‹ Histoire du Canada [microforme] (volume 3)Chapitre 44 sur 64 · LE SIEGE DE QUÉBEC · texte numérisé non relu

LE SIEGE DE QUÉBEC

Ligue d'Augsbourg formée contre Louis XIV.—L'Angleterre s’y joint en

1689, et la guerre, recommencée entre elle et la France, est portée dans leurs colonies.—Disproportion de forces entre ces dernières.—Plan d'hos-

* tilités des Français.—Projet de conquête de la Nouvelle-York ; il est aban-

donné après un commencement d'exécution.——Triste état du Canada et de l'Acadie.-Vigueur du gouvernement de M. de Frontenac.—Premières hostilités: M. d’Iberville enlève deux vaisseaux anglais dans la baie d’Hudson.—Prise de Pemaquid par les Abénaquis.—Sac de Schenectady. --Destruction de Salmon Falls (Sementels).—Le fort Casco est pris et rasé,— Les sauvages occidentaux, prêts à se détacher de la France, renouvellent leur alliance avec elle au premier bruit de ses succès.—Irruptions des Iroquois, qui refusent de faire la paix.—Constance et courage des Canadiens.--Les Anglais projettent la conquête de la Nouvelle-France—Etat de l’Acadie depuis 1667.--L'amiral Phipps prend Port-Royal; il assiége Québec (1690) et est repoussé.—Retraite du général Winthrop, qui s'était avancé jusqu’au lac Saint-Sacrement (lac George) pour attaquer le Canada par l’ouest, tandis que l'amiral Phipps l’attaquerait par l’est.— Désastre de la flotte de ce dernier.—-Humiliation des colonies anglaises. —Misère profonde dans les colonies des deux nations.—Les Iroquois et les Abénaquis continuent leurs déprédations. -Le major Schuyler surprend le camp de la Prairie-de-la-Magdeleine (1691) et est défait par M. de Varennes.--Nouveau projet pour la conquête de Québec formée par l’Az

gleterre.—La défuite des troupes de l'expédition contre la Martinique et ensuite la fièvre jaune, qui les décime sur la flotte de l'amiral Wheeler, font manquer l’entreprise. —Expéditions françaises dans les cantons (1698 et 1696); les bourgades des Cnnontagués et des Onneyouths sont incendiées.—Les Miâmis font aussi essuyer de grandes pertes aux Iroquois.— Le Canada plus tranquille, après avoir repoussé partout ses ennemis, se prépare à aller porter à son tour la guerre chez eux.—L’état comparativement heureux dans lequel il se trouve, est dû à l'énergie et aux sages wesures du comte de Frontenac.—Intrigues de ses ennemis en France.

LA France était en guerre avec une partie de l’Europe depuis déjà deux ou trois ans. La révocation de l’édit de Nantes avait soulevé contre elle les nations protestanies, qui avaient saisi ce prétexte pour reprendre les armes et venger leurs défaites

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passées, Le prince d'Orange, le plus acharné de ses ennemis, fut le principal auteur de la fameuse ligue d’'Augsbourg, dans laquelle entrèrent la plupart des puissances continentales. Le roi Jacques II, fervent catholique, qui recevait des subsides de Louis XIV pour être plus indépendant de son parlement, étais resté attaché à l'alliance de ce monarque ; mais c’est tout ce qu’il pouvait faire que d'empêcher les Anglais de la rompre; et encore, bientôt après, il les vit conspirer contre lui, et il eut la douleur de se voir précipiter du trône par son propre gendre, ce même prince d'Orange, soldat taciturne et ambitieux, qui dut la couronne d'Angleterre plus à sa religion et à la haine qu’il portait à la France, qu'à son propre mérite. Il fut couronné à Londres sous le nom de Guillaume III. Louis XIV reçut le monarque déchu avec les plus grands égards en lui promettant de le replacer sur le trône ; mais la chute de Jacques lui donnait un ennemi de plus dans la Grande-Bretagne.

La France eut à combattre à la fois la Hollande, l’Aïlemagne, la Savoie, l'Italie, l'Espagne et l'Angleterre, multitude d’ennemis qui prouvaient sa puissance. Les colons furent entraînés dans une guerre dont l’objet leur était étranger ; et parce que Louis XIV faisait trembler l’Europe, il fallait que les habitants de l’ Amérique se battissent ensemble. Cela du reste entrait dans les projets d’agrandissement des colonies anglaises.

Nous venons de voir quel chemin elles avaient déjà fait à l'époque où nous sommes parvenus, et quels éléments de puissance et de richesse elles possédaient pour l’avenir. Un commerce considérable, une population nombreuse, des institutions libres et la possession du pays le plus fertile du monde, tel était le tableau qu'offrait l'ennemi que le Canada allait avoir à combattre, lui qui n’avait encore que 11,000 habitants, qui soutenait depuis longtemps une guerre sanglante avec les aborigènes, et dont le commerce était presque entièrement anéanti. Aussi les Américains disaient-ils, lorsqu'ils comparaient leurs forces aux nôtres, que nous étions une proie qu’ils pouvaient saisir en alongeant seulement le bras.

Les Français ne s’effrayèrent point. Suivant leur antique usage, ils résolurent de ne pas attendre l’ennemi chez eux, mais de l’attaquer vivement chez lui, dans ses propres positions, mal-

gré sa supériorité numérique. Il fut décidé de l’assaillir à la fois à la baie d'Hudson, dans la Nouvelle-York et sur différents points de ses frontières septentrionales. Le ministre de la marine à Paris, M. de Frontenac en Canada, devaient activer, chacun de leur côté, les préparatifs de guerre. Louis XIV avait chargé le dernier de fournir à la compagnie du Nord les secours dont elle pourrait avoir besoin pour exécnter la première partie du plan de campagne, c’est-à-dire pour chasser les Anglais de tous les lieux qu'ils occupaient dans la baie d'Hudson.* M. de Frontenac devait en même temps s'entendre avec M. de Mannevai, gouverneur de l’Acadie, pour mettre hors d’insulte cette province, qui était la plus exposée aux courses des ennemis.

La proposition faite par le chevalier de Callières de conquérir la Nouvelle-York fut agréée. Nous avons vu plus haut que cet officier avait présenté plusieurs plans de campagne, pendant les tergiversations de la cour ; mais celui qui fut choisi par le gouvernement était plus compliqué que les siens. M. de la Caffinière devait avec deux vaisseaux balayer la côte de l'Atlantique depuis le golfe Saint-Laurent jusqu’à New-York, et bloquer ensuite cette vilie sans trop s’exposer, en attendant les troupes qui étaient chargées de l’attaquer du côté de terre. En arrivant à Québec, M. de Frontenac fit ses préparatifs avec le plus grand secret. Si New-York tombait au pouvoir des Français, Frontenac devait y 1e "ser la population catholique, en prenant les mesures nécessaires pour s'assurer de sa fidélité, et faire prisonniers les officiers et les principaux citoyens, qui pourraient se racheter par de bonnes rançons. Quant au reste des habitants, ils devaient être transportés dans la Nouvelle-Angleterre et dans la Pennsylvanie, Le chevalier de Callières demeurerait gouverneur de la conquête. Comme on supposait que l’ennemi tâcherait de reprendre le pays, l’ordre était donné de brûler toutes les habitations jusqu’à une certaine distance autour de New-York, et de forcer les propriétaires dans le reste de la province à payer une forte contribution pour racheter leurs bâtiments. On reconnaît là le génie dur ét impitoyable de Louvois, assez conforme d’ailleurs au système de guerre suivi à cette

* Ces instructions sont du 7 juin, et la guerre fut déclarée à la Graude-Bretagne le 25 du méme mois.

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Les premières hostilités commencèrent dans la baie d'Hudson, où M. de la Ferté prit le fort du Nouveau-Severn. Un officier canadien, plein d’audace et aussi célèbre aujourd’hui par ses exploits sur terre et sur mer que par l'établissement de la Louisiane, qu'il commença plus tard, le capitaine d’Iberville arr'vait à Sainte-Anne, autre poste de cette baie, lorsque deux vaisseaux anglais, l’un de 14 et l’autre de 22 canons, parurent à la vue du fort. Il devina sans peine leur dessein, car dans les papiers du gouverneur du Nouveau-Severn, on avait trouvé des lettres de la compagnie de Londres, qui ordonnaient à ce fonctionnaire de proclamer ixuillaume III, et de prendre possession de toute la baie d'Hudson au nom de l'Angleterre. Ces vaisseaux, voyant les Français sur leurs gares, voulurent employer la ruse : mais d’Iberville les fit tomber eux-mêmes dans le piége qu’ils cherchaient à lui tendre, et, après avoir tué ou pris une partie de leurs équipages dans des embuscades, il les obligea d'amener leur pavillon. Un troisième vaisseau fut enlevé par un acte d’audace incomparable. Le capitaine canadien avait envoyé qu re hommes pour l’observer dans les glaces. Deux de ces hommes tombèrent entre les mains des Anglais, qui les tinrent cout l'hiver liés à fond de cale. Le printemps, ils prirent le plus faible pour aider à leur manœuvre. Un jour, que la plupart des matelots étaient dans le haut de la mâture, le Canadien, n’en voyant que deux sur le pont, sauta sur une hache, leur cassa la tête, courut délivrer son camarade, et tous les deux, se saisissant des armes, s’emparèrent du navire, qu’ils conduisirent au fort français, où sa cargaison fut d’un grand secours.

Après ces premières hostilités, d’Iberville laissa le commandement de la contrée à son frère, M. de Maricourt,* et fit voile lui-même pour Q::$bec sur l’une de ses prises. Il trouva le Ca- Normandie. “Ces huit frères, que l’on peut appeler huit héros, dit M. Guérin, avaient nom: Le Moyne d'Iberville, Le Moyne de Sainte-Hélène, Le Moyne de Maricourt, Le Moÿne de Longueil, Le Moyne de Sérigny, Le Moyne de Châteauguay, et les deux Le Moyne de Bienville. Le premier

fut l’un des plus grands marins à la fois et l’un des plus habiles navigateurs que la France ait jamais eus.”

nada encore tout ému du massacre de Lachine, et le gouverneur occupé à prendre des mesures vigoureuses pour repousser les invasions des Iroquois, que le délai dans les opérations françaises avait favorisées.

Les vaisseaux destinés à l'attaque de New-York, et sur lesquels devait s’embarquer M. de Frontenac, avaient perdu plus d'un mois à La Rochelle pour se faire radouber; ensuite les bâtiments marchands qu’ils avaient convoyés avaient retardé tellement leur marche qu’ils n'étaient arrivés en Acadie que vers le milieu de septembre. M. de Frontenac était resté quelques jours dans cette province ; en partant pour Québec, il avait laissé l’ordre à M. de la Caffinière de croiser en face de New-York jusqu’au 10 décembre, en se tenant prêt pour le débarquement, et si, à cette date, il ne recevait point de ses nouvelles, de s’en retourner en France. M. de la Caffinière resta devant New-York au delà du temps indiqué et captura plusieurs vaisseaux ; ne voyant paraître personne, il leva le blocus et gagna la haute mer.

M. de Frontenac avait trouvé le Canada inondé de sang ; les Iroquois étaient aux portes de Montréal. Ils avaient défait un détachement que l’on avait envoyé contre eux, et avaient fait périr une partie des prisonniers dans les flam:ues. Ces sauvages portaient leurs ravages sur les deux rives du fleuve, qu’ils côtoyaient avec rapidité dans leurs légers canots d’écorce. Pour comble de disgrâce, le gouverneur vit arriver, au moment même où il lui envoyait des secours, M. de Varennes, qui avait été chargé par Denonville d’évacuer le fort de Cataracoui après en avoir fait sauter les fortifications. Malgré ces désastres, Frontenac comprit avec sa sagacité ordinaire, que ce n’était qu’en frappant des coups audacieux qu’il pourrait sauver le Canada, relever le courage des habitants, reconquérir la confiance des sauvages alliés et rétablir l’honneur des armes françaises. S'il ne pouvait pas entreprendre la conquête de toute une province, il pouvait du moins, par ses troupes volantes, l’inquiéter et la harasser beaucoup. L'important pour le moment était d’agir.' (Dès qu’il eut pris le pouvoir dans ses mains, une vigueur nouvelle en pénétra toutes les parties et ralluma dans le cœur des Canadiens et des sauvages leur ancienne ardeur guerrière. }

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Les Abénaquis, excités déjà par Denonville, levèrent les premiers leur hache terrible.

Ils se mirent en campagne en 1689, et dirigèrent leurs coups sur le fort Pemaquid, situé entre les rivières Penobscot et Kénébec, sur le rivage de la mer: ce fort les incommodait beaucoup. Is surprirent les habitants du voisinage, tuèrent ceux qui voulurent résister et investirent la place, qui était garnie de vingt pièces de canons. Elle eut beau se défendre pendant plusieurs heures, il fallut qu’elle se rendit à discrétion. Ils la rasèrent avec toutes les maisons d’alentour, et s’en retournèrent sur des chaloupes qu’ils avaient enlevées après en avoir égorgé les équipages.

Excités par ce premier succès, ils entreprirent sur-le-champ une seconde expédition encore plus importante. Les Américains avaient élevé sur leurs frontières une douzaine de petits forts pour protéger leurs établissements ; ils tombèrent dessus brusquement, les emportèrent les uns après les autres, et y renouvelèrent les horreurs dont Montréal venait d’être le théatre. Deux cents personnes périrent sous le fer de ces barbares. Après ce sanglant exploit, qui répandit la terreur jusque dans le cœur de la Nouvelle-Angleterre, ils s’en retournèrent chargés de butin. Ces deux expéditions, entreprises coup sur coup, ôtèrent aux Amérieains l’espoir de détacher les Abénaquis des Français.

Pendant ce temps-là, M. de Frontenac faisait dire au commandant de Michilimackinac, M. de la Durantaye, qu’on allait porter la guerre dans les provinces anglaises, et qu’il eût à en prévenir les Outaouais et les Hurons, en leur faisant comprendre que les affaires allaient changer de face, que la France voulait prendre une attitude digne d’elle en Amérique. Sans attendre la belle saison, il mit trois expéditions sur pied au milieu de l'hiver de 1689-90 pour fondre par trois endroits à la fois sur les ennemis. La première, commandée par MM. d’Ailleboust de Mantet et Lemoine de Sainte-Hélène, et composée d’un peu plus de 200 Canadiens et sauvages, fut envoyée contre la province de la Nouvelle-York. Plusieurs gentilshommes en faisaient partie, et entre autres d’Iberville et LeBer Duchène, le héros d’un des romans de Le Sage. Ces chefs intrépides, voulaient aller attaquer la ville d'Albany elle-même ; mais les sau.

vages, intimidés par l’audace de l’entreprise, refusèrent de les suivre. Il fut alors résolu de se rabattre sur Schenectady, situé à 17 milles d'Albany, et que les Français appelaient Corlar, du nom de son fondateur. Ils arrivèrent le 8 février, dans la soirée, devant ce bourg, dont l’enceinte, en forme de carré long,

était percée de deux portes et renfermait 80 maisons. Quoi-

qu’avertis plusieurs fois de se tenir sur leurs gardes, les habitants dormaient dans une fatale sécurité, n’ayant pas même mis de sentinelles à leurs portes. Ils n'avaient pas voulu croire qu’il fût possible aux Canadiens, chargés de leurs vivres et de leurs armes, de faire plusieurs centaines de milles en plein hiver, au milieu des bois, des glaces et des neiges, incrédulité qui leur coûta cher! Les Français, après avoir reconnu la place, y entrèrent sans bruit vers 11 heures du soir par une grosse tempête de neige, et investirent toutes les maisons. Ces hommes, couverts de frimas, l’œil ardent, la vengeance au cœur, ressemblaient aux terribles fantômes des poésies du Nord. C'était la mort qui entrait dans les rues désertes du bourg de Schenectady, destiné à périr dans cette nuit fatale. Les ordres se communiquaient à demi-voix, et la capote du soldat, suivant la consigne, assourdissait le bruit des armes, lorsqu’à un signal donné, chacun poussa un cri sauvage et s'élança dans les maisons, dont les portes furent brisées à coups de haches. Les malheureux habitants remplis d’effroi ne songèrent guère à se défendre. Il n’y eut qu’une espèce de fort, gardé par une petite garnison. qui fit une vive résistance, M.d’Ailleboust de Mantet fit passer tous ceux qui étaient dedans au fil de l'épée. La ville fut ensuite livrée aux flammes. Deux maisons seulement furent épargnées, celle où l’on avait porté un officier canadien blessé, M. de Montigny, et la maison du commandant de la place, le capitaine Sander, dont la femme avait autrefois recueilli généreusement quelques prisonniers français. Un grand nombre de personnes périrent dans ce massacre, nouvelles représailles de celui de Lachine, qu’on attribuait aux instigations des Anglais.* On accorda la vie à une soixantaine de vieillards, de femmes et d'enfants, échappés à la première furie des sau-

* Plusieurs de ces détails m'ont été fournis par M. O'Callaghan, auteur d’une excellente histoire de la Nouvelle-York sous la domination hollandaise, Ï1 les n puisés dans les archives du pays où s'est passé l'événement,

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vages; vingt-sept personnes furent emmenées en captivité. Le reste de la population se sauva dans la direction d'Albany, sans vêtements, au milieu d’une neige épaisse poussée par un vent violent. Vingt-cinq de ces fugitifs eurent des membres gelés dans leur fuite.

La nouvelle de cette affreuse tragédie parvint dans la capitale de la province au point du jour. Elle y fut portée par un homme qui n’avait eu que le temps de sauter sur un cheval, et qui avait été atteint en fuyant d’une balle, qui lui avait fracassé lé genou. Elle jeta la ville dans une consternation extrême ; on disait que les Français arrivaient au nombre de 1400 hommes. Le canon d’alarme fut tiré; Albany fut mis en état de défense, et la milice appelée sous les armes jusqu’à “ne distance considérable.

Cette expédition fit une sensation extraordinaire parmi les tribus indigènes. On en parle encore chez les anciens habitants de la contrée avec un sentiment de terreur. La retraite des Français fut accompagnée de plusieurs accidents : ils manquèrent de vivres, et furent obligés de se disperser pour en trouver ; plusieurs furent tués ou pris, et le reste atteignit Montréal, épuisé de fatigue et de faim.

La seconde bande, formée aux Trois-Rivières, était composée de 52 Canadiens et sauvages. Hertel, homme de tête et de résolution, la commandait. Après une marche de deux mois, il arriva vers la fin de mars devant l’établissement de Salmon Falls, au bord de la rivière Piscataqua, dans la Nouvelle-Angleterre. Cet établissement était défendu par une maison fortifiée et par deux forts de pieux. Hertel fit attaquersur-le-champ tous ces ouvrages à la fois et les emporta d’assaut. Il fit une partie des habitants prisonniers et livra le bourg aux flammes.

Cependant les ennemis s'étaient ralliés; ils se présentèrent vers le soir au nombre de 200, pour attaquer les Canadiens. Hertel se mit en bataille le long d’une petite rivière, sur laquelle: il y avait un pont étroit qu’il fallait passer pour l’atteindre, Les Anglais, méprisant le petit nombre de ses gens, s’y engagèrent avec assutance. Lorsqu'il jugea qu’ils s'étaient assez avancés, Hertel les chargea l’épée à la main, et dix-huit ennemis tombèrent tués ou blessés sous ses coups. Les autres tournèrent aussitôt le dos et lui abandonnèrent le champ de bataille,

203 HISTOIRE JM'U CANADA.

La Fresnière, le fils aîné de Hertel fut blessé, et Crevier, son neveu, resta parmi les morts. Après cette rencontre les Canadiens se retirèrent sans être inquiétés.

Le troisième parti fut organisé à Québec sous le commandement de M. de Portneuf, fils du baron de Bécaneourt. Il était composé de Canadiens, d’une compagnie de troupes tirée de l’Acadie, et de quelques Abénaquis. Il ne fut pas moins heureux que les autres. Il s’empara de Casco, bourg situé sur le bord de la mer, à l'embouchure de la rivière Kénébec, et défendu par un fort monté de huit canons, devant lequel il fallut ouvrir la tranchée. La garnison eût fait probablement une plus longue résistance sans une sortie, dans laquelle périrent ses plus braves soldats. Les fortifications furent rasées, et les maisons réduites en cendres à deux lieues à la ronde.

Ces bandes intrépides ne s'étaient pas contentées de ravager le plat pays, comme le portaient leurs ordres ; elles s'étaient attaquées aux places fortifiées. fv'étant arrêtées ni par la distance, ni par la rigueur de l'hiver, ni par les fatigues et les dangers de toute espèce, elles apprirent aux colonies anglaises qu’un chef énergique présidait enfin aux opérations des Français, et que la guerre allait prendre une autre tournure) En effet, ces excursions retinrent les ennemis chez eux, et firent abandonner les négociations qui avaient lieu entre nos alliés et les Iroquois pour former une ligue contre le Canada, ce qui aurait été un grave danger.

Pour montrer aussi aux sauvages occidentaux que ces victoires n'étaient pas vaines, et pour les mettre en même temps en état de se passer du commerce anglais, le comte de Frontenac envoya dans le printemps un grand convoi de marchandises à Michilimackinac avec des présents. Perrot, pour lequel les aborigènes avaient toujours une grande considération, leur remit ces présents au moment même où leurs ambassadeurs ‘allaient partir pour conclure un traité définitif avec les Iroquois.

La nouvelle des excursions heureuses des Canadiens et l’arrivée du convoi changèrent subitement les dispositions de ces tribus lointaines. Quand elles virent les Français, victorieux de leurs ennemis, arriver chargés de marchandises et en assez grand nombre pour les rassurer elles-mêmes contre la vengeance

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des cantons, elles ne craignirent plus de rompre avec ceux-ci, et, charmés des présents, que Perrot fit valoir avec son adresse ordinaire, elles s’attachèrent plus étroitement que jamais aux intérêts de leur ancien allié. Bientôt après, cent-dix canots, portant pour mille écus de pelleteries et conduits par plus de 300 sauvages de toutes les tribus, partirent pour Montréal, où ils furent reçus au milieu des acclamations de la ville, Ils y trouvèrent le gouverneur, qui dut s’applaudir alors du succès de sa politique, qui d’ennemis presque déclarés avait fait en si peu de temps de tous ces peuples des alliés fidèles et dévoués. Ce changement toutefois ne s'était pas opéré sans opposition, comme on va le voir.

Le célèbre Le Rat, qui avait travaillé avec une si perverse sagacité à rompre les négociations de Denonville avec les Iroquois, avait changé de politique. Il cherchait maintenant à former une grande alliance de toutes les tribus sauvages en y comprenant même les cinq nations, ces implacables ennemis de sa race. Pour parvenir à son but, il n’était pas éloigné de s’allier aux Anglais contre les Français, si cela était nécessaire. Les Outaouais, que leur grossièreté naturelle rendait facile à tromper, servaient son dessein. L’habile Le Rat mit dans leur bouche ces paroles insolentes qu’ils firent entendre lorsque les Français voulurent les empêcher de renvoyer les prisonniers tsonnonthouans: ‘“ Nous nous étions figuré que les Français étaient des guerriers, mais ils le sont beaucoup moins que les Iroquois. Nous ne sommes plus surpris s’ils ont été si longtemps sans rien entreprendre, c’est le sentiment de leur faiblesse qui les retenait. Après avoir vu avec quelle lâcheté ils se sont laissé massacrer dans l’île de Montréal, il nous est évident que nous ne pouvons plus en attendre de secours. Leur protection nous est devenue non-seulement inutile, mais nuisible par les engagements où elle nous a entraînés mal à propos ; leur alliance ne nous à pas fait moins de tort pour le commerce que pou: la guerre; elle nous a privés de la traite avec les Auglais, beaucoup plus avantageuse qu'avec eux, et cela contre toutes les lois de protection, qui consistent à maintenir la liberté du commerce. On laisse peser sur nous tout le poids de la guerre, tandis que nos prétendus protecteurs, par une conduite pleine de duplicité, cherchent à se mettre à couvert, en mendiant la paix avec toutes

sortes de bassesses, et préfèrent de signer un traité honteux et de souffrir les hauteurs d’un ennemi insolent, que de retourner au combat, En un mot, on nous prendrait plutôt pour les protecteurs des Français que pour un peuple qui en est protégé.” Rien n'annonce mieux qne ce discours dans quel discrédit | Denonville avait laissé tomber notre influence chez ces peuples. à Les cantons, qui se croyaient au moment de former entre toutes les peuplades indigènes une confédération capable de les venger de toutes les insultes des Européens, entrèrent dans la plus grande fureur lorsqu'ils virent leur projet chéri s'évaail nouir. Ils firent promettre des secours à la Nouvelle-York, pour venger le sac de Schenectady, se saisirent du chevalier d'Eau, en mission chez les Onnontagués, brûlèrent deux personnes de sa suite, et lâchèrent leurs guerriers sur la colonie ; v 4 ils ne respiraient que massacre et vengeance. Mais leurs partis ! furent repoussés partout. Le pays, devenu depuis longtemps le théatre d’irruptions sanglantes, commençait à se couvrir çà et 1à d'ouvrages palissadés et munis de canons : ces ouvrages renfermaient ordinairement l’église et le manoir seigneurial. A la première alarme, toute la population courait s’y réfugier. il Chaque village était prêt à combattre, c’est-à-dire prêt à répé- ISIN. 4 ter les scènes du moyen âge, lorsque l’Europe chancelait encore

mi | entre la civilisation et la barbarie. /Les annales canadiennes | ont conservé le souvenir de plusieurs défenses héroïques de ces petits forts, contre lesquels vint toujours se briser le courage indiscipliné des sauvages.

Les plus célèbres de ces défenses sont celle de Mme. de Verchères en 1690, et celle de sa fille deux ans après. Surprises l’une et l’autre pendant qu’elles étaient seules ou presqus seules, elles eurent chaque fois à peine le temps de fermer les 4 portes du fort où elles se trouvaient. Sans se déconcerter ni

perdre courage, elles tirèrent le canon, prirent les fusils et s’en : servirent avec tant d'adresse, en se multipliant et en se montrant successivement sur différents points, que les barbares, croyant le fort défendu par plus de monde, avaient fini les deux fois par se retirer, après l’avoir tenu bloqué pendant plusieurs heures. La fréquence du danger avait agnerri la population ; les femmes et les enfants se battaient comme les hommes. Dans un combat, où un parti de sauvages s'était retranché dans une maison et se

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Le plus grand mal de cette petite guerre, c'est qu’une partie des terres ne pouvait être ensemencée, et qu'il en résultait une disette, qui allait toujours en augmentant,

On s'attendait en Canada : “reprendre par mer et par terre l'expédition contre la vii: ‘+ New-York, de bonne heure dans l'été de 1691. Maisi se grossissait toujours en Europe contre Louis XIV. L'accession de l'Angleterre à la coalition exigeait un nouveau déploiement de forces, M. de Seignelai écrivit à M. de Frontenac que le roi avait trop d’ennemis à combattre en Europe pour pouvoir envoyer des secours en A mérique, et qu’il fallait abandonner pour le moment le projet d’envahir les colonies anglaises, Il lui recommandait en même temps d'employer le crédit qu’il s'était acquis sur l'esprit des Iroquois, pour faire une paix solide et honorable avec eux, et de tâcher surtout de réunir les habitants dans des bourgades faciles à défendre contre les sauvages.

M. de Frontenac, qui avait étonné l’ennemi par la vigueur de ses attaques, se mit alors en frais de tirer parti de l’effroi qu'il avait causé, pour obtenir des conditions avantageuses. Toutes les nations du Nord et de l'Ouest avaient été des alliés fidèles jusqu’au moment où les cantons leur avaient fait comprendre qu’il y avait moins d'avantage à commercer avec les Canadiens qu'avec les Anglais, parce que ceux-ci vendaient leurs marchandises à meilleur marché et payaient les pelleteries plus cher, Elles s'étaient dès lors refroidies ; enfin l’irruption heureuse des Iroquois dans l’île de Montréal avait changé leur refroidissement en mépris. Plusieurs sauvages, qui appartenaient à ces diverses nations, avaient été témoins du massacre de Lachine, et étaient rentrés chez eux avec la conviction que les Français succomberaient sous les efforts de leurs ennemis victorieux. On aurait dit qu'ils ressentaient une secrète joie de se voir délivrés d’un allié incommode, qui avait été plutôt leur maître que leur ami. Ils oubliaient déjà les services qu’ils en avaient recus, et les dangers qu'ils courraient s’ils restaient seuls abandonnés à l’ambition de leur implacable ennemi, Mais la miaïa

812 HISTOIRE DU CANAZA.

puissante du comte de Frontenac ramena bientôt toutes ces peuplades dans leur ancienne alliance.

11 commença, suivant ses ordres, par la confédération iroquoise. Il n’eut pas besoin d'ouvrir les négociations, car tout en faisant la guerre, le Canada maintenait toujours, au moyen des missionnaires, des relations diplomatiques avec quelquesunes des tribus confédérées. Il avait conquis l’amitié des chefs iroquois ramenés de France, et surtout la confiance d’Ouréouharé, le plus important d’entre eux. Sur le conseil de ce chef, il renvoya quatre Iroquois dans les cantons avec l’ambassadeur qu’il avait trouvé à Montréal à son arrivée. Ouréouharé les chargea de dire à leurs compatriotes qu'ils retrouveraient toujours dans le gouverneur les qualités qui les avaient charmés autrefois, et qu’ils pourraient faire la paix avec lui à des conditions favorables.

Les cantuns tinrent un conseil dans le mois de janvier pour discuter les recommandations d’Ouréouharé. Quatre-vingts chefs y assistèrent. Les délibérations furent longues à cause de la négociation entamée avec les Outaouais et les autres sauvages occidentaux, et surtout à cause de la présence d’un député de la Nouvelle-York, qui faisait tous ses efforts pour empêcher le rétablissement de la paix. Frontenac, qui soupçonnait ce qui su passait, témoignait de la mauvaise humeur. Il fut choqué surtout du délai qu’on mit à discuter ses propositions. Lorsque :’ambassadeur iroquois, revenu dans le mois de mars avec la réponse des cantons, voulut montrer de la hauteur et parler comme l’envoyé d’une nation redoutable, le gouverneur indisposé contre lui refusa de le voir; ce qui l’humilia d’autant plus que le gouverneur affectait en même temps de montrer une grande politesse aux personnes de sa suite. Frontenac chargea ensuite Ouréouharé, qui nartait pour les cantons, de huit colliers, avec ordre de les présenter de manière à faire croire que le gouverneur français n’y était pour rien. L’habileté et la noblesse qu’il mettait dans toutes ces négociations eurent un bon effet, et si la paix ne fut pas immédiatement conclue, les Iroquois perdirent dès lors beaucoup de leur fierté.

Cependant les colonies anglaises, menacées d’une invasion qu'elles ne croyaient qu’ajournée, et tenues continuellement dans la terreur par les troupes canadiennes, qui allaient porter leurs

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à HISTOIRE DU CANADA. 313

ravages jusqu'aux portes de leurs capitales, résolurent de faire un grand effort pour s'emparer de toute la Nouvelle-France. Lorsqu’elles comparaient leurs forces à celles du Canada, et ne se surprenaient point à trembler sous la hache de nos guerriers, elles s’étonnaient qu’un si petit peuple pût troubler ainsi leur repos, et elles pensaient qu'avec de la bonne conduite elles pourraient faire la conquête de Québec. Elles résolurent de discuter sérieusement ce projet et nommèrent dans cette vue des députés, qui s’assemblèrent à New-York dans le mois de mai, et donnèrent à leur réunion le nom de congrès, nom devenu fameux depuis. Il fut déeidé dans ce congrès d’attaquer le Canada à la fois par terre et par mer. Deux mille hommes, appuyés de quinze cents Iroquois et autres sauvages, devaient l’envahir par le lac Champlain. On voulut demander à l'Angleterre des vaisseaux et des troupes pour remonter le Saint-Laurent et attaquer Québec, après avoir enlevé l’Acadie ; un agent fut envoyé à Londres pour solliciter ce secours. (C'était au moment même où, menacée d’une invasion en Irlande par Jacques II, après la bataille navale de Beachy, gagnée par Tourville, cette puissance voyait la suprématie des mers lui échapper. L'agent ne put rien obtenir.

Malgré ce contretemps fâcheux, les colonies, comptant sur la grande supériorité numérique de leurs forces, décidèrent d’exécuter leur projet seules, et, sans attendre, elles donnèrent l’ordre d’armer immédiatement une flotte et de lever des troupes de terre en nombre suffisant. Une ardeur toute guerrière s'était emparée de cette population commerçante. L’armée de terre, chargée de pénétrer en Canada par le lac Champlain, fut mise sous les ordres du général Winthrop. Le chevalier Guillaume Phipps eut le commandement de la flotte destinée à s’emparer de l’Acadie et de Québec. Phipps, natif de Pemaquid et fils d’un forgeron, avait été berger dans sa jeunesse. Après avoir appris le métier de charpentier, il s'était fait un navire dans lequel il avait commencé à naviguer; il devint bientôt bon marin. Promu au commandement d’une frégate, il réussit à re. tirer d’un galion espagnol, submergé sur les côtes de Cuba, pour la valeur de 300,000 livres sterling en or, en argent, en perles et en bijouteries. Cette trouvaille, qui avait ébloui les yeux de l'Angleterre, valut à son auteur le titre de chevalier.

Quelque temps après son expédition contre Québec, il fut nommé gouverneur du Massachusetts, et mourut en 1693 à Londres, où il avait été appelé pour répondre à des accusations portées contre lui.

Cet heureux aventurier, chargé de l'attaque des possessions françaises du côté de la mer, cingla d’abord vers l’Acadie, qui reçut à cause de sa position entre Québec et Boston ses premiers coups. Si cette province tombait en son pouvoir, elle devenait son point d’appui et, en cas de revers, son point de ralliement. Le succès de son expédition devait entraîner la prise de tout le Canada. Depuis le traité de Breda, l’Acadie avait été inquiétée par les corsaires, qui rôdaient quelquefois sur ses côtes; au dedans elle était demeurée dans son état habituel de léthargie et de langueur, dont elle ne sortait que quand elle entendait le canon résonner à ses portes. Mais tandis qu’elle restait stationnaire, la Nouvelle-Angleterre avait parcouru un ch:n :: ;rodigieux. Aussi, à la rupture de la paix, l’Acadie sr ::»:7*+-1.ell: tout à fait incapable de se défendre. Sa faibless: .: : «elle, qu’un simple corsaire portant cent dix hommes, s'é it emparé de Pantagoët, où M. de Chambly, qui avait remplaci :: chevalier de Grandfontaine comme gouverneur, faisait sa re idence. Les ennemis s'étaient aussi emparés du fort de Jemset ur la rivière Saint-Jean, où commandait M. de Marson.

La cour s'était contentée d’envoyer de temps à autre dans cette province des commissaires pour faire rapport sur l’état du pays. Dans le rapport que fit M. de Meules en 1685, la population était portée à 900 âmes, ce qui pouvait en donner à peu nrès 1000 à la reprise des hostilités. Tous ces agents faisaient des recommandations, qui n'étaient jamais écoutées. Talon luimême visita la contrée en 1672, en retournant en Europe, où il était appelé pour traiter avec le chevalier Temple, qui avait manifesté à Colbert le désir de se retirer sur les terres de France. Le roi voulait accorder à Temple avec d'autres faveurs des lettres de naturalisation. Comme cet kumme avait des talents et de la fortune, on attendait de grands avantages de cette négociation pour l’Acadie où il parlait de s'établir ; mais les nuages qui couvraient la faveur du diplomate anglais à la cour de Londres se dissipèrent, et cette affaire n’eut pas de suite.

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Quelque temps avant la guerre, Louis XIV avait envoyé un nouveau commissaire en Amérique, M. Paquine, qui avait recommanäé de fortifier La Hève, Canceau et Pantagoët, et d’abandonner Port-Royal, parce que l’accès en était difficile et que ce poste était à la fois trop éloigné du cap Breton, du Canada et de Terreneuve, pour en être secouru à temps en cas d’attaque. Ji avait aussi suggéré d'ouvrir un chemin entre ce dernier poste et le Canada. ‘"T'alon en avait autrefois commencé un du côté de Québec.* Mais l’on délibérait encore sur l'exécution de ces recommandations, que le gouverneur approuvait, lorsque Phipps parut.

L’'escadrille de Phipps, composée d’une frégate de 40 canons, de deux corvettes et de transports, portant 700 hommes de débarquement, était arrivée trop tard pour secourir en passant, comme elle en avait l’ordre, le fort de Kaskébé, situé dans le pays qui forme aujourd’hui l’État du Maine, et qu’on savait attaqué par les Français : le fort venait de se rendre à M. da Portneuf, Elle avait alors continué sa route vers Port-Royal, devant lequel elle arriva le 20 mai.

Il n’y avait que soixante et douze soldats dans cette capitale, et les fortifications étaient en ruines.t Le gouverneur, M. de Manneval, ne songea pas même à se défendre. Il obtint une capitulation honorable, que Phipps, en découvrant la faiblesse de la garnison et le mauvais état de la place, ne se fit aucun scrupule de violer. A l'exemple de Charnisey, il pilla les habitants ; car dans cette contrée lointaine on pouvait tout faire impunément: le mal comme le bien restait inconnu. Après avoir forcé les Acadiens à prêter serment de fidélité à l'Angleterre, Phipps nomma six magistrats pour maintenir l’ordre, et remit à la voile, emmenant M. de Manneval prisonnier, De là il cingla vers Chedabouctou, où M. de Montorgueil, qui occupait un fort avec quatorza hommes, fit une si vigoureuse défense, qu’il l’obligea d'y mettre le feu. A l'île Percée, Phipps ne laissa rien debout ; il brûla jusqu’à l’humble chapelle des habitants ; puis, chargé de dépouilles, il retourna dans son pays. Ces faciles succès semblaient d’un heureux augure pour l'entreprise principale qui restait à exécuter, la conquête de Québec.

* Documents de Paris, + Documents de Paris,

Après son départ, l’Acadie resta exposée aux déprédations de deux corsaires, qui incendièrent Port-Royal, massacrèrent quelques habitants, et enlevèrent, presqu’aux yeux du chevalier de Villebon, qui arrivait d'Europe, le navire qui l’avait amené et sur lequel se trouvaient encore les présents pour les sauvages. Malgré cette perte, les sauvages protestèrent de leur fidélité à la France, et déclarèrent que, puisqu'ils avaient reçu de la poudre et des balles, ils étaient satisfaits, et qu’ils rendraient bon compte des ennemis. On a vu en effet qu’ils n’avaient pas besoin d’être sollicités pour agir. Ils avaient plusieurs sujets de plainte contre les Anglais, qui avast mis peu de soin à remplir fidèlement les traités conclus avec eux.* Le temps qui s'était écoulé depuis que le perfide Waldron avait fait tomber 400 de leurs guerriers dans un piége à Cocheco par trahison, n’avait fait qu’irriter leur soif de vengeance. Ils virent arriver avec joie le moment de la satisfaire. Waldron fut leur première victime. Ils le surprirent sur la frontière, à Dover, où il faisait ordinairement sa résidence. Il avait alors plus de quatre-vingts ans; les sauvages le firent asseoir dans un fauteuil placé sur une table, et lui demandèrent avec ironie : Qui va juger maintenant les hommes de la race rouge ? Au milieu des cris et des railleries, ils lui coupèrent le nez, les oreilles, et lui firent subir mille autres cruautés, jusqu’à ce qu’épuisé par la perte de son sang, il tombât de son siége sur la pointe de son épée, qu’un de ses bourreaux avança sous lui. Uette vengeance fut le signal des hostilités.

M. de Villebon reprit paisiblement possession de l'Acadie, que les A:glais n'avaient pu garder ; le chevalier Nelson, envoyé de Boston pour gouverner cette province, toinba entre les mains des Français avec le vaisseau qui le portait. Pendant ce temps, l'Angleterre, qui se croyait encore maîtresse du pays, donnait l’ordre de le réunir au Massachusetts. Il paraît qu'à cette époque le cabinet de Londres avait résolu de former une confédération de toutes les colonies, Cepuis la Nouvelle-Écosse jusqu’à la baie de Delaware, afin de les maintenir dans l’obéissance en mettant leurs intérêts en opposition, et surtout afin de mettre une barrière au développement de la Nouvelle-France.*

* Belknap: History of New-Hampshire,

* Lettre officielle de M. Blaithwait à M. Randolph, (1687.) “This union, dit-il, besides other advantages, wil! be terrible to the French and make them proceed with more caution than they have lately done.”

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L'amiral Phipps achevait à Boston les préparatifs de l’expédition contre Québec. La flotte réunie comptait trente-cinq voiles et portait deux mille hommes de troupes de débarquement. Les habitants de la ville voyaient avec orgueil, du rivage, cette force imposante, qui était composée seulement d’Américains, d'enfants du pays, car la métropole n’avait fourni aucun secours. Le Canada pouvait-il lui resister Les colonies anglaises allaient donc proclamer par cette conquête, sans doute pacifique, leur puissance et leur supériorité incontestables. Ils se disaient encore qu’un pareil sacrifice d'hommes et d'argent était un témoignage assez éclatant de patriotisme et de loyauté, pour leur mériter la faveur du roi et le rétablissement de l’ancienne constitution. Il paraît qu'en effet c'était principalement dans ce but qu’ils avaient offert avec tant d’empressement à l’Angleterre de l’aider à s'emparer des possessions françaises.t

C’est alors que M. de Frontenac apprit les préparatifs formidables que faisait la Nouvelle-Angleterre pour envahir le Canada. Il n’est guère permis de douter que, si la flotte de l’amiri Phipps et l’armée du général Winthrop avaient pu combiner leurs opérations, le pays, attaqué à la fois à ses deux extrémités, n’eût couru le plus grand péril, parce-que cette double attaque l’eût obligé de diviser ses forces, et que toutes ses forces réunies n'excédaient point la plus faible des deux armées envahissantes. Mais la fortune et le courage brisèrent cette dangereuse combinaison, et dissipèrent les craintes qu’elle avait fait naître.

Les troupes du général Winthrop, levées, armées et enrégimentées à la hâte, étaient campées sur les bords du lac George, attendant l’arrivée de l’amirai Phipps dans le fleuve Saint-Laurent pour marcher sur Montréal, lorsqu'une épidémie éclata au milieu d’elles, se communiqua aux Iroquois auxiliaires, et fit périr en quelques jours plus de 300 hommes. Les sauvages,

effrayés par cette mortalité, se hâtèrent de quitter les Anglais, qu'ils accusaient de les avoir empoisonnés, L'armée de Win-

+ “There was a still further inducement, they hoped tu recommend themselves to the King's favour and to obtain the establishment of their government.” Hutchinson: The History of Massachusetts Bay, On a vu ailleurs comment leur constitution avait été abolie,

throp, déjà découragée par la division qui s’était mise parmi les chefs, et affaiblie maintenant par la contagion, se retira d’abord à Albany, et finit par abandonner tout à fait ses drapeaux. Ainsi se dissipa le nuage qui, du haut des montagnes du lac George, menaçait le Canada du côté du couchant, A la première nouvelle des mouvements de cette armée, le comte de Frontenac avait fait rassembler les troupes, les milices et les sauvages qui étaient à sa disposition. Douze cents hommes s'étaient trouvés bientôt réunis à la Prairie-de-la-Magdeleine, pour disputer le terrain aux ennemis sur la rive droite du Saint-Laurent.

La retraite de Winthrop ôta au gouverneur une grave inquiétude: la saison commençait à être avancée ; il put croire que l'attaque de l’Acadie avait occupé trop longtemps l'amiral Phipps pour lui permettre d'entreprendre celle de Québec dans la même saison, et que c'était là probablement le motif de la retraite de l’armée de terre, s’il était vrai que les deux forces dussent agir simultanément. 11se préparait donc à redescenüre à Québec, pour renvoyer chez eux les habitants qui avaient pris les armes à la première alarme, lorsqu'il reçut coup sur coup plusieurs messages du major Provot, qui commandait en son absence dans la capitale. Le premier lui apportait la nouvelle du départ de la flotte de Boston, «rivant le rapport d’un sauvage, qui était venu par terre de la paie de Fundy en douze jours ; les autres messages lui annonçaient l’arrivée de cette flotte et ses progrès dans le fleuve. Il s’embarqua en toute hâte, donnant l’ordre aux gouverneurs de Montréal et des Trois-Rivières, M M. de Callières et de Ramesay, de le suivre à marches forcées avec toutes leurs forces, à la réserve de quelques compagaies, qu’ils laisseraient pour la garde de Montréal, et d’emmener avec eux tous les habitants qu’ils rencontreraient sur leur route, Frontenac parvint bientôt à la capitale, malgré les vents contraires et le mauvais temps, après avoir failli périr dans la légère embarcation qu’il avait choisie pour descendre plus rapidement le fleuve. L'ennemi était déjà au pied de l’île d'Orléans. C'était presqu’une surprise.

Mais le major Provot était un officier intelligent et capable d'agir dans un moment critique. Dans l’espace de cinq jours, il a ait fait travailler avec tant d'activité aux défenses de la ville,

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qu'il l’avait mise à l'abri d’un coup de main. Le gouverneur satisfait n'eut qu’à faire ajouter quelques retranchements. Il confirma l’ordre déjà donné aux milices des deux rives du fleuve, au-dessous de Québec, de se tenir prêtes à marcher au premier signal. Toute la population montrait un élan, une résolution, qui faisaient bien augurer du succès.

Les fortifications s’étendaient depuis le palais de l’intendant, au bord de la rivière Saint-Charles, jusqu’à l'emplacement qu’occupe aujourd’hui la citadelle, sur la cîme du cap. C'étaient des palissades, qui se reliaient au château Saint-Louis, bâti en pierre et occupant une partie de cette ligne. Les palissades étaient défendues par trois petites batteries placées au centre et aux deux extrémités. (Cette ligne protégeait la hante ville. D'autres ouvrages avaient été élevés à la basse ville sur les quais, et trois batteries avaient été dressées sous les intervalles des batteries supérieures. Outre ces défenses, la communication de la basse ville à la haute ville avait été coupée par des retranchements garnis de chevaux de frise. Les autres issues de la ville étaient barricadées.

La flotte anglaise parut en vue de Québec le 16 octobre au matin. L'amiral Phipps détacha un officier pour sommer la place de se rendre. Cet officier fut reçu sur le rivage ; on lui banda les yeux, et, avant de le conduire au château, on le promena longtemps autour de la ville, comme si l’on eût circulé parmi des chausse-trapes, des chevaux de frise et des retranchements. Les troupes faisaient pendant ce temps un grand bruit avec les armes et les canons, pour augmenter encore la surprise du parlementaire, car les Anglais croyaient la ville désarmée et hors d'état de se défendre. Aussi, lorsque le “andeau tomba de ses yeux, et qu’il se vit en présence du gouverneur, au milieu d’une salle remplie d'officiers, il resta confus et présenta sa sommation d’un air qui contrastait avec l’arrogance des termes qu’elle contenait. Il se remit cependant bientôt, tira sa montre, qu’il présenta à M. de Frontenac pour lui montrer qu'il était dix heures, et dit qu’il désirait qu’on le renvoyât à onze heures précises avec la réponse.

L’amiral Phipps demandait que les habitants du Canada se livrassent à sa discrétion, et il ajoutait qu’en bon chrétien il leur pardonnerait le passé. Le gouverneur piqué du manque de

convenance dans les termes de la sommation, répondit sur le même ton: ‘Je ne vous ferai pas tant attendre ; dites à votre général que je ne connais point le roi Guillaume ; que le prince d'Orange est un usurpateur, qui a violé les droits les plus sacrés du sang et de la “eligion eu détrônant le roi son beau-père ; que je ne connais en Angleterre d'autre souverain légitime que Jacques II; que votre général n’a point dû être surpris des hostilités qu’il dit avoir été faites par les Français dans la colonie de Boston, puisqu'il a dû s’attendre que le roi mon maître, ayant reçu sous sa protection le roi d'Angleterre, étant près de le replacer sur le trône par la force de ses armes, comme j’en suis informé, m’ordonnerait de porter la guerre en ces contrées chez les peuples qui se seraient révoltés contre leur prince légitime. Quand votre général m'offrirait, ajouta-t-il, des conditions plus douces, croit-il que, si j'étais disposé à les accepter, tant de braves gens y voulussent consentir, et voulussent me conseiller de me fier à la parole d’un homme qui a violé la capitulation qu’il avait faite avec le gouverneur de Port-Royal, d’un rebelle enfin, qui a manqué à la fidélité qu’il devait à son roi légitime, en oubliant tous les bienfaits qu’il en avait reçus, pour suivre le parti d’un prince qui se dit le libérateur de l’Angleterre et le défenseur de la foi, tout en détruisant les lois et les priviléges du royaume, et en renversant la religion de l'État. C’est ce que la justice divine, que votre général réclame dans sa lettre, ne manquera pas de punir quelques jours sévèrement.” Le parlementaire demanda une réponse écrite. ‘“ Allez, lui dit M. de Frontenac, je vais répondre à votre maître par la bouche de mes canons ; qu'il apprenne que ce n’est pas de la sorte qu'on fait sommer un homme comme moi.”

Les batteries de la basse ville ouvrirent le feu bientôt après. Les premiers coup: abattirent le pavillon du vaisseau de Phipps ; des Canadiens allèrent l’enlever à la nage malgré un feu très-vif dirigé sur eux de la flotte. Ce drapeau a resté suspendu à la voûte de la cathédrale de Québec jusqu’à l'incendie de cette église pendant le siége de 1759.

L’ennemi fut deux jours sans rien faire, quoique son plan d'attaque eût été arrêté dès le matin de son arrivée. D'après ce plan, les troupes devaient débarquer au nord de la rivière Saint-Charles, pour être transportées dans des chaloupes sur la

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Cependant l’amiral Phipps, sans attendre que le major Walley eût emporté les hauteurs qu’il devait occuper derrière la ville avec les forces de terre, vint ranger sa flotte en bataille dans le port pour bombarder la ville. Il commença un feu très-vif. Nos batteries ripostèrent avec ardeur jusqu’à la nuit, offrant le spectacle grandiose d’un combat d’artillerie dans le magnifique bassin de Québec. Les détonations retentissaient de montagne en montagne, d'un côté jusqu’à la cîme des Alléghanys, et de l’autre jusqu’à celle des Laurentides, au milieu des éclairs et des nuages de fumée, qui roulaient sur le surface du fleuve et le long des flancs escarpés de la ville. La canonnade recommença le lendemain matin, mais elle diminua graduellement jusqu’à midi, qu’elle cessa tout à fait. La flotte anglaise était fort maltraitée. Le vaisseau amiral était percé en plusieurs endroits à faire eau, toutes ses manœuvres étaient coupées, et son grand mât était presque rompu. Phipps, n’ayant produit aucun effet sur la ville, donna l’ordre de la retraite, sans chercher à combiner davantage ses mouvements avec les troupes qui avaient été débarquées. Les vaisseaux défilèrent vers l’île d'Orléans. Les

* Major Waulley's journal of the expedition against Canada in 1690, inséré au long dans l'Histoire du Canada de M. Smith.

troupes de Walley, qui n'avaient pu comprendre d'abord le bombardement précipité de la ville, furent surprises de la 1. .‘rite de la flotte : mais elles ne voulurent pas se retirer sans faire elles-mêmes une tentative. Après avoir reçu cinq pièces de campagne dans la nuit, elles se mirent en mouvement le 20 de grand matin, protégées par une avant-garde et par des éclaireurs sur leurs flancs, pour forcer le passage de la rivière Saint- Charles. Elles côtoyaient cette rivière pour trouver un gué, lorsqu'elles rencontrèrent M. de Longueil et M. de Sainte-Hélène, à la tête de 200 volontaires, qui avaient chargé leurs fusils de trois balles, et qui, leur barrant le chemin, les arrêtèrent d’abord tout court, et les forcèrent ensuite à se réfugier dans un petit bois. Pendant l'engagement, M. de Frontenac luimême s'était avancé avec trois bataillons sur la rive opposée, et les avait rangés en bataille, pour appuyer les volontaires en cas qu'il fussent obligés de reculer. Mais les fantassins ennemis prirent, comme la flotte, le parti d'abandonner la lutte. C'est dans ce dernier combat que M. de Sainte-Hélène reçut une blessure mortelle. C'était un homme d’esprit et l’un des officiers les plus intrépides du pays. Sa mort causa un regret universel parmi les Canadiens, qui l’aimaient comme ils aimèrent plus tard son frère d’Iberville.

Le jour suivant, les ennemis, pour masquer leur retraite, firent une dernière tentative, qui n’eut pas plus de succès que les autres, puis ils se rembarquèrent. Ils exécutèrent cette opération si précipitamment, au milieu d’une nuit obscure et orageuse, qu'ils abandonnèrent leur artillerie sur le rivage, quoiqu'il n’y eut personne à leur poursuite.

Ainsi, à la fin d'octobre, le Canada se trouva délivré de deux invasions dangereuses, dont l’une avait été dissipée par les maladies et l’autre par le courage des habitants. Deux des chefs canadiens furent anoblis pour leur bravoure: M. Hertel, qui s'était distingué à la tête des milices des Trois-Rivières, et M. Juchereau de Saint-Denis. La levée du siége de Québec fit assez de sensation à Paris, au milieu des victoires éclatantes que la France remportait alors sur l’Europe, pour que le roi en perpétuât le souvenir par une médaille ; mais il ne jugea pas à propos cependant de profiter du succès, comme le lui proposait le gouverneur, et d'employer l’une de ses escadres pour prendre

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Boston et New-York, af: d'assurer par là les pêcheries de T'erreneuve et d'obtenir la soumission des Iroquois. La politique européenne faisait taire la politique coloniale, qui fut toujours regardée en France comme très-secondaire, parce que le théâtre de cette nation est l’Ancien-Monde, et que sa force consiste principalement dans ses armées de terre.

Dans sa retraite, la flotte ennemie fut assaillie par d’horribles tempêtes : un vaisseau fut jeté à la côte sur l’île d’Anticosti, où la plus grande partie de l'équipage périt de faim et de froid ; plusieurs autres bâtiments sombrèrent en mer et se perdirent corps et biens ; d’autres furent chassés jusque dans les Antilles. Le reste atteignit Boston avec peine. Plus de 1,000 hommes avaient péri par les maladies, par le feu et par les naufrages dans cette expédition malheureuse.

Les colonies anglaises avaient cru la conquête du Canada facile et assurée. Le retour de leur flotte vaircue et désemparée, les plongea dans la stupeur et les humilia profondément, Elles avaient compté sur les dépouilles des vaincus pour payer les frais de la guerre, et n’avaient pas pourvu à la solde des soldats, qui, revenus de l’expédition, furent sur le point de se mutiner, parce qu’elles n’avaient pas de quoi payer leur solde. Elles se hâtèrent d'établir un impôt; mais les soldats ne voulurent pas attendre qu’il fût prélevé. Pour sortir d’embarras, elles eurent recours au papier-monnaie. Le papier qui fut mis en circulation dans cette circonstance, est l’un des premiers qui aient eu cours en Amérique.

On fit des lettres de crédit de deux schellings à dix louis, qui furent reçues comme de l’argent monnayé par le trésor. f Ainsi le Canada, avec ses 11,000 habitants, avait repoussé l'invasion, et épuisé les ressources financières de provinces infiniment plus riches et vingt fois plus populeuses que lui.

La saison des grandes opérations était passée. Les parties belligérantes se retrouvaient au point où elles étaient au début de la campagne, puisque l’Acadie était retombée d'elle-même, comme on l’a vu, sous ses anciens maîtres. Par suite de la guerre, les colonies furent en proie à une disette extrême. En Canada l’on fut obligé de faire nourrir les troupes par les habitants. L'argent avait disparu, et il fallut émettre une nouvelle monnaie de carte. Les denrées et les marehandises n'avaient

plus de prix ; les munitions de guerre manquaient, et l'intendant fut obligé de faire fondre les gouttières des maisons et les poids de plomb pour faire des balles. On avait perdu aussi un grand nombre d'hommes.* Le Nouvelle-Angleterre ne souffrit pas moins de la famine, Son commerce était presque anéanti, et l'océan était infesté de corsaires : les seuls armateurs de Saint-Malo avaient pris seize navires de Boston. Les campagnes étaient en friche, et les habitants furent obligés de se réfugier dans la ville pour échapper au fer des sauvages et pour trouver des vivres. Dans l'hiver, les Abénaquis dévastèrent plus de cinquante lieues de pays, et détruisirent la petite ville d’York de fond en comble.

Les Iroquois, qui avaient vu le Canada près de succomber, avaient voulu, vers la fin de la campagne, se retirer de la lutte, afin d'intervenir ensuite entre les parties belligérantes comme puissance neutre, car s’ils ne pouvaient pas les dominer, ils cherchaient toujours à tenir la balance entre leurs voisins, et surtout entre les Français et les Anglais. Voici comment raisonnaient ces barbares, qui semblaient avoir étudié la politique dans les vieux cabinets de l’Europe. ‘ Placés entre deux peuples européens, chacun assez fort pour nous exterminer, disaientils, également intéressés à notre destruction, lorsqu'ils n’auront plus besoin de notre secours, que nous reste-t-il à faire, sinon d'empêcher que l’un d'eux ne l’emporte sur l’autre? Ils seront alors forcés de briguer notre alliance ou même d’acheter notre neutralité.” Pour agir d’une manière conforme à cette adroite politique, ils envoyèrent demander la paix en Canada, où l’on crut que c'était un stratagème des Anglais pour donner le change sur quelque projet qu'ils méditaient. M. de Frontenac chargea M. de Callières de faire traîner la négociation en longueur : le moyen, suivant lui, d'engager les sauvages à traiter, était de leur faire voir qu’on ne le désirait pas. En même temps, il invita les Outaouais à continuer leurs hostilités, et écrivit à Paris, à M. de Pontchartrain, qui venait de remplacer M. de Seignelai au ministère de la marie, qu'il n'y avait que la prise de New-York et le bombardement de Boston qui pussent rassurer la Nouvelle-France et désarmer les cantons ; il fallait aussi se rendre maître des pêcheries de Terreneuve, en s’empa-

* Correspondance officielle.

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rant de toute l'île, dont les Anglais occupaient la plus belle partie; cette conquête donnerait au royaume un commerce de plus de 20 millions, et serait plus avantageuse que celle des Indes, ‘“ Je ne sais, disuit-il dans une autre dépêche, si ceux qui vous ont précédé ont fait attention à l'importance qu'il y a de se rendre maître de toutes les pêcheries, et à l'avantage qu’elles apporteraient au commerce du royaume ; mais rien ne saurait rendre votre ministère plus illustre, que d'engager le roi à entreprendre cette conquête. Je la crois plus importante que ne le serait celle de toutes les Indes, dont les mines s’épuisent, au lieu que celles-ci sont intarissables.”” Frontenac, comme Talon, revenait souvent sur l’importance de la pêche. Il croyait que les colonies anglo-américaines ne faisaient tant d'efforts pour s'emparer de la Nouvelle-France, qu'afin de rester maîtresses des parages poissonneux de T'erreneuve, et que l'Angleterre ne les appuyait que parce que cette industrie était la base la plus solide de sa marine. On vit pendant cette guerre les marchands de Boston payer des droits aux Acadiens pour avoir seulement la permission de pêcher sur leurs côtes. Cependant les Iroquois, qui avaient cru que les Français s'empresseraient d'accueillir leur proposition, s’étonnèrent, après avoir attendu quelque tamps, de les trouver si lents à se décider, et ils perdirent tout à fait espérance lorsqu'ils virent les Outaouais continuer les hostilités. Ils supposèrent que ces derniers n’agissaient ainsi que par es conseils de Frontenae, et ils reprirent les armes. Ils sc camp° ‘ent au nombre de mille à l'embouchure de la rivière des Outaouais, pour lancer de là leurs bandes sur le haut de la colonie. Ces bandes étaient beaucoup plus difficiles à atteindre qu’à vaincre, car la nouvelle de leur apparition arrivait souvent avec celle de leur retraite. Des corps volants furent organisés pour les surveiller et pour prévenir les surprises. (Cette petite guerre, où les habitants rivalisaient l’ardeur, de patience et de courage avec les troupes, ne causait pas alors autant de dérangement dans les habitudes qu’elle le ferait aujourd’hui, parce que l’on était accoutumé depuis longtemps à cette existence mobile et aventureuse, à cette lutte de guérillas, où la valeur personnelle avait de nombreuses occasions de se distinguer ; mais elle harassait néanmoins beaucoup les milices. } Quoique l'on fût plus que vengé

des ravages des Iroquois par ceux que commettaient les Abénaquis dans la Nouvelle-Angleterre, où se passaient les mêmes scènes de massacres et de dévastations, Frontenac, voyant que le roi ne pouvait lui envoyer de secours pour seconder l'énergie qu’il voulait donner aux opérations, ft une faute de ne point traiter avec les Iroquois, à la peine même de passer pour plus facile que de coutume; car en continuant les hostilités, il exposait le pays aux déprédations de ces hordes insaisissables, et s’exposait lui-même au reproche qui avait été adressé à son prédécesseur, de ne pouvoir protéger la colonie.

La politique des deux gouvernements coloniaux, français et anglais, consistait alors à se détacher réciproquement leurs alliés pour s’en faire des amis. El serait aujourd’hui superflu d'entrer dans le détail Ces négociations conduites simultanément par les deux nations avec les tribus indigènes pour parvenir à ce but. Les sauvages embarrassés prêtaient souvent l'oreille aux deux partis, et donnaient des espérances trompsases à l’un et à l’autre. Il reste une masse prodigieuse de documents relatifs à ces négociations, qui se poursuivaient en temps de guerre comme en temps de paix, mais qui devenaient plus actives lorsqu’on avait les armes à la main. Les Français cherchaient à s’attacher les Iroquois, les Anglais voulaient acquérir l'alliance des Abénaquis, et toute l’adresse de la diplomatie était mise en jeu par chacune des deux nations pour faire échouer les efforts de sa rivale. On appuyait des deux côtés ses raisons de riches présents; et, pour satisfaire l'humeur guerrière des sauvages, on adoptait leur cruel mode de guerre, qui faisait des colonies un vaste théâtre de brigandages et de ruines. On donnait en Canada dix écus pour un Iroquois tué, et vingt écus pour un Irourwois prisonnier. Cette dernière prime fait honneur à l’humanité du gouvernement français ; elle fut établie pour engager les sauvages à ne point massacrer leurs prisonniers, comme c'était leur coutume. Dans les colonies anglaises on était plus marchand et moins humain : on no donnait point de prime pour les prisonniers. Un soldat recevait dix louis pour la chevelure d'un sauvage ; un volontaire en recevait vingt, et s’il faisait la chasse à ce sauvage comme à une bête fauve, il avait droit à cinquante louis par chevelure. Cette différence, du reste, s'explique par le caractère des deux peuples. Le commerce anglais détestait les in-

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C’est pour engager les Iroquois à continuer leurs déprédations et les empêcher de faire la paix, que le major Schuyler, de la Nouvelle-York, se mit à la tête d’un corps de soldats et de sauvages, en 1691, pour faire une pointe sur Montréal.* Cet officier, qui joignait une grande activité à beaucoup de bravoure, surprit, dans la nuit du 10 août, le camp de 700 à 800 hommes que le gouverneur avait fait établir sous le fort de la Prairie-dela-Magdeleine à la première nouvelle de sa marche. Il se glissa le long de la hauteur sur laquelle était le fort, à trente pas du fleuve, pénétra jusque dans le quartier des milices, sur la gauche, qu’il trouva dégarni, et s’y logea. L’alarme fut aussitôt répandue ; M. de Saint-Cyrque, qui commandait en l’absence de M. de Callières, marcha sur-le-champ à l’ennemi. Schuyler opposa d’abord une vive résistance ; mais, lorsqu'il se vit sur le point d’avoir toutes les troupes sur les bras, il prit le parti de se retirer. Il se dirigeait vers la rivière Richelieu en bon ordre, lorsque tout à coup il se trouva face à face avec M. de Varennes, que Frontenac envoyait pour protéger Chambly avec un détachement d’habitants et de sauvages. Sans hésiter, Schuyler attaqua M. de Varennes avec une fureur qui eût déconcerté un chef moins ferme et moins habile que lui. Le commandant canadien fit mettre sa troupe ventre à terre derrière deux gros arbres renversés, pour essuyer le premier feu des ennemis, puis il les chargea à son tour avec tant d'ordre et de vigueur qu’il les rompit partout, malgré les efforts de Schuyler, qui rallia ses soldats deux fois ; et, après une heure et demie de combat, il les mit comnlétement en fuite. Ils laissèrent un grand nombre de morts sur le champ de bataille, avec leurs drapeaux et les bagages, qui devinrent les trophées du vainqueur, Le Ber Duchêne se distingua encore à la tête des Canadiens, et fut blessé mortellement. Les sauvages combatti. rent avec beaucoup de bravoure. La perte des Français fut con-

* Un document intitulé “ 4 modest and true relation, etc,” qui fait partie de la collection de M. Brodhead, ne porte le nombre de ces troupes qu'à 266 hommes dont 146 sauvages, et dit qu'on ne perdit que 37 hommes dans l’expédition. Mais ce rapport est évidemment inexact.

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sidérable relativemer: à leur nombre ; ils eurent six officiers tués ou mortellement blessés : ce qui fait voir l’acharnement du combat, où les ennemis étaient deux contre un.

Les troupes de Varennes, qui étaient en marche depuis trois jours par des chemins affreux, sans pouvoir prendre de repos et presque de nourriture, car elles manquaïent de vivres, étaient tellement épuisées de fatigue qu’elles ne purent poursuivre les fuyards.

Cet échec n’empêcha pas les Iroquois de continuer à se montrer sur les deux rives du fleuve. Leurs guerriers rôdaient sans cesse dans la campagne. Ils surprirent et brûlèrent Saint-Ours et Contrecœur. Une de leurs bandes fut détruite dans l’île Bouchard, une autre fut dispersée aux Chats ; il fallait se tenir retranché partout, et aller armé et par troupes aux champs, pour ne pas être surpris comme les culiivateurs de Saint-François, qui furent attaqués à l’improviste et presque tous massacrés. On parla même d’une nouvelle invasion de huit cents hommes. Le gouverneur, qui avait déjà envoyé une expédition inutile vers les cantons, donna l’ordre à 600 hommes d'aller attaquer au milieu de l’hiver les Agniers, les plus acharnés de tous les Iroquois contre le Canada. Ils partirent de Montréal à la fin de janvier, détruisirent les trois bourgades de cette belliqueuse tribu et firent un nombre considérable de prisonniers. Vers le même temps, pour rompre le traité que les Abénaquis venaient de conclure à Pemaquid avec les Anglais, M. de Villieu entraînait 250 de ces sauvages à sa suite, tombait avec eux sur les établissements de la rivière Oyster, dans le Nouveau-Hampshire, brûlait les habitations, tuait ou emmenait en captivité une partie dés habitants.

M. de Frontenac avait eu le dessein d'attaquer Albany en 1691; mais, faute de secours de France, il avait été forcé d'y renoncer. Qrébec était encore le point menacé du côté de la mer. Phipps, passé à Londres après sa défaite, demandait avec instance au gouvernement anglais de lui donner des vaisseaux; les Américains s’offraient de fournir les hommes et l’argent. Dans le même temps, M. de Pontchartrain écrivait à Froutenac, que le roi aurait fait attaquer les colonies anglaises par mer si l’état des affaires l’avait permis ; mais qu’il n’en laisserait pas perdre l’occasion, et que pour le moment il bornait ses vues à ne pas se

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HISTCIRE DU CANADA. 329

laisser entamer. Ainsi des deux côtés on songeait à s'attaquer à la première occasion.

La France envoya seulement une escadre au Cap-Breton avec instruction d’intercepter la flotte anglaise, si l'expédition contre Québec était reprise, et laissa aux colons la tâche de se défendre contre les Iroquois. Ces sauvages empêchèrent encore d’ensemencer les terres en 1692. La population était nuit et jour à leur poursuite ; mais elle était trop faible pour leur fermer tous les passages, et leurs bandes, qui semblaient sortir du sol, parurent encore à Saint-Lambert, sur la rivière Yamaska, à la rivière du Loup, à Lachenaie, à l’île Jésus, et ailleurs, malgré leurs défaites. Ils furent atteints et taillés en pièces sur le lac Champlain et au lac des Deux-Montagnes. Ils furent battus encore au lac Saint-François et à Boucherville. Au reste, ces sauvages n’exerçaient plus les mêmes cruautés sur leurs prisonniers, parce qu’à leur exemple et par droit de représailles, on

tait mis à brûler ceux qu’on faisait sur eux.

Cependant, la France et la c . lition se portaient de grands coups en Europe. Condé et Lr embourg, à la tête des armées françaises, luttaient avec leurs nombreux ennemis, conduits par la tête froide de Guillaume III. Celui-ci n'avait guère le loisir d'écouter les propositions de Phipps. Mais après la fameuse victoire de la Hogue, le taciturne monarque eut 1n moment de répit, et put prêter l’oreille à son amiral. Un nouvel armement fut organisé secrètement dans les ports de l’Angleterre contre la Martinique et contre le Canada. Mais on soupçonna en France ce qui avait lieu, car on avait sans cesse les yeux sur les entreprises de l'Angleterre, et mémoires sur mémoires étaient présentés aux ministres à Paris à ce sujet. Le roi écrivit à Frontenac qu'il allait lui envoyer tous les secours dont il avait besoin. Dans le même ‘emps, Frontenac faisait augmenter les fortifications de Québec* et de Montréal, envoyait avertir les Abénaquis

* Il fit faire une redoute sur le cap aux Diamants, uu fort au château Suint-Louis et les deux portes Saint-Louis et Saint-Jean, En démolissant en 1854 le vieux mur qui séparait l'enceinte du fort, d'avec le jardin qui en dépendait, on a trouvé une plaque de cuivre portant cette inscription en latin : L'an du salut mil six cent quatre-vingt-treize, sous le règne du trèsauguste, très-invincible et très-chrétien roi de France, Louis-le-Grand, 14e du nom, le très-excellent Louis de Buade, comte de Frontenac, pour la seconde fois gouverneur de toute la Nouvelle-France, les habitants rebelles

de se tenir prêts à marcher au secours du Canada, et ordonnait d’épier Boston et les cantons iroquois. / Il ordonnait aussi aux milices des campagnes de mar”her au secours de la capitale, et parcourait les côtes, au-dessous de Québec, pour faire retirer les habitants dans les bois avec leurs vivres, leurs meubles, les bestiaux, si l’ennemi paraissait dans le fleuve.

La flotte anglaise, commandée par le chevalier Francis Wheeler, devait, après avoir enlevé la Martinique, aller prendre des renforts à Boston et cingler vers Québec. ŒÆlle mit à la voile pour les Antilles au commencement de l’hiver de 1693. Les troupes qu’elle portait essuyèrent à la Martinique une défaite, qui les obligea de se rembarquer avec une perte de 900 hommes. Ce premier échec fut suivi de désastres beaucoup plus grands encore. Le chevalier Wheeler s'étant remis en route pour la Nouvelle-Angleter re, la fièvre jaune éclata à bord de ses vaisseaux, et lorsqu'il arriva à Boston, il avait déjà perdu 1300 matelots sur 2,000, et 1800 soldats sur 2,500 qui lui restaient après sa défaite aux Antilles. Pour comble de malheur, il communiqua la peste à la ville, qui fut décimée à son tour. Après tant de calamités, il ne pouvait plus être question d’aller attaquer Québec, et la flotte regagna l'Angleterre. Elle jeta en passant quelques boulets sur Flaisance. Les colonies anglaises, qui avzient fait des dépenses considérables pour lever des troupes, supplièrent enfin instamment leur métropole de leur faire avoir la paix.*

La France, que les échecs de l’ennemi avaient déjà vengée, attendit pour prendre une revanche plus complète jusqu’en 1696. Alors le ministère résolut, sur la proposition de M. Villebon, de faire sauter Pemaquid et de chasser les Anglais de tous les postes qu’ils occupaient dans l’île de T'erreneuve et dans la baïe de la Nouvelle-Angleterre, trois ans auparavant, ayant été repoussés, mis en déroute et complétement vaincus par lui, lorsqu'ils assiégeaient cette ville de Québec, menaçant de renouveler le siége cette même année, a fait construire, aux frais du Roi, cette citadelle avec les fortifications qui y sont jointes, pour la défense de toute la patrie, pour le salut du peuple et pour confondre de nouveau cette nation perfide et envers son Dieu et envers son roi légitime.-—Et il a placé cette première pierre.

* Lettre du gouverneur Fletcher : London documents, de la collection de

M. Broadhead, à la secrétairerie d'Etat, Albany. Nous ne citerons désormais ces documents que sous le nom de Documen:s de Londres.

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d'Hudson. En même temps, il ordonnait à Frontenac d'abattre à tout prix l’orgueilleuse confédération iroquoise, qui continuait les hostilités, malgré les dures leçons qu’elle avait reçues et qu’elle venait encore de recevoir dans l’île de Montréal, où ses guerriers avaient été complétement battus, et dans les pays de l'Ouest, où les Miâmis lui avaient tué plusieurs centaines d’hommes, et avaient anéanti les forces qu’elle avait sur les bords du lac Huron.

Le gouverneur voulut profiter de l'épuisement dans ‘squel tant de pertes avaient jeté la confédération, pour frapper un dernier coup; et, pour préliminaire, il fit relever le fort de Frontenac, malgré les représentations de la Nouvelle-York et du gouverneur Fletcher, qui fit des présents considérables aux Iroquois pour les engager à le prendre et raser, s’il était poscible. L’importance que les Anglais attachaient à cette position, justifiait le désir de M. de Frontenac de s’y maintenir. Bien des gens en Canada comme à Paris, entre autres l’intendant Champigny et le roi lui-même, ne partageaient pas cependant l'opinion du gouverneur. Le ministre lui envoya à ce sujet, en 1695, des ordres, qui arrivèrent trop tard pour être exécutés.

La lutte en Europe épuisait alors les r’:ssources de la France. Le ministre avait d’abord voulu s’en tenir à son projet sur Terreneuve et la baie d'Hudson, et, tout en ordonnant de presser les Iroquois avec vigueur, il avait recommandé une écunomie sévère. Il avait observé qu’il n’y avait pas d'apparence que le roi pût supporter longtenps les dépenses de la guerre sur les frontières méridionales. Sa Majesté voulait que ‘“ les colons vécussent dans l’étendue de leurs établissements,” c’est-à-dire, en d’autres termes, que tous les postes des pays d’en haut fussent évacués ; les sauvages de l'Ouest apporteraient leurs pelleteries à Montréal et à Québec : c'était, suivant elle, l’unique moyen de mettre fin à ces guerres dispendieuses avec les Anglais et les indigènes. Mais on vient de voir que dès l’année suivante la cour avait changé d'opinion.

Le but des Anglais était de s'emparer au moins du commerce de l'Ouest, s’ils ne pouvaient pas conquérir toute la Nouvelle- France. Par le plus étrange des raisonnements, le ministère aurait abandonné, en suivant sa première idée, les contrées mêmes dont l’Angleterre convoitait le plus ardemment la pos-

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session ; on aurait évacué tous ls postes du Mississipi et des lacs, auxquels les marchands canadiens attachaient tant d'importance, qu’ils avaient avancé des fonds au commencement de la guerre pour subvenir aux dépenses qu'ils occasionnaient. Le comte de Frontenac montra dans cette circonstance cette fermeté de caractère dont il avait déjà plus d’une fois donné des preuves. Convaincu du danger d’un mouvement rétrograde, il se détermina à désobéir à l’ordre positif du roi. En effet, dit Charlevoix, nous n’aurions pas eu plutôt évacué ces postes, que les Anglais s’en seraient emparés, et que nous aurions eu dès lors sur les bras toutes les peuplades de l'Ouest, qui, une fois réunies aux Anglais et aux Iroquois, auraient, dans une seule campagne, par leur supériorité numérique, obligé tous les Français de sortir du Canada.

Dans cette résolution, le gouverneur fit ses préparatifs pour une campagne vigoureuse contre les Iroquois. Deux mille trois cents hommes furent rassemblés à Lachine. Ils s’'embarquèrent pour remonter les rapides du Saint-Laurent et parvinrent à Cataracoui, où ils s’arrêtèrent pour attendre un renfort de Michilimackinac. Après l’avoir attendu quelque temps en vain, ils traversèrent le lac Ontario, et atteignirent l'embouchure de la petite rivière Oswégo. Là, ils se divisèrent en deux corps. qui se mirent à remonter ce torrent, l’un par la rive droite et l’autre par la rive gauche. Comme ils approchaient de la bourgade des Onnontagués, ils aperçurent, le soir, une grande lueur au couchant. C'était la tribu qui brûlait son village avant de prendre la fuite. Les Onneyouths, une autre des cinq nations, vinrent toui effrayés demander la paix en suppliants. Le gouverneur leur répondit qu’ils ne l’auraient qu’à condition qu’ils quitteraient leur pays et s’établiraient en Canada. Ils se retirèrent, et le lendemain le chevalier de Vaudreuil fut détaché pour ravager leurs terres. Toute la population avait fui. On ne trouva qu'un vicillard assis dans une bourgade; trop faible pour suivre sa tribu, ou dédaignant de fuir, il attendait avec un calme intrépide la mort horrible à laquelle il savait qu’on allait le destiner. Il fut abandonné aux sauvages, qui, au nombre de quatre cents, lui firent souffrir toutes sortes de cruautés. Cet homme héroïque ne poussa pas une seule plainte ; il reprocha seulement à ses bourreaux leur lâcheté de s'être

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rendus les esclaves de ces vils Européens, dont il parla avec le dernier mépris. Outré de ses injures, un sauvage lui porta plusieurs coups de poignard. ‘“'L'u as tort d'abréger ma vie, lui dit l’'Onnontagué mourant, tu aurais dû prolonger mes tourments pour apprendre à mourir en homme.”

De ces deux cantons il ne resta que des cendres. Il fut question ensuite d’aller châtier les Goyogouins ; on parla même de bâtir des forts dans le pays ; mais lorsque l’on croyait M. de Frontenac décidé à exécuter ce plan, il donna l’ordre de la retraite, soit qu’il ne pût faire subsister son armée dans une contrée qui n’offrait partout qu’une vaste solitude, soit qu'après avoir désobéi à la cour, qui lui ordonnait d’évacuer les postes avancés de la colonie, il ne crût pas devoir conserver une conquête qui eût rendu les Iroquois plus implacables. D'ailleurs, son approche avait jeté l'alarme à Albaïy et à Schenectady. Ces deux villes, craignant d’être attaquées, avaient déjà fait demander des secours au Jersey et au Connecticut.

Cette campagne rendit aux Français toute leur influence sur les tribus indigènes. Un chef sioux vint du haut de la vallée du Mississipi se mettre sous la protection du grand Onnonthio. Il appuya les mains sur les genoux du gouverneur, et rangea ensuite vingt-deux flèches sur une peau de castor pour indiquer le nombre de bourgades qui lui offraient leur alliance. Jamais la situation du Canada n’avait été si bonne depuis le commencement de la guerre. Les Iroquois troublaient bien encore sur quelques points la tranquillité du pays, mais ils ne causaient nulle part de dommages sérieux.

Cet heureux état était dû à la vigilance et à l'énergie de M. de Frontenac. L'avantage qu’il avait su reprendre dans la guerre avec les seules ressources du Canada, avait eu l’effet de rendre ses alliés plus dociles et de le faire craindre lui-même des ennemis. Non-seulement il avait repoussé l'invasion, mais il allait être bientôt capable de seconder les projets de Louis XIV, et de porter la guerre, à son tour, chez les ennemis.

La sécurité qu’il avait rendue au pays ne désarma point cependant la jalousie de ceux que blessaient sa supériorité et son indépendance. Ces hommes, qui tremblaient au seul nom des Iroquois lorsqu'il revint au Canada, cherchèrent à ternir sa gloire dès qu'il eut éloigné le danger de leurs portes. La part qu'il

prenait à la traite des pelleteries, son caractère altier et vindicatif ne donnaient malheureusement que trop de prise à ses accusateurs ; mais était-il bien prudent de l’accuser lorsque l’on avait encore les armes à la main? Les uns se plaignirent que, pour gagner l’estime de ses officiers, il jetait tout le poids de la guerre sur la milice et écrasait les habitants de corvées, ce qui faisait languir le commerce et empêchait le pays de fleurir. D'autres l’accusèrent d'accorder une faveur ouverte à la traite de l’eau-de-vie. Ces plaintes lui attirèrent quelque censure ; mais il fut maintenu à la tête de la Nouvelle-France, que, vu son âge avancé, il ne pouvait gouverner encore bien longtemps. II fut nommé chevalier de Saint-Louis pour sa dernière campagne, honneur qui était d'autant plus grand qu'il était alors rarement accordé.

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