flèches heureuses un gibier abondant. Ces dons les faisaient respecter de la multitude.
Ils ne soignaient qu’avec des simples, et accompagnaient l'application de leurs remèdes de cérémonies qui en imposaient à la superstition du malade.
Nous avons vu plus haut quelle était la croyance des sauvages touchant une autre vie. Le grand dogme de l’immortalité de l’âme était répandu parmi tous les peuples de l'Amérique. La nature de l’homme se refuse à croire que chez lui tout doit périr; et, en effet, s’il en devait être ainsi, comment aurait-il pu concevoir une immortalité qu’il ne devait jamais partager ? L'homme sauvage trouvait toute naturelle une vie qui ne finît point, et il ne pouvait comprendre comment un esprit pouvait mourir. En cela sa foi était bien contraire à celle du matérialiste civilisé, qui ne peut comprendre comment un esprit peut toujours exister.
Mais si les sauvages croyaient à l’immortalité de l'âme, ils ne pouvaient concevoir cette âme séparée d’un corps, parce que dans leur esprit tout prenait des formes sensibles ; c’est pourquoi ils allaient déposer religieusement des vivres sur la tombe d’un parent ou d’un ami chéri: ils pensaient qu'il fallait plusieurs mois pour se rendre dans le pays des âmes vers l’Occident, et que le chemin était semé d'obstacles et de dangers.
Leurs funérailles étaient accompagnées de cérémonies touchantes. Ils faisaient entendre des cris et des gémissements pendant des mois entiers. Ils couvraient le défunt de ses plus beaux habits, lui peignaient le visage et l’exposaient à la porte de sa hutte, ses armes à côté de lui. Un guerrier de la famille célébrait ses exploits à la chasse et à la guerre. Dans quelques tribus les femmes pleuraient, dansaient et chantaient incessamment. Lorsque l’heure de l'enterrement était arrivée, le corps, une pipe à la bouche, un casse-tête, un de ses dieux et un arc bandé devant lui, était assis dans une fosse profonde, tapissée de fourrures. On le recouvrait ensuite de manière à ne pas le toucher. Une petite colonne était élevée sur sa tombe et l’on y suspendait divers objets en signe de l’estime que l’on avait eue pour le défunt. Quelquefois on y mettait son portrait, taillé en bois,* avec des signes indicatifs de ses hauts faits.
D'autres fois il y avait deux sépultures, comme chez les Hurons. La première se faisait immédiatement après la mort. Le cadavre, replié sur lui-même et couvert de ses ornements les plus précieux, était enveloppé avec soin dans de riches pelleteries et placé dans un cercueil d’écorce avec de la nourriture. Le cercueil était porté au milieu des pleurs et des lamentations des femmes, dans un champ où il était déposé sur quatre poteaux de huit à dix pieds de hauteur,t pour y rester jusqu’à la fête des morts, qui avait lieu tous les huit ou dix ans. Les honneurs de la seconde sépulture étaient publics et solennels et se faisaient au nom de la nation entière. (C'était la cérémonie la plus célèbre chez les indigènes.
Lorsque arrivait l’époque de cette fête funèbre, les sauvages se réunissaient pour nommer un chef. Le chef élu faisait inviter les nations voisines ou alliées. Au jour fixé, ils se rendaient
*# Relation des jésuites, Lalemant. (1646.) + Voyage du P. Sagard, Lettre du père Brébeuf,
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avec tous les signes de la plus profonde tristesse, en procession au cimetière, où les tombes étaient de nouveau livrées à la lumière du jour et aux regards des vivants. La foule contemplait pendant longtemps, dans un morne silence, ce spectacle si bien fait pour inspirer les réflexions les plus sérieuses, tandis qu’une femme jetait des cris plaintifs. Ensuite, les os des morts étaient dépouillés de leurs chairs, recouverts de peaux de castors et chargés sur les épaules des assistants, qui regagnaient le village en procession aux accords des voix et des instruments, pour les déposer dans leurs cabanes, devoirs sacrés qu’ils terminaient par un festin donné en mémoire des défunts de la famille. Les jours suivants étaient remplis par des danses funèbres et des combats, espèces de tournois où se donnaient des prix. *
Vers la fin de la cérémonie lorsque les ossements étaient portés dans la salle du Grand-Conseil, pour être suspendus aux parois, un chef entonnait le beau chant des funérailles : “ Os de mes ancêtres, qui êtes suspendus au-dessus des vivants, apprenez-nous à vivre et à mourir! Vous avez été braves, vous n'avez pas craint de piquer vos veines : le maître de la vie vous a ouvert ses bras, et vous a donné une heureuse chasse dans l’autre monde.
‘“ La vie est cette couleur brillante du serpent, qui paraît et disparaît plus vite que la flèche ne vole ; elle est cet arc-en-ciel que l’on voit à midi sur les flots du torrent ; elle est l’ombre d’un nuage qui passe.
‘“ Os de mes ancêtres, apprenez au guerrier à ouvrir ses veines et à boire le sang de la vengeance.”
Dans bien des contrées, ces restes étaient portés en procession de village en village, et à la fin de la solennité, ils étaient déposés dans une grande tombe tendue de pelleteries, dans laquelle ils étaient placés en rang à la suite les uns des autres. Les sauvages y mettaient tout ce qu'ils possédaient de plus précieux. Tandis qu’ils descendaient ainsi dans leur demeuro commune les restes de leurs familles, toutes les femmes se répandaient en gémissements et en lamentations, puis chacun prenait un peu de terre dans la fosse et la gardait soigneusement, parce qu’il croyait qu’elle lui porterait chance au jeu.*
* Eu fouillant le sol à 6 milles de Pénétanguishine sur le lac Huror, on
Dans cette’ grande fête, tout se passait avec ordre, décence et | recueillement. Peu de nations avaient une solennité aussi impo- HE saute et plus propre en même temps à inspirer du respect pour be ! la mémoire des aïeux. Mais seule la sombre majesté des forêts | ce pouvait être en harmonie avec le spectacle qu’elle développait de UT à tous les regards. e d’e 0 | 40 Pour assister à cette solennité, les sauvages venaient d’une n'e } 41 | très-grande distance, et étaient reçus avec toute l'hospitalité la 1 4 qui les distinguaient ; on faisait des présents, on en recevait à ma hf} jé | son tour. Pa ue Aa AUS Les sauvages avaient encore plusieurs autres solennités ; des ep US danses, des jeux. La fête des songes n’était autre chose qu’une la Lit saturnale dans laquelle ils s’abandonnaient à tous les écarts | ren ee 44 d’hommes ivres ou insensés, allant, quelquefois, jusqu’à brûler la | D Lee leurs villages. Quant aux jeux, aux jeux de basard surtout, à | Al ils y montraient une ardeur effrénée.
j'R pere Le plus célèbre était celui des osselets, qui se jouait à deux, fi FAT I dans un bassin avec de petits os à six facettes inégales, dont ( | fai) une noir et une jaune-blanche. Le perdant était remplacé jus- NA | { qu’à ce que tout le village y eût passé. Quelquefois la lutte | }
!. s’engageait entre deux villages, et les joueurs invoquaient les dieux, promettaient des sacrifices, demandaient de bons rêves, indices certains du succès, se portaient des défis, se querellaient, se battaient ensemble. Les grandes parties duraient plusieurs jours au milieu du bruit, des applaudissements et des imprécations.
Ces hommes, si passionnés pour le jeu, l’étaient faiblement pour les femmes. Plusieurs auteurs ont voulu fonder sur cette singularité qui s’explique facilement, des hypothèses plus Rite ou moins invraisemblables, et sont parvenus seulement à per- 4, M vertir la vérité. L’amour devient une passion par les obstacles FE qu’il rencontre. Chez les sauvages, il était trop facilement satisfait pour exciter puissamment les désirs.
a trouvé, en 1847, sous une couche épaisse de terre, que couvraient des arbres de 18 pouces de diamètre, une fosse de 20 pieds de largeur, remplie 3 d’une quantité considérable d’ossements humains, de linceuls, de fourrures, Dee Ils quelques-unes de castors, en parfait état de conservation, avec 26 ou 27 chau- a la li dières de cuivre rouge de différents volumes, des haches, des conques, et M don des coquillages inconnus aux mers intérieures de ce continent, et dont quel- à à le cl ques-uus étaient travaillés en colliers, et d’autres ornements, 4
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Dès que l’âge le permettait, les deux sexes avaient pleine liberté, et ne pensaient pas mal faire, dit Lescarbot. C'est dans cette liberté qu'il faut chercher la cause du pen de fécondité des femmes sauvages, ainsi que dans l'usage où elles étaient d'allaiter leurs enfants plusieurs années, mendant lesquelles elles n’approchaient pas du lit de leurs maris; peut-être encore dans la difficulté de nourrir une famille nombreuse, Au reste, le mariage était une institution reconnue. Celai qui voulait prendre une femme, s'adressait au père de celle qu'il voulait épouser et lui offrait un présent. Bi le présent était accepté, la fille devenait sa femme. Quelquefois, cependant, pour se rendre agréable, il lui faisait la cour six mois ou un an, avant de la prendre avec lni.
La polygamie était permise, mais les exemples en étaient rares; le divorce était aussi reçu, mais il était peu fréquent. Chez certains peuples, comme les Ontaouais, les époux se mariaient pour vivre ensemble jusqu’à la mort. Chez d'autres, comme chez les Iroquois et les Loups, ils se mariaïent pour se quitter quand bon leur semblerait. Le mari avait droit de répudier ou de tuer sa femme adultère. Les enfants, auxquels ils étaient fort attachés, resserraient généralement les liens du mariage, et assuraient par le sentiment du cœur des protecteurs à leurs premiers jours. Leurs mères veillaient avec d'autant plus de soin sur eux qu’ils paraissaient en avoir plus besoin ans l’état nomade de leurs parents. Dans les marches, elles les portaient sur leur dos dans des maïllots que l'amour maternel se plaisait à orner des ouvrages les plus délicats, et pendant le travail, elles les suspendaïent à une branche d’arbre où ils étaient bercés par la brise. ‘ S'ils venaient à mourir, on voyait quelquefois deux époux aller, après six mois, verser des larmes sur leur tombeau, et la mère y faire couler du lait de ses mamelles.”
Dès qu'ils pouvaient marcher, les enfants étaient affranchis de toute gêne, et abandonnés à leur jeune et capricieuse volonté. Ils contractaient * ainsi, dès l’âge le plus tendre, cet amour de la liberté et de l’indépendance que la civilisation n’a jamais pu dompter. Le P. Daniel avait établi pour eux une classe dans le collége de Québec, lors de sa fondation, et il crut un moment
* Relation des jésuites, (1633.) R
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avoir triomphé de la répugnance des Hurons chrétiens à y envoyer leurs enfants; mais cette tentative n'eut aucun succès. L'air des forêts était fatal à celui de l’école. Dès qu’un jeune sauvage était capable de manier l'arc, il s'accoutumait à l'usage des armes, et se formait en grandissant sur l'exemple de ses pères, dont les exploits faisaient déjà battre son cœur, désireux de pouvoir, à l'instar des guerriers les plus fameux de Ja tribu, célébrer ses exploits dans les fêtes publiques.
Le don de l’éloquence est d’un grand avantage chez un peuple ignorant ou barbare, où la parole est le seul véhicule pour communiquer ses pensées. Ce talent, réuni au courage, était chez les sauvages un titre pour devenir chef de tribu. Leurs langues, pleines de figures, se prêtaient admirablement à l’éloquence,
L'histoire sociale d’un peuple peut donner d'avance une idée de la perfection de son langage ; et ce que nous avons déjà dit dans ce livre, suffit pour nous faire juger de l’état dans lequel se trouvaient les langues parlées en Amérique lors de sa découverte. Nous ne devons donc pas nous attendre à trouver des idiomes perfectionnés et enrichis par les découvertes qui sont le fruit d’une civilisation avancée ; mais en même temps nous les trouverons en possession d’une organisation complète et soumis à des règles exactes* Nulle horde n’a été trouvée encire avec une langue informe, composée de sons incohérents et sans signification, car l’esprit donné à l’homme et qui opère indépendamment de lui, suit des lois stables comme celles de la nature, et se manifeste logiquement par des sons qui éclatent avec le jet de la pensée. Aucune langue sauvage ne porte les marques d’une agrégation arbitraire, produit pénible et lent du travail et de l'invention humaine. Le langage est né tout fait avec l’homme. Les dialectes des tribus sauvages portent bien l’empreinte, si l’on veut, de l’état où elles vivaient; mais ils sont clairs, uniformes, et peuvent, sans avoir été régularisés par le grammairien, servir à la précision de la logique et à l’expression de toutes les passions. ‘“ La raison et la parole existent partout liées ensemble d’une manière indissoluble, dit Bancroft. L'on n’a pas plus trouvé de peuple sans langue formée, que sans perception et sans mémoire.”
* Qu'on les appelle barbares tant qu’on voudra (les sauvages), leur Jangue est fort réglée,”—Relation des jésuites, (1638.)
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Les hommes, ayant les organes de la voix constitués de la même manière, sont conséquemmeat susceptibles d'apprendre toutes les langues, les sons primitifs étant essentiellement les mêmes, Cela est si vrai que l'alphabet de nôtre langue pouvait servir à exprimer presque tous les sons des idiomes des sauvages, avec quelques légères variations comme celles-ci, Les Onneyouths changeaient l' en. Ils disaient Lobelt au lieu de Robert, Le reste des Iroquois rejetait la lettre 7, et aucun de leurs dialectes ne se servait de l’» et n'avait de labiales. Des difrérents dialectes de ce peuple, celui des Onneyouths était le plus doux, étant le seul qni admiît la lettre Z, et celui des Tsonnonthouans le plus dur et le plus énergique. Les dialectes algonquins étaient remplis de consonnes, et par conséquent sans douceur ; néanmoins il y avait des exceptions, comme l’abénaquis abondant en voyelles et conséquemment plus harmonieux.
Les sauvages ne connaissaient point les lettres ni l'écriture ; toutes leurs communications se faisaient par la parole, ou à l’aide de figures hiéroglyphiques grossièrement tracées. Nous pourrions conclure de ce fait que les signes alphabétiques dérivent de figures semblables, modifiées, abrégées dans l’origine d’une manière infinie par le génie des peuples. La figure d’un animal, gravée sur une écorce de bouleau, indiquait à un sauvage le symbole de sa tribu, et les autres marques tracées à l’entour renfermaient un message ou quelque pensée. Ce système était bon pour communiquer deux ou trois courtes sentences; mais il était insuffisant pour conserver les faits de l'histoire ; on ne savait pas du moins en faire usage pour un objet aussi important.
Le sauvage, qui peignait sa pensée sur l'écorce d’un arbre par une image, employait aussi un style figuré dans son langage. Son intelligence n’était point formée à l’analyse : il avait peu d'idées complexes et de conceptions purement abstraites. Il avait des mots pour exprimer les choses qui tombent sous les sens; mais il en manquait pour exprimer les opérations de l'esprit. Il n’en avait pas pour désigner la justice, la continence ou la gratitude. ÆEn revanche, si sa langue manquait de termes métaphysiques, d'expressions complexes, elle possédait un Coloris frais et saisissant avec ces grâces simples et naïves que donne la nature. C'était le pinceau de Rubens avec ses
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couleurs brillantes et habilement menagées. Ses expressions hardies et figurées, son allure libre et toujours logique, la rendaient très-propre à l’éloquence et aux réparties nobles.
Les gestes, l’attitude et l’inflexion de la voix, si naturels chez les sauvages, donnaient aussi beaucoup de force à l’expression de leurs pensées. Ils employaient les métaphores les plus belles et les plus énergiques. Chaque mot allait au but.
S'il est quelque chose qui distingue les langues américaines, c’est le mode synthétique. Le sauvage ne séparait pas les parties constituantes de la proposition qu’il énonçait ; il n’analysait jamais : ses pensées étaient exprimées par groupes et faisaient un tableau parfait. L'absence de toute raison réfléchie, de toute analyse logique d’idées, forme le grand trait caractéristique des idiomes sauvages.* T'outes les expressions devaient être définies, et ni les Algonquins, ni les Iroquois ne pouvaient dire père, sans ajouter le pronom #0n, notre, votre, ete. Ils avaient fort peu de termes génériques. Chaque chose était désignée par un nom propre ; ils n’avaient pas de mots pourindiquer l’espèce, mais l’individu. Ils disaient bien un chéne blanc, rouge ; Mais ils n’avaient pas de terme pour exprimer simplement un chêne, quoiqu’ils en eussent une foule pour exprimer la même action modifiée par le changement d’objet. De là une précision étonnante dans leur langage.
La nature de leurs langues permettait de ne faire qu’un seul mot du nom, du pronom et de l’adjectif, et ‘“ ce composé pouvait ensuite prendre les formes du verbe, et subir tous les changements et comprendre en lui-même toutes les relations que ces formes pouvaient exprimer.f” Cette propriété avait l'effet de varier à l'infini les expressions.
Les terminaisons des verbes ne changaient jamais. Les variatinns s’exprimaient par des mots ajoutés. Il y avait souvent des transpositions singulières de syllabes de différents mots; en voici un exemple: Ogila signifie feu, et Cawaunna, grand; au lieu d’ajouter au premier mot, le dernier, pour dire un grand feu, les deux mots étaient mêlés ensemble pour n’en faire qu’un seul, et l’on disait Co-gila-waunna. Il existait entre toutes les langues américaines, depuis la baie d'Hudson jusqu'au détroit
* Bancroft.
+ Spencer. Smith: History of New York.
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de Magellan, une analogie qui mérite d'être observée ; c’est une disparité totale dans les mots à côté d’une grande ressemblance dans la structure. C’étaient comme des matières différentes revêtues de formes analogues. Si l’on se rappelle que ce phénomène embrassait presque, de pôle à pôle, tout un côté de notre planète ; si l’on considère les nuances qui existaient dans les combinaisons grammaticales, on ne saurait être surpris de trouver chez une portion si considérable de l’espèce humaine, une tendance uniforme dans le développement de l'intelligence et du langage.*
Raisonnant de là, Gallatin est d'opinion que l’aniformité de caractère dans les formes grammaticales, et la structure de toutes les langues américaines indiquent une origine commune à une époque très-reculée. Le caractère synthétique des langues sauvages nous permet aussi, selon les uns, de tirer une autre conclusion encore plus certaine, c’est que les ancêtres des sauvages ne descendent point de nations plus civilisées qu'eux, et que leurs langues portent en elles-mêmes la preuve qu’elles n’ont jamais été parlées que par des peuples plongés dans des ténèbres où n'avait jamais lui la lumière de la civilisation. D’autres disent, au contraire, avec peut-être plus de raison, et Alexandre de Humboldt est du nombre, qu'aucune des langues de l’Amérique n’est dans cet état d’abrutissement que longtemps et à tort l’on a cru caractériser l’enfance des peuples ; et que plus on pénètre dans la structure d’un grand nombre d’idiomes, plus on se défie de ces grandes divisions en langues synthétiques et langues analytiques, qui n’offrent qu’une trompeuse simplicité.f
On s’est demandé quelquefois si les hommes de la race rouge étaient doués de facultés intellectuelles aussi puissantes que ceux de la race européenne. Si la même question avait été
* Voyage de Humboldt et Bonpland.
+ On lit dans le second entretien du comte de Maistre, que le sauvage est le descendant dégénéré d'un homme civilisé, ce qui n'est pas improbable, “ Par une suite de la même erreur on a pris, dit-il, les langues de ces sauvages pour des langues commencées, tandis qu’elles sont et ne peuvent être que des débris de langues antiques, ruinées, s’il est permis de s'exprimer, ainsi, et dégradées comme les hommes qui les parlent.” C'est à ce sujet que cet écrivain, se laissant entraîner par son imagination, sort de toutes bornes et exprime l'opinion, que les castors, les hirondelles et les abeilles sont des êtres dégénérés! Soirées de Saint-Petersbourg.
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