DISCOURS PRÉLIMINAIRE. XV
méditations des scolastiques et des savants. Le Régénérateur-Dieu est né au milieu du peuple, il n’a préché que le peuple, et a choisi, par une préférence trop marquée pour ne pas être significative, ses disciples duns les derniers rangs de ces Hébreux infortunés, esclaves des Romains, qui devaient renverser bientôt leur antique Jérusalem. Ce fait, plus que tout autre, explique les tendances du christianisme et l'empreinte indélébile qu’il a laissée sur la civilisation moderne.*
C’est sous l'influence de cette civilisation et de ces doctrines que l'Amérique septentrio”ale s’est peuplée d’Européens.
Une nouvelle phase arriva alors dans l’histoire du monde. C’était le deuxième débordement de population depuis le commencement de l’ère chrétienne. Le premier, on le sait, fut l'irruption des barbares, qui précipita la chute de l’empire romain ; le second fut l'immigration européenne en Amérique, qui précipita à son tour la ruine de la barbarie.
Si le spectacle qu'offre l’ancienne civilisation corrompue par la sensualité et tombant sous la torche et le fer des barbares, doit exciter des sentiments profonds d’horreur et de pitié, celui que présentent la découverte et la colonisation du Nouveau-Monde, malgré quelques points lugubres, inspire des sentiments d'espérance et de grandeur qui élèvent l’âme. On est touché en voyant sortir, de différents points de l’Europe, ces longues processions d’humbles, mais industrieux colons qui se dirigent de ce côté-ci des mers. L’épée avait jusque-là frayé le chemin de toutes les émigrations. ‘La guerre seule, dit un au- © # L'ordre de Saint-Benoît donna au monde ancien, usé par l'esclavage, le premier exemple du travail accompli par des mains libres. Cette grande innovation sera une des bases de l'existence moderne (Micuecer.) Cet ordre célèbre, fondé en Italie à la fin du 5e siècle, servait d'asile à ceux qui fuyaient la tyrannie des Goths et des Vendales. Ce sont les bénédictins
qui ont perpétué dans leurs cloîtres le peu de connaissances qui restaient parmi les hcmmes.
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teur, a découvert le monde dans l'antiquité.” L’intelligence et l'esprit de travail accompagnent, chez les modernes, ceux qui viennent prendre possession de l'Amérique. Leurs succès rapides prouvèrent l’avantage de la paix et d’un travsil libre sur la violence et le tumulte des armes pour ‘onder des empires riches et puissants.
L’établissernent du Canada date de ce grand mouvement de population vers l’ouest, mouvement dont les causes générales intéressent cette contrée comme le reste de l'Amérique. Nous ne devons pas méconnaître la direction de la civilisation américaine. Cette étude est nécessaire à tous les peuples de ce continent qui s’occupent de leur avenir.
Tel est, nous le répétons, le caractère de cette civilisation et de la colonisation commencée et continuée sous son influence toute-puissante. Entre les établissements américains, ceux-là ont fait le plus de progrès qui ont été le plus à même d’en vtiliser les avantages. Le Canada, quoique fondé, pour ainsi dire, sous les auspices de la religion, est une des colonies qui ont ressenti le plus faiblement cette influence, pour des raisons qu’on aura lieu d'apprécier plus d’une fois dans la suite. |
Au surplus, dans une jeune colonie chaque fait est fertile en conséquences pour l’avenir. On se tromperait gravement si l'on ne voyait dans le pionnier, qui abattit autrefois les forêts répandues sur les rives du Saint-Laurent, qu'un simple bûcheron travaillant pour satisfaire un besoin d’un instant. Son œuvre, si humble en apparence, devait avoir des résultats beaucoup plus vastes et beaucoup plus durables que les brillantes victoires qui portaient alors si haut la renommée de Louis XIV. L'histoire de la découverte et de l’établissement du Canada ne le cie en intérêt à celle d’aucune autre partie du continent. La hardiesse de Cartier, qui vient planter sa tente au pied de la montagne d’Hochelaga, au inilieu de tribus inconnues, à près de trois cents
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lieues de l'Océan; la persévérance de Champlain, qui lutte avec énergie, malgré la faiblesse de ses moyens, contre l’apathie de la France et la rigueur du climat, et qui, triomphant enfin de tous les obstacles, jette les fondements d’un empire dont les destinées sont inconnues ; les souffrances des premiers colons et leurs guerres sanglantes avec la fameuse confédération iroquoise ; la découverte de presque tout l’intérieur de l'Amérique septentrionale, depuis la baie d'Hudson jusqu’au golfe du Mexique, depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu'aux Montagnes-Rocheuses ; les expéditions militaires des Canadiens dans le nord, dans l’île de Terreneuve et jusque dans la Virginie et la Louisiane; la fondation, par eux ou par leurs missionnaires, des premiers établissements europ-ens du Michigan, de l’Ouisconsin, de la Louisiane et de la partie orientale du Texas; voilà, certes, des faits bien dignes de notre attention et de celle de la postérité. Ils donnent aux premiers temps de notre histoire une variété, une richesse de couleurs qui nous intéressent sans cesse.
Si l’on contemple l’histoire du Canada dans son ensemble, depuis Champlain jusqu’à nos jours, on voit qu'elle a deux phases, la domination française et la domination anglaise, que signalent l’une, les guerres avec les tribus sauvages et les provinces qui forment aujourd’hui les Etats-Unis ; l’autre, la lutte politique et parlementaire des Canadiens pour conserver leur nationalité et leur religion. La différence des armes, à ces deux époques, nous les montre sous deux points de vue distincts ; mais c’est sous le dernier qu'ils nous intéressent davantage. Il y a quelque chose de touchant et de noble tout à la fois à défendre la nationalité de ses pères, cet héritage sacré qu'aucun peuple, quelque dégradé qu'il fût, n’a jamais répudié. Jamais cause plus grande et plus sainte n’a inspiré un cœur haut placé, et n’a mérité la sympathie des hommes généreux !
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Si la guerre a fait briller autrefois sur le champ de bataille la valeur des Canadiens, depuis, les débats politiques ont fait surgir au milieu d'eux des noms qu’honorera la postérité ; des hommes dont les talents, l’éloquence ou le patriotisme sont pour nous un juste sujet d’orgeuil et une cause de digne et généreuse émulation. Les Papineau, les Bédard, les Vallières, les Stuart, ont, à ce titre, pris la place distinguée que leurs compatriotes leur donnent dans l’histoire comme dans leur souvenir.
Par cela même que le Canada a éprouvé de nombreuses vicissitudes, dont la cause lui est étrangère, vici-situdes qui tiennent à la nature de sa dépendance coloniale, les progrès n’y ont marché qu’au milieu d’obstacles, de secousses sociales, qu’augmentent aujourd’hui l’antagonisme des races qui sont en regard, les haïnes, les préjugés, l’ignorance et les écarts des gouvernements et quelquefois des gouvernés. Les auteurs de l’union des deux provinces du Canada, projetée en 1522 et exécutée en 1840, ont donné en faveur de cette mesure diverses raisons spécieuses pour couvrir d’un voile une grande injustice. L’Angleterre, qui ne veut voir dans les Canadiens-Français que des colons turbulents, des étrangers mal-affectionnés, feint de prendre pour des symptômes d’insurrection leur inquiétude, leur attachement à leurs institutions et à leurs usages menacés, artifice indigne d’un grand peuple. Cette conduite prouve trop qu’elle ne croit rien de ce qu’elle dit, et que ni les traités ni les actes publics les plus solennels n’ont pu l’empêcher de violer des droits d'autant plus sacrés qu'ils servaient d’égide au faible contre le fort.
Mais, quoiqu’on fasse, la destruction d’un peuple n’est pas chose aussi facile qu’on pourrait se l’imaginer.
Nous sommes loin de croire que notre nationalité soit à l'abri de tout danger. Comme bien d’autres, nous avons eu nos illusions à cet égard. Mais l’existence du peuple canadien n’est pas plus douteuse aujourd’nui
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