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dre d’Ihberville, il se hâta de partir avec neuf vaisseaux, dont plusieurs appartenaient à des armateurs de Saint-Malo, trois corvettes et deux brûlots, pour aller mettre le siége devant Saint-Jean. Les vents contraires trompèrent ses vœux, et firent échouer son entreprise contre cette ville; mais par compensation, il réussit à s'emparer l’épée à la main de plusieurs autres établissements et d’une trentaine de navires le long des côtes. Il en aurait pris un bien plus grand nombre sans l’insubordination d’une partie de ses éqnipages.
A son retour à Plaisance, il trouva d’Iberville, qui n’avait pu aller le joindre faute de vivres, mais qui venait d’en recevoir avec le renfort de Canadiens qu’il attendait de Québec. Il fut question alors de reprendre l’attaque de Saint-Jean. D'Iberville voulait ouvrir la campagne par la destruction des établissements les plus reculés vers ie nord, lesquels se tenaient moins sur leurs gardes. Brouillan, jaloux de son collègue, s'y opposa. 11 suffisait que d’Iberville proposât quelque chose pour qu’il le désapprouvât. C'était un homme intelligent et expérimenté, mais dur, violent, astucieux et avide. Ce dernier défaut surtout l’avait rendu odieux aux pêcheurs de ces parages. Avec des talents supérieurs et autant d'expérience, d’Iberville était généreux et savait se faire aimer de ceux qu’ilcommandait. Il aurait pu l’emporter sur son rival dans cette île, où, à un signe de sa main, tous le monde se fût déclaré pour lui, surtout les Canadiens, sans lesquels Brouillan ne pouvait rien faire. Déjà même, à la première nouvelle de la mésintelligence entre les deux chefs, ils avaient déclaré qu'ils n'obéiraient qu’à d’Iberville, et qu’ils retourneraient à Québec plutôt que d'accepter un autre commandant. Celui-ci, ne voulaut pas pousser les choses si loin, allait repasser en France pour ne pas faire manquer, par la divi ion, une entreprise qu’il avait suggérée et dont il avait le s:ccès à cœur, lorsque les difficultés s’aplanirent et permirent de s'entendre sur un plan d'opérations. Il fut réglé
que Saint-Jean serait attaqué, et que, pour :’y rendre, Brouillan,
prendrait la voie de mer et d’Iberville celle de terre avec ses Canadiens : ce qui fut exécuté. Ils se rejoignirent dans la baie do Toulle. Ils marchèrent ensuite contre la ville anglaise, culbutant et dissipant tout ce qui voulait leur disputer le passage. Sous les murs de la place, l'avant-garde, commandée par d’Iber-
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HISTOIRE DU CAMALA. 341
ville lui-même, chargea un corps d'hommes embusqué dans des rochers, et le mit en fuite après un choc violent; ses Français entrèrent pêle-mêle avec lui dans la ville. Leur élan fut tel qu'ils emportèrent deux forts d'emblée, Il n’en restait plus qu’un troisième en mauvais état. Le gouverneur, honnête et paisible marchand élu par les pêcheurs de la ville, se voyant menacé d’un assaut, posa les armes à condition que la population serait transportée en Angleterre ou à Bonneviste. Les fortifications furent rasées, et la ville fut réduite en cendres. Le partage du butin fut encore un sujet de dispute entre les deux commandants, qui faillirent en venir aux mains.
Après cette conquête, le gouverneur français retourna à Plaisance, et d’Iberville continua la guerre avec les Canadiens, au nombre de cent vingt-cinq, qui s'étaient attachés à sa fortune. Munis chacun d’un fusil, d’une hache de bataille, d’un couteaupoignard et de raquettes pour marcher sur la neige,* ils mirent une partie de l'hiver à compléter la soumission de l'île. ( Ils triomphèrent de tous les obstacles qu'offraient le climat, la faim et le courage de l'ennemi.} En deux mois, ils prirent tous les établissements, excepté Bonneviste et l'île de Ia Carbonnière, inabordable en hiver, tuèrent deux cents hommes et firent six à sept cents prisonniers, qu'ils dirigèrent sur Plaisance. Montigny, Boucher de la l’srrière, d’'Amours de Plaine, Dugué de Boisbriant, tous Canadiens, se distinguèrent dans cette campagno héroïque. D'’Iberville se préparait à aller attaquer Bonnevisto et la Carbonnière, lorsqu’au mois de mai 1697, une escadre de cinq vaisseaux, arrivant de France sous les ordres de M. de Signy, mouille, dans la baie de Plaisance. On lui apvortait l’ordre de prendre le commandement de cette escadre, et d’a!ler exécuter uae autre partie du plan de campagne, la conquête dé la baie d'Hudson.
Cette contrée, adossée au pôle et à peine habitable, était convoitée par les Français et par les Anglais pour ses riches four. rures, Les traitants des deux peuples en avaient fait le théâtre d’une lutte continuelle, aux vicissitudes de laquelle la trahison avait sa part. Les Anglais, conduits par deux transfuges huguenots, nommés Desgrozeliers et Radisson, avaient élevé, vers 1677, à l'embouchure de la rivière Nemiscau, dans le fond de la
; “Ja Poth «rie.
baie, le fort Rupert; ils avaient encore établi deux comptoirs sur les rivières Monsonis et Sainte-Anne. Colbert, l’ayant appris, écrivit à l’intendant Duchesneau en 1678, dit M. Léon Guérin,” de prendre des mesures pour contester aux Anglais la propriété qu'ils venaient de s’arroger. ‘ Desgrozeliers et Radisson, craignant que leur conduite n’eût des suites fâcheuses pour eux, passèrent en France pour implorer leur pardon et offrir en même temps leurs services. L'intérêt de l'État engagea le gouvernement à leur accorder leur pardon. Ils furent envoyés au Canada pour y former une compagnie destinée à fonder un établissement dans la baie d'Hudson. La compagnie, qui prit le nom de compagnie du Nord, leur donna deux petits navires pour aller s’emparer des établissements de leurs anciens amis. Ils se rendirent dans la baie; mais, trouvant ces établissements trop bien fortifiés pour être attaqués avec succès, ou peut-être honteux de leur rôle, ils se contentèrent de ranger la côte occidentale de la baie j1squ’à l'embouchure de la rivière Sainte-Thérèse, où ils bâtirent je fort Bourbon en 1681. De retour à Québec, ils se querellèrent avec la compagnie, et partirent pour la France l’année suivante, sous prétexte d'aller demander justice. L’ambassadeur anglais à Paris, lord Preston, apprenant le mauvais succès de leurs démarches, leur fit des ouvertures accompagnées de promesses si avantageuses, qu'ils trahirent une seconde fois leur patrie, et livrèrent aux Anglais le fort Bourbon, dans lequel il y avait pour 400 mille francs de fourrures. Les Anglais, qui connaissaient l’importance de ce poste, y firent un fort régulier à quatre bastions, entouré d’un fossé plein d'eau de dix pieds de largeur, et Le pourvurent de munitions et d’une bonne garnison.
La cour de France, informée de cette nouvelle trahison, fit ses plaintes au cabinet de Londres, qui promit de faire remettre le fort à ses fondateurs ; mais les troubles qui régnaient alors en Angleterre, ne permirent point au monarque, aux prises avec ses sujets, de remplir sa promesse, et la compagnie française fut obligée de se faire justice elle-même, In conséquence, elle obtint du marquis de Denonville un corps de Canadiens et de soldats, commandé par le chevalier de Troyes, pour aller enlever aux Anglais les forts Monsonis, Rupert et Sainte-Anne, qu'ils avaient construits dans la baie. M. de Troyes partit avec d’I-
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berville, Sainte-Hélène et Maricourt, au mois de mars 1685, pour aller à la baie d'Hudson par les terres, Il y arriva le 20 juin, après avoir traversé des pays jusqu'alors inconnus, franchi une foule de rivières, de montagnes et de précipices, et enduré des fatigu’ * incroyables, D'’Iberville faillit périr en traversant une rivière. Son canot chavira dans un rapide: il conserva tout son sang-froid, et sauva un de ses hommes, muis les deux autres se noyèrent. Les Canadiens investirent et enlevèrent presque tous les postes ennemis avant qu'ils eussent le temps de se reconnaître.
Le premier attaqué fut celui de la rivière de Monsonis, fort de figure carrée, flanqué de quatre bastions et portant quatorze pièces de canon ; il était situé à trente pas de la rivière sur une petite éminence. ‘“ D'Iberville et Sainte-Hélène attaquèrent d’un côté, pendant que le chevalier de Troyes et Maricourt attaquaient de l’autre, et faisaient battre la porte principale du fort avec le bélier. Suivis de cinq ou six hommes, ils escaladèrent la palissade, ouvrirent une porte qui donnait sur les bois, et gagnèrent, pour lu briser, celle d’une redoute construite au milieu ‘: la place. Dans le même temps, le bélier enfonça la porte priacipale du fort ; le chevalier de Troyes se jeta dans le corps de la place, et fit faire feu dans toutes les embrasures et les meurtrières de la redoute, qu’attaquaient déjà d’Iberville et Sainte-Hélène. Un Anglais ayant répordu avec arrogance aux propositions de quartier qu’on lui faisait, Sainte-Hélène lui cassa la tête d’un coup de fusil, au moment où il pointait une pièce de canon sur les Français. Bientôt le bélier fut approché de la porte de la redoute, et la démonta à demi. Soudain d’Iberville, l'épée d’une main et son fusil de l’autre, se jette dans la redoute ; mais, comme la porte tenait encore à une penture, un Anglais, qui se trouvait derrière, la referma, et d’Iberville, séparé ainsi des siens, ne voyant plus ni ciel ni terre, put se croire un moment perdu. Toutefois son courage et sx présence d'esprit ne l’abandonnèrent point; il soutint une lutte corps à corps, dans l'obscurité, avec les Anglais qui étaient là. Il en entendit qui descendaient un escalier, et tira dessus au hasard. Cependant, le bélier avait recommencé à battre la porte de la redoute ; elle tomba entièrement, et livra passage aux Français, qui se précipitèrant en foule au secours de d’Iberville, Les Anglais,
844 HISTOIRK DU CANADA.
la plupart encore à demi vêtus, tant on avait promioment conduit l'affaire, implorèrent quartier, et on le leur accorda. Le fort fut remis aux Français "*
Le fort de Rupert, qui était à une grande distance de celui de Monsonis, fut investi dans le mois de juillet, et tomba aussi au ,.uvoir des Canadiens, qui en firent sauter les redoutes et en renversèrent les palissades.
Pendant que le chevalier de Troyes donnait l’assaut à ce fort, d'Iberville et son frère Maricourt, avec neuf hommes montés sur deux canots d’écorce, attaquaient un bâtiment de guerre, qui se trouvait sous la place, et le prenaient à l’abordage. Le gouverneur général de la baie d'Hudson se trouva au nombre des prisonniers.
Le chevalier de Troyes se mit ensuite à la recherche du fort Sainte-Anne, dont il igncrait la situation; il savait seulement qu'il était du côté occidental de la baie. Après une traversée difficile, faite à travers les glaces le long d’une côte très-basse, où les battures courent deux ou trois lieues au large, il le découvritenfin. Placé au milieu d'un pays marécageux, ce fort était défendu par quatre bastions, sur lesquels il n’y avait pas moins de quarante-trois pièces de canon en batterie, C'était le principal comptoir des Anglais, {i fit néanmoins une assez faible résistance, et demanda bientôt x capituler. Le gouverneur, homme simple et paisible, fut transporté avec sa suite à Charleston; le reste de la garnison fut envoyé au fort de Monsonis. Les Français trouvèrent pour environ 50 mille écus de pelleteries à Sa v.inne, Il ne resta plus aux Anglais dans la baie d'Hudson le fort Bourbon.
Lorsque la nouvelle de ces pertes arriva à Londres, le peuple jeta de hauts cris contre le roi, auquel il attribuait tous les malheurs qui arrivaient à la nation. Le monarque qui a perdu la confiance de ses sujets, est bien à plaindre. Jacques II, déjà si impopulaire, le devint encore plus par un événement que personne n'avait pu prévoir; et l'expédition d'une poignée de Canadiens contre quelques postes de traite à l'extrémité du monde, ébranla sur son trône un roi de la Grande-Bretagne !
Cependant les deux cours sentirent enfin la nécessité de faire cesser un état de choses qui violait toutes les lois étaulies, puis-
# Léon Guérin: Histoire maritime de France, vol, 8,
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HISTOIRE DU CANANA. 448
qu’il n’y avait pas de guerre déclarée entre les deux peuples pendant toutes ces hostilités : en 1687, ils siguère rt un acte pour deux ans, par lequel il fut décicé que les arwateurs français où anglais, qui n'auraient point de commission de ierr prince, seraient traités comme pirates dans les îles et p:ys Je terre ferme en Amérique, Mais Jacques II n’était plus #uèro en état de faire observer par des sujets désaffectionnés sa volonté dans les mers du Nouveau-Monde.
D'Iberville revint à Québec par la mer dans l’automne de 1687, avec le bâtiment qu’il avait pris et les pelleteries qui avaient été trouvées dans les forts. Il retourna à la baie d'Hudson l’année suivante par la même voie. Il pensait qu'en vertu de l’acte signé entre la France et l'Angleterre, les hostilités cesseraient entre les deux nations ; mais il en fut autrement, car les Anglais envoyèrent trois navires pour enlever les Français. Ces navires ne purent rien entreprendre avant l'hiver, D'Iberville, qui avait renvoyé son bâtiment à Québec avec une cargaison de pelleteries, ignorant les projets des Anglais, se mit en garde dès qu’il les eut découverts. Quoiqu'il n’eût que quatorze hommes de garnison, il fit si bonne contenance qu’il imposa aux ennemis. Lorsqu'il apprit qu'ils avaient même fait pointer deux pièces de canon chargées à mitraille sur un lieu où il devait avoir une entrevue avec eux, et qu'ils devaient tirer lorsqu'il y serait arrivé avec sa suite, il leur fit guerre ouverte, et, à l'exception de quelques-uns morts du scorbut, il les tua ou prit tous avec leurs navires.
En 1689, les Anglais étant revenus pour attaquer le fort Sainte-Anne, d'Iberville les repousst :t s'empara encore d’une de leurs voiles. Comme les prisonnie:* anglais étaient nombreux, il leur donna l’un des navires qu'il leur avait pris, pour retourner en Angleterre, et il revint à Québec sur le plus gros qui portait 24 pièces de canon, et qu’il avait chargé de pelleteries. Ilretourna à la baie d'Hudson en 1690,
Dans la guerre qui suivit le renversement de Jacques II, l'An gleterre reprit le fort Sainte-Anne, gardé seulement par cinq Canadiens, qui osèrent se défendre et qui repoussèrent une première attaque. L'année suivante le sort des armes le remit au pouvoir de ses premiers maîtres ; mais il retomba deux ans
après entre les mains des Anglais, qui étaient revenus en force pour le reprendre.
D'Iberville passa en France en 1691, et fut fait capitaine de frégate en 1692. Il fut chargé cette même année de convoyer les bâtiments marchands en Amérique, et d’aller assiéger ensuite lefort Bourbon, dans la baie d'Hudson ; mais il ne put exécuter cette dernière partie de ses instructions qu’en 1694. Il s’y rendit avec deux frégates et prit le fort, à l’attaque duquel fut tué son frère, M. de Châteauguay.*
T'el est en peu de mots le tableau des événements qui s'étaient passés entre les deux nations dans cette région lointaine, jusqu’au moment où d'Iberville prit le commandement de l’escadre que lui avait amenée M. de Sérigny, pour mettre toute la baie d'Hudson au pouvoir de la France.
Ce capitaine fit voile de T'erreneuve dans le mois de juillet. Il trouva l'entrée de cette baie obstruée par des banquises, au milieu £esquelles ses vaisseaux, séparés les uns des autres et entraînés de divers côtés, coururent les plus grands périls pendant plusieurs jours. Si la navigation a quelque chose de grand et de hardi dans les hautes latitudes de notre globe, elle y est en même temps singulièrement triste. Un ciel bas et sombre, une mer qu'éclaire rarement le soleil sans chaleur, des flots lourds et couverts, la plus grande partie de l’année, de glaces, dont les masses immenses ressemblent à des montagnes, des côtes désertes et arides, qui semblent augmenter l'horreur des naufrages, un silence qui n’est interrompu que par les gémissements de la tempête, telles sont ces mers qui ont attaché au front de d’Iberville une gloire dont le caractère tient à la nature mystérieuse du Nord. Depuis longtemps son vaisseau aventureux les sillonne. Plus tard, i! descendra vers des climats plus doux ; et ce marin, qui a fait son apprentissage au milieu des glaces polaires, ira finir sa carrière sur les flots tièdes et limpides des Antilles, au milieu des côtes embaumées de la Louisiane; il fondera un empire sur des rivages où l'hiver #t ses frimas sont inconnus, et où la verdure et les fleurs sont presque éternelles.
*# Mémoire succinct de 11 naissance et des services de défunt Pierre Lemoyne, écuyer, seigneur d'Iderville, Ardillers et autres lieux, chevalier de l'ordre de Saint-Louis, capitaine des vaisseaux du roy. Notes et pièces justificatives de l'Histoire maritime de France par Léon Guérin, vol. 8,
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Cependant l’escadre était toujours dans le plus terrible danger. Pressés par les glaces, qui s'étendaient à perte de vue, s’amoncelaient à une grande hauteur, et s’affaissaient tout à coup avec des craquements et un fracas épouvantables, deux des raisseaux portés l’un contre l'autre, s’abordèrent poupe en poupe, tandis qu’un troisième était écrasé à côté d'eux, et si subitement que l'équipage eut à peine le temps de se sauver. Ce ne fut que le 28 août que d’Iberville, qui montait le Pélican, put entrer dans la mer libre, ayant depuis longtemps perdu de vue ses autres vaisseaux, Il arriva seul devant le fort Nelson le 4 septembre. Le lendemain matin, il aperçut, à quelques lieues sous le vent, trois voiles, qui louvoyaient pour entrer dans la rade: il crut un moment que c'étaient ses autres bâtiments; mais après leur avoir fait des signaux, il reconnut qu'ils étaient anglais, et qu'ils allaient le mettre entre deux feux, et le traquer, pour ainsi dire, au pied de la place qu'il était venu assiéger. Ces vaisseaux étaient le Hampshire de 56 canons, le Dehring de 36, et l'Hudson-Bay de 32. En entrant dans la baie, ils avaient découvert dans les glaces le Profond, un des vaisseaux de d’Iberville, commandé par Dugué, ils l'avaient canonné par intervalles pendant dix heures. Le vaisseau français, immobile, n'avait pu présenter à ses ennemis que les deux pièces de canon de son arrière, Les Anglais avaient fini par l'abandonner, le croyant près de sombrer, et ils s'étaient dirigés vers le fort Nelson, devant lequel ils trouvèrent d’Iberville lui-même.
La fuite était impossible à ce dernier ; il fallait combattre ou se rendre. Son vaisseau portait cinquante pièces de canon; mais le nombre de ses hommes en état de servir, était diminué en ce moment par la maladie et par l'envoi d’un détachement à terre, qu’il n’avait pas le temps de rappeler. Il paya d'audace, et, lâchant ses voiles au vent, il arriva sur ses adversaires avec une intrépidité qui leur imposa. Les Anglais venaient rangés en ligne, le Hampshire en tête. A neuf heures et demie le combat s'engâgea. Le Pélican voulut aborder le Hampshire, et un détachement de Canadiens se tenait, prêt à sauter sur son pont; mais ca vaisseau sut l'éviter. D'’Tberville rangea alors le Debring et l'Hudson-Bay en leur lâchant ses bordées. Le Hampshire, revirant de bord au vent, couvrit le Pélican de mousqueterie et de mitraille, le perça à faire eau et hacha ses manœu-
vres. Le commandant anglais cherchait à démâter le vaissean français et à le serrer contre un bas-fond ; d’Iberville gouvernait pour déjouer cette manœuvre, et y réussit. Enfin, au bout de trois heures et demie d’une lutte acharnée, voyant ses efforts inutiles, le Hampshire court pour gagner le vent, recueille ses forces et pointe ses pièces à couler bas son adversaire. Celui-ci, qui a prévu son dessein, le prolonge vergue à vergue, pendant qu'on se fusille d’un bord à l’autre. La mitraille et les boulets font un terrible ravage. Une bordée du Hampshire tue ou blesse quatorze hommes dans la batterie inférieure du Pélican; mais celui-ci redouble son feu, pointe ses canons si juste et lâche une bordée si à propos, qu’enfin son fier adversaire fait au plus sa longueur de chemin et sombre sous voile. Tout périt.
Aussitôt d'Iberville vire de bord et court droit à l'Hudson- Bay, qui est le plus à portée d'entrer dans la rivière Sainte- Thérèse, et qui, se voyant sur le point d’être abordé, amène son pavillon. Il ne reste plus que le Dehring, auquel le Pélican donne la chasse; mais il réussit à se sauver, ayant moins souffert dans sa voilure que le redoutable vainqueur. Cette belle victoire donna la baie d'Hudson aux Français.
D’'Iberville retourna devant le fort Nelson ; mais dans la nuit il s’éleva une furieuse tempête accompagnée d’une neige épaisse, et malgré tout ce qu’il put faire, et il était réputé l'un des plus habiles manœuvriers de la marine française, il ne put sauver son vaisseau, qui, trop endommagé par le combat, fut jeté à la côte avec sa prise vers minuit, et s’emplit d’eau jusqu’à la batterie supérieure. Heureusement que c'était à l’époque de l’année où le soleil, dans cette latitude, descend à peine audessous de l'horizon, et qu’il se couche et se lève presqu’en même temps : la clarté permit, malgré le grand nombre de blessés et de malades qu’il y avait à bord, d'éviter un affreux désastre.
Le lendemain le calme se rétablit, et l'équipage put gagner la terre. Les malades furent transportés en canots ou en radeaux sur le rivage, qui était à deux lieues de distance ; une vingtaine d'hommes moururent de froid pendant cette longue opération. Comme l'on était resté sans vivres après le naufrage et qu’on ignorait ce qu'étaient devenus les autres vaisseaux, il fut résolu
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de donner l'assaut au fort sans délai; car “ périr pour périr disait M. de la Potherie, il vaut mieux sacrifier sa vie en soldat que de languir dans un bois où il y a déjà deux pieds de neige.” Par bonheur, le reste de l’escadre arriva sur ces entrefaites. D'Iherville, se voyant secouru, abandonna sa première résolution pour ménager son monde, et attaqua la place dans les règles. Après s'être laissé bombarder quelque temps, elle se rendit à sondition que la garnison serait transportée en Angleterre. M. de Martigny reçut le commandement de ce poste, dont la prise acheva de mettre la France en possession de cette vaste contrée.
T'andis que d’Iberville complétait ainsi la conquête de la baio d'Hudson, la flotte destinée à s'emparer de la Nouvelle-Angleterre et de la Nouvelle-York, faisait des démonstrations inutiles dans les mers de l'Amérique. Elle était commandée par le marquis de Nesmond, officier fort distingué, et se composait de treize vaisseaux.
Elle avait reçu l’ordre de se rendre d'abord à Plaisance, pour s'assurer des conquêtes que les Français avaient faites l’année précédente dans l’île de T'erreneuve, et de livrer bataille à la flotte anglaise que l’on disait envoyée pour se saisir de toute l’île. M. de Nesmond devait faire informer le comte de Frontenac de ses progrès, afin que ce gouverneur pût se rendre avec ses troupes, au nombre de quinze cents hommes, à Pentagoët pour s’'embarquer sur la flotte et faire voile pour Boston. Cette ville prise, on devait ravager toutes le côtes de la Nouvelle-Angleterre jusqu’à Pescadoué, et, si la saison le permettait, faire subir le même sort à la Nouvelle-York ; les troupes canadiennes, en s’en retournant dans leur pays par cette province, avaient l’ordre de commettre les mêmes dévastations sur leur passage.
La nouvelle de cet armement arriva dans les colonies anglaises par différentes voies à la fois, malgré le secret qui avait été prescrit et le bruit que l’on faisait courir en Canada d’une invasion anglaise, pour dissimuler au public l'objet des levées de troupes qui avaient lieu dans la colonie. La milice fut aussitôt: appelée sous les armes dans la Nouvelle-Angleterre; la citadelle de Boston fut mise en état de défense, et cinq cents hommes furent envoyés pour garder la frontière orientale, ouverte aux courses des Abénaquis. “Ce fat là, dit Hutchinson, une époque
critique, peut-être aussi critique que lorsque le duc d'Anville était avec son escadre à Chibouctou."”
Cette entreprise, dont le succès avait souri au marquis de Nesmond, manqua faute de diligence, ou peut-être faute d'argent, car la guerre en Europe dérangeait tous les jours de plus en plus les finances du royaume. Il ne put partir de La Rochelle qu'à la fin de mai 1697, et, pour comble de malheur, les vents contraires le retinrent deux mois dans la traversée. Quand il arriva à Terreneuve, il convoque un conseil de guerre, dans lequel il fut décidé que la saison étais trop avanoée pour attaquer Boston, puisque les troupes du Canada ne pourraient arriver à Pentagoët que le 10 septembre et que la flotte n'avait plus que pour cinquante jours de vivres. Un aviso fut aussitôt expédié à Québec pour communiquer cette décision au comte de Frontenac. M. de Nesmond envoya ensuite à la découverte dans toutes les directions pour avoir des nouvelles de la flotte anglaise; mais il ne put la rencontrer, et il fut obligé de retourner en France sans avoir tiré un coup de canon, après s'être flatté de l'espérance de faire une des campagnes les plus glorieuses de toute cette guerre, si fertile en victoires mémorables.
Cependant les hostilités étaient bien près de finir en Europe, Les triomphes de Louis XIV, en ruinant ses finances, épuisaient aussi ses forces. Il avait offert la paix, dès 1694, avec la restitution de toutes ses conquêtes. Soit défiance, soit ambition, soit haine, dit un historien, les alliés refusèrent alors ce qu’ils acceptèrent ensuite à Riswick. Jamais guerre n'avait été plus glorieuse pour la France en Europe ei en Amérique. Le succès avait presque constamment couronné ses armes. Luxembourg, toujours vainqueur, avait mis le comble à sa gloire en gagnant la sanglante bataille de Steinkerque en 1692, et celle de Nerwinde en 1694, dans lesquelles le roi Guillaume III avait été deux fois vaincu. Catinat, Boufflers, Vendôme, Tourville, Château-Renault, Jean Bart, Duguay-T'rou'", s'étaient acquis un nom immortel. Frontenac et d’Iberville, quoique sur un théâtre moins imposant, avaient aussi dignement soutenu l'honneur de leur patrie. Mais ces lauriers ne se gagnaient qu’au prix de torrents de sang et de dépenses énormes. Les cinq premières campagnes avaient coûté plus de deux cents millions de subs-
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sides extraordinaires, L'Angleterre avait vu son commerce presque entièrement détruit ; quatre mille deux cents bâtiments marchands, estimés à sept cent cinquante millions de francs, lui avaient été enlevés par les Français, et le crédit de ses meilleurs négociants était ruiné.
Enfin la paix fut signée à Riswick le 20 septembre 1697. Par le traité, la France et l'Angleterre furent remises, quant à leurs colonies, dans le même état où elles étaient au début de la guerre ; seulement la baie d'Hudson demeura à Louis XIV, Ainsi la France resta maîtresse de l’ouest de Terreneuve, de tout le littoral, depuis le nord de la baie d'Hudson jusqu'à la Nouvelle-Angleterre, avec les îles adjacentes, de la vallée du Saint-Laurent, y compris les grands lacs, et de l'immense vallée du Mississipi. Le règlement des difficultés qui existaient entre les deux couronnes au sujet des iimites de ces possessions, fut abandonné à des commissaires. A‘rri, après l’effusion de tant de sang en Amérique, la question de le propriété du pays des Iroquois et celle des frontières de l'Acadie et de la Nouvelle- Angleterre, que le temps et les événements avaient rendues plus que jamais difficiles à résoudre, restaient encore pendantes, Cette guerre avait beaucoup retardé les progrès du Canada, et fait contracter à la Nouvelle-Angleterre une dette, qui, en l'obligeant de créer du papier-monnaie, la fit entrer dans une voie financière qui fut avantageuse suivant les uns, et pernicieuse suivant les autres.
Le ministre ordonna de faire Ges réjouissances publiques à Québec: ce fut le signal pour beaucoup d'habitants, de retourner sur leurs terres, que les courses des sauvages les avaient obligés d'abandonner, et pour les seigneurs, de concéder à d’autres les terres dont les propriétaires, tués à la guerre, n'avaient point laissé d’héritiers.
Conformément au traité, MM. de Tallard et d'Herbault furent nommés par la France pour régler avec les commissaires de l'Angleterre la question des frontières. Comme cette dernière puissance s'était mise en possession des bords de la rivière Kénébec, on prit, de ce côté, la rivière Saint-George pour limite entre les deux nations. Ce choix fut confirmé, en 1700, par M. de Villieu de la part du roi de France, et par M. de Soudric de la part du roi d'Angleterre.