DÉCOUVERTE DU MISSISSIPI
Des découvertes des Français dans l'intérieur de l'Amérique septentrionale. — Voyageurs et missionnaires, Les jésuites: eur activité et leur courage.—Voyages au Nord: le P. De Quenu déco: 1e le lac Saint-Jean (Saguenay,) 1647; Saint-Simon et La Couture pénètrent par cette route à la baie d'Hudson /1672.)— Voyages dans l’Est et dans l'Ouest ; le P. Druillettes va du Sai it- Laurent à la mer par les rivières Chaudière et Kénébec.—Les lacs Eric, Huron et Michigan sont successivement visités.— Deux jeunes traitants se rendent, en 1659, à Ja tête du lac Supérieur et jusqu'aux Sioux: nombreuses tribus de ces contrées.—Exeursions apostoliques dès PP. Raïmbault, Jogues et Mesnard, Les PP, Allouez et ©. slon s'avancent jusqu'aux limites de la vallée du Mississipi, où ils sout iuformés par les indigènes qu'elle est arrosée par un grand fleuve.—Le P. Marquette et Joliet, de Québec, choisis par Talon pour aller reconnaître la vérité de ce rapport, parviennent à ce fleuve le 17 juin 1678, et le descendent jusqu’à la rivière des Arkansas, Sensation que cette découverte fait en Canada.—La Sale résout de descendre le nouveau fleuve jusqu’à la mer.—Il bâtit à Niagara le premier vaisseau qui ait navigué sur les lacs Erié, Huron et Michigan; il construit le fort des Miâmis, et le fort de Crève-cœur sur la rivière des Illinois.—Le P. Hennepin remonte le Mississipi jusqu’au saut Saint-Antoine, et tombe entre les mains des Sioux.—Difficultés et embarr1s de tous genres qu'éprouve La Sale, qui triomphe de tous les obstacles et réussit enfin à reconnaître le Mississipi jusqu’à la mer en 1682; il donne le nom de Louisiane aux immenses contrées que traverse ce fleuve.—Il va rendre compte de ses découvertes à Louis XIV, après s'être fait précéder à Paris du P. Zénobe Mambré ; gracieux accueil qu'il reçoit du roi,
Si nous voulions exposer en peu de mots les motifs qui ont amené les Européens en Amérique, nous dirions que les Espagnols y vinrent pour chercher de l’or, les Anglais, la liberté politique et religieuse, et les Français pour y répandre les lumières de l'Évangile. En effet, pendant longtemps la voix religieuse a couvert toutes les autres voix en Canada et à Paris, lorsqu'il s’est agi du Nouveau-Monde. Les jésuites, qui excitaient dans les sociétés européennes les soupçons et la haine des
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peuples, lorsqu'ils prêchaient la soumission absolue des sujets au sceptre des rois, et la colère des rois, lorsqu'ils prêchaient la soumission des souverains à la tiare du pape, les jésuites, disonsnous, remplissaient une tâche plus noble et plus sainte dans les forêts du Nouveau-Monde en soutenant la lutte de l'esprit contre la matière, de la civilisation contre la *arbarie.
De Québec, les jésuites se répandirent parmi toutes les peuplades sanvages, depuis la baie d'Hudson jusque dans les pays qu’arrosent les eaux du Mississipi. Un bréviaire suspendu au cou, une croix à la main, ils devanraient souvent nos plus intrépides voyageurs. On leur doit la découverte de plusieurs vastes contrées, avec lesquelles ils formaient alliance au nom de cette croix qu'ils mettaient entre eux et le ciel. Cet emblème religieux produisait sur l’esprit des sauvages, au milieu des foréis silencieuses et sombres de l'Amérique, un effet triste et touchant, qui désarmait ces hommes farouches, riais sensibles aux sentiments profonds et vrais. C'étaient dans ces sensations, dit un auteur, que le missionnaire fondait l'attrait qui le faisait rechercher de l’homme des bois. Les doctrines douces qu’il enseignait, contribuaient à resserrer les nœuds qui l’unissaient à ses néophytes, et à lui assurer les moyens de pénétrer, de cabane en cabane et de peuplade en peuplade, jusque dans les contrées les plus reculées.
Ces missionnaires, parmi lesquels se trouvaient quelques religieux de l’ordre de Saint-François, n'étaient jamais plus grands que quand ils se servaient de leurs lumières pour éclairer les barbares dans toutes les parties du monde. Leur société fut établie, comme on le sait, au temps de la réformation, à la fois pour mettre un frein au désordre que cette grande révolution jetait dans les idées et dans les croyances, et pour aller prêcher l'Évangile aux infidèles. Ses règles ne permettaient d’admettre que des hommes doués d’une grande énergie morale, des hommes qui se soumettaient au joug absolu d’un seul, le pape, qui se dévouaient au triomphe d’une seule religion, le catholicisme, dont ils étaient spécialement les défenseurs contre l’hérésie et l’idolâtrie. C’est surtout cette obéissance absolue à un souverain étranger, au pontife romain, qui a fait abolir dans la suite leur ordre dans la plupart des États catholiques. Livrés exclusivement à l’école, à la chaire et au confessionnal, quel as-
cendant ne pouvaient-ils pas espérer d'exercer avec ces trois grands moyens sur l'esprit des hommes? En peu de temps les jésuites eurent les meilleures écoles de l'Europe. Isolés du monde, ils formèrent, au milieu de lui, une espèce de république intellectuelle, soumise à la discipline la plus sévère et dont le mot d'ordre était exécuté par toute la terre. Leur influence s’étendit bientôt sur les savants comme sur les ignorants, sur les trônes les plus élevés comme sur les plus humbles chaumières. Puis, s'élançant hors de la civilisation, ils allèrent, dans leur héreïsme religieux, jusqu'aux extrémités du monde pour soumettre les infidèles à la foi, non pas, comme les croisés, par le fer et par la flamme, mais, comme le Christ et ses apôtres, par une éloquence persuasive, versée à flots au milieu des multitudes étonnées. Ils firent briller la croix depuis les rives du Japon jusqu'aux points les plus reculés de l'Amérique, depuis les glaces de l’Islande jusqu'aux îles de l'Océanie.
C'est ce dévouement héroïque et humble tout à la fois qui a étonné le philosophe et conquis l’admiration des protestants. C’est cette admiration qui a inspiré sur le Canada de si belles pages à Bancroft, l'habile historien des colonies anglaises. L'histoire des travaux des missionnaires, dit-il, se rattache à l’origine de toutes les villes célèbres de l'Amérique française ; pas un cap n’a été doublé, pas une rivière n’a été u ‘couverte, sans qu’un jésuite en ait montré le chemin.
De leur côté, les voyageurs, tantôt pour s’illustrer par de brillantes découvertes, tantôt pour s'enrichir par la traite des pelleteries, ont quelquefois frayé la route aux missionnaires. Les plus célèbres sont Champlain lui-même, Nicolet, Perrot, Joliet, La Sale et La Verendrye.
Nous avons vu déjà que le fondateur de Québec avait découvert pour sa part les lacs Champlain, Ontario et Nipissing, au nord du lac Huron, et remonté une grande partie de la rivière des Outaouais. Tandis qu’il agrandissait le champ de la géographie américaine vers l'Occident, le P. Dolbeau, en mission chez les Montagnais de Tadoussac, parcourait les pays montagneux et pittoresques du Saguenay, et visitait les Betsiamites ainsi que les autres tribus qui erraient dans les contrées situées au nord du golfe Saint-Laurent. En 1647, le lac Saint-Jean, que traverse lo Saguenay, fut découvert par le P. De Quen.
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Quatre ans après, les Français s’élevèrent un peu plus qu'à michemin entre le Saint-Laurent et la baie d'Hudson; ils voulaient pénétrer jusqu’au rivage de la mer du Nord, dont les habitants leur avaient fait demander un missionnaire.
En 1661, le gouverneur, M. d'Argenson, chargea La Vallière, gentilhomme de Normandie, Denis Guyon, Després-Couture, François Pelletier, et les PP. Druillettes et Dablon, de se rendre par terre à la baie d'Hudson, en prenant pour guides des sauvages du pays. L'expédition partit de Québec dans le mois de mai. Elle remonta le Saguenay, malgré les rapides qui en interrompent la navigation. Parvenue au lac Saint-Jean, elle s’engagea dans une rivière qui s’y décharge, et qui ia conduisit au lac Nekoubau, après qu’elle eut encore traversé plusieurs lacs et plusieurs rapides ; là fut le terme de sa course. Les sauvages, ayant appris que les Iroquois portaient la terreur de leurs armes jusque dans ces contrées, déclarèrent qu’ils ne connaissaient pas bien la route, et répandirent leur crainte dans le cœur des Français. L'expédition revint sur ses pas.
La recherche d'un passage aux Indes par le nord-ouest avait amené la découverte de la baie d'Hudson. Le Vénitien Cabot tenta le premier cette voie, et il découvrit le Labrador en cinglant dans cette direction. Alphonse de Xaintonge, celui-là même qui avait accompagné Roberval en Canada, marcha sur les traces de Cabot ; Frobisher, navigateur anglais, le suivit; Davis, sans voir la baie d'Hudson, pénétra, en 1585, jusqu’au col de celle de Baffin; et enfin Hudson, habile capitaine, profitant des découvertes de ces voyageurs, entra, vers 1610, dans la vaste baie qui porte son nom, et reconnut une partie des côtes arides et désolées de cette mer. C’est dans ce voyage que le célèbre navigateur périt victime de la mutinerie de son équipage. Jean Bourdon, montant un petit bâtiment de trente tonneaux, osa s’avancer jusqu’au fond même de la baie en 1656, pour lier commerce avec les indigènes.
En 1671, M. d’Avaugour et l’intendant, M. Talon, envoyèrent de nouveau à la découverte de la baie d'Hudson par la rivière du Saguenay. Les nommés Saint-Simon et La Couture furent chargés de conduire l’entreprise. Ils étaient accompagnés du P. Charles Albanel. L'expédition partit de Québec le 6 août, et atteignit la baie d'Hudson le 28 juin de l’année suivante.
Elle proclama, au milieu des landes désertes et silencieuses, qu’elles appartenaient à celui qu’on devait appeler le grand roi. On enterra au pied d’un gros arbre une plaque de cuivre, sur laquelle étaient gravées ses armes, pour marquer la prise de possession de cette contrée. Comme l'embouchure du Saguenay était un poste de traite considérable, on avait toujours désiré nouer plus étroitement des relations avec les tribus qui habitaient vers la source de cette rivière, et avec les peuplades beaucoup plus reculées de la baie d'Hudson: on venait donc de faire un grand pas. Mais les Anglais, comme on le verra ailleurs, conduits par deux transfuges huguenots, furent les premiers qui profitèrent de ces découvertes et des relations établies avec les naturels, pour former des établissements dans cette contrée. Ils devaient être cependant trahis eux-mêmes à leur tour par leurs conducteurs, qui passaient d’un pays à l’autre, suivant leur intérêt du moment.
Au sud du Saint-Laurent, le P. Druillettes est le premier Européen qui se soit rendu de ce fleuve à l'Atlantique, en remontant la rivière Chaudière et en descendant celle de Kénébec jusqu’à la mer. Il exécuta ce voyage en 1646. Il fut l’apôtre des Abénaquis, dont il gagria l’estime et la vénération. Il rendit un grand service à la colonie, en cimentant l’amitié qui unit ensuite les Français à cette nation intrépide, que les Iroquois eux-mêmes n’osèrent jamais attaquer.
Dans une autre direction, les traitants et les missionnaires, avançant toujours dans l’intérieur du continent vers la source du Saint-Laurent, étaient parvenus à l’extrémité supérieure du lac Huron. Les PP. Brébeuf, Daniel, Lalemant, Jogues, Raimbault avaient fondé dans ces contrées éloignées les villages chrétiens de Saint-Joseph, Saint-Michel, Saïint-Ignace, Sainte- Marie,ete. Ce dernier, placé sur la décharge du lac Huron dans le lac Érié, y fut longtemps le point central des missions. Dès 1639, Jean Nicolet, suivant le cours d’une rivière qui sort de la baie Verte, s'était arrêté à trois jours de navigation des ‘“ grandes eaux, ”” c’est ainsi que les sauvages désignait le Mississipi* En 1671, les débris des Hurons, fatigués d’errer de forêts en forêts, se fixèrent à Machilimackinac, au pied du lac
* Le P. Vimont, supérieur des jésuites. Relation des jésuites, 1639-
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Supérieur, sous la conduite du P. Marquette, qui commença le premier établissement européen qui ait été fondé dans l’état du Michigan. / Les sauvages que l’on trouva fixés dans le voisinage, et qui reçurent des Français le nom de Sauteurs, à cause de leur proximité du saut Sainte-Marie, étaient de la famille algonquine.
Dans l’espace de treize ans, c’est-à-dire de 1634 à 1647, ces vastes contrées furent visitées par dix-huit jésuites, outre plusieurs laïcs attachés à leur ministère. L’hostilité des Iroquois rendait alors la navigation du lac Ontario très-dangereuse, et obligeait de passer par la rivière des Outaouais pour se rendre dans les contrées occidentales.
La nation Neutre, visitée par Champlain, et le sud du lac Érié au delà de Buffalo, étaient en conséquence restés presque inconnus; on résoiut vers 1640 d’y envoyer les PP. Chaumonot et Brébeuf, dont le voyage compléta la reconnaissance de la grande vallée du Saint-Laurent, depuis l'Océan jusqu’au pied du lac Supérieur.
Les deux jésuites, Charles Raimbault et Isaac Jogues, envoyés vers ce lac, atteignirent le saut Sainte-Marie, après une navigation de dix-sept jours, et après avoir erré quelque temps au milieu des îles nombreuses et agréables du lac Huron. Ils trouvèrent au saut Sainte-Marie un rassemblement de deux mille sauvages, qui les accueillit avec bienveillance. A mesure que les Français avançaient vers le couchant, les bornes de l'Amérique semblaient reculer ; ils apprirent au saut Sainte- Marie les noms d'une foule de nations dont ils n’avaient jamais entendu parler, et qui habitaient au midi et à l’occident. On leur parla de tribus guerrières vivant de la culture du sol, et dont la race et la langue étaient inconnues. ‘ Ainsi, observe un auteur américain, le zèle religieux des Français avait porté la croix sur les bords du saut Sainte-Marie et sur les confins du lac Supérieur, d’où elle regardait déjà la terre des Sioux dans la vallée du Mississipi, cinq ans avant qu’Elliot, de la Nouvelle- Angleterre, eût seulement adressé une parole aux sauvages qui étaient à six milles du havre de Boston.”
On peut dire qu’à cette époque l'influence du Canada sur les tribus indigènes reposait entièrement sur les missionnaires et sur le traitants, On trouvait les missionnaires et les traitants
et
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partout ; sur les bords de la baie d'Hudson, dans le golfe Saint- | Laurent, à l’entrée des forêts du lac Supérieur, ils donnaient à toutes les peuplades qu’ils s‘:'taient une haute idée de la nation française. Ces peuplades voyaient avec une espèce d'étonnement nos prêtres et nos voyageurs s’abandonner seuls au milieu de leurs forêts, à la recherche de tribus inconnues, dans des con: trées que leur imagination superstitieuse remplissait d'hommes et d'animaux cruels et semait de périls effrayants. Le merveilleux, dont l'ignorance aime à entourer ce qu’elle aperçoit pour la première fois, s’attachait à la personne même des Français
Aires par cela seul qu'ils étaient supposés avoir vu des choses extra- Lu 7 ordinaires. La crainte des Iroquois poussait aussi beaucoup de
Mt: peuplades à rechercher l'alliance française, et ces peuplades serj A jrrnà vaient elles mêmes de rempart aux établissements canadiens. | Lu L ps En 1659, deux jeunes traitants,* entraînés par la curiosité et | LEP leur esprit aventureux, se mêlèrent à quelques bandes d’Algon- |
PAL quins, et côtoyèrent avec elles les bords du lac Supérieur, sur 1 LA Tr lesquels ils passèrent l'hiver. Les yeux tournés vers les im-
| Mg menses solitudes de l'Ouest, ils apprirent pour la première nt: fois l'existence des Sioux, à peine connus des sauvages dont nous 4 avons parlé jusqu’à ce jour, et ils résolurent de les visiter. Ils Ç ‘4, virent sur leur route les débris des nations vaincues et disper- 4: AIR sées par la confédération iroquoise, lesquels traînaient dans les . de forêts une existence misérable. Les Sioux qu’ils atteignirent À ad " enfin leur parurent an peuple puissant, avec des mœurs plus * LR douces que celles des sauvages orientaux. Ils étaient partagés ? en quarante bourgades très-populeuses. Doués d’un grand bon Là it sens naturel, ils n’exerçaient point sur leurs prisonniers ces cru- : ira autés qui déshonoraient la plupart des autres sauvages, et ils Fi 4 avaient conservé une connaissance assez distincte d’un seul Dieu. ® 4 Il paraît que leur croyance avait quelque ressemblance aveo à 3 | celle des T'artares. Les deux intrépides voyageurs revinrent à s 1 | | Québec en 1660, escortés de soixante canots algonquins remplis ah D de fourrures. Ils confirmèrent le rapport de deux autres ni an À Français, qui avaient visité le lac Michigan quatre ans aupara- Fe 1 vant, sur la multitude de tribus qui erraient dans toutes ces contrées, entre autres sur les Kristinots, dont les cabanes s’éle- 81 vaient jusqu’à la vue des mers du Nord. 4
# Relation des jésuites (1860).
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C'est dans la même année que le P. Mesnard partit avec quelques Algonquins pour aller prêcher l'Évangile aux Outaouais et aux autres peuplades répandues sur les bords du lac Supérieur. Il s’arrêta huit mois dans une baie qu'il nomma la baie de Saïinte-T'hérèse, peut-être celle de Kiwina, sur larive méridionale de ce lac, où il n’eut pour nourriture que du gland et de l'écorce d’arbre pillée. Invité par les Hurous, il quitta cet endroit et partit pour la baie de Chagouïamigong, dite du Saint- Esprit, à l'extrémité occidentale du grand lac qui porte maintenant le nom de ces sauvages, où la rareté du gibier et l'éloignement les mettaient à l'abri des attaques des Iroquois. Un jour, tandis que son compagnon de voyage était occupé au canot, le P. Mesnard entra dans le bois et ne reparut plus. Ce vénérable missionnaire jouissait d’une grande réputation de sainteté parmi les sauvages, dans l'esprit desquels il avait su s'insimuer par sa douceur et par son onction. Plusieurs années après sa mort, on retrouva sa soutane et son bréviaire chez les Sioux, qui les conservaient comme des reliques et leur rendaient une espèce de culte. Les sauvages avaient un respect superstitieux pour les livres, qu'ils prenaient pour des esprits. Quatre ou cinq ans après la mort des PP. Brébeuf et Garnier, assassinés par les Iroquois, un missionnaire trouva entre les mains de ces barbares un Testament et un livre de prières qu'ils conservaient comme des choses saintes.
Dès ces temps reculés les traitants et les missionnaires savaient que l'Amérique septentrionale était séparée de l’ancien monde par la ner. La relation des jésuites de 1650-1660 contient ces mots : “ Au levant, au sud, au couchant et au nord, ce continent, étant entouré d’eau, doit être séparé du Groënland par quelque trajet dont on a déjà découvert une bonne partie; et il ne tient plus qu’à pousser encore quelques degrés pour entrer tout à fait dans la mer du Japon.”
Le P. Allouez partit pour le lac Supérieur en 1665. La magnificence du spectacle que présente l'entrée de ce vaste bassin, dut exciter puissamment son admiration. Il longea les montagnes de sable que les vents et les flots ont soulevées le long du rivage, et suivit pendant douze milles, un cap de trois cents pieds de hauteur, formé par l’extrémité occidentale des Laurentides. Tout ici est en harmonie avec la nature accidentée et grandiose
des pays du Nord, Les vagues ont travaillé ce bloc énorme de rochers ; elles y ont creusé des arches, des cavernes dans tous les sens, taillé de hautes tours au pied desquelles reposent des débris qui présentent de loin l'aspect de murailles, de dômes, de colonnes, d’édifices en ruines, Le moindre mouvement des vagues dans la profondeur des cavernes, produit un bruit qui ressemble à celui d’un tonnerre lointain, et qui a quelque chose de lugubre et d’effrayant. Allouez passa devant ces rochers auxquels les voyageurs ont donné les noms de Portail et de Rochers Peints, Il atteignit Chagouïamigong, où il trouva un grand village de Chippaouais, que les jésuites ont nommé Outchibouec. 1Ily bâtit une chapelle, et prêcha en langue algonquine devant douze ou quinze tribus qui entendaient cet idiome, Sa réputation se répandit au loin. Les guerriers de différentes nations s’ébranlèrent pour aller voir l’homme blanc : les Pouteouatamis, des profondeurs du lac Michigan, les Outagamis et les Sakis, des déserts qui s'étendent du lae Michigan au Mississipi, les Kristinots, nommés Criques par les Canadiens, des forêts marécageuses du Nord, les Illinois, des Prairies, aujourd'hui couvertes d'abondantes moissons, et enfin les Sioux. ‘Tous admirèrent l’éloquence du saint missionnaire. Ils lui fournirent des renseignements sur les mœurs, la puissance et la situation de leurs différentes contrées. Les Sioux, armés d’arcs et de flèches, lui dirent qu'ils couvraient leurs huttes de peaux de cerfs, et qu’ils occupaient de vastes prairies sur les bords d’un grand fleuve nommé Mississipi. Pendant son séjour dans cette contrée, Allouez, qui fit plus de 2,000 lieues dans ce voyage, poussa ses courses fort loin dans le Nord, où il trouva des Nipissings, que leur frayeur des Iroquois avait conduits jusque dans ces pays couverts de neige. Il tâcha de consoler ces malheureux, qui présentaient l’état le plus déplorable.
A ce moment, la paix rétablie entre toutes les nations indigènes, permettait aux traitants d’agrandir le cercle de leurs courses, et aux missionnaires de se répandre dans les riches et fertiles plaines situées à l’ouest du lac Michigan. Le P. Dablon, qui prêchait dans ces contrées, apprit à son tour l’existence du Mississipi par la peinture magnifique que les naturels lui firent de ce grand fleuve, et il résolut d'en tenter la dé-
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couverte en 1669 ;* mais ses travaux évangéliques l'empêchàrent d'exécuter complétement son dessein, quoiqu'il se fût approché bien près de ce fleuve, Il pénétra avec le P, Aliouez, de 1670 à 1672, jusque dans le Ouisconsin et chez les Illinois, visitant sur sa route les Mascontins, les Kikapous et les Outagamis sur la rivière aux Renards, qui prend sa source du côté du Mississipi et se décharge dans le lac Michigan, L’'infatigable missionnaire avait même résolu de se rendre avec le temps jusqu'à la mer du Nord, pour s'assurer si l’on pouvait de là passer à la mer du Japon.t
Le nouvel élan, qui avait été donné au Canada par Colbert et Talon, commençait à porter ses fruits ; le commerce reprenait, l’'émigration augmentait et les indigènes, dominés par le génie de la civilisation, craignaient et respectaient partout la puissance française. Nous avons déjà rapporté quels motifs avaient engagé le gouvernement à envoyer Perrot chez les nations de l'Ouest; nous avons vu que ce célèbre voyageur est le premier Européen qui ait pénétré jusqu'au fond du lac Michigan chez les Miâmis, et que les députés de toutes les nations qui erraient dans les contrées arrosées par les sources du Mississipi, de la rivière Rouge et du Saint-Laurent, s'étaient rendus à son appel au saut Sainte-Marie. De découverte en découverte, on était parvenu fort loin dans l’intérieur du continent, et le temps arrivait où l’on allait résoudre le problème de l’existence du Mississipi et de la direction de son cours. Il paraissait certain, pa: les pays qu’on avait visités au nord et à l’est sans le rencontrer, que ce fleuve, s’il était aussi grand que le disaient les naturels, ne coulait vers aucun de ces deux points, et qu’il fallait qu’il se jetât dans la baie du Mexique ou dans la mer Pacifique. La solution de cette question allait mettre son auteur à la tête des plus célèbres voyageurs qui avaient fait des découvertes dans l'intérieur du continent. ‘"T'alon y prenait un vifintérêt. Il appréciait la gloire qui en reviendrait à son pays et les avantages incalculables que le commerce et la navigation retireraient de cette grande découverte. Il avait déjà recommandé dans le temps le capitaine Poulet, habile navigateur de Dieppe, pour aller reconnaître la communication des deux mers par le détroit
* Relation des missions aux Outadoüaks pendant les années 1665 et 1670, + Lettres d'Allouez et de Dablon.
de Magellan. Il engagea M. de Frontenac à envoyer Joliet *
| vers le Mississipi, pour constater dans quelle mer ce fleuve se dé-
it chargeait. Joliet était né à Québec, en 1645, et avait fait ses
{ études au collége des jésuites. Il s'était ensuite jeté dans la
I traite des pelleteries. Il avait voyagé chez les Outaouais dans
der ' pit les contrées du lac Supérieur, et avait acquis avec ses talents na-
* turels toute l’expérience nécessaire pour exécuter l’entreprise
qui occupait tous les esprits en Canade. Le P. Marquette se
joignit à lui et les deux voyageurs partirent en 1673.
Les Pouteouatamis, que le P. Marquette avait visités comme missionnaire, et qui avaient beaucoup d’attachement pour sa per- | lue! sonne, apprirent avec étonnement cette entreprise audacieuse. Fi ‘ Ne savez-vous pas, lui dirent-ils, que ces r:tions éloignées n’é- ]
| Ve pargnent jamais les étrangers ; que les guerres infestent leurs A Na frontières de hordes de pillards; que la Grande-Rivière abonde | Nils en monstres qui dévorent les hommes, et que les chaleurs ex- ( L cessives y causent la mort.” a bin Parvenus au dernier village visité par le P. Allouez sur la n 1 sr rivière aux Renards, les deux voyageurs trouvèrent les Kika- C kde pous, les Mascontins eb les Miâmis, qui vivaient ensemble b comme des frères. Ils furent très-bien accueillis du conseil des Li anciens, qui leur donn:. deux guides pour continuer leur route, à Aucun Européen n’avait encore pénétré au delà de cette bour- Des 7 gade.
ta, | Ils se remirent en marche le 10 juin, au nombre de neuf
hommes, Joliet, Marquette, cinq Français et deux sauvages, Ils chargèrent leurs canots sur leurs épaules pour faire le court portage qui sépare la rivière aux Renards de celle de l’Ouisconsin, qui coule vers l’ouest, Maïs en cet endroit, les deux guides, effrayés de tant d’audace, les abandonnèrent. Sans s'arrêter, les voyageurs français ce laissèrent glisser sur le cours de la rivière, que bordaient des solitudes profondes. C'était toujours un sol uni, une végétation vigoureuse, des prairies ou de hautes forêts. Ils se croyaient encore loin de leur but, lorsque le huitième jour ils débouchèrent tout à coup dans le grand fleuve dont l’on parlait depuis si longtemps avec incertitude et dont l’existence était maintenant mise hors de doute, co: sa largeur correspondait avec la description qu’en faisaient
CE
* Mémoire de Froutenac au ministre, 14 novembre 1674,
Joliet * ve se dét fait ses dans la ais dans lents nantreprise quette se
sg comme ur sa per- 1dacieuse.
gnées n’étent leurs re abonde aleurs ex-
uez sur la les Kikaensemble onseil des eur route, ette bour-
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les indigènes. ‘“ Les deux canots, dit Bancroft, ouvrirent alors leurs voiles sous un nouveau ciel, à de nouvelles brises ; ils descendirent le cours calme et majestueux du tributaire de l'Océan ; tantôt ils glissaient le long de larges et arides bancs de sable, refuge d'innombrables oiseaux aquatiques; tantôt ils rasaient les îles qui s'élèvent au milieu du fleuve et que couronnaient d'épais massifs de verdure; tantôt enfin ils fuyaient les vastes plaines de l'Illinois et de l’Iowa, couvertes de forêts magnifiques ou parsemées de bocages jetés au milieu de prairies sans bornes.” Ils avaient fait ainsi soixante lieues sans rencontrer un seul homme, lorsqu'ils découvrirent, sur la rive droite du fleuve, des vestiges sur le sable, et un sentier à travers une prairie, lequel les conduisit au bout de six milles à l’entrée d’une bourgade, située sur la rivière Moïngona, qu’on appelle rivière des Moines par corruption. Ils s’arrêtèrent et appelèrent à haute voix. Quatre vieillards parurent aussitôt, et vinrent au-devant d'eux avec le calumet de paix. ‘Nous sommes des Illinois, dirent-ils, nous sommes des hommes, soyez les bienvenus parmi nous.” C'était la première fois que le sol de l’Iowa était foulé par des blancs.
Ces sauvages avaient entendu parler des Français, et désiraient depuis longtemps faire alliance avec eux contre les Iroquois, qui faisaient des irruptions même dans leur pays. Ils s’empressèrent d'accueillir les hommes de la seule nation qui avait pu résister aux cantons et qui venait encore de les châtier, comme ils l’apprirent de Joliet. Ils donnèrent un grand festin aux Français avant de leur permettre de continuer leur route. Le chef de la tribu, suivi de plusieurs centaines de guerriers, les reconduisit ensuite sur le rivage, et, pour dernière marque de son amitié, il passa au cou du P. Marquette un calumet orné de plumes de diverses couleurs, passeport inviolable chez les nations indigènes.
Le bruit que les eaux du Missouri font en se répandant dans le Mississipi, leur annonça de loin l’approche de cette rivière. Quarante lieues plus bas, ils atteignirent celles de l'Ohio et le territoire des Chouanons. Peu à peu l’aspect du pays avait changé: au lieu de vastes prairies, ils ne virent plus que des forêts épaisses, habitées par une race d'hommes dont ils n'entendaient point la langue. Ils étaient sortis des terres de la grande
famille algonquine, bornées au sud par l'Ohio, et étaient entrés sur celles de la race mobilienne à laquelle appartenaient les Chickasas. Les Dahcotas ou Sioux, habitaient le sud du fieuve. Ainsi les Français allaient avoir besoin d'interprètes pour se faire entendre sur les deux côtés du Mississipi, où se parlaient deux langues mères différentes de celles des Hurons et des Algonquins, dont ils savaient la plupart des dialectes.
Ils continuèrent à descendre le Mississipi et parvinrent à la rivière des Arkansas vers le 33me. degré de latitude, région qu'avait, dit-on, visitée le célèbre voyageur espagnol Soto, venant du sud. Le calumet, que le chef illinois leur avait donné, les faisait accueillir partout avec de grands égards, et on alla même jusqu’à leur donner des hommes pour les escorter au village situé à l'embouchure de la rivière dont nous venons de parler. Le chef de cette bourgade vint au-devant d’eux et leur offrit du pain de maïs. Les haches d'acier, dont se servaient ces sauvages, annonçaient qu’ils commerçaient avec les Européens, et qu’on ne pouvait être loin des Espagnols et de la baie du Mexique : la chaleur du climat en était d’ailleurs une preuve. Les Français étaient en effet parvenus dans les régions où l'on ne connaît l’hiver que par les pluies abondantes qui y règnent dans cette saison.
Ne pouvant plus douter que le Mississipi, par la direction de son cours, ne se déchargeât dans la baie du Mexique et non dans l’océan Pacifique, et comme les munitions commencaient à leur manquer, les illustres voyageurs ne voulurent pas aller plus loin dans un pays dont ils ne connaissaient point les habitants. Jis avaient constaté que le Mississipi n'offrait aucun passage à la mer des Indes. Ils prirent alors le parti de revenir sur leurs pas. Ils remontèrent le fleuve jusqu’à la rivière des Illinois, suivirent ensuite cette rivière et atteignirent Chicago, après avoir accompli l’un des voyages les plus célèbres de l'histoire. Ils venaient de découvrir le pays le plus riche du monde, un sol couvert de vignes, de pommiers, de forêts magnifiques, arrosé par d'innombrables rivières et parsemé de vertes prairies grouillantes de bisons, de cerfs et d'oiseaux de toutes sortes ; ils avaient découvert enfin une contrée d’une fertilité prodigieuse, et qui exporte aujourd’hui une immense quantité de bled, dont
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une partie, depuis l'ouverture des canaux du Saint-Laurent, passe par le Canada pour se répandse sur les marchés de l'Europe.
Toute cette contrée était habitée par les Miâmis, les Mascontins, les Pouteouatamis et les Kikapous. Le P. Marquette resta parmi les sauvages qui erraient sur les bords de la rivière des Illinois, et Joliet alla porter à Québec la nouvelle de leur grande découverte. Talon était parti pour la France. Joliet, qui avait perdu ses papiers dans les rapides au-dessus de Montréal, en descendant le fleuve, fus obligé de faire de vive voix son rapport au gouverneur. Il mit plus tard ce rapport par écrit, et l’accompagna d’une carte, qu’il traça de mémoire.
L’encouragement que Talon avait donné à l’entreprise, lui en fait partager la gloire: car on ne peut trop honorer la mémoire des hommes qui ont su utiliser, pour l’avancement de leur patrie, la position que la ‘-tune leur avait faite dans l’État. Joliet reçut dans la su. l'île d’Anticosti en récompense ° . sa découverte et d’un voyage qu’il avait fait à la baie d'Hu‘3on. Il fut aussi nommé hydrogränhe du roi, et obtint, en 1687, une seigneurie auprès de Montréal. Il comptait tirer de grands avantages de l’île d’Anticosti pour la traite et pour la pêche, et il s’y fit bâtir un fort; mais, après y avoir résidé quelque temps avez sa famille, il fut obligé de l’abandonner. Le nom de Joliet a été donné à une montagne située auprès de la ri-
vière des Plaines, l’un des affluents de celle des Illinois, et à une petite ville qui est à quelques miiles de Chicago.
Le P. Marquette revint par le lac Michigan à la baie Verte à la fin de l’été de 1673; mais il retourna bientôt parmi les Illinois. Ils étaient en guerre avec les Miâmis, et ils lui demandèrent de la poudre. ‘“ Je suis venu, leur répondit-il, pour vous instruire et vous parler de la prière. De la poudre, je n’en ai point. Je viens pour faire régner la paix sur cette terre.” ]J1 prêcha un jour devant deux mille guerriers de cette nation, sans compter les femmes et les enfants. Quoique sa santé fût déjà épuisée par les fatigues qu’il avait endurées, il voulut monter à Mackinac. Ii côtoyait le lac Michigan, lorsque, sentant venir sa dernière heure, il se fit descendre sur le rivage; il y mourut dans une cabane de branches. Ses compagnons l’enterrèrent sur le bord de la rivière qui porte son nom, et mirent pieuse-
ment une croix sur sa fosse. Ainsi se termina, dans le silence des forêts, la vie d’un hemme, dont le nom retentit aujourd’hui plus souvent dans l’histoire, que celui de bien des rrsonnages, qui faisaient alors du bruit sur la scène du monde et qui sont pour jamais oubliés.*
La nouvelle de la découverte du Mississipi fit une grande sensation en Canada, quoiqu’on y fût accoutumé depuis longtemps à de pareils événements, et qu’il ne se passât pas d'années sans qu’on annonçât l’existence de nouvelles contrées et de nouvelles nations. (Chacun se mit, suivant la coutume, à calculer les avant2ges que le pays pourrait retirer du fleuve et de l’immense ‘territoire dont venait encore d’hériter la France. On formait déjà de vastes projets. Le Mississipi tombait dans le golfe du Mexique, il n’y avait plus à en douter : les possessions françaises allaient donc avoir deux issues dans la mer, et embrasser, entre leurs deux grands fleuves, la plus belle comme la la plus large partie du Nouveau-Monde.
Toutefois, comme on n’avait pas descendu le Mississipi jusqu’à l’océan, il restait des doutes ; on ne connaissait point les pays que le fleuve traverse après l’Arkansas, et les conjectures que l’on formait sur la configuration de l'Amérique dans cette latitude, pouvaient être erronées. C'était un point qui restait à éclaircir, et qui suffisait pour attacher encore une certaine célébrité au nom de celui qui accomplirait cette tâche.
—— 4 La Nouvelle-France, dit Raynal, comptait aloi3 au nombre
de ses habitants un normand nommé Robert Cavelier de la Sale, possédé de la double passion de faire une grande fortune, et de parvenir à une réputation brillante. Ce personnage avait acquis dans la société des jésuites, où il avait passé sa jeunesse, l’activité, l'enthousiasme, le courage d’esprit et de cœur, que ce corps célèbre savait si bien inspirer aux âmes ardentes, dont il aimait à se recruter. La Sale, prêt à saisir toutes les occasions de se signaler, impatient de les faire naître, audacieux et entreprenant,”’ était depuis quelques années à Québec, lorsque Joliet revint de son expédition au Mississipi. Il avait l'esprit étendu et cultivé; le rapport de celui-ci fut un jet de lumière pour son
* Guérin observe que, suivant certaines autorités, La Salle aurait descendu de l'an 1669 à l'an 1671, le Missiesipi jusqu'aux Arkansas, par l'Ohio; mais il ne peut y avoir de doute à ce sujet,
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génie. Il forma aussitôt un vaste dessein, et, pour l’accomplir, il risqua sa fortune et sa réputation.
Cavelier, sieur de la Sale, était né à Rouen d’une famille honorable. Très-jeune encore, il était venu en Canada avec le projet de chercher un passage au Japon et à la Chine, par le nord ou par l’ouest ; mais il n’avait apporté avec lui que son énergie et ses talents pour un projet dont l'exécution demandait de grands moyens. Il commença par se faire des amis et des protecteurs dans le pays, et parvint à captiver les bonnes grâces du comte de Frontenac, qui aimait la hardiesse de ses idées et ce caractère ferme et résolu qui le distinguait lui-même. Favorisé de M. de Courcelles et de Talon, il avait étabii un comptoir pour la traite près de Montréal, à Lachine, nom qu’il avait donné à ce lieu par allusion à l':atreprise qu’il avait formée d'aller en Asie par le nord-ouest. Il avait visité pour son commerce le lac Ontario et le lac Erié. Il saisit le moment que le Canada était encore sous l’impression de la découverte du Mississipi, pour communiquer ses vues au gouverneur. Il lui dit qu’il croyait qu’en remontant jusqu’à sa source le fleuve nouvelle ment découvert, il trouverait un chemin à la mer Pacifique, mais que 1: frais d’une pareille entreprise n'auraient de compensation que dans les profits d’un commerce étendu ; qu'il se chargerait volontiers de cette tâche si on voulait lui donner, au pied du lac Ontario, un poste pour servir de base à ses opérations, avec la liberté de commercer dans les pays de l'Ouest. Le gouverneur lui donna le commandement du fort Frontenac. Recommandé par son protecteur, La Sale passa en France en 1675, et obtint tout ce qu’il désirait du marquis de Seignelai, successeur de son père, le grand Colbert, au ministère de la marine. Le roi donna à La Sale la seigneurie de Cataracoui et l’anoblit. Cette seigneurie embrassait le fort Frontenac, dont il lui accorda la propriété ainsi que celle du lac Ontario, avec ses dépendances, à condition qu'il rebâtirait le fort en pierre; il lui donna en même temps tous les pouvoirs nécessaires pour commercer et pour continuer les découvertes. La Sale, de retour en Canada, s’occupa activement d'agrandir son établissement. Plusieurs colons et quelques sauvages vinrent s'établir à l’abri de son fort. Il fit construire dans le voisinage trois barques pontées, les premières qui fendirent les ondes du lac Ontario. En 1677,
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il partit de nouveau pour la France afin d'y chercher des secours. Colbert et Seignelai lui firent obtenir une commission pour découvrir la partie occidentale de l'Amérique du nord, et la permission d’y établir des postes fortifiés partout où il le voudrait. Iltrouva aussi un puissant protecteur dans le prince de Conti.
La Sale, plein d'espérance, partit de La Rochelle dans l'été de 1678, avec trente hommes, marins et ouvriers, des ancres, des voiles pour équiper ses navires sur les lacs, et des marchandises pour faire la traite avec les sauvages. Le chevalier de Tonti, brave militaire, qui s’associait de sa personne et de sa bourse à ses projets, l’accompagnait. En arrivant à Québec, La Saie s’achemina vers Cataracoui, où son énergie donna de l’activité à tout. Dès le 18 novembre, il mit à la voile de Frontenac sur une de ses barques, chargée de marchandises et d'objets nécessaires à la construction d’un second fort et d’un brigantin à Niagara. Lorsqu'il arriva à la tête du lac Ontario, les sauvages du pays restèrent longtemps dans l’étonnement et l’admiration devant le navire couvert de sa haute voilure blanche, tandis que les Français qui voyaient pour la première fois la chute de Niagara, ne pouvaient cacher, de leur côté, leur profonde surprise à l’aspect d’un fleuve d’un mille de largeur, qui se précipite d’un seul jet dans un abîme de 160 pieds, avec un bruit qui s'entend à plusieurs lieues de distance.
La Sale fit commencer aussitôt la construction du fort de Niagara. Mais lorsque les indigènes virent les murailles sortir de terre, ils commencèrent à murmurer, Pour ne point les avoir sur les bras, La Sale se contenta de convertir cet ouvrage en un magasin garni de palissades. Dans l'hiver, il fit mettre un bâtiment sur les chantiers à deux lieues au-dessus de la chute.
Son activité redoublait à mesure que la réalisation de ses desseins semblait devenir plus probable. Il envoya en avant T'onti et le célèbre franciscain Hennepin, à la recherche de quelques hommes qu’il avait dépêchés l’automne précédent pour lui préparer les voies parmi les indigènes. Il visita ensuite lui-même les Iroquois et plusieurs autres nations avec lesquelles il voulait établir des relations commerciales. Il fut le fondateur de Niagara. Le Griffon achevé, c’est le nom qu’il
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donna au navire construit sur le lac Erié, parce qu’il voulait, disait-il, faire voler ie griffon par-dessus les corbeaux, par allusion à ses ennemis, que ses projets avaient rendus très-nombreux, * il fut lancé, en 1679, au milieu d’une salve d'artillerie, des chants du Te Deum et des applaudissements des Français, auxquels vinrent se mêler les cris de surprise des indigènes, qui appelaient les Français Ofkon, c’est-à-dire esprits perçants.
Le 7 août, le Griffon, armé de sept pièces de canon et chargé d'armes et de marchandises, entra dans le lac Erié au bruit de nouvelles décharges d'artillerie et de mousqueterie. La Sale triomphait de ses ennemis. Il parvint sans accident, au bout de quelques jours de navigation, au Détroit, dont l'aspect enchanta tous ses compagnons. Il donna au lac situé vers le milieu du canal, le nom de Sainte-Claire que ce lac conserve encore, et, le 23 août, il entra dans le lac Huron. Cinq jours après, il arrivait à Michilimackinac après avoir essuyé une de ces violentes tempêtes si fréquentes dans ces climats. Les naturels, à la vue du navire qui s'élevait à l’horizon, ne furent pas moins interdits que ceux du lac Ontario, et le bruit du canon acheva de les jeter dans une épouvante extraordinaire.
Le chef français, couvert d'un manteau d'écarlate bordé de galon d’or, et suivi d’une garde, descendit à terre pour aller entendre la messe à la chapelle des Outaouais. Il continua ensuite sa route, et alla jeter l’ancre dans la baie des Puants, sur la rive occidentale du lac Michigan, dans le mois de septembre. Cette première navigation sur les lacs du Canada devait se terminer d’une manière bien funeste. La Sale, ayant appris que pendant son absence ses créanciers avaient fait vendre ses propriétés, renvoya le Griffon avec une cargaison de pelleteries à Niagara. Ce bâtiment se perdit corps et biens dans la traversée.
Après le départ de son navire, La Sale s'était remis en routs pour continuer à remonter la vallée du Saint-Laurent et des lacs. Il se faisait suivre par une trentaine d'hommes de différents métiers, avec des armes et des marchandises. Rendu à Saint-Joseph, au fond du lac Michigan, où il avait donné l’ordre au Griffon de remonter à son retour de Niagara, il commença
* Des auteurs disent qu'il le nomma Griffon en l’honneur du comte de Frontenac, qui avait deux griffons pour supports daus ses armes,
un nouveau fort sur la cÎme d’une montagne escarpée, baignée de deux côtés par la rivière des Miâmis et défendue d’un autre côté par une profonde ravine. Il fit baliser l’entrée de la rivière pour son bâtiment, dont dépendait en partie la continuation de ses entreprises, et il envoya deux hommes expérimentés à Michilimackinac pour le piloter dans le lac. Mais comme il ne paraissait point, il dut, à l'approche de l'hiver, se résoudre à pénétrer chez iles Illinois. 11 laissa quelques hommes pour la garde du fort, et partit avec trois missionnaires, les PP. Gabriel, Hennesin et Zénobe, quelques hommes et Tonti, qui l'avait re. ‘rnt en ce lieu sans avoir pu retrouver les hommes envoyés pis ‘er sent par La Sale, et parvint à la fin de décembre à une svurgac: 1bandonnée, située vers la source de la rivière des Illinois, dans le canton qui porte aujourd’hui son nom. Sans s'arrêter, il se mit à descendre la rivière jusqu’au lac Péoria, qu’Hennepin appelle Pimiteoui, sur les borüs duquel il trouva un camp nombreux d’Illinois. Ces sauvages de mœurs douces et pacifiques, après quelque apparence d’hostilité, l’accueillirent avec hospitalité ; et selon leur usage lorsqu'ils recevaient des étrangers qui arrivaient d’une longue marche, ils frottèrent les jambes des Français avec de l’huile d'ours et de la graisse de bufle. Ils apprirent avec plaisir que La Sale venait pour former des établissements dans le pays. Comme les Hurons du temps de Champlain, les Illinois, qui étaient exposés aux courses des Iroquois, crurent que les Français seraient des alliés assez puissants pour les protéger. Les Illinois faisaient leurs cabanes de nattes de jonc plat, doublées et cousues ensemble, Ils étaient hauts de taille, forts, robustes, adroi * l'arc; quelques auteurs les ont accusés d’être lâches, paresseux, dissolus et sans respect pour leurs chefs.
Cependant les gens de La Sale, n’entendant point parler du navire, commencçaient à murmurer et à déserter : six hommes disparurent dans une nuit. L'entreprise, qui avait eu un commencement heureux, semblait tendre maintenant vers un dénoûment fatal. Depuis quelque temps les obstacles se multipliaient, et il fallait toute la force d'âme du chef pour les surmonter, Pour occuper ses compagnons et pour mettre le nouvel établissement à l'abri d’une surprise, il commença un fort sur une éminence, à quatre journées au-dessous du lac Péoria, et il
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le nomma le fort de Crèvecœur, en mémoire des angoisses auxquelles son âme était en proie. C’est alors qu’il prit la résolution de retourner lui-même à pied à Frontenac, dont il était éloigné de quatre à cinq cents lieues, pour avoir des nouvelles du Griffon, et pour faire transporter les objets nécessaires au gréement d’une barque, qu’il avait mise sur les chantiers à Crèvecœur, et qui était destinée à descendre le Mississipi. Il chargea le P, Hennepin de suivre le cours de la rivière des Illinois jusqu’au Mississipi, de remonter ensuite ce fleuve aussi haut que possible et d'examiner les contrées qu’il arrose vers sa source. Il laissa le commandement du fort à Tonti et se mit en marche, le 2 mars 1680, armé d’un mousquet et accompagné de trois ou quatre Français et d’un sauvage.*
Le P. Hennepin, qui était parti deux jo" "3 avant lui, descendit la rivière des Illinois jusqu'au Mississi;i, { diverses courses dans les environs de leur confluent, puis remen:a ce fleuve jusqu'au-dessus du saut Saint-Antoine, où il tomba entre les mains des Sioux, qui lui permirent, au bout de quelques mois, de retourner parmi ses compatriotes à condition qu’il reviendrait l’année suivante. Un des chefs lui ‘ça sur un morceau de papier la route qu’il devait suivre, et cette carte, uit Hennepin, nous servit aussi utilement qu’une boussole. Il suivit la rivière Ouisconsin, qui tombe dans le Mississipi, et la rivière aux Renards, qui coule vers le côté opposé, et parvint à la mission de la baie du lac Michigan après avoir découvert encore de magnifiques contrées.
T'elle fut l'expédition du P. Hennepin, qui reconnut le Mississipi, depuis l’embouchure de l'Ohio jusqu’au saut Saint-Antoine, en remontant vers sa source, et qui entra probablement dans le Missouri, autre grand affluent du fleuve. En revenant, il n'avait pas été peu surpris de rencontrer vers l'Ouisconsin des traitants, conduits par un nommé Du Lanth, qui l’avaient probablement devancé dans cette région lointaine.
Tandis qu'IHennepin explorait ainsi le haut de la vallée du
# Charlevoix, en suivant la relation attribuée à Tonti, est tombé dans plusieurs erreurs sur l’expédition de La Sale à la rivière des Illinois, erreurs que l'on reconnaîtra facilement. Hennepin, témoin oculaire, est ici la meilleure autorité, corroborée qu'elle est par les lettres et la relation du P. Zénobe Mambré, Voir: Premier établissement de la foi dans la Nouvelle-France,
Mississipi, les affaires de La Sale empiraient de jour en jour à Crèvecœur. Mais pour bien comprendre les événements qui finirent par obliger La Sale d'abandonner tout à fait ce poste, il est nécessaire de dire quelque chose de la situation de ses affaires en Canada, et des craintes qu’excitaient dans le commerce les grands projets qu’il formait sur les contrées de l'Ouest. Arrivé dans le pays, comme nous l’avons vu, sans fortune, mais avec des recommandations qui lui donnèrent accès auprès des hauts fonctionnaires, il devint bientôt l’objet d’une faveur spéciale de la part du gouverneur, et d’une jalousie proportionnée à l'étendue de ses projets de découvertes et de colonisation de la part des traitants, qui tremblèrent pour leurs intérêts, surtout lorsqu’ils le virent obtenir, avec la concéssion du fort Frontenac, le privilége exclusif de la traite dans le voisinage des lacs et le Mississipi. Ils soulevèrent contre lui les marchands auxquels il devait, et qui profitèrent de son absence pour faire saisir ce qu’il avait laissé à leur portée. Ils indisposèrent aussi contre lui les tribus sauvages, et intriguèrent auprès de ses propres gens pour les faire déserter* Ils portèrent ainsi les Iroquois et les Miàmis à prendre les armes contre les Illinois, ses alliés. A cette opposition du dedans se joignit bientôt celle du dehors, c’est-àdire celle des colonies anglaîses, qui voyaient naturellement d’un mauvais œil les découvertes et l’agrandissement des Français tout autour de leurs établissements. Elles encouragèrent les Iroquois à attaquer les alliés de La Sale dans la vallée du Mississipi, et aggravèrent encore une situation qui était déjà beaucoup trop mauvaise pour les moyens de ce traitant. Tant d'obstacles et tant d’ennemis achevèrent de ruiner entièrement * Leclerc et Zénobe Mambré :—" L'entreprise, qui devait être soutenue par toutes les personnes bien intentionnées pour la gloire de Dieu et pour le service du roi, avait produit des dispositions et des effets bien contraires, dont on avait déjà imprimé les sentiments aux Hurons, aux Outaouais de l'Ile et aux nations voisines, pour leur causer de l’ombrage : le sieur de la Sale y trouva même encore les 15 hommes qu'il avait envoyés au printemps, (1679,) prévenus à son désavantage et débauchés de son service, uno partie de ses marchandises dissipée, bien loin d’avoir poussé aux Illinois pour y faire la traite suivant l’ordre qu'ils en avaient, le sieur de Tonti, qui était à leur tête, ayant fait inutilement tous ses efferts pour leur inspirer la fidélité.”
| jour à nts qui oste, il affaires erce les Arrivé vec des s hauts ciale de à l’étene la part out lorstenac, le cs et le auxquels ir ce qu’il re lui les rens pour : les Mià- A cette s, c’est-àment d’un Français vèrent les e du Misléjà beaunt. Tant tièrement
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ses projets, qui du reste étaient au-dessus des forces d’un simple particulier.
Dans l'intervalle, Tonti, informé de ce qui se passait, faisait ce qu’il pouvait à Crèvecœur pour retenir les Illinois dans les intérêts de son chef. Ayant appris que les Miâmis voulaient se joindre aux Iroquois pour les attaquer, il se hâta d'enseigner à ses alliés l’usage des armes à feu, afin de les mettre sur un pied d'égalité avec ces deux nations, qui avaient adépté le fusil. Il leur enseigna aussi la manière de se fortifier avec des palissades. Il était occupé à faire construire le fort Saint-Louis vers la source de la rivière des Illinois, lorsque les hommes qu'il avait laissés à Crèvecœur, travaillés par les mécontents, pillèrent les munitions et les vivres et désertèrent presque tous.
C'était dans le moment même où les cinq nations paraissaient à l’improviste sur les terres des Illinois (1680,) et jetaient ce peuple pusillanime dans une frayeur profonde. Cette invasion exposait au plus grand danger les Français qui étaient restés fidèles à La Sale. Tonti s'empressa d'intervenir, et fit conclure une espèce de paix, que les Iroquois, voyant à qui ils avaient affaire, ne se firent aucun scrupule de violer; ils assassinèrent le P. Gabriel, déterrèrent les morts, dévastèrent les champs de maïs et commirent cent autres actes d’hostilité. Les Illinois, retraitant vers le Mississipi, se dissipèrent peu à peu, et laissèrent les Français seuls au milieu de leurs ennemis. Tonti, qui n'avait plus que cinq hommes avec lui, abandonna à son tour la contrée.
Tandis qu’il descendait par le côté nord le lac Michigar, La Sale le remontait par le côté sud avec un renfort d'hommes et des agrès pour sa barque; mais ne trouvant plus personne à Crèvecœur, il passa le reste de l’année à faire plusieurs courses, visitant un grand nombre de tribus, entre autres les Outagamis et les Miâmis, qu'il réussit à détacher de l’alliance des cinq nations. Il retourna ensuite à Frontenac et à Montréal. Quoiqu'il eût fait des pertes considérables, il parvint à s’entendre avec ses créanciers, auxquels il laissa la liberté du commerce dans les contrées de l'Ouest moyennant de nouvelles avances qu'ils lui firent pour continuer ses découvertes.
I repartit avec Tonti, le P. Zénobe Mambré, des Français et des sauvages, et se dirigea vers le Mississipi, qu’il atteignit le G
février 1682.* La douceur du climat, la beauté du pays réveillaient, à mesure qu'il descendait vers le sud, ses anciennes espérances de fortune et de gloire. Il reconput les Arkansas et les diverses tribus visitées par Marquette ; il traversa le territoire d’une foule de nations, tels que les Chickasas, les Taënsas, les Chactas et enfin les Natchez, rendus si célèbres par la plume de Chateaubriand. S'arrêtant fréquemment en route pour reconnaître l’entrée des rivières qui se déchargent dans le Mississipi, entré autres le Missouri et l'Ohio, où il construisit un fort, il ne put atteindre l'embouchure du fleuve que le 9 avril, qu'il vit enfin l'Océan se déployer majestneusement devant lui sous le beau ciel des régions méridionales. Un cri de satisfaction s'échappa de sa bouche! Il avait réalisé l’objet de tant d'années de soucis, de travaux et de dangers; il avait assuré par sa persévérance une rob!° conquête à sa patrie, Il prit solennellement possession de la contrée pour la France, et lui donna le nom de Louisiane, en l'honneur de Louis XIV, son protecteur, nom qu’a conservé le riche État situé sur le golfe du Mexique, et dont la Nouvelle-Orléans, fondée par un de nos compatriotes, est la capitale.
Ainsi fut complétée la découverte du Mississipi, qui fut reconnu par les Français depuis le saut Saint-Antoine jusqu’à la mer, c’est-à-dire dans un espace de plus de six cents lieues.
La Sale revint sur ses pas, et envoya le P. Mambré en France pour rendre compte au roi du résultat de son voyage. Il retourna lui-même passer l'été et l'hiver suivants parmi les Illinois et dans les régions du lac Michigan, où il continua ses établissements et la traite. Mais les préventions du nouveau gou-
# « Un vaisseau chargé de vingt-deux mille livres de marchandises pour son compte, venait de périr dans le golfe Saint-Laurent ; des canots, montant de Montréal au fort de Frontenac, chargés pareillement de marchandises, s'étaient perdus dans les rapides, Il disait qu’à l'exception de M. le comte de Frontenac, il semblait que tout le Canada eût conjuré contre son entreprise ; que l’on avait débauché ses gens, qu’il avait amenés de France, dont une partie s'était échappée avec ses effets par la Nouvelle-Hollande, et qu'à l'égard des Canadiens qui s'étaient donnés à lui, l'on avait trouvé moyen de les dégoûter et de les détacher de ses intérêts” “ Dans tous ses malheurs, dit un missionnaire, je n’ai jamais remarqué en lui la moindre altération, paraissant toujours dans son sang-froid et sa possession ordinaire, et je le vis plus résolu que jamais de continuer son ouvrage et de pousser sa découverte.”
ays réveilnnes espénsas et les e territoire ‘aënsas, les x la plume te pour res le Mississtruisit un , le 9 avril, ent devant cri de satisybjet de tant t assuré par | prit solenet lui donna n protecteur, du Mexique, ompatriotes,
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vernour, M. de la Barre, qui venait de remplacer M. de Frontenac, l’engagèrent à repasser à Paris, en 1683, pour réfuter les rapports hostiles qui avaient été faits sur ses courses dans l'Ouest. M. de la Barre avait déjà écrit au ministro que c'était l'imprudence de La Sale qui avait allumé la guerre entre les Français et la confédération iroquoise, et que la colonie pourrait bien être attaquée avant qu'elle fût en état de se défenäre. Plus tard encore, après la découverte des bouches du Mississipi, il avait écrit qu’en passant à Québec pour se rendro en Europe, le P. Mambré n'avait rien voulu lui communiquer de l’expédition de La Sale; qu'il ne croyait pas qu'on pût ajouter beaucoup de foi à ce que dirait ce religioux ; que La Sale lui-même paraissait avoir de mauvais desseins ; qu'il était avec une vingtaine de vagabonds, Français et sauvages, dans le fond de la baie du lac Michigan, où il tranchait du souverain, pillait et rançonnait les gens, exposait les peuples aux incursions des Iroquois, et couvrait toutes ses violences du prétrxte de la permission qu'il avait du roi de faire seul le commerce dans les pays qu’il pourrait découvrir. Ces représentations, répétées par la plus haute autorité de la colonie, et suivies de la mise en séquestre du fort Frontenac et du fort Saint-Louis, aux Illinois, tendaient à faire soupçonner la fidélité de La Sale, qui passa en France pour se justifier auprès du roi.
C'était à l’époque où Louis XIV, au comble de la gloire, reconnu pour le prince le plus puissant de la chrétienté, ne mettait plus de bornes à son ambition. Vainqueur de l’Europe coalisée, il lui avait imposé des lois à Nimègue en 1678. Tout semblait favoriser les plans de conquête du fier monarque. La découverte du Mississipi venait encore de lui donner des droits sur un nouveau pays, et flatter d’une autre manière l'ambition d’un prince qui voulait toutes les gloires. On pouvait supposer que, malgré les rapports du gouverneur, il serait bien doux pour celui qui lui avait assuré cette nouvelle acquisition territoriale, et, en effet, il ne put trouver aucune parole de blâme. Si le grand Colbert était descendu dans la tombe, l'impulsion qu’il avait donnée au commerce, à l’industrie et à la colonisation lui survivait encore. M. de Seignelai, après avoir conféré avec La Sale, qu’il écouta avec beaucoup d'intérêt, resta convaincu aue M. de la Barre avait été induit en erreur, et il ne put rien ref:.er
à celui qui, le premier, était descendu par le Mississipi jusqu’à la mer. L'ordre fut envoyé à Québec de remettre La Sale en possession du fort l'rontenac et de réparer les dommages qui lui avaient été faits. En même temps, La Sale était chargé de commencer la colonisation de la Louisiane, pour laquelle le gouvernement s’obligea de fournir tout ce qui serait nécessaire.
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