WEST MAIN STREET WEBSTER, N.Y
vers les Anglais. La même observation avait déjà été faite plusieurs fois, et le moment favorable paraissait enfin venu de l'écouter et de frapper un grand coup. L’Angleterre, la seule alliée sur laquelle les cantons pussent compter, était à la veille d’une révolution ; les troubles qui la déchiraient déjà suffisaient pour paralyser son action en Amérique et pour l’empächer d'y envoyer aucun secours. Des forces conduites par un chef habile et jetées au milieu des cantons, pouvaient anéantir en deux ans leur puissance, et obliger même les habitants à chercher une autre patrie.
Mais on oubliait que les colons anglais étaient déjà assez nombreux eux-mêmes pour appuyer les cantons, et qu'ils les appuyaient en effet malgré les remontrances de M. Barillon, ambassadeur français à Londres, et les ordres répétés de l’Angleterre à ses gouverneurs américains d'observer strictement les lois de la neutralité. Les traitants anglais, attirés à Niagara et jusqu’à Michilimackinac, entre Montréal et les pays de l'Ouest, restaient sourds à tous les appels, et n’en travaillaient qu'avec plus d’ardeur à détacher des Français toutes les peuplades de ces contrées. Le marquis de Denonville, pour les arrêter et pour maîtriser ensuite les Iroquois, proposa au ministère, en 1686, d'entourer Montréal de murailles et de bâtir à Niagara un fort en pierre, capable de contenir quatre à cinq cents hommes. Ce fort, à la tête du lac Ontario, et celui de Frontenac, au pied, en face des cinq nations, devaient rendre le Canada maître des lacs en temps de guerre comme en temps de paix, et placer les Iroquois à sa discrétion pour la chasse, puisque, leur propre pays étant épuisé de gibier, ils étaient obligés d’aller la faire au nord du Saint-Laurent. Si les Anglais et leurs alliés étaient exclus de la rive nord du Saint-Laurent, la Nouvelle-York faisait une perte de quatre cents mille francs par année. Aussi, quoique cette exclusion eût été ajournée, le colonel Dongan n’en fut pas plutôt instruit, qu’il protesta contre les grands approvisionnements qui se faisaient à Cataracoui, et contre la construction d’un fort à Niagara, lieu qu’il prétendit situé dans les limites du territoire de la Nouvelle-York. Le gouverneur français répondit à toutes ces protestations ; il observa, quant au dernier point, que l’Angleterre était mal fondée dans ses prétentions sur les terres des Iroquois, parce qu’elle
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devait savoir que les Français en avaient pris possession même avant qu’il y eût un seul Anglais dans la Nouvelle-York, ce qui était vrai.
Le colonel Dongan n’en resta pas là. Il convoqua les députés de toute la confédération iroquoise à Albany, et leur dit que les Français se préparaient à faire la guerre à leurs tribus. Les cantons devaient les prévenir et les attaquer sur-le-champ à l’improviste, eux et leurs alliés ; les ennemis seraient facilement vaincus, parce qu'ils n'étaient point sur leurs gardes ; à tout événement il ne les abandonnerait pas. Le P. Lamberville, £xé au milieu des Onnontagués, combattit autant qu’il put les suggestions de Dongan, et, après avoir eu parole des chefs qu’on ne commettrait point d’hostilités pendant son absence, il vint informer le marquis de Denonville de ce qui se passeit. Dongan, à la première nouvelle de son départ, en devina le motif, et pressa avec encore plus d’ardeur les cantons de prendre les armes. Il voulut même soulever les Iroquois chrétiens du saut Saint-Louis et du lac des Deux-Montagnes, et se faire remettre le frère du P. Lamberville, qui était resté en otage dans le canton d’Onnontagué ; mais il ne réussit dans aucune de ces tentatives, où du moins il no réussit qu’imparfaitement, car, après avoir envoyé des guerriers en course, les Iroquois les retirèrent sans qu’ils eussent fait beaucoup de mal.
Denonville, en apprenant les nouvelles irruptions des Iroquois, avait résolu d’attaquer les Tsonnonthouans, les entremetteurs de toutes ces menées, et les plus mal disposés des cinq cantons. Pour les tromper sur ses préparatifs, il renvoya le P.Lamberville chez les Onnontagués avec des présents pour les chefs qu’il pourrait conserver dans les intérêts des Français, et avec l’ordre de convoquer toutes les nations iroquoises pour le printemps suivant à Cataracoui. La présence de ce missionnaire vénéré, qui ignorait les projets du gouverneur, dissipa tous les soupçons que les avertissements de Dongan leur avaient inspirés et les engagea à rappeler, comme on l’a dit, les guerriers qu’ils avaient envoyés en course. Dans le même temps les agents français s’efforçaient de reconquérir la bonne amitié des tribus des lacs, ébranlées par les intrigues de la Nouvelle-York. L'été de 1686 se passa ainsi en préparatifs pour la guerre et en négociations-pour la paix.
* Documentary history of New-York by E. B. O'Callaghan, vol, 1.
Mais les Iroquois, qui ne pouvaient rester longtemps tranquilles, recommencèrent leurs courses : leurs bandes attaquèrent les alliés des Français et facilitèrent ainsi les démarches qu'ils faisaient auprès des Miâmis, des Hurons et des Outaouais pour les engager à reprendre les armes. ‘“ Les cinq cantons, qui n'aiment les Anglais que pour le bon marché de leurs marchandises, écrivait le marquis de Denonviile à M. de Seignelai, et qui d’ailleurs craignent et haïssent plus leur domination que la nôtre, n’ont en vue que de détruire les autres, sauvages pour venir ensuite à nous. Le colonel Dongan, qui veut se porter à Niagara, caresse beaucoup nos déserteurs,* dont il tire de grands services pour ruiner notre commerce et avancer le sien, et je suis moi-même obligé de les ménager jusqu’à ce que je sois en état de les châtier. J'apprends que les cinq cantons ont marché contre les Miâmis et les sauvages de la baie des Puants et qu’ils ont ruiné un de leurs villages ; mais les chasseurs de cette baie sont revenus sur eux et les ont complétement battus ; ils veulent avoir leur revanche. Ils ont fait depuis peu un grand carnage des Illinois ; ils ne gardent plus aucune mesure avec nous, et ils pillent nos canots partout où ils les trouvent.’
Les commandants des forts Michilimackinac et du Détroit avaient reçu l’ordre. de mettre ces postes en état de défense, pour arrêter les Anglais qui voudraient aller à Michilimackinac ; d'y faire des amas de vivres pour la prochaine campagne, et de descendre ensuite à Niagara avec les Canadiens et les sauvages dont ils pourraient disposer. Ils devaient observer le plus grand secret dans l’exécution de ces ordres.
Cependant le roi chargeait son ambassadeur à Londres de se plaindre de nouveau des procédés de Dongan, et de presser la nomination des commissaires pour terminer les contestations au sujet des pays appartenant aux deux couronnes
*# Dans un long rapport qu'il adressait au comité du commerce à Londres, en 1687, Dongan après avoir donné les cinq nations comme les plus guerrières de toute l'Amérique, servant de boulevard entre les Français et les Anglais, ajoutait qu'il ne permettait point aux sauvages chrétiens de parler à ces nations, si ce n’est à Albany ; qu’il avait fait revenir plusieurs centaines de sauvages passés autrefois.en Canada, et leur avait donné des terres sur la rivière Hudson ; qu'il fallait bâtir des forts pour s'assurer du pays jusqu'à la baie du Mexique, parce que les Français réclamaient ce pars, sans autre droit que eelui de possession depuis une vingtaine d’années, etc.
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en Amérique. Il envoyait aussi à Québec les renforts demandés par le gouverneur. Ils arrivèrent de bonne heure dans le printemps de 1687, avec l’ordre de pousser la guerre avec vigueur pour la finir dans l’année ; c’étaient 800 hommes de mauvaises recrues, commandés par le chevalier de Vaudreuil, qui s'était distingué à la prise de Valenciennes en 1677, et dont plusieurs descendants ont depuis gouverné la colonie. Vaudreuil était entré dans les mousquetaires à l’âge de 14 ans; il avait fait toutes les campagnes des guerres de la Flandre, et était parvenu au grade de maréchal des logis. Une partie de ses troupes monta immédiatement à Montréal pour se joindre au corps qui se rassemblait dans l’île de Sainte-Hélène, sous les ordres de M. de Callières, ancien officier qui avait servi pendant vingt ans dans les glorieuses campagnes de Louis XIV. Ce corps se trouva bientôt composé de 832 hommes de troupes réglées, de 800 Canadiens et de 400 sauvages. ‘ Avec cette supériorité de force, dit un auteur, Denonville eut pourtant la malheureuse idée de commencer les hostilités par un acte qui déshonora le nom français chez les sauvages, ce nom que, malgré leur plus grande fureur, ils avaient toujours craint et respecté.” Lorsqu'il fut prêt à se mettre en marche, il voulut frapper les Iroquois de terreur ; il fit saisir les chefs qu'ils avaient envcyés à Cataracoui à la demande du P. Lamberville, et les fit transporter chargés de fers en France. __
La nouvelle de cet attentat, désapprouvé hautement dans lé pays, porta au éomble la fureur des Iroquois, qui jurèrent d’en tirer une vengéance éclatante. On trembla pour les jours du P. Lamberville, instrument innocent de cette violation du droit des gens, car c’en était une. Les anciens d’Onnontagué le firent appeler. ‘ Tout nous autorise à te traiter en ennemi, lui direntils, mais nous ne pouvons nous y résoudre. Nous te connaissons trop ; ton cœur n’a point eu de part à l’insulte qu’on nous a faite. Nous ne sommes pas assez injustes pour te punir d’un crime que tu détestes autant que nous, et dont tu n’as été que l'instrument innocent. Mais il faut que tu nous quittes. Tout le monde ici ne te rendrait peut-être pas justice. Quand les jeunes gens auront entonné le chant de guerre, ils ne verront plus en toi qu’un porfide, qui a livré nos chefs à un dur et honteux esclavage ; ils n’écouteront plus que leur fureur, et nous
ne serions plus les maîtres de te soustraire à leurs coups.” Après cet avertissement, ils lui donnèrent des guides, qui prirent par des routes détournées, et ne le quittèrent qu'après l'avoir mis hors de danger. Un autre jésuite, le P. Millet, fut sauvé par une femme, qui l’adopta et l’arracha ainsi au supplice du feu.
Le roi désavoua la conduite du gouverneur. Les ordres, qui avaient été envoyés dans le temps à M. de la Barre, et récemment encore à Denonville lui-même et à M. de Champigny, semblaient néanmoins les autoriser à envoyer les prisonniers iroquois aux galères comme sujets révoltés. Mais ici, comme on l’a dit, le droit des gens et le caractère sacré d’ambassadeurs avaient été violés. Louis XIV s’empressa de renvoyer les Iroquois en Canada pour détruire l’effet de cette fâcheuse méprise, tant par rapport à la religion que par rapport à la guerre ; car cette méprise pouvait porter les cantons aux plus grands excès de fureur. On avait saisi tous les Iroquois qu’on avait pu trouver, pour les envoyer aux galères de Marseille. M. de Champigny en avait attiré à Frontenac, sous prétexte d’un grand festin, et les avait fait mettre aux fers. Ces malheureux, se croyant perdus, avaient entonné leur chant de mort; ils furent mis en liberté comme les autres.
Cependant la petite armée de l’île de Sainte-Hélène s'était ébranlée. Elle était montée sur quatre cents embarcations. Les Canadiens, divisés en quatre bataillons, avaient pour chefs, Lavaltrie, Berthier, Grandville et Longueuil. Pour n'être pas blâmé, comme l'avait été M. de Meules, dans le temps, pour n’avoir pas suivi l’expédition de M. de la Barre, l’intendant accompagnait les troupes, qui débarquèrent à la rivière aux Sables, sur le bord du lac Ontario, au centre même du territoire des ennemis, où elles se retranchèrent. Le même jour, elles furent rejointes par La Durantaye, Tonti et Du Luth, qui amenaient du Détroit 600 hommes de renfort. Ces officiers avaient fait une soixantaine d'Anglais prisonniers sur le lac Huron, où ils les avaient rencontrés qui s’en allaient faire la traite à Michilimackinac, en contravention avec le traité existant entre les deux couronnes.*
# Smith (History of New-York,) prétend que cette attaque était une infraction au traité de Whitehall de 1686, par lequel il avait été convenu que
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Après quelques jours de repos, Denonville se remit en mouvement pour aller chercher les ennemis. Ses troupes souffrirent beaucoup de la chaleur. Le pays où elles s'avarçaient, montagneux et entrecoupé de ravines et de marais, était favorable aux embuscades ; il fallait donc marcher avec une grande précaution. Les Iroquois avaient été informés de l’approche des Français par un prisonnier, qui s’était échappé des mains de ses gardes au moment de leur départ, et qui avait donné l’alarme. Les Tsonnonthouans brûlèrent aussitôt leur village et prirent la fuite ; mais, le premier moment de frayeur passé, ils résolurent de profiter des accidents du terrain pour s'opposer aux progrès de Denonville. Ils revinrent sur leurs pas, et placèrent trois cents hommes dans un ruisseau qui coulait, entre deux collines boisées, en avant de leur bourgade, et cinq cents dans un marais, rempli d'herbes hautes et épaisses, qui se trouvait à quelque distance. Dans cette position, ils attendirent les Français.
Ceux-ci, se fiant à certains indices trompeurs semés exprès sar la route par les ennemis, précipitaient leur marche, lorsque leur avant-garde, fort éloignée du corps de bataille, arriva tout à coup près du ruisseau. Les trois cents Iroquois embusqués devaient laisser passer l’armée française, et la prendre par derrière, afin de la rejeter par cette brusque attaque dans la seconde et principale embuscade, formée dans le marais. Mais les Iroquois prirent cette avant-garde pour l’armée entière, et, croyant en avoir bon marché, parce qu’elle était presque toute composée de sauvages, ils poussèrent leur cri et firent feu. A cette attaque inattendue d’un ennemi qu'ils ne voyaient point, la plupart de ces sauvages lâchèrent pied, et le désordre se communiqua, dans le premier moment de surprise, aux soldats qui étaient avec eux, et qui n’étaient pas habitués à combattre dans les bois ; mais les sauvages chrétiens et les Abëénaquis tinrent ferme. Tout à coup Lavaltrie arrive au pas de course, à la tête de quelques-uns des bataillons de milices, au bruit des tambours battant la charge. A cette vue l’énouvante passe dans les rangs de l’ennemi, qui abandonne sa position et s’enfuit vers la bande cachée dans le marais. Celle-ci, saisie à son tour d’une terreur panique, disparut en un clin d’œil en jetant ses armes.
‘la traite avec les sauvages serait libre aux Anglais et aux Français,” C’est une erreur: le traité contient une stipulation toute contraire.
La perte fut peu considérable du côté des Français; les Iroquois eurent quarante-cinq hommes de tués et une soixantaine de blessés. Les vainqueurs couchèrent sur le champ de bataille de crainte de nouvelle surprise. Les sauvages se saisirent des corps de leurs ennemis, et, suivant leur coutume, ils firent un horrible festin de chair et de sang humains.
Le lendemain, l’armée monta au village incendié des Tsonnonthouans, sur une petite montagne, dont la cîme était couronnée de nombreuses tours, qui se dessinaient agréablement sur le fond bleu du ciel; c’étaient leurs greniers : on y trouva une grande quantité de bled, que les Iroquois n’avaient pas eu le temps de détruire. Il ne restait plus du village que des cendres et les tombeaux, qui avaient été épargnés. L'intérieur du pays fut ravagé pendant dix jours ; le maïs fut brûlé, les animaux furent tués. On ne rencontra pas un seul homme: toute la population avait fui, partie ehez les Goyogouins, partie au delà des montagnes, dans la Virginie, semant un grand nombre de morts sur la route. Ce désastre réduisit de moitié la nation des Tsonnonthouans, et humilia profondément la fière confédération, dont elle faisait partie. Denonville prit possession du pays d’une manière solennelle,
Mais au lieu de marcher contre les autres cantons, comme tout le monde s’y attendait, surteut les sauvages alliés, et d’anéantir la puissance des Iroquois tandis que toute la nation était encore terrifiée, le gouverneur laissa sa conquête inachevée, Il renvoya une partie de ses forces, et, avec le reste, se rapprocha de la rivière Niagara, pour élever un fort, dans lequel il laissa une garnison de cent hommes, qui périt tout entière dans une épidémie.
Le résultat de cette campagne ne fut point proportionné aux préparatifs qui avaient été faits, ni aux espérances qu’elle avait faitnaiire. Un général plus habile et plus décidé eût certainement terminé la guerre dans l’année, ses heureux commencements le faisaient croire; mais le gouverneur s’arrêta trop longtemps dans le canton conquis lorsqu'il en restait d’autres à vaincre, et au milieu de sa conquête il oublia le but qui l'avait fait entreprendre pour bâtir un fort inutile à ses desseins, Denonville manquait de célérité et de coup d’œil pour tirer parti d’un premier succès. Tandis qu’il réfléchissait, comme si le
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temps n’eût pas pressé, la campagne se trouva finie sans avoir produit aucun avantage durable. Comme on l’a déjà dit, le défaut de vigueur a caractérisé toute la conduite de Denonville. Peu de gouverneurs ont tant écrit, tant donné de sages conseils sur le Canada, et peu de gouverneurs ont laissé le pays dans un état plus déplorable. C’est lui qui recommandait avec l’intendant au ministre d'envoyer de bons paysans, qui ‘“ mettent la main à la hache et à la pioche,” pour cuvrir les terres. C'est lui qui se plaignait du grand nombre de nobles qu’il y avait en Canada. ‘“ A ce sujet, je dois rendre compte à Monseigneur, écrivait-il au ministre en 1686, de l’extrême pauvreté de plusieurs nombreuses familles, qui sont à la mendicité, toutes nobles ou. vivant comme telles: La famille de Saïat-Ours.est à la tête, Il est bon gentilhomme du Dauphiné, (il était parent du maréchal d’Estrades,) chargé d’une femme et de dix enfants. Le père et la mère me paraissent dans un véritable désespoir de leur pauvreté. Cependant les enfants ne s’épargnent pas, car j'ai vu deux grandes filles couper des bleds et tenir la charrue.”” M. de Denonville nommait encore les Linctôt, les d’Aïlleboust, les Dugué, les Boucher, les Chambly, les d’Arpentigny, les Tilly. La femme et la. fille du dernier labouraient aussi la terre.
Il craignait que les fils de ces familles ne se livrassent aux Anglais, ‘“ qui n’épargnent rien, ajoutait-il, pour s’attirer nos coureurs de bois et du côté du nord et du côté de la Nouvelle- Angleterre.”
C'est dans cette dépêche qu’il recommandait d'accorder des lettres de noblesse aux riches seulement, ‘ car de faire en ce pays un noble pour n'être bon ni au commerce, ni à aucune autre chose, c’est augmenter le nombre des fainéants.”” 11 demandait des pilotes et des matelots, et proposait d'ouvrir un chemin pour communiquer du Canada à l’Acadie.
Malgré ces excellents avis, il faut dire que l'administrateur doit être essentiellement un homme d’action, s’occupant plutôt à mettre en œuvre des plans possibles, qu’à en proposer sans cesse de toutes: sortes, sans se donner le temps d’en réaliser aucun.
La retraite de Denonville fut le signal des invasions des Iroquois, sanglantes représailles qui répandirent la terreur dans la colonie, La rage. dans le cœur, ces barbares portèrent
le fer et le feu sur tout le Canada occidental. Le colonel Dongan, qui écrivait à Londres que les Français avaient envahi le territoire anglais, les animait avec adresse, en se donnant pour leur allié fidèle et non pour leur maître ; il s’adressait à leur patriotisme pour les exciter à défendre leur pays avec toute l'énergie dont ils étaient capables. Il promit de les soutenir, à condition qu'ils ne recevraient aucun missionnaire français, et qu’ils n'iraient pas à Cataracoui. Il faisait offrir en même temps des jésuites anglais aux Iroquois du saut Saint- Louis, et tâchait de les rapprocher de la ville de New-York, en leur offrant un territoire plus avantageux que celui qu'ils occupaient. Il voulut aussi se porter médiateur entre les parties belligérantes, et fitfaire des propositions qu’il savait que les Français n’accepteraient point. Il affectait de parler en maître au nom des cantons. Il dit au P. Françcis Vaillant qu’on ne devait espérer la paix qu’à condition que les Français feraient revenir de France les sauvages qu’ils y avaient envoyés pour servir sur les galères ; qu’ils vbligeraient les Iroquois chrétiens du saut Saint-Louis et de la Montagne à retourner parmi leurs compatriotes ; qu’ils raseraient en outre les forts de Niagara et de Cataracoui; enfin qu'ils restitueraient aux Tsonnonthouans tout ce qu’ils avaient enlevé de leurs villages. Dongan réunit ensuite les anciens des cantons pour leur dire que le gouverneur français demandait la paix, et pour leur expliquer les conditions qu'ils devaient exiger avant tout. “Je souhaite, ajouta-t-il, que vous mettiez bas la hache ; mais je ne veux point que vous l’enterriez ; contentez-vous de la cacher sous l’herbe. Le roi mon maître m’a défendu de vous fournir des armes si vous continuez la guerre ; mais si les Français refusent mes conditions, vous ne manquerez de rien. Je vous fournirai tout ce qu'il vous faut à mes dépens, plutôt que de vous abandonner dans uns aussi juste cause. T'enez-vous sur vos gardes de peur de quelque nouvelle trahison de la part de l’ennemi, et faites secrètement vos préparatifs pour fondre sur lui par le lac Champlain et par le lac Ontario, quand vous serez obligés de recommencer la guerre.” |
De leur côté, les sauvages des lacs s'étaient beaucoup refroidis pour les Français, surtout les Hurons de Michilimackinac, qui entretenaient des correspondances secrètes avec les Iroquois,
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quoiqu'ils se fussent battus contre eux dans la dernière campagne. Ces nouvelles, jointes à l'épidémie qui éclata dans le Canada après le retour de l’armée, et qui y fit les plus grands ravages, firent abandonner au gouverneur le projet d'une nouvelle campagne, et permirent à l'ennemi d'insulter le fort de Frontenac ét même celui de Chambly. Ce dernier fut investi tout à coup par les Agniers et les Mahingans, et ne dut son salat qu’à la promptitude avec laquelle les habitants de la campagne accoururent à son secours. Ces bandes se glissèrent jusque dans l'île de Montréal, où l’une d'elles se jeta sur une maison barricadée, chercha à en arracher les palissades et ne fut mise en fuite qu'après avoir perdu plusieurs hommes; une autre bande, composée de 200 guerriers, tomba sur un autre point, tua plusieurs personnes, incendia quelques maisons et né fut mise aussi en déroute qu'après avoir perdu plusieurs dés siens. Ces petites attaques n'étaient, du reste, que les signes avantcoureurs des terribles irruptions des années suivantes.
Le récit que le gouverneur fait de cette guerre, nous retracé vivement la situation de nos ancêtres, les dangers auxquels ils étaient continuellement exposés, et le courage et la patience qu’ils montraient dans ces luttes barbares. ‘“ Les sauvages, dit-il, sont comme des bêtes farouches répandues dans une vaste forêt, d’où ils ravagent tous les pays circonvoisins. On s’assemble pour leur donner la chasse, on s’informe où est leur retraite, et elle est partout ; il faut les attendre à l'affût, et on les attend longtemps. On ne peut aller les chercher qu'avec des chiens de chasse, et les sauvages sont les seuls limiers dont on puisse se servir pour cela; mais ils nous manquent, et le peu que nous en avons n6 Sont pas gens sur lesquels on puisse compter ; ils craignent d'approcher l'ennemi, et ont peur de l’irriter. Le parti qu’on a pris a été de bâtir des forts dans chaque seigneurie, pour y réfugier les bêtes et les bestiaux ; avec cela les terres labourables sont écartées les unes des autres, et tellement environnées de bois, qu’à chaque champ il faudrait un corps de troupes pour soutenir les travailleurs.” *
Pendant quelque ternps on crut à la possibilité de la paix. Les négociations furent reprises, et l'hiver de 1687-8 se passa en allées et venues, en conférences, qui se prolongèrent jusque dans
* Lettre à M. de Seiguelai du 10 août 1688, M®
l'été, et en correspondances entre Denonville et Dongan, dans l'une desquelles ce dernier déclara formellement qu'il avait réuni les Iroquois et leur avait donné des armes pour défendre le territoire britannique contre toute invasion. Les cantons eux-mêmes envoyèrent au Canada des députés, qu'ils firent escorter jusqu'au lac Saint-François par douze cents guerriers, suite redoutable qui porta l’épouvante dans l'île de Montréal. Après avoir exposé leurs prétentions avec une grande hauteur, mais aussi avec une grande adresse, ces députés dirent que leur pays ne voulait pas profiter de ses avantages; que les Iroquois connaissaient la faiblesse du (Canada ; qu'ils pourraient incendier les maisons et les grains sur pied s'ils le voulaient, et, après avoir affamé les habitants, les attaquer ex détruire leurs forts. Lorsque le gouverneur leur fit remarquer que Dongan lui avait écrit qu’ils étaient sujets anglais et qu’ils ne pouvaient rien conclure sans ses ordres, ils répondirent, comme toujours, qu’ils étaient indépendants; qu'ils avaient constamment résisté aux prétentions de Dongan, et qu’ils voulaient être seulement amis des Français et des Anglais, sans que ni les uns ni les autres fussent leurs maîtres ; parce qu’ils tenaient leur terre immédiatement de Dieu, qu'ils n'avaient jamais été conquis ni par les uns, ni par les autres, et qu’ils prétendaient garder une parfaite neutralité. Les députés des Onnontagués, des Onneyouths et des Goyogouins acceptèrent cependant les conditions que Denonville leur proposa, savoir : que tous ses alliés seraient compris dans le traité; que le canton des Agniers et celui des Tsonnonthouans, lui enverraient des députés pour signer la paix ; que toute hostilité cesserait de part et d’autre, et que les Français pourraient ravitaillér en toute liberté le fort de Cataracoui. Une trève fut conclue et cinq Iroquois restèrent en otage jusqu'à la fin de la négociation. Malgré cette trève, quelques bandes, qui ignoraient peut-être ce qui se passait, continuèrent de commettre des assassinats et des incendies sur différents points du pays, comme à la rivière du Loup, à Saint- François, à Sorel, à Contrecœur, à Saint-Ours, où ils brulèrent les résidences isolées et tuèrent les bestiaux ; mais enfin elles finirent par se retirer petit à petit de la colonie.
ete * Documents de Paris et de Londres, Documentary history of New- York, by E. B. O’Callaghan, vol. I
an, dans lil avait défendre y cantons firent esguerriers, Montréal.
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Tous les alliés du Canada cependant ne voyaient pas du même œil la cessation des hostilités, Les Abénaq' rénétrèrent dans le canton des Agniers et jusque dans les habitations anflaises, où ils levèrent des chevelures. Les Troquois du Saut et de la Montagne les imitèrent ; mais les Hurons de Michilimackinac, que l’on avait crus les plus opposés à la guerre, furent ceuxlà même qui mirent le plus d'obstacles à la conclusion du traité» et qui traversèrent les négociations avec le plus de succès,
Pendant qu’on négociait, dit Raynal, un Machiavel né dans les forêts, Kondiaronk, nommé Le Rat par les Français, lequel était le sauvage le plus intrépide, le plus ferme et le plus éclairé qu’on ait jamais trouvé dans l'Amérique septentriovale, arriva au fort de Frontenac avec une troupe choisie de Hurons, résolu de faire des actions éclatantes et dignes de la réputation qu’il avait acquise. Le gouverneur ne l’avait gagné qu'avec peine ; car il avait été d’abord contre nous. On lui dit qu'un traité était entamé et fort avancé, que les députés des Iroquois étaient en chemin pour le conclure à Montréal, et qu’ainsi il désobligerait le gouverneur français s’il continuait les hostilités.
Le Rat étonné, se posséda néanmoins, et quoiqu'il crût qu’on sacrifiait sa nation et les alliés, il ne lui échappa point une seule plainte. Mais il était vivement offensé de ce que les Français faisaient la paix sans consulter leurs alliés, et il se promit de punir cet orgueil outrageant. Il dressa une embuscade aux députés des diverses nations Sauvages disposées à traiter ; les uns furent tués, les autres faits prisonniers. Il se vanta après ce coup d’avoir tué la paix. Quand les prisonniers lui dirent le sujet de leur voyage, il fit semblant de montrer le plus profond
étonnement, et leur assura que c’était Denonville qui l’avait envoyé à l’anse de la Famine pour les surprendre. Poussant la feinte jusqu’au bout, il les relâcha tous sur-le-champ, excepté un seul, qu’il garda pour remplacer un de ses Hurons tués dans l'attaque. Il se rendit ensuite avec la plus grande diligence à Michilimackinac, où il fit présent de son prisonnier au commandant, M. de la Durantaye, qui, ne sachant point qu’on traitait avec les Iroquois, fit passer ce malheureux sauvage par les armes. L’Iroquois protesta en vain qu’il était ambassadeur, Le Rat fit croire à tout le monde que la crainte de la mort lui
avait dérangé l'esprit. Dès qu'il eût été exécuté, Le Rat fit venir un vieux Jroquois, depuis longtemps captif chez les Hurons, et lui donna la liberté pour aller apprendre à ses compatriotes, que tandis que les Français amusaient leurs ennemis par des négociations, ils continuaient à faire des prisonniers et les massacraient, Cet artifice, d’une politique vraiment diabolique, réussit au gré de son auteur ; car quoiqu’on parût avoir détrompé les Iroquois sur cette prétendue perfidie du gouverneur, ils ne furent pas fâchés d’avoir un prétexte pour recommencer la guerre. Cependant les plus sages, qui voulaient la tranquillité, avaient gagné à faire envoyer de nouveaux députés en Canada ; mais, comme ils allaient partir, un exprès du chevalier Andros, qui avait remplacé le colonel Dongan à la tête du gouvernement de la Nouvelle-York, arriva et défendit aux Iroquois de traiter avec les Français sans la participation de son maître. Il leur dit que le roi de la Grande-Bretagne les prenait sous sa protection.
Ce gouverneur, qui avait embrassé la politique de son prédécesseur en tout ce qui avait rarrort aux cinq nations, écrivit en même temps à Denonville, qu’elies dépendaient de la couronne d'Angleterre, et qu’il ne leur permettrait de traiter qu'aux conditions proposées par Dongan lui-même. Tandis que le chevalier Andros se donnait ainsi pour le maître et le protecteur des nations iroquoises, et que la contestation était renvoyée à l’année suivante, le roi Jacques IT était précipité du trône et remplacé par le prince d'Orange. Toutes les espérances de paix s'évanouirent alors. La guerre recommença avec acharnement, et fut d'autant plus ‘-ngue que l'Angleterre, après sa rupture avec la France à l'occasion du renversement de Jacques II, se trouva ouvertement l’alliée des cantons.
Andros, sûr inaintenant d’être appuyé par le nouveau souverain, ne garda plus de mesure dans ses menées, et travailla ouvertement non-seulement à rallier les Iroquois à sa politique, mais même à détacher les Abénaquis de notre alliance, sans succès cependant à l'égard de ceux-ci, car ce peuple préféra s’exposer aux plus grands périls plutôt que d'abandonner la nation qui lui avait communiqué les lumières de l'Évangile ; il forma toujours du côté du levant une barrière qui ne put jamais être franchie par toutes les forces de la Nouvelle-Angle-
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La déclaration d’Andros et la conduite des Iroquois, qui avaient lâché de nouveau leurs bandes sur le Canada, inspirèrent un de ces p jets énergiques qu’adopte un peuple dans une situation désespérée ; c'était de se jeter sur les provinces anglaises elles-mêmes. Le cuevalier de Callières, après avoir communiqué au gouverneur un plan pour faire la conquête de la Nouvelle-York, passa en France pour le proposer à Louis XIV comme l’unique moyen de prévenir l’entière destruction de la colonie.
Il exposa à ce monarque que d’après l’histoire du passé l’on devait s'attendre que les Anglais, qui pouvaient donner leurs marchandises à près de moitié m illeur marché que les Canadiens, s’attacneraient les sauvages en ruinant le Canada, et qu’ils pourraient ensuite, réunis à ces barbares, brûler tous les établissements épars sur les deux rives du Saint-Laurent jusqu’à Québec; que la Nouvelle-York soutiendrait toujours les prétentions des cantczs, avec lesquels il n’y aurait jamais de paix solide à faire tant qu’ils auraient cet appui ; que le seul moyen de conserver le Canada et de prévenir tous ces malheurs, était de s'emparer de la Nouvelle-York. ‘ Qu’on me donne, ajouta-t-il, 1400 soldats et 600 Canadiens d'élite, j'y pénétrerai par la rivière Richelieu et le lac Champlain. Orange (Albany) n’a qu’une enceinte de pieux non terrassée, et un petit fort à quatre bastions, où il n’y a que 150 soldats ; cette ville contient trois cents habitants. Manhatte (New-York) en a quatre cents, divisés en huit compagnies, moitié cavalerie et moitié infanterie. Cette ville n’a qu’un fort de pierre avec du canon. Cette conquête nous rendrait maîtres de l’un des plus beaux ports de l’Amérique, ouvert en toutes saisons, et d’un pays fertile qui possède le plus beau climat.” Le roi approuva d’abord ce projet, puis il l’ajourna, préférant une bonne paix si elle était possible ; mais il y revint et voulut alors en confier l’exécution à un autre capifaine que le marquis de Denonville, que sa campagne contre les Tsonnonthouans avait fait juger, et que sa conduite d’ailleurs venait de faire révoquer.
I1 était temps, en effet, que l’on confiât à des hommes plus habiles le gouvernement canadien, abandonné, depuis le départ de M. de Frontenac, à des administrateurs décrépits et incapables. Une plus longue persévérance dans la politique des deux derniers gouverneurs pouvait compromettre d’une manière irréparable l’avenir de la colonie. Mais le malheur s’acharnait sur Denonville. Les derniers jours de son administration furent marqués par de véritables désastres, qui font de cette époque l’une des plus funestes des premiers temps de notre histoire.
Contre toute attente, le pays jouissait depuis plusieurs mois d’une tranquillité profonde, que des bruits sourds d’invasion ne purent troubler. Quoiqu’on se prit quelquefois à s'étonner de ce calme, dans lequel, sans la lassitude générale, on aurait pu voir quelque chose de sinistre ; quoique le gouverneur eût été positivement informé que les Iroquois allaient envahir le Canada, l’on trouvait le repos si doux qu’on ne voulut pas croire à ce rapport. Denonville en parla aux jésuites, qui lui dirent que celui qui avait apporté ces nouvelles était indigne de foi. D'ailleurs tout le monde s'était familiarisé depuis longtemps avecles irruptions passagères des sauvages, et, commeles marins, qui, insoucieux de la tempête, s’endorment tranquillement sur l'élément orageux sur iequel ils ont passé leur vie, les premiers colons s'étaient accoutumés aux dangers que présentait le voisinage des barbares, et ils vivaient presque dans l’oubli de la mort qui pouvait fondre sur eux à l’instant qu’ils y penseraient le moins.
On était rendu aux premiers jours du mois d'août, et rien n’annonçait aucun événement extraordinaire, lorsque tout-à-coup 1400 Iroquois traversent le lac Saint-Louis, dans la nuit du 5, au milieu d’une tempête de grêle et de pluie, qui favorise leur projet, et débarquent en silence sur la partie supérieure de l’île de Montréal. Avant le jour, ils se sont placés par pelotons à toutes les maisons sur un espace de plusieurs lieues. Les habitants sont plongés dans le sommeil, sommeil éternel pour un grand nombre. Les Iroquois n’attendent plus que le signal : il est donné. Alors s'élève un effroyable cri de mort ; les maisons sont enfoncées, et le massacre commence partout en même temps. Les sauvages égorgent les hommes, les femmes et les enfants ; ils mettent le feu aux maisons de ceux qui résistent
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afin de les forcer de sortir, et, lorsqu'ils sortent, ils épuisent sur eux tout ce que la fureur peut leur inspirer. Ils ouvrent le sein des femmes enceintes, arrachent le fruit qu’elles portent dans leurs entrailles, forcent les mères à faire rôtir vifs leurs enfants. Ils s’épuisent pendant de longues journées à inventer des supplices. Deux cents personnes périssent dans les flammes. Un grand nombre d’autres sont emmenées dans les cantons pour y subir le même supplice. L'île est inondée de sang et ravagée jusqu'aux portes de la ville de Montréal. De ]à, les Iroquois passent sur la rive opposée; la paroisse de La Chenaie est incendiée tout entière, et une partie des habitants est massacrée.
Rien ne se présenta d’abord pour arrêter ce torrent dévastateur, qui resta maître de son cours pendant plusieurs semaines. A la première nouvelle de l’irruption, Denonviile perdit la tête. I1 se présenta plusieurs corps d’hommes pour marcher aux Iroquois ; il les fit revenir ou leur défendit de remuer. Plusieurs fois on aurait pu surprendre les barbares, ivres de vin et dispersés dans la campagne, et les détruire, ou les attaquer en chemin avec avantage; mais l’ordre positif empêchait de rien faire. Les soldats et les habitants restaient immobiles, l’arme au bras, devant ces ravages sans pouvoir se venger. Il n’y eut de choc que sur quelques points. Ainsi quelques hommes, Français et sauvages, commandés par La Robeyre, lieutenant réformé, étaient partis pour aller porter secours au fort Roland, où commandait le chevalier de Vaudreuil. Ce faible détachement fut attasué en chemin et détruit ou dispersé. Plus de la moitié des prisonniers fut brûlée. La Robeyre tomba vivant, mais blessé, au pouvoir des Iroquois, qui le réservèrent pour servir de spectacle dans leur village, où ilsde firent périr à petit feu. Ces barbares, répandus dgns la contréé, massacraient tous ceux qui ne pouvaient leur résiswr£et laissaient partout des traces sanglantes de leur passage. Ils se portaient rapidement d’un lieu à un autre, et cédaient, lorsqu'ils rencontraient trop de résistance, pour se répandre là où ils n’en trouvaient point. Ils se promenèrent ainsi pendant deux mois et demi avec le fer et la flamme, comme un incendie qu’excite un vent qui change sans cesse de direction; ils restèrent maîtres de la campagne jusque vers le milieu d'octobre qu’ils se retirèrent.
Alors le gouverneur envoya un détachement à la découverte pour s'assurer de leur retraite. Ce détachement rencontra sur le lac des Deux-Montagnes vingt-deux Iroquois dans un canot. Les Canadiens, qui étaient à peu près ce nombre, montaient deux embarcations ; ils essuyèrent le feu de l’ennemi, puis, sur l’ordre de leur chef, ils abordèrent le canot ennemi, et chacun prenant son homme, dix-huit sauvages tombèrent à la première décharge.
Quoiqu'il fût difficile de se mettre en garde contre une irruption soudaine dans un vaste pays couvert encore de forêts, et qu’on ait dit que la catastrophe de Montréal ne pouvait être attribuée à la faute du marquis de Denonville, parce que le mal venait de ce que les établissements étaient trop disséminés, on ne peut s'empêcher de se demander : pourquoi Denonville n'avaitil pas su prévoir une invasion de la part d’un ennemi dont les surprises étaient plus à craindre que les attaques ouvertes, et pourquoi s’est-il trouvé sans moyens efficaces pour l’arrêter lorsqu’elle a eu lieu. En général l’insuccès dans la guerre est déjà une forte présomption d'incapacité ; et, dans le cas actuel, si quinze cents barbares se sont promenés en vainqueurs au milieu de la colonie pendant deux mois, c’est que le gouverneur avait d’abord manqué de jugement en ne croyant pas des bruits qui devaient le mettre sur ses gardes, et qu’il n’avait pas su ensuite organiser la défense et faire agir les forces dont il pouvait disposer.
C'est pendant que le Canada déploraït encore ces désastres, qui ont tait donner à l’année 1689 le nom funèbre de l’année du massacre, que le comte de Frontenac arriva pour remplacer Denonville. Les Canadiens, qui connaissaient l’habilité de leur ancien gouverneur, osèrent alors, et alors seulement, se livrer à des espérances ; ils le reçurent.#g#c des démonstrations de joie extraordinaires. Il débarqua àiguébec, à 8 heures du soir, au bruit du canon et de la mousqueterie, et fut reçu à la lueur des flambeaux par le conseil souverain et par les habitants, qui étaient sous les armes, La ville fut illuminée spontanément. El fut complimenté par tous les corps publics, et surtout par les jésuites, qui avaient tant travaillé quelques années auparavant à le faire rappeler. Les nobles, les marchands, les bourgevis, les sauvages alliés, l’accueillirent de manière à le convaincre
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qu’il est des temps où le talent triomphe des factions, des haines, des jalousies et de toutes les mauvaises passions des hommes.
L’udministration de Denonville avait duré quatre ans. Il était venu avec une grando réputation d’habileté, mais il la perdit en peu de temps. Il devint le jouet des partis, et fut presque toujours malheureux dans ses entreprises. Il rechercha sans cesse l’amitié des tribus indigènes, et il perdit toute leur confiance ÿ il fit de grands préparatifs de guerre, et il se trouva sans soldats au moment du danger. Il manquait de persévérance, de fermeté et de vigueur ; il connaissait peu les hommes et sa faiblesse lui attira le mépris des sauvages. On lui reprocha de ne pas s'être assez mis au fait des affaires du pays, et d’avoir donné sa confiance à des gens qui ne la méri- taient pas, et qui abusaient de sa crédulité pour faire triompher leurs idées ou pour servir leurs intérêts. Au reste, quel que soit leur mérite, la condition du succès chez les gouvernants doit être la scule admissible pour obtenir les suffrages, parce que la sûreté des peuples dépend de là. Tacite raconte que les troupes romaines, s’étant laissé battre par les Africains, Apronius les fit décimer ; punition, dit-il, tombée en désuétude, mais qu’il emprunta à la mémoire des anciens. La puissance de Rome était due à cette condition indispensable, le succès, que ce grand peuple exigeait de ses chefs pour leur accorder le droit de lui commarder. Malgré tout ce que l’on peut dire de Denonville pour atténuer ses défauts, jugé d’après cette règle, il sera toujours regardé comme l’un des gouverneurs les plus malheureux du Canada.
La guerre avait été déclarée à l’Angleterre dans le mois de juin; le comte de Frontenac, en prenant les rênes du gouvernement, eut donc à lutter à la fois contre les colonies anglaises et contre les cinq cantons. On verra que son énergie et son habilité triomphèrent de tous les obstacles ; que cette guerre fut des plus glorieuses pour les Canadiens, si faibles en nombre en comparaison de leurs adversaires ; et que loin ‘le succomber, ils attaquèrent bientôt eux-mêmes leurs ennemis et portèrent la terreur jusque dans le cœur de leurs établissements les plus reculés.
Mais, avant d’aller plus loin, il convient peut-être de donner une esquisse des colonies anglaises, avec lesquelles nous avons
lutté tant de fois depuis sur le champ de bataille, et dont l’histoire devient de jour en jour plus étroitement liée à la nôtre. Le tableau de leur origine, de leurs progrès, de leurs institutions, de leur puissance, nous fera mieux connaître aussi la force de l’ennemi que nous avions à combattre, du peuple qui s'élevait à côté de nous, et qui forme déjà aujourd’hui, par sa population et ar son industrie, l’une des premières nations du monde.
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