‹ Histoire du Canada [microforme] (volume 3)Chapitre 27 sur 64 · HISTOIRE :‘'U CANADA · texte numérisé non relu

HISTOIRE :‘'U CANADA

assemblée solennelle tenue sur la place d'armes du fort, en Ë do présence du gouverneur. ds sei

Un des envoyés, portant la parole, se leva, regarda le soleil, puis ayant promené ses regards sur l’assemblée : “ Ononthio, dit-il en prenant un collier, prête l’oreille, je suis la voix de mon pays. J'ai passé près du lieu où les Algonquins nous ont massacrés ce printemps ; j’ai passé vite, en détournant les yeux pour ne pas voir le sang de mes compatriotes et leurs corps étendus dans la poussière, Ce spectacle aurait excité ma colère. J'ai frappé la terre, j'ai prêté l’oreille, et jai entendu la voix de mes aïeux qui m'ont dit avec tendres: Calme ta fureur ; ne pense plus à nous, car tu ne peux plus nous retirer des bras de la mort; pense aux vivants, arrache au glaive et au feu les prisonniers : un ge rier vivant vaut mieux que plusieurs qui ne sont plus. J'ai entendu cette voix, je suis venu pour délivrer ceux que tu retiens dans les fers.”

Il présenta encore plusieurs colliers, un pour remercier le gouverneur d’avoir rendu la liberté à un Iroquois; un autre, en signe de la remise d’un Français; le reste par allusion à la paix qu'on allait conclure. Il s’étendit longuement sur le sujet de son ambassade, et parla deux ou trois heures en chantant et en gesticulant tour à tour.

Ce chef sauvage, qui était de haute stature et bien fait de sa personne, avaient de grands talents oratoires et beaucoup de bravoure; mais il passait pour fourbe et railleur, et chacun était en garde contre lui. Il revint encore plusieurs fois en Ca- 28 nada, chargé de missions publiques. ” Pou

Les Algorquins, les Montagnais, dont les chefs firent des dis- 4 cours, les Hurons et les Attikamègues signèrent le traité. Parmi les Iroquois, il n’y eut que le canton des Agniers qui le ratifia, parce que c'était le seul avec lequel la colonie fût en guerre ouverte. Mais cette paix, qu’on avait eu tant de peine à conclure, ne duraguère. La compagnie, qui avait fait des pertes immenses pendant ces luttes désastreuses, et qui avait dépensé plus de 1,200,000 livres, outre le revenu du pays, se hâta de profiter de la suspension d’armes pour céder, en 1645, la traite des pelleteries aux habitants. Ceux-ci étaient représentés à Paris par M. de Repentigny et M. Godefroi. La compagnie fit cet aban-

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don, qui fut confirmé par édit du roi, moyennant une rente seigneuriale d’un millier de peaux de castors.

Aussitôt le traité conclu, toutes les tribus s'étaient mises à faire la chasse et la traite ensemble, comme si elles eussent été dans la meilleure intelligence. Les missionnaires avaient pénétré chez les Iroquois, et ils croyaient avoir changé les mauvaises dispositions des Agniers. Mais la paix avait déjà trop duré au gré de ces peuples mobiles et farouches, et dès l’année 1646 les hostilités recommençaient. Une épidémie, qui faisait de grands ravages dans l’une des tribus, et la destruction de leur moisson par les vers, furent attribuées au maléfice du P. Jogues, qui fut tué d'un coup de hache, avec un jeune Français qui l’accompagnait. Leurs têtes furent exposées sur une palissade et leurs corps jetés dans la rivière.

Après ne violation aussi flagrante du droit des gens, les Agniers se mirent de toutes parts en campagne, égorgeant tout ce qui se trouvait sur leur passage. Des femmes algonquines, échappées comme par miracle de leurs mains, apportèrent aux Français la nouvelle de ce qui se passait. (C'était à l’époque où le chevalier de Montmagny était remplacé par M. d’Ailleboust. Le rappel de M. de Montmagny causa quelque surprise ; mais il provenait d’un ordre général que venait d'adopter la cour. Le commandeur de Poinci, gouverneur des îles francaises de l’Amérique, avait refusé de remettre le gouvernement à son successeur, et s’était maintenu dans sa charge contre l’ordre du roi. Cette espèce de rebellion avait eu des imitateurs. Pour arrêter le mal, le conseil avait décidé que désormais les gouverneurs seraient changés tous les trois ans ; et c’est en conséquence de cétte résolution que le chevalier de Montmagny était mis à la retraite.

Plusieurs événements importants ont signalé l’administration de ce gouverneur, tels que l’établissement de l’île de Montréal et le comnencement de la ruine des Hurons, qui sera consommée sous l’ädministration de son successeur. Les jésuites étendirent aussi fort loin de son temps leurs découvertes dans le Nord et dans l'Ouest. Le P. Raimbaut forma même le dessein de pénétrer jusqu’à la Chine en évangélisant les nations, et de compléter ainsi le cercle des courses des missionnaires autour du monde. Quoique ces découvertes s6 fissent en dehors de

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l’action du gouvernement, elles jetèrent de l’éclat sur l’administration de M. de Montmagny, et lui acquirent une certaine célébrité en Europe.

Ce gouverneur avait cherché à imiter la politique de Champlain à l’égard des sauvages. Si l'insuffisance de ses moyens ne lui permit pas toujours de mettre un frein à leur ardeur guerrière, il sut néanmoins, par un heureux mélange de conciliation et de dignité, se faire respecter de toutes les tribus et suspendre longtemps la marche envahissante des Iroquois contre les malheureux Hurons. Maïs le moment arrivait où cette politique allait devenir insuffisante. M. d’Aïlleboust était venu en Canada, comme on l’a dit, avec des colons pour l’île de Montréal, qu’il avait gouvernée en l'absence de M. de Maisonneuve. Il avait été ensuite élevé au commandement des Trois-Rivières, poste qui était alors plus important que celui de Montréal, de sorte qu’il devait connaître parfaitement le pays et tous ses besoins ; mais il prenait l’administration des affaires à une époque très-critique.* La guerre allait éclater contre les Hurons avec une nouvelle furie. Dès 1648, les cantons iroquois portèrent toutes leurs forces contre ces sauvages, qui perdaient un temps précieux en négociations avec les Onnontagués, qui les amusaient à dessein. Ce peuple infortuné avait même refusé l'alliance des Andastes, laquelle lui aurait assuré la supériorité sur ses ennemis, et il était retombé dans sa première sécurité. Les Agniers n’attendaient que cela pour fondre sur lui à l’improviste. La bourgade de Saint-Joseph, ainsi nommée par les missionnaires, était située sur le bord du lac Huron; elle fut surprise et brûlée, pendant l’absence des meïlleurs guerriers, et sept cents personnes furent impitoyablement égorgées. Le P. Daniel, qui y était depuis quatorze ans, mourut héroïquement en restant au milieu du carnage pour administrer le baptême et l’absolution. Après avoir accompli c2 devoir sacré, il engagea ceux de ses néophytes qui se trouvaient près de lui à se sauver dans le bois, puis il

* Les d’Ailleboust étaient originaires de l'Allemagne. Le grand-père de Louis d’Ailleboust, gouverneur du Canada, était premier médecin du roi et fut anobli.

Le célèbre navigateur La Peyrouse épousa une demoiselle D’Aïlleboust d'Argenteuil. Dans la collection de manuscrits de M. de Gaspé, curé de

Saint-Eloi, se trouve une lettre de M. de La Peyrouse à l'oncle de sa femme et une lettre de madame de La Peyrouse.

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s’avança tranquillement au-devant des ennemis gomme pour attirer leur attention, et reçut la mort en proclamant la parole de Dieu.

Dans le mois de mars suivant, une autre bourgade, celle de Saint-Ignace, fut enlevée de la même manière, et 400 personnes furent taillées en pièces ; il ne se sauva que trois hommes, qui donnèrent l'alarme à la bourgade de Saint-Louis, dont les femmes et les enfants eurent à peine le temps de prendre la fuite. Quatre-vingts guerriers restèrent pour la défendre; ils repoussèrent deux assauts, mais l'ennemi ayant pénétré dans le village à la troisième attaque, ils furent tués ou pris, après avoir combattu avec la plus grande valeur. C’est au sac de ce dernier village que les PP. Brébeuf et Lalemant furent faits prisonniers. Ces deux missionnaires de la foi moururent après avoir enduré tous les tourments que put inventer la cruauté raffinée des sauvages.

Ces massacres furent suivis de plusieurs combats dans lesquels le suecès fut d’abord partagé; mais à la fin l'avantage resta aux Jroquois, qui gagnèrent une dernière bataille, dans laquelle les principaux guerriers hurons succombèrent, accablés sous le nombre. Après d'aussi grands désastres, les débris de la nation, saisis de terreur, abandonnèrent le pays. Au bout de quelques jours, toutes les bourgades furent désertes. Les fuyards se retirèrent chez les peuples voisins ou disparurent dans la profondeur des forêts. Les généreux missionnaires ne voulurent point quitter les restes de ce peuple infortuné, et émigrèrent avec eux. Ils proposèrent d’abord pour retraite l’île de Manitoulin, située au nord du lac Huron: c’est une île de quarante lieues de longueur. Elle était alors déserte et la pêche et ia chasse y étaient abondantes. Mais les Hurons ne purent se résoudre à s’expatrier si loin; ils ne voulurent pas même quitter entièrement leur patrie, et se réfugièrent, en 1649, dans l’île de Saint-Joseph, moins éloignée que celle de Manitoulin. Ils y élevèrent une bourgade de cent cabanes, les unes de huit, les autres de dix feux; et un grand nombre de familles se répandirent dans les environs, le long du rivage, pour la

commodité de la chasse. Mais le malheur les poursuivait partout.

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La chasse et la pêche, sur lesquelles ils comptaient, ne produisirent rien; de sorte qu'avant la fin de l’automne les vivres commencèrent à leur manquer. Quelle perspective pour un long hiver! Ils furent bientôt réduits à toutes les horreurs de la famine. Ils violèrent les tombeaux pour se uourrir de chairs corrompues. On vit des mères dévorer leurs enfants expirés sur leur sein. Ce furent des scènes qui épouvantèrent la barbarie elle-même. Les maladies contagieuses, suites ordinaires de la famine, éclatèrent et emportèrent une partie de ceux que la faim avait épargnés. Les missionnaires se comportèrent en véritables hommes de Dieu au milieu de ces scènes de désolation. Dans leur désespoir, les infortunés Hurons, ne sachant sur qui rejeter la cause de leur malheur, l’attribuaient à ces apôtres eux-mêmes. ‘“ Les Iroquois, nos mortels ennemis, s’écriaient-ils, ne croient point en Dieu, ils n’aiment point les prières, ils commettent tous les crimes, et néanmoins ils prospèrent. Nous, depuis que nous abandonnons les coutumes de nos pères, les Iroquois nous tuent, nous brûlent et renversent toutes nos bourgades. Que nous sert de prêter l'oreille à l’Évangile, si la foi et la mort marchent ensemble.” *# Des tribus, qui avaient compté jusqu’à huit cents guerriers, n’en avaient plus que trente; il ne restait que des femmes et quelques vieillards.

Cependant les Iroquois s'étaient mis en campagne au nombre de trois cents, et l’on ignorait de quel côté ils allaient porter leurs coups. La bourgade de Saint-Jean était la plus voisine de leur territoire, depuis l'évacuation de celle de Sainte- Marie; on y comptait six cents familles. L’irruption des Iroquois y fut regardée comme une bravade, et les guerriers marchèrent au-devant d'eux pour leur donner la chasse. Ceux-ci les évitèrent par un détour, et se présentèrent tout à coup devant Saint-Jean. Ils tormbèrent sur la popula .on éperdue le casse-tête à la main. Tout fut massacré ou traîné en esclavage. Le P. Garnier périt sous le fer des Iroquois. Les Hurons de l’île de Saint-Joseph, réduits à 300, ne s’y crurent plus en sûreté. En voulant aller chercher un asile ailleurs ils trouvèrent leur tombeau. Une partie s’enfonça dans les glaces et périt en voulant gagner la terre ferme; une autre partie, divisée par troupes, eut beau se réfugier dans des lieux écartés et sur des

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montagnes inaccessibles, les Iroquois, comme des loups altérés de sang, la poursuivirent à la piste et la détruisirent en détail. Le reste, épuisé de souffrances, vint à la suite du P. Ragueneau et des autres missionnaires, solliciter du gouverneur français une retraite pour cultiver en paix la terre, sous sa protection. Il avait pris la route du lac Nipissing et de la rivière des Outaouais afin d'éviter les ennemis, route écartée dans laquelle cependant il avait trouvé @e terribles marques du passage de ces barbares; et après deux jours de repos à Montréal, où il ne se crut pas en sûreté tant son épouvante était profonde, il atteignit enfin Québec dans le mois de juillet 1650. Il y fut reçu avec toute l’attention que méritaient de si grands malheurs, Ces sauvages furent placés d’abord dans l’île d'Orléans, sur les terres de madame de Grandmaison, où les rejoignirent, l’année suivante, plusieurs hommes de leur race, qui étaient descendus à Québec avant eux, et qui avaient trouvé un asiie sur la terre des jésuites à Beauport, en 1649°

“ Les Hurons, dit M. Ferland, demeurèrent à l’île d'Orléans jusqu’en 1659 ; mais, continuant d’être harcelés par les Troquois, qui les attaquaient et les massacraïent jusque dans leur retraite, ils vinrent dresser leurs tentes sur une des places de la ville, où ils passèrent plusieurs années. Quand la paix cut été conclue avec les Iroquois, après l'expédition de M. de Tracy, les Hurons se transportèrent à une lieue et demie de Québec, et fondèrent, en 1667, la mission de Notre-Dame-de-Fpye, connue aujourd’hui sous le nom de Sainte-Foye. Le 29 décembre 1693, ils durent s'éloigner de cette résidence pour se placer à l’Ancienne- Lorette, d’où, bien des années après, ils allèrent former le village de la Jeune-Lorette.”

Quant aux Hurons qui ne vinrent point chercher un asile parmi les Français, les uns se mêlèrent avec les nations voisines, sur lesquelles ils attirèrent la haine des Iroquois; d’autres al- Kèrent s'établir dans la Pennsylvanie; ceux-ci remontèrent audessus du lac Supérieur, ceux-là enfin se présentèrent à leurs vainqueurs, qui les reçurent et les incorporèrent avec eux. De sorte que non-seulement le pays des Hurons, mais la vallée de la rivière des Outaouais, très-peuplée peu d'années auparavant, ne présentèrent plus que des déserts et des forêts inhabitées. Les Iroquois avaient mis douze ans à renverser les frontières des

Hurons, et ensuite moins de deux ans à disperser cette nation au loin. Tel fut le sort d’un peuple dont la ruine priva le Canada d’un allié sur lequel il fondait ses plus grandes espérances, et qu’un ave’glement fatal précipit: “ans l’abîme.

C'est au moment de cette révolution, qu’un envoyé diplomatique de la Nouvelle-Angleterre arriva à Québec pour proposer au Canada un traité de commerce et d’alliance perpétuelle entre les deux colonies. Ce traité, qui eût subsisté indépendamment de toute guerre entre leurs métropoles, devait être à peu près semblable à celui qui venait d’être conclu avec l’Acadie. Cette proposition occupa quelque temps les deux gouvernements coloniaux. Le jésuite Druillettes et M. Godefroy, membre du conseit supérieur, furent délégués à Boston pour cet objet en 1650 et 1651; mais les Canadiens, dont le commerce était gèné par les courses des Iroquois, voulaient engager la Nouvelle-Angleterre dans une ligue offensive et défensive contre cette confédération. “Nous ne pouvons dôuter, disaient les lettres du conseil, que Dieu ne bénisse et vos armes et les nôtres, puisqu'elles sont employées à la défense des sauvages chrétiens, tant vos alliés que les nôtres, contre des barbares infidèles qui n’ont ni foi, ni dieu, ni aucune justice er tout leur procédé, comme vous pouvez l’apprendre plus au long des dits sieurs nos députés, qui vous assureront du désir sincère que nous avons que le ciel aille toujours bénissant vos provinces et vous comble de ses faveurs.” La condition d’une ligue offensive et défensive fit manquer la négociation. Les Anglais ne voulaient pas courir le risque d’attirer sur eux les armes des Iroquois.

Cette année, si funeste pour les Hurons, finit par la retraite de M. d’Ailleboust, qui s'était vu réduit avec douleur à être l’inutile témoin de leur ruine. Il s'établit et mourut dans le pays.

M. de Lauzon vint en 1651 succéder à M.d’Aïlleboust. C'était un des principaux membres de la compagnie des cent associés. Il avait toujours pris une grande part aux affaires de la société ; mais il montra peu de talent dans l’administration de la colonie, qu’il trouva, il est vrai, dans un état déplorable. Les Iroquois, encouragés par les succès inouïs qu’ils avaient remportés dans les contrées des lacs, se jetèrent sur les établissements français. Leurs bandes se glissèrent à la faveur des bois jusqu’audessous de Québec. Ils tuèrent le gouverneur des Trois-Ri-

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vières, M. Duplessis-Bochart, dans une sortie qu’il faisait contre eux. Ils attaquèrent les laboureurs aux champs, assassinèrent les hommes isolés et couvrirent la campagne de brigandages. Ils poursuivirent ce genre de guerre avec tant d'opiniâtreté qu'à peine, dit un contemporain, ‘“ nous laissaient-ils quelques jours sans alarmes. Incessamment nous les avions sur les bras ; il n’y a pas de mois en cet été où notre livre des morts n’ait été marqué en lettres rouges par la main des Iroquois.”” Partout l’on était armé, Souvent les habitants étaient obligés d'abandonner leurs maisons, ou de s’y retrancher. Cet état de choses dura plusieurs années, La population diminuait par les pertes qu’elle faisait dans les surprises, et par cette multitude de petits combats qu'il fallait livrer au coin de chaque bois, et qui se renouvelaient souvent plusieurs fois par jour. Si ces combats coûtaient beaucoup plus d'hommes aux sauvages qu'aux Français, ils laissaient dans les rangs de ceux-ci des vides plus sensibles à cause de leur petit nombre.

Les Iroquois allaient ordinairement par bandes. Ils se glissaient dans les bois, dans les ravines, dans les moindres accidents de terrain, derrière les souches, pour attendre les habitants qui travaillaient aux champs. Il s’en cachait jusque dans la tête des arbres autour des maisons, et plusieurs fois on en surprit ainsi qui étaient en sentinelle pour donner le signal d'attaque à leurs compagnons restés un peu plus loin ; ils passaient dans cette position des journées entières sans bouger.

C’est au milieu de cette lutte et de ces combats que cette belle et grande païtie du pays, Montréal et les Trois-Rivières, mais surtout Montréal, fut acquise à la civilisation. Chaque laboureur était soldat, et chaque sillon était arrosé de sang français ou de sang indien. Enfin la situation du Canada finit par exciter l’attention de ceux quis’occupaient des colonies en France, et M. de Maisonneuve réussit à obtenir de l’Anjou, du Maine, du Poitou et de la Bretagne, des colons avec lesquels il atteignit Montréal en 1653. C'’étaient des hommes choisis, propres à la guerre et à l’agriculture. Ce renfort fut d'un grand secours, et le bruit de son arrivée influa probablement sur les dernières résolutions de l'ennemi. D'ailleurs, malgré leur audace et leur activité, les Iroquois s’apercevaient tous les jours qu'ils n’avaient rien à gagner contre les Français, et ils prirent le parti

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de demander la paix, qui fut conclue par l'entremise du P,. Lemoine.

Il y eut une grande assemblée dans les cantons. Le P, Lemoine, qui représentait les Français, fit dix-neuf présents. A chaque présent les sauvages poussaient un grand cri du fond de leur poitrine en signe de joie. Il leur adressa un discours qui dura deux heures ; en parlant, il allait et venait comme un acteur surunthéâtre. Les sauvages se groupèrent ensuite par cantons et par tribus ; un chef répéte ce que le P. Lemoine avait dit, puis ils entonnèrent tous ensemble un chant de joie. Un autre chef se leva ensuite: ‘ Onnontio, dit-il, parlant à M. de Lauzon lui-même, Onnontio, tu es la colonne de la terre, ton esprit est un esprit de paix et tes paroles calment les cœurs les plus rebelles.” La conclusion de ce traité, qui fut ratifié en 1654, répandit une joie universelle parmi les sauvages, ouvrit de nouveau les cinq cantons au zèle des missionnaires, * et permit à la colonisation de faire des progrès plus rapides.

Mais en rendant toutes les communications libres, la paix dévoila de nouveaux intérêts et fit naître bientôt de nouvelles jalousies. Les quatre cantons les plus au nord faisaient le commerce des pelleteries avec le Canada ; ce qui inspira de l'envie aux Agniers, voisins d'Orange, (Albany). Ils désirèrent dès lors la guerre pour mettre fin à un négoce qu'ils regardaient comme leur étant préjudiciable. Four des raisons contraires, ceux-là ne voulaient pas rompre leur alliance avec les Français, parce qu’ils pouvaient communiquer plus facilement avec eux qu'avec les habitants de la Nouvelle-Belgique. Dans cette fâcheuse conjoncture, la paix ne pouvait durer longtemps, et les Agniers, qui l’avaient signée malgré eux, n’attendaient qu’un prétexte pour se mettre en campagne, prétexte qu'ils trouvèrent bientôt.

Conseillés par les missionnaires, les Onnontagués avaient prié, en 1655, M. de Lauzon de former un établissement dans le pays, ce qu’il désirait depuis longtemps. En conséquence, l’année suivante, le capitaine Dupuis y fut envoyé avec cinquante hommes. Les habitants de Québec, répandus sur le rivage, virent avec tristesse s'éloigner leurs compatriotes, car ils voyaient en eux des victimes livrées à la perfidie des

* Les PP. Lemoine, Chaumonot, Dablon, Lemercier, Mesnard et Frein y évangélisèrent,

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Iroquois. La petite colonie alla se fixer sur le bord du Jac Gannentaha (lac Salé ;) mais elle ne fut pas plutôt au milieu des Onnontagués qu’elle excita leur jalousie, Ils formèrent le complot de massacrer tous les Français. Ceux-ci, prévenus par un sauvage mourant, s'échappèrent dans une nuit du mois de mars. Pour tromper les Iroquois, ils leur avaient donné un grand festin, et pendant que ces sauvages étaient plongés dans l'ivresse et le sommeil, ils étaient partis par la rivière Oswégo dans des canots qu'ils avaient fait construire secrètement, A la première nouvelle de leur évasion, les Agniers envoyèrent après eux 400 hommes qui ne purent les atteindre.

Les Hurons, descendus avec le P. Ragueneau et établis dans l’île d'Orléans, s'étaient mis à cultiver la terre, Un jour une bande d’Agniers en surprit quatre-vingt-dix de tout âge et de tout sexe, en tua une partie et fit le reste prisonnier. Ces malheureux, ne se croyant plus en sûreté dans l’île, revinrent à Québec, et mécontents de ce que les Français ne leur accordaient pas assez de protection, plusieurs se donnèrent tout à coup sans réfléchir aux Agniers ; mais ils regrettèrent leur précipitation. Les Iroquois leur faisaient mille protestations d'amitié et mille serments de les traiter en frères pour les attirer chez eux, afin de les détruire ou de les maîtriser ensuite plus facilement. Les Hurons étaient devenus invapables de se gouverner ; il n’en restait plus que quelques-uns au milieu des Français. Les Agniers envoyèrent une députation de trente délégués à Québec, pour les réclamer. Cette députation voulut être entendue dans une assemblée générale des blancs et des sauvages, et le gouverneur eut la faiblesse d'y consentir. Elle parla avec insolence à cet homme faible, qui parut dans cette circonstance recevoir humbiement ia loi d'une simple tribu nomade.

M. de Lauzon n'avait ni les talents ni l'énergie nécessaires au chef d’un gouvernement placé dans des circonstances difficiles. On prit le parti de le rappeler. Son successeur fut le vicomte Voyer d’Argenson, qui débarqua à Québec en 1658. C'était au moment où la guerre devenait des plus vives: Dupuis arrivait du lac Gannentaha, et partout le Canada était en proie aux courses et aux déprédations des barbares. Comme avant le traité de 53, on ne marchait plus qu’armé et escorté

dans la campagne. Le nouveau gouverneur partit dès le lendemain de son arrivée pour aller se mettre à la poursuite des Iroquois, qu'il ne put atteindre. Ilremonta aux Trois-Rivières quelque temps après avec 200 hommes, afin d’épier les ennemis, qu’il finit par repousser jusque dans les îles Richelieu.

Ceux d’entre les sauvages qui recherchaient l’alliance de la F':ace, vinrent Jo saluer à Québec; ils le prièrent de ne pas 1: abandonner à l’ambition et à la cruauté de leurs ennemis. M. d'Argenson trouvait la colonie sur le bord de l'abîme. Il s’empressa de demander au ministre des hommes propres à la guerre et au travail pour empêcher le Canada de succomber.

Aux invasions des barbares vinrent se joindre les querelles civiles et religieuses. * L’archevêque de Rouen regardait la colonie comme une dépendance de son diocèse. Il avait, en conséquence, donné des lettres au gouverneur pour ordonner à M. de Quelus de se mettre sous les ordres des jésuites, auxquels il avait délégué la conduite des affaires ecclésiastiques. M. de Quelus prétendit en avoir déjà la direction et refusa de reconnaître le métropolitain de Rouen. Le gouverneur l'engagea à se retirer à Montréal, et écrivit à Paris qu’il faudrait un évêque en Canada pour rétablir la concorde dans l'Église. Mais déjà le pape avait prévenu ce besoin : il avait érigé, en 1657, la Canada en vicariat apostolique et y avait appelé M. de Laval. M. de Laval arriva à Québec en 1659, et presque aussitôt éclatèrent des dissensions entre lui et le gouverneur au sujet de la préséance au conseil et de l’encens à l’église. Mais il est nécessaire de reprendre à ce sujet les choses d’un peu plus haut.

Depuis le commencement de la colonie, les missionnaires, faute de juges et d’autres fonctionnaires, le gouvernement ne subvenant point encore aux dépenses d’une administration régulière, se trouvaient chargés d’une partie des fonctions civiles dans les paroisses, Revêtus ainsi de deux grands pouvoirs, ils acquirent insensiblement, par leur éducation et par leur bonne conduite, une autorité dont ils finirent par se croire les légitimes posseSseurs. Ils excitèrent la jalousie des gouverneurs et du penple, surtout après l’arrivée de M. de Laval, dont l'esprit absolu choquait leurs préventions. M. d’Argenson écrivit au ruinistre que M. de Laval était tellement attaché à ses sentiments et que son zèle le portait si souvent hors du

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droit, qu’il ne faisait aucune difficulté d’empiéter sur le pouvoir des autres. En vain il avait appelé à son aide les conseils des PP. Dablon et Lalemant.

Le roi rendit un édit, en 1659, pour tâcher de rétablir l’harmonie dans les affaires civiles. 11 ordonna à tous les habitants de se pourvoir en première instance par-devant les juges déjà établis par la compagnie, et en appel par-devant le gouverneur, dans toutes les matières civiles, criminelles et de police qui ne seraient pas assez importantes pour relever du parlement de Paris, ou qui entraîneraient une punition prompte et exemplaire. Il rendit en même temps un arrêt portant que les lieutenants généraux et particuliers, greffers et sergents ne pourraient être interdits que par le roi en conseil.

M. d’Argenson s’occupa aussi de la traite, qu’il avait trouvée avilie. Il recoemmanda de former dans le pays même une compagnie de marchands, qui la ferait seule, afin d’en restreindre la liberté ou plutôt l’abus parmi les habitants.

Cependant la guerre continuait toujours avec les Iroquois. En 1660 dix-sept habitants, commandés par Daulac, furent attaqués tout à coup par 500 ou 600 Iroquois, dans un méchant fort de pieux, au pied du Long-Saut ; ils repoussèrent, aidés d'une cinquantaine de Hurons et d’Algouquins, tous leurs assauts pendant dix jours. Mais abandonnés à la fin par la plupart de leurs alliés, ils ne purent résister à une dernière attaque et périrent jusqu’au dernier. L'un des quaire Français qui restaient avec quelques Hurons, lorsque l’ennemi pénétra dans l'intérieur du fort, voyant que tout était perdu, acheva à coups de hache ses camarades blessés, pour les empêcher de tomber vivants entre les mains du vainqueur.*

Le dévouement de Daulac et de ses intrépides compagnons arrêta les premiers efforts de l'orage qui allait fondre sur le Canada, car les ennemis, qui avaient essuyé des pertes trèsconsidérables, furent si effrayés de cette résistance, qu'ils abandonnèrent une grande attaque qu'ils venaient faire sur Québec, où la nouvelle de leur approche avait répandu la consternation. Leur projet, après s'être emparés de cette ville, était de se rabattre sur les Trois-Rivières et sur Montréal, et de mettre tout à feu et à sang dans la campagne. ‘l'ous les couvents de

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