TERRENEUVE ET BAIE D'HUDSON
Continuation de la guerre; les Français reprennent l'offensive.—La con quéte de Pemaquid et des possessions anglaises daus l’île de Terreneuve et dans la baie d'Hudson est résolue.—D'Iberville défait trois vaisseaux ennemis et prend Pemaquid.—Terreneuve: sa description; premiers établissements français ; leur histoire.— Le gouverneur, M. de Brouillan, et d'Iberville réunissent leurs forces pour agir contre les Anglais. —Mésintelligence entre : + deux chefs; ils se raccommodent.—Ils prennent Saint-Jean, capitale ..ngl: .e de l’île, et ravagent les autres établissements, -Héroïque camp ne 6 uiver des Canadiens.—-Baie d'Hudson; son histoire.—Départ de d’fberville; dangers que son escadre court dans les glaces ; beau combat naval qu’il livre ; il se bat seul contre trois et remporte la victoire.—Naufrage—La baie d'Hudson est conquise.—-Situation avantag=use de la Nouvelle-France.—La cour projette la conquête M 7 de Boston et à. New-York.—M, de Nesmond part de France avec une | flotte considérable ; le retara que cause la longueur de sa traversée fait | abandonner l’entreprise.—Consternation des colonies anglaises.—Fin de { la guerre: paix de Riswick (1797.)—Difficultés entre les deux gouverne- AL ments au sujet des frontières de leurs colonies.—M. de Frontenac refuse dl {ll | de négocier avec les cantons iroquois par l'intermédiaire de lord Bello- [Rt )] mont.—Mort de M. de Frontenac; son portrait.—M. de Callières lui succède.—Paix avec toutes les tribus sauvages, confirmée solennellement à Montréal en 1701.—Discours du célèbre chef Le Rat; sa mort, impression profonde qu'elle laisse dans l'esprit des indigènes ; génie et caractère de ce sauvage.—Ses funérailles.
L'AcaAbIE était retombée sous la domination française, et l’ennemi rebuté avait abandonné le projet de conquérir le Canada. On se battait depuis sept ans, et tout le sang versé avait été en pure perte pour les Anglais, car ils n’avaient rien gagné. Après avoir été si longtemps exposé à leurs attaques, le Canada allait maintenant devenir l’agresseur, et mettre à exécution ses projets d’envahissement.
Les Anglais occupaient plusieurs postes fortifiés dans la baie d'Hudson, où ils faisaient la traite des pelleteries qui sont plus
belles là que partout ailleurs. Ils étaient maîtres aussi de la plus belle partie de T'erreneuve, qu'ils avaient bordée de nombreuses pêcheries. En 1692, ils avaient relevé Pemaquid de ses ruines, pour avoir une espèce de possession du pays des Abénaquis, et pour étendre ensuite leur influence sur toutes ces tribus guerrières. Le cabinet français, voyant que Tourville avait repris la suprématie sur l’océan, résolut d’en profiter pour détruire ce fort, qui menaçait l’Acadie, et pour chasser en même temps les Anglais de l’île de Terreneuve et Îe la baie d'Hudson. D'’Iberville, dont la parole avait déjà un grand poids à Paris dans les affaires de l'Amérique, avait représenté que dans l'intérêt du royaume il fallait arrêter les progrès de rivaux plus souvent ennemis qu’amis, et qu’en détruisant tous leurs postes à T'erreneuve, on y ruinerait leur commerce, et l’on se déferait de voisins trop puissants. Ses conseils furent écoutés, et il fut chargé de s'emparer de Pemaquid, et d’expulser, avec l’aide de M. de Brouillan, gouverneur des possessions françaises dans l’île, tous les Anglais de Terreneuve.
I1 mit à la voile de Rochefort avec deux vaisseaux, et vint jeter l’ancre dans la baie des Espagnols, au Cap-Breton, où il trouva des lettres du gouverneur de l'Acadie. Le chevalier de Villebon l’informait que trois vaisseaux anglais croisaient devant le port de Saint-Jean, et que, trop faible pour résister, il s'était retiré vers le haut de la rivière, afin de ne pas s'éloigner du voisinage des sauvages attachés à la cause française.
A cette nouvelle, d’Iberville remit en mer, après avoir pris à son bord, pour grossir ses forces, une cinquantaine de sauvages, et il cingla vers l'embouchure de la rivière Saint-Jean, où il trouva les trois vaisseaux ennemis encore en croisière. L'un d’eux était le Newport. D'Iberville donna sur-le-champ l’ordre d'attaquer. Le combat fut court, mais extrêmement vif. Le Newport, qui portait 24 canons, fut démâté et pris. Les deux autres vaisseaux durent leur salut à une brume épaisse, qui s'éleva tout à coup et qui les déroba à la poursuite du vainqueur.
Renforcé par cette prise et par M. de Villebon et cinquante hommes, d’Iberville alla prendre à Pentagoët le baron de Saint- Castin avec 208 sauvages et quelques soldats, et se dirigea vers Pemaquid. Le baron de Saint-Castin était un ancien officier du régiment de Carignan ; s'étant plu parmi les sauvages, il avait
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épousé une indigène et était devenu le chef des Abénaquis. C'était lui qui les menait au combat. 11 mourut au sein de cette brave et puissante tribu, recherché des gouverneurs français et redouté des colonies anglaises,
Pemaquid, la forteresse la plus considérable des Anglais en Amérique, était bâti sur le bord de la mer à l'entrée de la baie de Fundy. Ses murailles, flanquées d’une tour, avaient vingtdeux pieds d’élévation et portaient dix-huit pièces de canon. Le colonel Chubb y commandait. Il se défendit assez bien pendant quelques jours ; mais aux premières bombes qui tombèrent dans la place, il demanda à capituler. Ce fort, qui avait coûté des sommes considérables à la Nouvelle-Angleterre, et qui était alors pour elle dans l'Est, ce que fut Niagara plus tard pour les Français dans l'Ouest, fut rasé, suivant les instructions de la cour.
T'andis que ces murailles menaçantes s'écroulaient ainsi sous les coups des vainqueurs, les Anglais s’armaient de leur côté pour reprendre vigoureusement l'offensive. Le colonel Church s’embarqua avec 500 hommes, et alla brûler Beaubassin, malgré la neutralité qui avait été garantie aux habitants par Phipps; il s’en retournait chargé de dépouilles à Boston, lorsqu'il rencontra un renfort de trois vaisseaux, portant 200 hommes de débarquement. Le commandant de ces nouvelles forces lui apportait l’ordre d’aller prendre le fort de Villebon. Il vira de bord, et parut devant Naxoat dans le mois d'octobre. Villebon, fait prisonnier en revenant de Pemaquid et rendu à la liberté, venait d'y rentrer ; il se mit aussitôt en état de défense, et montra une attitude si ferme, qu’au bout &. quelques jours l’ennemi, désespérant du succès, se rembarqua et disparut. Pendant ces hostilités la désolation régnait sur les frontières des colonies anglaises, où l'incendie d’York et des établissements de la rivière Oyster, annonçait au loin la présence des Canadiens et des Abénaquis. La population tremblante ne tournait plus les yeux vers le nord qu'avec effroi; elle croyait voir à chaque instant sortir des forêts ces ennemis impitoyables, qui ne laissaient que des ruines sur leur passage.
D'Iberville, après l'expédition de Pemaquid, avait repris la route de Plaisance pour attaquer Terreneuve. L'île de Terreneuve, située au nord-est du golfe Saint-Laurent, n’est
séparée du Lubrador que par le détroit de Belle-Tle, Au sudest de cette île se trouve le banc de Terreneuve, qui est célèbre par la pêche de la morue qu’on y fait, et par ses brumes et ses tempêtes. La figure de T'erreneuve, presque triangulaire, préseute une superficie de 12,000 lieues carrées ; sa longueur est de 140 lieues et sa largeur de 100 lieues. Le climat y est froid et orageux, le ciel souvent couvert de brouillards, Le sol, mélé de gravier, de pierres et de sable, est aride, quoique arrosé par plusieurs belles rivières. Le pays, rempli de montagnes, était alors couvert de bois impénétrables ou de landes tapissées de mousse. Les Français et les Anglais ne s’en servaient que pour leurs pêcheries, Les premiers y avaient un établissement dans le voisinage du cap de Raze, pour y faire sécher leur poisson. Les Anglais avaient d'abord voulu coloniser l’île. Le chevalier Humphrey Gilbert s'était arrêté, en 1583, dans la baie de Saint- Jean ; ignorant que cette terre für une île, il avait pris possession de cette baie et de deux cents lieues de pays tout à l’entour, au nom de la reine Élizabeth. Il y promulgua plusieurs ordonnances : l’une d’elles portait que quiconque parlerait d’une manière offensante de Sa Majesté, aurait les oreilles] coupées et perdrait tous ses biens. En 1608, Jean Guyas, de Bristol, reprit le projet de Gilbert, et s'établit dans la baie de la Conception ; il transféra ensuite son établissement à Saint-Jean, aujourd’hui la capitale de l'île. Les Anglais s’étendirent plus tard sur toute la côte orientale.
Malgré leurs pêcheries, les Français firent peu d'attention à Terreneuve jusqu’en 1660. A cette époque, le roi concéda le port de Plaisance à un nommé Gargot, qui reçut le titre de gouverneur, et qui, dès qu’il se fut installé dans ce poste, voulut soumettre les habitants à son monopole, et les obliger à lui donner une partie des produits de leur pêche en échange des provisions et des marchandises qu’il tirait des magasins du roi. Cette prétention révolta les pêcheurs, accoutumés à beaucoup d'indépendance ; ils portèrent leurs plaintes au pied du trône. Le gouverneur fut rappelé, et M. de la Poype fut nommé pour le remplacer. Plaisance était alors le principal comptoir français à Terreneuve. Placé au fond d’une baie de dix-huit lieues de profondeur, l’un des plus beaux ports de l'Amérique, ce poste était défendu par le fort Saint-Louis, construit sur la cîme d’un
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La population supportait impatiemment le joug d’un gouverneur. M. de la Poype commandait dans ces parages depuis treize ans, qui furent pour lui treize années de difficultés et de trouble, lorsqu'il lui vint un successeur en 1685. Malgré le fort Saint-Louis, élevé pour sa protection, Plaisance fut surpris cinq ans après par les flibustiers, qui firent le gouverneur prisonnier dans son lit, et dépouillèrent les habitants de tout ce qu'ils avaient.
En 1692, ce poste fut encore attaqué, mais cette fois par une escadre anglaise, commandée par l'amiral Williams et composée de trois vaisseaux de 62 canons, d’une frégate et d’une flûte. M. de Brouillan, le nouveau gouverneur, fit élever à la hâte une redoute et de” batteries sur les rochers situés à l’entrée de la baie, et tira des bâtiments marchands les hommes nécessaires pour les servir. L'amiral Williams, après les sommations ordinaires, commença une canonnade inutile de six heures, au bout desquelles il se retira, confus d’avoir échoué devant un poste défendu par cinquante hommes ; et il alla brûler les habitations de la Pointe-Verte à une lieue de là.
Pendant que le principal siége des pêcheries françaises courait ainsi un danger imminent, une escadre de France, sous les ordres du chevalier du Palais, était à l’ancre dans la baie des Espagnols, au Cap-Breton, de l’autre côté du détroit, pour intercepter l’amiral Phipps, qui devait prendre sa revanche contre Québec. Telle est l’histoire de Terreneuve jusqu’en 1696. La Grande-Bretagne occupait toujours la plus belle partie de l’île, et la différence entre les établissements français et les établissements anglais était aussi grande là qu’ailleurs. Le commerce de ces derniers s'élevait à 17 millions de francs par année. Avec de pareils résultats sous les yeux, que ne devait-on pas redouter pour l’avenir? D'’Iberville avait communiqué ses craintes à la cour, qui l’avait chargé, comme on l’a dit, «'egir de concert avec M. de Brouillan, pour attaquer les Anglais simultanément par terre et par mer. Mais ce dernier ne voulait partager la gloire de l’entrep:::3 avec personne : sans atten-
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