‹ Histoire du Canada [microforme] (volume 5)Chapitre 15 sur 56 · OR FRS CD AE · texte numérisé non relu

OR FRS CD AE

Etat même, ou de quelque compagnie commerçante établie dans cet Etat.

“ L'objet de ces colonies est de faire le commerce à de meilleures conditions qu’on ne le fait avec les peuples voisins, avec lesquels tous les avantages sont réciproques, On a établi que la métropole seule pourrait négocier dans la colonie ; et cela avec grande raison, parce que le but de l’établissement a été l’extension du commerce, non la fondation d’une ville ou d’un nouvel empire.

“ Ainsi c'est encore une loi fondamentale de l’Europe, que tout commerce avec une colonie étrangère est regardé comme un pur monopole punissable par les lois du pays : et il ne faut pas juger de cela par les lois et les exemples des anciens peuples * qui n’y sont guère applicables.

“ IL est encore reçu que le commerce établi entre ces métropoles n’entraîne point une permission pour les colonies qui restent toujours en état de prohibition.”

En vain la Nouvelle-Angleterre et la Virginie diront : nous ne fûmes point fondées par des spéculateurs européens, mais par des hommes libres qui vinrent se réfugier dans les forêts du Nouveau- Monde pour se soustraire aux persécutions de leur mère-patrie, et y cacher leurs lois et leurs autels, l’Europe répondra : la colonie est soumise au pouvoir suprême de la métropole.

En vain le Canada dira: j'ai un pacte qui fut conquis après six ans d’une lutte acharnée, et scellé avec le plus pur sang de mes enfans, un pacte qui me garantit l’usage de ma religion et de ma propriété, c’est-à-dire de ma langue, de mes biens et des lois qui les régissent, l’Europe répondra : la colonie est soumise au pouvoir suprême de la métropole.

Le traité d’Utrecht fut suivi d’une période de paix presque sans exemple dans les annales du Canada. Depuis son établissement cette colonie avait presque toujours eu les armes à la main, pour repousser tantôt les Anglais, tantôt les Indiens, qui venaient tour à tour lui disputer un héritage couvert de ses sueurs et de son sang. Cette œuerre semblait devenir plus vive à mesure qu'elle se prolongeait. Mais il vient un temps où les forces et

* Excepté les Carthaginois, comme on voit par le traité qui termina la première guerre punique,

HISTOIRE DU UANADA, 133

l'énergie s’usent et s’épuisent comme les passions. Les parties belligérantes plus affaiblies encore en Amérique qu’en Europe, songèrent enfin à poser les armes, et les colons depuis si longtemps victimes de ces luttes sanglantes, purent goûter en paix le fruit de leurs travaux et continuer sans interruption à développer leurs établissemens.

Malgré la décadence et les embarras financiers de la métropole, qui réagissaient sur toutes les colonies et retardaient leur accroissement, par sa seule énergie le Canada triomphait des désavantages de sa s.tuation, dont le plus grave était son interdiction aux marchandises et aux vaisseaux étrangers. Mais il était encore trop faiblement peuplé pour sentir tout ce que cette tyrannie avait d’oppressif, tandis que les colonies anglaises, non seulement en souffraient, mais songeaient déjà alors aux moyens de s’y soustraire.

La population du Canada qui était en 1719 de 22,000 âmes, s'était élevée en 1744 à près de 50,000, et les exportations qui ne dépassaient pas cent mille écus suivant Raynal, montèrent en 1749 à 1400 mille francs.

Les Français furent probablement les premiers qui dotèrent PEurope de la pêche de la morue. Nous avons vu au commencement de cet ouvrage que presqu’aussitôt après la découverte de l'Amérique, on trouva les Basques, les Bretons et les Normands faisant tranquillement la pêche sur les bancs de Terreneuve et le long des côtes du Canada ; que dès 1506 une carte du St. Laurent avait été tracée par un habitant de Honfleur nommé Jean Denis. Les Anglais dont le premier bâtiment expédié vers ces parages remonte, suivant leurs annales, à 1517, ne s’y montrèrent en nombre que plus tard. Ils apperçurent dans ieur premier voyage une cinquantaine de navires français, espagnols et portugais occupés à la pêche. En 1536 les Français la faisaient déjà sur une échelle considérable, et en 1558 ils employaient une trentaine de navires à celle non moins luerative de la baleine. A cette époque la pêche de la morue occupait 100 navires espagnols, 50 portugais et 10 seulement anglais. En 1615 les Français et les Portugais parurent «voir fait moins de progrès que les Anglais, car tandis que les premiers expédiaient 400 bâtimens à Terreneuve, les dernicrs en envoyaient déjà 250. Ils faisaient depuis

quelque temps les plus grands eflorts pour développer ce commerce chez eux. Ils passèrent réglement sur réglement, et finirent enfin par en absorber la plus forte partie, tout en augmentant dans la même proportion le nombre de leurs matelots et en rendant par là même leur marine redoutable, La France partageait alors son attention entre les pelleteries et le poisson. La traite des fourrures fut encore une industrie dont elle dota le monde, mais une industrie dont les avantages permanens et réels ont été souvent mis en question pour ses conséquences démoralisatrices. Quoiqu'il en soit, ce commerce fut établi par des pêcheurs, qui s’approchant des côtes du Canada et de l’Acadie, commencèrent avec les [ndigènes un trafic qui leur rapporta des bénéfices considérables. Petit à petit on lia des relations plus intimes avec eux ; plus tard on voulut avoir un pied à terre dans le continent même que l’on s’était contenté jusque là de côtoyer, et l’on y éleva des co iptoirs. Des spéculateurs riches et influens en demandèrent le monopole exclusif, à la condition d’y porter des colons pour établir ces contrées nouvelles, dont l’on pressentait vaguement l’avenir, et l’obtinrent. Ainsi fut introduite la domination française sur une portion considérable du Nouveau-Monde.

L'on sait par quelles mains ce monopole avait successivement passé en commençant par le capitaine Chauvin, le premier qui lait exercé d’une manière régulière et systématique, au début du 17e siècle. La traite fut regardée dans tous les temps comme la branche la plus importante du commerce canadien, et il paraît que longtemps même avant Chauvin, elle était l’objet d’un privilége accordé à plusieurs personnes, et entre autres, à Jacques Cartier lui-même. Mais il était impossible à cette époque de faire respecter un pareil monopole, qui demeurait conséqemment plus nominal que réel. Longtemps encore après Henri IV, les traitans et les pêcheurs, les pêcheurs surtout, jouissaient d’une liberté absolue, et les villes repoussaient avec énergie, surtout la Rochelle, l’exclusion que le commandeur de Chaste, de Monts et les de Caën voulurent exercer successivement les uns après les autres jusqu’en 1627. Alors fut formée la compagnie des cent associés, à laquelle furent cédées à perpétuité la Nouvelle-France et la Floride. En retour des charges relatives à la colonisation dont nous avons parlé en son lieu, le roi lui accorda, pour toujours, le

trafic des cuirs, peaux et pelleteries, et pour quinze ans, tout autre commerce par terre et par mer, à la réserve de la pêche de la morue et de la baleine qui resta libre à tous les Français, et de la traite des pelleteries que les habitans des pays cédés purent faire avec les Indigènes, pourvu qu’ils vendissent les castors à ses facteurs, à raison d’un prix fixe. Il fut aussi stipulé que toutes les marchandises manufacturées dans la colonie seraient exemptes de droits en France pendant quinze ans.

Cette compagnie si fameuse, qui avait Richelieu pour chef, n’ayant rempli aucune de ses obligations touchant la colonisation, et ayant été entraînée dans des dépenses qui dépassaient de beaucoup ses revenus, restreignit graduellement ses affaires jusqu’à ce qu’elles devinsent à rien, et qu’elle fût obligée elle-même en 1663, ou trente-six ans après sa création, de se dissoudre et de remettre ses possessions au roi.

Dès l’année suivante, cependant, se forma une nouvelle association qui prit le nom de compagnie des Indes occidentales, laquelle subsista jusqu’en 1674. Elle eut en concession toutes les colonies françaises de l’Amérique, et toute la côte d’Afrique depuis le Cap-Vert jusqu’au Cap de Bonne Espérance, avec le privilège exclusif du commerce, la pêche toujours exceptée, pendant quarante ans, et la jouissance des droits et privilèges qui avaient été accordés aux cent associés. Le roi lui promit une prime de quarante livres par tonneau. sur les marchandises exportées de France dans les colonies ou des colonies en France. Les marchandises dont les droits avaient été payés à l’entrée, pouvaient être ré-exportées par elle à l'étranger en franchise.

Elle n’avait pas non plus de droits à payer sur les vivres, munitions de guerre et autres objets nécessaires à l’armement de de ses vaisseaux.

Le commerce d'importation et d'exportation se trouva par là arraché de nouveau des mains des colons pour être livré à la nouvelle compagnie seule à l'exclusion de tous autres. Les cent associés avaient joui du même monopole; mais ils avaient été forcés de l’abolir en 1645, et de signer un traité avec le député des habitans de la Nouvelle-France, par lequel ils leur abandonnaient la traite des pelleteries à la condition qu’ils acquitteraient la liste civile et militaire avec toutes les autres dépenses

d'administration. Le nouveau privilége, plus exclusif que celui de 1627, souleva une opposition générale. En très peu de temps les marchandises n’eurent plus de prix et le conseil souverain fut obligé d'intervenir pour établir un tarif, que rendit inutile la sagacité mercantile, car la compagnie et ceux qui avaient encore d’anciennes marchandises, refusèrent de les vendre aux taux fixés par l’autorité, et elles disparurent du marché. Il devint bientôt nécessaire de faire cesser un état de choses qui assujétissait les babitans à une gène affreuse en les ruinant, et en 1666 sur le rapport de Colbert au roi, basé sur les représentations de Talon que nous avons vues ailleurs, la compagnie rendit libres le commerce avec la France et la traite des fourrures. Mais pour s’indemniser de la subvention des juges, qui fut portée à sa charge, et qui se montait à 48,950 livres, elle se réserva le droit du quart sur le castor, du dixième sur les orignaux et la traite de Tadoussac.

Cette compagnie, malgré les vastes domaines livrés à son exploitation, ne prospéra point. Soit que ses opérations fussent conduites sans prévoyance et sans économie, ou, ce qui est plus probable, que les colonies qu’on lui abandonnait ne fussent pas assez avancées pour alimenter un grand commerce, elle se trouva bientôt grevée d’une dette énorme. Elle employait plus de cent navires. Elle devait en 1674, trois millions 523 mille livres ; cette dette avait été en partie occasionnée par la guerre qu’elle avait eue à soutenir contre les Anglais Le capital versé s’élevait à un million 297 mille livres ; de sorte que la caisse se trouvait débitrice pour quatre millions 820 mille livres. L’actif de la compagnie ne dépassait pas un million 47 mille livres. Sur les suggestions de Colbert, Louis XIV remboursa aux actionnaires leur mise, se chargea du paiement des trois millions 523 mille livres, supprima la société, et rendit le commerce de l'Amérique libre à tous les Français, excepté celui du castor.

Le droit €: quart sur les castors et du dixième sur les orignaux fut maintenu, et passa entre les mains du gouvernement qui l’afferma immédiatement à M. Oudiette. Il fut défendu de porter le eastor ailleurs qu’à ses comptoirs dans la colonie, au prix fixé par l’autorité. Ce prix fut d’abord de 4 francs 10 sous, la livre ; mais il devint bientôt nécessaire de diviser cette marchandise en

lre. 2de. et 3me. qualités, ou en castor gras, demi gras et sec, et de modifier le tarif en conséquence. Le fermier payait les pelleteries que lui apportaient les habitans, en marchandises ; et comme il n°y avait que lui qui pouvait acheter le castor, qui formait encore la branche la p.us importante du commerce général, il se trouvait par là même en état de maîtriser à son gré tout le commerce du päys. Ce qu'il ne manqua pas de faire au détriment général. Comme il était maître des prix, il les fixa de manière qu’on vit graduellement baisser celui des fourrures chez les Sauvages et hausser celui des aricles que les Français leur donnaient en retour, tandis que dans les colonies anglaises, où ce trafic était libre, les prix suivaient une marche contraire, et qu’on y payait les pelleteries deux ou trois fois plus cher.

M. Oudiette obtint encore la ferme des droits sur les vins, eaux-de-vie et tabacs, qui étaient de dix pour cent. Plusieurs particuliers prétendaient en être exempts, on ne dit pas pour quels motifs; mais ils furent bientôt obligés de se soumettre à l’ordre du roi avec les autres, personne ne songeant encore sans doute à disputer au souverain la prérogative de taxer.

Cette ferme exista sans modification jusqu’en 1700, le tarif du castor et des marchandises non énumérées, subissant les variations plus ou moins bien ou mal entendues que l’intérêt du fermier parvenait à faire agréer au gouvernement. Mais à cette époque les Canadiens ne pouvant plus supporter la tyrannie de ce marchand, envoyèrent des députés en France pour y exposer les abus du système et demander un remède. Le ministre, M. de Pontchartrain, imagina alors une société qui embrasserait tous les habitans de la colonie. Par cet expédient on satisferait les mécontens en les absorbant. Mais le principe vicieux subsistait toujours, car on ne rétablissait pas la concurrence entre les citoyens pour exciter l’émulation et l’industrie ; et l’avantage de la liberté commerciale allait toujours continuer d’appartenir aux colonies anglaises, rivales de plus en plus dangereuses du Canada.

Cependant Louis XIV permit de porter librement tant en France qu’à l'étranger le castor provenant des traites faites en Amérique. M. Roddes, devenu après M. Oudiette adjudicataire de la ferme des pelleteries, la remit à M. Pacaud, l’un des députés de la colonie, qui s’obligea en cette qualité de payer

70,000 livres de rente annuelle, et de composer une société pour Pexploitation de cette ferme, dont tous les Canadiens, marchands et autres, feraient partie. Une assemblée générale fut convoquée par le gouverneur et l’intendant, et une grande association mercantile se forma sous le nom de compagnie du Canada. Les plus petites actions étaient de 50 livres de France. Tout marchand fut tenu d’y entrer à peine d’être déchu de la faculté de commercer. Les seigneurs de paroisse purent en devenir membres avec leurs habitans. La compagnie de la baie du Nord (ou d'Hudson) formée quelque temps auparavant, se fondit dans la nouvelle association, qui eut la traite exclusive du castor, et qui obtint aussi que le commerce de cette pelleterie fût sévèrement prohibé avec la Nouvelle-York. On fit enfin un nouveau tarif pour le castor, dont le prix baissait continuellement en France avec la qualité de celui qu’on y envoyait.

La compagnie du Canada fut un essai infructueux, qui ne profita ni aux habitans ni au commerce. En 1706 ses dettes se montaient déjà à 1,812,000 francs; elle dut se dissoudre, et céder ses priviléges à MM. Aubert, Neret et Gayot qui s’obligèrent de payer les créanciers. La colonie conserva la liberté de la traite du castor dans l’intérieur, mais sans pouvoir l’exporter au dehors, étant obligée de porter cette pelleterie aux comptoirs des nouveaux cessionnaires qui eurent seuls le droit de l’envoyer en France. C'était conserver au fond le monopole sous un nom déguisé et conséquemment laisser subsister la cause du mal.

En 1715 furent présentés au régent du royaume, deux mémoires sur les abus du système et les fautes du gouvernement, dans lesquels l’auteur * parlait avec la plus grande hardiesse et accusait tout le monde sans épargner même les gouverneurs ni les intendans. Le commerce avec les Sauvages qui avait été pendant longtemps, disait-il, le plus considérable, était bien diminué. La construction des navires se faisait encore avec assez de succès ainsi que la culture “. chanvre et du lin pour les cordages et la toile; mais il se plaignait que la France ne se servit pas du bois de ses colonies comme l'Angleterre, n’exploitât pas les mines

* Mémoire sur l’état présent du Canada adressé en 1715 à son altesse r- yale le duc d'Orléans, régent de France, dans le conseil de marine. Copie sans nom (l’auteur apportée de Paris par M. Papineau.

de cuivre du lac Huron, et qu’elle permit de décrier le Canada comme on le faisait chez elle ; que s’il ne faisait pas plus de progrès, ce n’était pas la faute des habitans qui avaient intérèt à ce qu’il fût établi partout, mais bien des hommes en autorité, qui négligeaient de faire exécuter les ordonnances sur la matière. Si elles avaient été observées, la compagnie y aurait fait passer, comme elle était obligée de le faire, deux à trois cents colons tous les ans depuis près d’un siècle. Depuis 1663 surtout rien n’avait ét: fait, les ministres s’en rapportant aux gouverneurs, leurs créatures et souvent leurs parens. Les vaisseaux venus depuis 1663 jageaient au moins 2000 tonneaux par année, l’une dans l’autre, et quoiqu’ils fussent tenus d’amener un colon par chaque dix tonneaux, ce qui äarait donné 200 colons par an ou 10,000 hommes à venir jusqu’à ce moment, et conséquemment 10,000 familles qui se seraient au moins triplées sans qu’il en coutât un sou au gouvernement, aucun n’observait l’ordonnance et personne ne s’en occupait. Les intendans étaient indifférens au mal comme au bien qui arrivait, parceque le pays n’était pour eux qu’un moyen d’acquérir des richesses et de parvenir à des emplois importans en France. Loin de recevoir dès colons, le Canada voyait ses habitans le quitter pour aller faire la guerre et la course dans les contrées méridionales, où ils périssaient presque tous victimes du climat, ou pour aller faire la traite dans les bois. Outre ces causes de langueur et de ruine, il y en avait d’autres encore plus graves pour le commerce, comme l’abaissement du prix du castor et la réduction de moitié sur la monnaie de carte que l’on avait mise en circulation sans édit du roi, au point qu’il y en avait. pour deux millions dehors en 1714 ; qu’il était injuste de faire perdre un million à un pays par suite de désordres dont le ministre, M. de Pontchartrain lui-même, devait être responsable si les commandemens du roi en étaient la cause. D’autres causes d’inertie ou de décadence étaient encore signalées, comme l’accaparement de la plus grande partie du commerce par les chefs de la colonie ; les pertes souffertes sur mer par suite des neufrages et de la guerre, et qui s’élevaient à trois millions et demi depuis vingt-cinq ans. Le hardi censeur finissait enfin par prier le régent de se faire rendre compte par MM. de Vaudreuil, de Beauharnais, Raudot, père et fils, et Begon de cette monnaie ;

de permettre à un député du Canada d’assister à l’examen pour la conservation de ses intérêts, et en attendant de pourvoir au paiement des lettres de change.

Après avoir ainsi exposé les abus ct les défauts du système, l’auteur suggérait pour remède trois choses: nommer trois conseillers d’état pour recevoir les plaintes des Canadiens, garder les gouverneurs seulement trois ans en nlace ou tout au plus six, et favoriser l’émigration de France en Canada. Les gou-"erneurs et les intendans faisaient ce qu’ils voulaient, parcequ’ils savaient que rien n’en parvenait aux oreilles du roi et que leurs désordres demeuraient secrets; si leurs inférieurs cherchaient à les dévoiler, ils étaient immédiatement opprimés et réduits au silence, tandis que leurs afidés et leurs agens étaient élevés et récompensés.

Il est rare de rencontrer dans les documens qui nous restent sur l’histoire de cette époque, une plume qui peignît plus au vif les plaies du temps, indiquât avec plus d'indépendance les défauts du gouvernement, et citât les faits avec moins de gène. Mais elle exagère en quelques points les erremens des hommes, et ne fait pas la part des choses, des institutions surtout, assez grande. L'organisation du gouvernement canadien était comme celle de la France surannée et remplie de défauts qui mettaient obstacle à tout progrès.

Un des plus graves, c’était de suppléer à la modicité des salaires par des congés de traite, qui faisaient des fonctionnaires des spéculateurs, et des spéculateurs privilégiés contre lesquels il était impossible au simple marchand de lutter longtemps. Mais c’était un usage reçu, et sous la vieille monarchie tout usage, bon ou mauvais, devenait un dogme immobile comme elle. D'ailleurs les finances de l’état étaient ruinées ; les rois employaient toutes sortes de moyens pour payer leurs serviteurs, redoutant par une espèce d’effroi instinctif, la réunion des ordres de la nation pour réformer les institutions du royaume et lui rendre son antique vigueur.

La compagnie d'Occident formée en 1717, succéda au privilège expirant de M. Aubert et de ses associés, et en 1723 la compagnie des Indes à cette première, qui s’était élevée et qui s’évanouit avec la fortune et le système de Law. Elle le conserva pour la Louisiane et le pays des Illinois, jusqu’à la fin de

1731, époque à laquelle ces deux contrées rentrèrent sous le régime royal, pour y demeurer jusqu’à la fin de la domination française,

Ce privilége n’avait pas toujours embrassé les découvertes ” faites sur les lacs et dans la vallée du Mississipi, car on a pu voir que la Salle, par exemple, en avait obtenu la concession en 1675 avec le fort Frontenac. Mais plus tard la Nouvelle-France et la Louisiane furent soumises au même monopole jusqu’après la construction du fort Owégo. Alors la Nouvelle-York faisant une rude concurrence aux comptoirs de Frontenac, Toronto et Niagara, l’on craignit les suites des liaisons que la traite pourrait établir entre les Sauvages et les Anglais, et le roi, pour y parer, prit ces postes entre ses mains, expédient à l’aide duquel on réussit à retenir la plus grande partie du commerce du lac Ontario en payant les pelleteries plus cher ; mais ce système avait tous les vices d’un trafic artificiel conduit par un gouvernement. Privé de l’œil du maître et abandonné à des militaires, il entraîna des dépenses immenses et ne rendit aucun profit. Les avances furent faites presqu’en pure perte.*

Il est difficile d’établir avec précision la valeur annuelle des exportations de pelleteries à cette époque. On sait seulement qu’elles étaient en 1667, suivant l’auteur du Mémoire sur l’état du Canada, de 550,000 francs et qu’elles avaient ensuite graduellement augmenté jusqu’au chiffre de deux millions. D’après un calcul basé sur les droits payés par cette marchandise en 1754 et 55, fait par ordre du général Murrayt, elles seraient tombées dans la première de ces deux années à 1,547,885 livres, et dans la seconde à 1,265,650 livres. Mais on ajoute que les régistres de douane d’où l’on avait tiré ces renseignemens, étaient très confus et irréguliers, et que les traitans les plus intelligens étaient d’opinion, qu’année commune le montant des fourrures exportées atteignait près de trois millions et demi.

D'abord la traite se fit aux entrepôts de la compagnie, où les Sauvages eux-mêmes, qui arrivaient à certaines époques de l’année, portaient leurs pellewries. Après Tadoussac, après Qué-

* Raynal. Régistre de l’intendant.

Ÿ Governor Murray’s general Report on the ancient government and actual state of the province of Quebec in 1762. T

bec, après les Trois-Rivières, Montréal devint et demeura le principal comptoir. On voyait les Sauvages arriver au mois de juin dans leurs canots d’écorce chargés de pelleteries. Leur nombre grossissait à mesure que le nom français s’étendait au loin. “ Le récit de l’accueil qu’on leur avait fait, la vue de ce qu’ils avaient reçu en échange de leurs marchandises, tout augmentait le concours. Jamais ils ne revenaient vendre leurs pelleteries sans conduire avec eux une nouvelle nation. C’est ainsi que l’on vit se former une espèce de foire où se rendaient tous les peuples de ce vaste continent.”

Les Sauvages en arrivant se campaient près de la ville, s’élevaient des tentes, rangezient leurs canots et débarquaient leurs fourrures. Après avoir eu audience publique du gouverneur, ils portaient leurs fourrures au coraptoir de la compagnie ou chez les marchands de la ville qui avaient le privilège de les acheter pour les revendre ensuite à cette société. Les Sauvages étaient payés en écarlatine, vermillon, couteaux, poudre, fusils, etc. Les autres, en marchandises ou en récépissés ou reçus qui avaient cours de monnaie dans la colonie, et qui étaient rachetés par des lettres de change à termes que les agens de la compagnie tiraient sur son caissier à Paris. Cela dura tant que les Français n’eurent point de concurrens ; mais bientôt les Anglais se présentèrent sur le marché. Ils se bornèrent d’abord au pays des Iroquois, puis, lorsqu'ils l’eurent épuisé de pelleteries, ils employèrent ces Sauvages eux-mêmes pour leurs coureurs de bois ou ils marchèrent à leur suite. Ils se trouvèrent en communication avec toutes les nations établies sur les rives du St.-Laurent depuis sa source, et sur celles de ses nombreux tributaires. “Ce peuple, dit Raynal, avait des avantages infinis pour obtenir des préférences sur le Français son rival. 7 navigation était plus facile, er dèslors ses marchandises s’off meilleur marché. Il fabriquait seul les grosses étoffe ‘enaient mieux au goût des Sauvages. Le comme castor était libre chez lui, tandis que chez les Français il . «1, et fut toujours asservi à la tyrannie du monopole. C’est avec cette liberté, cette facilité qu’il intercepta la plus grande partie des marchandises qui faisaient la célébrité de Montréal.” D'ailleurs les Anglais payaient les pelleteries beaucoup plus cher. ‘ Alors, continue le même auteur, s’étendit

sur les Français du Canada un usage qu’ils avaient d’abord resserré dans des bornes assez étroites. La passion de courir les bois, qui fut celle des premiers colons, avait été sagement restreinte aux limites du territoire de la colonie. Seulement on accordait chaque année à vingt-cinq personnes la permission 1e franchir ces bornes pour aller faire le commerce chez les Sauvages. L’ascendant que prenait la Nou :elle-York rendit ces congés beaucoup plus fréquens. C’étaient des espèces de privilèges exclusifs qu'on exerçait par soi-même ou par d’autres. Ils duraient un an ou même au-delà. On les vendait et le produit en était distribué, par le gouverneur de la colonie, aux officiers ou à leurs veuves et à leurs enfans, aux hopitaux ou aux missionnaires, à ceux qui s'étaient signalés par une belle action ou par une entreprise utile, quelquefois enfin aux créatures du commandant luimême, qui vendait les permissions. L'argent qu’il ne donnait pas ou qu’il voulait bien ne pas garder, était versé dans les caisses publiques ; maisil ne devait compte à personne de cette administration.

‘“ Elle eut des suites funestes. Plusieurs de ceux qui faisaient la traite se fixaient parmi les Sauvages pour se soustraire aux associés dont ils avaient négocié les marchandises. Un plus grand nombre encore allaient s’établir chez les Anglais, où les profits étaient plus considérables. Sur des lacs immenses, souvent agités de violentes tempêtes; parmi des cascades qui rendent si dangereuse la navigation des fleuves les plus larges du monde entier ; sous le poids des canots, des vivres, des marchandises qu’il fallait voiturer sur ses épauies dans les portages, où la rapidité, le peu de profondeur des eaux obligent de quitter les rivières pour aller par terre ; à travers tant de dangers et de fatigues on perdait beaucoup de monde. Il en périssait dans les neiges ou dans les glaces; par la faim ou par le fer de l'ennemi. Ceux qui rentraient dans la colonie avec un bénéfice de six ou sept pour cent, ne lui devenaient pas toujours plus utiles, soit parce qu’ils s’y livraient aux plus grands excès, soit parceque leur exemple inspirait le dégoût des travaux assidus. Leurs fortunes subitement amassées, disparaissaient aussi vite : semblables à ces montagnes mouvantes qu’un tourbillon de vent élève et détruit toutà-coup dans les plaines sablonneuses de l’Afrique. La plupart

de ces coureurs, épuisés par les fatigues excessives de leur avarice, par les débauches d’une vie errante et libertine, traînaient dans l’indigence et dans l’opprobre une vieillesse prématurée.”

Ces congés qui étaient transportables tombaient souvent dans le commerce. Donnant permission d'importer jusqu’à la charge de plusieurs canots, ils se revendaient ordinairement six cents écus. S'x hommes partaient avec mille écus de marchandises qu’on leur avait fait payer quinze pour cent de plus que le cours du marché, et revenaient avec quatre canots chargés de castors valant huit mille écus. Après avoir déduit 600 écus pour le congé, 1000 pour les march?rdises, 2560 pour le prêt à la grosse aventure ou 40 pour cent &.. .es 6400 restant que le marchand chargeait pour ses avances, le résidu appartenait aux coureurs de bois. Le marchand revendait ensuite le castor au bureau de la compagnie à 25 pour cent de profit. Il est inutile de dire qu’avec un pareil système et de pareils bénéfices, l’on devait finir par rebuter les Sauvages qui en étaient les victimes, et perdre entièrement un commerce où le vendeur primitif voyait sa marchandise rapporter après qu’elle était sortie de ses mains, 700 pour cent de profit sans qu’elle eût changé d’état,

Le monopole de la traite se bornait au castor en s’étendant quelquefois à l’orignal depuis 1666. A partir de cette année, toutes les autres pelleteries dont le commerce était considérable, restèrent libres ou soumises momentanément, comme les produits agricoles et les marchandises, à des lois et des règlemens coloniaux si vagues et si éphémères qu’il règne dans leur histoire beaucoup d’obscurité. Les actes publies et les jugemens des tribunaux renferment une foule de décrets sur cette matière, qui peuvent faire conclure que le marchand canadien refusa toujours de se soumettre au joug que voulait lui imposer l’autorité locale ; qu’il n’a supporté patiemment que son exclusion du commerce étranger avec le monopole de l’exportation du castor en France, et que, sur tout le reste, il prenait une liberté fort large.

À venir jusqu’au traité de 1713, la plus grande partie de la traite de l’Amérique était entre les mains des Français. Par ce traité ils perdirent entièrement celle de la baie d'Hudson ; et la Nouvelle-York qui, depuis le chevalier Andros, cherchait à leur

enlever aussi la traite de l’Ouest sans beaucoup de succès, vit tout-à-coup ses efforts couronnés des plus heureux résultats.

Nous avons rapporté ailleurs comment M. Burnet, qui connaissait de quel avantage serait pour la Grande-Bretagne la possession de ce commerce, travailla à fermer aux Canadiens l’entrée des contrées si convoitées de l’Ouest, et comment M. de Beauharnais l’avait prévenu. Voyons maintenant quel fut l’effet des moyens employés par l’agent anglais pour parvenir à ce grand but, objet constant de tous ses efforts. Tout semblait favoriser la Nouvelle-York, situation plus rapprochée, population plus nombreuse et plus commerçante, marchandises plus modiques. Le Canada n’avait aucun moyen de contrebalancer ces trois avantages. Le prix des marchandises était beaucoup plus élevé à Québec qu’à Boston ou New-York, de même que le frêt et l’assurance maritime. Aussi se faisait-il un commerce étendu de contrebande entre Montréal et Albany. L’on tirait d’Albany les tissus de laine avec une quantité considérable d’autres marchandises qui ne servaient point au négoce avec les Sauvages. Dans une seule année le Canada reçut 900 pièces d’écarlatine pour la traite, outre des mousselines, des indiennes, des tavelles, du vermillon, etc. Que faisait alors l’industrie française? Que faisait surtout la compagnie des Indes? Elle en introduisait annuellement une douzaine de cents pièces qu’elle tirait elle même de l'Angleterre ; et elle défendait sévèrement aux autres d’en importer en Canada. De sorte que le manufacturier français était pour cet article comme exclus de nos marchés. Le traitant anglais au moyen des avantages que nous venons d’énumérer, souvendait le traitant canadien. Il donnait ses marchandises aux Indiens pour moitié moins cher, faisait le double de profit, et payait encore le castor trois chelings sterling la livre tandis que le dernier n’en pouvait donner que deux francs.

Quand Burnet prit les rênes de la Nouvelle-York, il vit du premier coup d’æil qu’en fermant l’entrée de son pays aux Canadiens, il porterait un coup mortel à leur commerce, et qu’en les privant des objets qui leur étaient absolument nécessaires pour la traite, il leur enleverait un m: ‘ché pour leurs pelleteries, c’est-à-dire

* Mémoire sur la traite de la Province de la Nouv

elle-}'5ix, inséré dans l’histoire des cinq nations du Canada, p':C. Colden,

Albany où ils vendaient le castor le double de ce que le payait la compagnie des Indes. En conséquence il fit passer en 1720, par forme d’essai, un acte législatif pour prohiber pendant trois ans tout commerce avec le Canada ; eten 1727, on s’empressa de rendre cet acte permanent. L’effet en fut aussi prompt que funeste pour les Canadiens. Les tissus de laine qui s'étaient vendus jusque là treize louis la pièce, à Montréal, montèrent aussitôt à vingt-cinq.

Burnet, marchant toujours vers son but, fit ouvrir à Oswégo, sur la rive méridionale du lac Ontario, un comptoir pour attirer les Sauvages ; c’était le complément nécessaire de l’acte législatif de 1720. Les traitans français ne purent plus dès lors continuer la concurrence, et le roi, quelques années après, fut obligé de prendre entre ses mains les postes de Frontenac, Toronto et Niagara, et de donner les marchandises à perte pour conserver avec la traite des pelleieries l'alliance des Indigènes ; car la traite était encore plus essentielle pour la sûreté des possessions françaises et le succès de leur politique, que pour leur prospérité commerciale.

C’est en 1727, pendant que la Nouvelle-York excluait ainsi le Canada de ses marchés, que le roi de France rendit un édit semblable pour exclure à son tour les Anglais de ses colonies. Depuis plusieurs années, il recommandait de défendre sévèrement toute relation avec l’étranger, mais depuis la dernière guerre ces ordres étaient devenus plus fréquens et plus impératifs que jamais. Rien ne prouve mieux combien les intérêts coloniaux les plus chers sont souvent sacrifiés à cette législation qui courbe sous le même niveau le Canada et l’Archipel du Mexique, l'Amérique et l'Asie, sans tenir compte de la différence de circonstances et du mal fait aux uns ou aux autres, pourvu que le résultat général réponde au calcul de la métropole.

Presque tous les postes de traite français devinrent alors privilégiés ; c’est-à-dire que ceux qui les obtenaient avaient le droit exclusif d’y faire le commerce de pelleteries. Ces postes se donnaient, se vendaient ou s’affermaient, et dans ces trois cas le commerce souffrait également de leur régie ; ils étaient loués communément pour trois ans, et le fermier voulait dans ce court espace de temps faire une fortune considérable ; le moyen qu'il

prenait, c'était de vendre les marchandises qu’il y portait un prix excessif et d'acheter les pelleteries au plus bas possible, dut-il pour cela tromper les Sauvages après les avoir enivrés. En 1754, on avait dans le poste de la mer d'Ouest une peau de castor pour quatre grains de poivre, et on a retiré jusqu’à huit cents francs d’une livre de vermillon! Il était évident que ce commerce allait être frappé de mort, si on ne réussissait pas à rejeter les colons anglais en dehors des vallées du St.-Laurent et du Mississipi ; et déjà même il était trop tard, dans l’opinion de bien des gens, qui pensaient que l’on aurait dû avoir élevé des digues avant le débordement.

Nous nous sommes étendu sur la traite des pelleteries, parce que des motifs de politique et de sécurité nationale s’y trouvaient étroitement liés ; c’était la traite qui fortifiait et perpétuait l’alliance avec les [ndigènes, dont nous avons plus d’une fois signalé les avantages et la nécessité. Quant aux autres branches du commerce canadien, il ne sera pas nécessaire de s’y arrêter si longtemps, quoique nous n’en oublierons aucune un peu importante, puisque le commerce forme avec l’agriculture, la grande oecupation de toutes les classes des populations américaines, depuis le citoyen le plus opulent jusqu’au citoyen le plus humble.

Après la traite des fourrures venait la pêche. Celle de la morue et de la baleine resta presque entièrement entre les mains des Européens ; les Canadiens s’adonnèrent plus spécialement à celle du loup-marin et du marsouin qui fournissaient d’excellentes huiles pour les manufactures et l’éclairage. Sept ou huit loupmarins donnaient une barrique d’huile ; les peaux servaient à différens usages. Cette pêche se faisait dans le fleuve et le golfe St-Laurent et sur la côte du Labrador, où le gouvernement affermait à des particuliers pour un certain nombre d’années des portions de grève, des îles ou des côtes entières.* IL fut établi jusqu’à quatorze pêches au marsouin en bas de Québec en 1722. L’on exportait dans les dernières années un quantité considérable d'huile en France avec des salaisons de harengs et d’autres poissons, Les bois auraient dû former aussi l’un des principaux articles d’exportation, mais ce commerce ne prit jamais beau-

* Il afferma la baie des Esquimaux à la veuve Fournel en 1749, le Labrador à M, d’Aillebout en 1753,

coup de développement, non plus que la construction des navires, malgré les efforts du gouvernement pour l’encourager. Le ministre, M.Philipeaux, recommandait en vain en 1731, de redoubler de soin pour exciter les habitans à construire des vaisseaux de commerce, afin de parvenir à diminuer la main d'œuvre et de permettre d’en bâtir pour le roi. Il fallut que Louis XV offrit une gratification de 500 francs par vaisseau de 200 tonneaux ; 150 francs par bateau de 30 à 60 tonneaux, vendus en France ou dans les Iles, et qu’il fit établir lui-même des ateliers de construction à Québec, garnis des ouvriers nécessaires pour bâtir pour sa marine. L’on reprochait aux navires canadiens de coûter beaucoup plus que ceux qui étaient faits en France, et de durer moins longtemps, attendu que le chêne dont on se servait était tiré des lieux bas et humides, et qu'après avoir été coupé d’hiver, on le mettait l’été suivant à l’eau pour le descendre à Québec, pratique qui en altérait la bonté. Malgré les encouragemens la construction resta tellement négligée, que, suivant un rapport présenté au ministère, les Anglais fournissaient une partie des vaisseaux servant même à la navigation intérieure du Canada parce qu’ils les donnaient à meilleur marché. Talon avait vainement introduit la culture des chanvres et ouvert des chantiers pour la préparation des bois. On ne sait, dit Raynal, par quelle fatalité tant de richesses furent longtemps négligées ou méprisées. En réfléchissant un peu Raynal aurait vu que la vraie cause était le manque de bras, le manque de population. Aujourd’hui les chantiers de Québec occupent plusieurs milliers d’hommes, et le Canada peut soutenir la concurrence avec aucune autre nation du monde.

L'exploitation des mines de fer ne fut commencée aux Trois- Rivières que vers 1737. Elle fut d’abord dirigée d’une manière peu judicieuse. Mais en 1739 les nouveaux fermiers étendirent et perfectionnèrent les travaux, et produisirent assez de fonte, pour la consommation intérieure. Il en fut exporté des échantillons qui furent trouvés d’une qualité supérieure. Cette forge subsiste encore.

Dès le temps de Cartier les rives du lac Supérieur étaient célèbres parmi les indigènes pour leurs mines de cuivre. Les Sauvages en montrèrent des morceaux à ce voyageur. Les rapports des Français confirmèrent plus tard ceux des Sauvages.

En 1738, le roi envoya deux mineurs allemands nommés Forster pour ouvrir celle de Chagouïa-mi-gong,* entreprise prématurée qui fut ensuite abandonnée sans doute à cause de la distance. Les lettres du roi qui adressent ces deux étrangers à l’intendant contiennent des recommandations singulières sur la manière dont ils doivent être traités. Après les pelleteries, après le poisson et les huiles, venaient les céréales qui formaient encore un articld’exportation plus important que le bois. Une partie était consommée dans le pays même par les troupes et l’autre exportée. Il en sortait dans les bonnes années jusqu’à 80,000 minots en farines et en biscuits.f Le Canada en produisit en 1734, 738,000

minots, outre 5,000 de maïs, 63,000 de pois, et 3,400 d’orge. La .

population était alors de 37,000 habitans.f

Une plante célèbre découverte par le Jésuite Lafitau dans nos forêts, vint enrichir un instant le pays d’un nouvel objet d’exportation. Le jin-seng que les Chinois tiraient à grands frais du nord de l’Asie, fut porté des bords du St.-Laurent à Canton. Il fut trouvé excellent et vendu très cher ; une livre qui ne valait à Québec que deux francs y monta jusqu’à vingt-cinq. Il en fut exporté une année pour 500 mille francs. Le haut prix que cette racine avait atteint excita une aveugle cupidité. On la cueillit au mois de mai au lieu du mois de septembre, on la fit sécher au four au lieu de la faire sécher lentement et à l’ombre ; elle ne valut plus rien aux yeux des Chinois, qui cessèrent d’en acheter. Ainsi un commerce qui promettait de devenir une source de richesse, tomba et s’éteignit complètement en peu d’années,

Québec était le grand entrepôt du Canada. Cette ville envoyait annuellement cinq ou six bâtimens à la pêche du loup-marin, et à peu près un pareil nombre dans les Iles et à Louisbourg chargés de farine, lesquels revenaient avec des cargaisons Ge charbon, de rum, de melasse, de café et de sucre. Elle recevait de France une trentaine de navires formant environ 9,000 tonneaux.

Dans les temps les plus florissans, les exportations du Canada

* Régistre de l’intendant.

t Mémoire attribué à M. Hocquart: Collection de la Société littéraire et historique de Québec.

+ Recensement : correspond. offic.

ne dépassèrent pas 2,000,000 livres en pelleteries, dont 800,000 en castor, 250,000 en huile de loup-marin et de marsouin; une pareille somme en farine ou pois, et 150,000 livres en bois de toutes les espèces. Ces objets pouvaient former ainsi, année commune, une valeur de 2,650,000 livres. Si l’on ajoute à cela une somme de 600,000 livres pour les divers autres produits et le jin-seng au moment de sa plus grande vogue, on aura un total de 3 millions 250 mille livres.

L’auteur des ‘ Considérations sur l’état du Canada Sndarié la guerre de 1755, * évaluait alors le montant des exportatiras à environ deux millions et demi, et celui des importations à huit millions de vente. f Comment cet immense déficit entre l’importation et l’exportation était-il comblé? Par les dépenses que le roi faisait dans la colonie, et qui ont été nécessaires de tout temps pour rétablir la balance du commerce. Elles augmentaient prodigieusement dans les temps de guerre, d’où il résulte : qu'avant celle de Sept ans, les importations devaient rester bien au-dessous de la somme de huit millions.

L’importation 8e composait de vins, d’eaux-de-vie, d’épiceries, de marchandises sèches de toute espèce, dont une bonne partie de luxe, car le luxe était grand en Canada comparativement à sa richesse, de quincailleries, de potteries, de verreries, etc.

Il ne faut pas croire néanmoins que cette augmentation rapide de limportation fût profitable aux négocians. Les temps qu’elle signala furent ceux d’une dépression générale et de la ruine d’un grand nombre parmi eux. Le roi faisait venir une partie des marchandises nécessaires pour le service militaire, et le reste était acheté à Québec et à Montréal. Mais ces achats ne se faisaient pas en droiture chez le négociant ou par soumission au rabais, Les fonctionnaires qui avaient l’administration des fournitures et la comptabilité, s’étaient secrètement associés ensemble, comme nous le dirons ailleurs, et spéculaient sur le roi et sur le commerce. Sachant d'avance ce que le service demandait, ‘ la grande compagnie,” comme on nommait cette société occulte,

* Collection de la Société littéraire et historique.

+ L’histoire de M. Smith contient un état (V. appendice B. ) des exportations et des importations de ce pays, dont les chiffres diffèrent essentiellement de ceux de l’auteur des Considérations.

faisait ses achats avant que le public eût connaissance des besoins de ce service ; et comme ces achats étaient considérables, elle payait souvent 15 à 20 au-dessous du cours, et ensuite après avoir accaparé les marchandises, les revendait au roi à 25, 80, et jusqu’à 150 pour cent de profit. ,

Il est facile de concevoir par ce qui précède que le commerce canadien étant peu étendu, ses ressources à peine utilisées, le manque de récoltes, les irruptions des Sauvages, les guerres devaient le jeter continuellement dans des perturbations profondes et rendre le prix des marchandises excessif. C’est ce qui porta la France, malgré la répugnance naturelle des métropoles à permettre l’établissement des manufactures dans leurs colonies, à autoriser, à recommander même en Canada la fabrication des toiles et autres étoffes, et plus tard encore en 1716, lorsque l’on était devenu plus exclusif que jamais, et que l’on déclarait qu’il : ne devait pas y avoir de manufactures en Amérique, parce qu’elles nuiraïent à celles de.la France, à renouveler la permission d’en établir quelques-unes pour le soulagement des pauvres. Le roi était charmé d’apprendre, disait le ministre, que ses sujets du Canada reconnussent enfin la faute qu’ils avaient faite, en s’attachant au seul commerce des pelleteries, et qu’ils s’adonnassent sérieusement à l’exploitation de leurs terres, particulièrement à la culture du chanvre et du lin. Sa Majesté espérait qu’ils parviendraient bientôt à construire des vaisseaux à meilleur marché que la France, et à faire de bons établissemens pour la pêche; qu’on ne pouvait trop les y exciter, ni leur en faciliter les moyens ; mais qu’il ne convenait pas pourtant au royaume que les manufactures fussent en Amérique, parceque cela porterait préjudice à celles de France; que néanmoins elle ne défendait pas absolument qu’il ne s’y en établit quelques unes pour le soulagement des pauvres.

En peu de temps il se monta des métiers pour les étoffes de fil et de laine dans toutes les maisons, et jusque dans le manoir du seigneur. Depuis cette époque la population des campagnes a eu en abondance des vêtemens propres à ses travaux et à toutes les saisons. L'usage s’en est conservé et s’en répand aujourd’hui même jusque dans les établissemens anglais.

RS

C'est vers 1746, pendant les hostilités avec la Grande-Bretagne, que la rareté du sel fit songer à en fabriquer en Canada.

La guerre y avait déjà fait naître plusieurs industries utiles. Le gouvernement chargea M. Perthuis d’établir des salines à Kamouraska ; mais cette entreprise, qui aurait pu être si avantageuse pour les pêcheries de Terreneuve et du golfe St. Laurent, ne fut point continuée, quoiqu’il en eut déjà existé autrefois dans le pays, qui avaient eu du succès.”

L'année précédente avait été témoin d’une grande et utile amélioration, lintroduction des postes et messageries pour le transport des lettres et des voyageurs. M. Begon, intendant, accorda à M. Lanuullier le privilège de les tenir pendant vingt années entre Québec et Montréal, lui imposant en même temps un tarif de charges gradué sur les distances. Le pays n'avait pas encore eu d'institutions postales, il n’a pas cessé d’en jouir depuis.

Nous avons dit que Québec etait l’entrepôt général du commerce. Les Normands étant les premiers qui avaient établi ce commerce en fondant la colonie, les emharquemens s'étaient faits d’abord au Havre de-Grace et à Dieppe. Dans la suite la Rochelle se substitua graduellement à ces ports, et avant la fin du siècle, cette ville fournissait déjà toutes les marchandisses nécessaires à la consommation du pays et à la traite avec les Sauvages. Il venait aussi des vaisseaux de Bordeaux et de Bayonne avec des vins, des eaux-de-vie et du tabac.

Une partie de ces vaisseaux prenaient en retour des chargemens de pelleteries, de grains et de bois. Quelques uns allaient au Cap-Breton prendre du charbon de terre pour la Martinique et la Guadeloupe, où il s’en consommait beaucoup dans les rafineries de sucre. D’autres s’en retournaient sur lest en France, le reste arrêtait aux Îles du golfe St-Laurent, pour se charger de morue à Plaisance et dans les autres pêcheries de ces parages. Plusieurs marchands de Québec étaient déjà assez riches du temps de la Hontan pour avoir plusieurs vaisseaux sur la mer.

Il était d’usage alors de ne partir de l’Europe pour l’Amérique

* 5 M. Denis, a French gentleman, says that excellent salt has formerly been made in Canada, even as good as that of Brouage, but that after the experiment had been made, the salt pits dug for that purpose had been filled up to the great prejudice and discredit of the colony.” Natural & civil History of the French Duminions in North & South America,

qu’à la fin d'avril ou au commencement de mai. Dès que les marchandises étaient débarquées à Québec, les marchands des autres villes arrivaient en foule pour faire leurs achats, qui étaient embarqués sur des berges et dirigés vers les Trois-Rivières et Montréal. S'ils payaient en pelleteries, on leur vendait à meilleur marché que s’ils payaient en argent ou en lettres de change, parce qu’il y avait un profit considérable à faire sur cet article en France. Une partie des achats se soldait ainsi en fourrures, que le détailleur recevait des habitans ou des Sauvages. Montréal et les Trois-Rivières dépendaient de Québec, dont les marchands avaient sur ces places un grand nombre de magasins conduits par des associés ou des commis. Les habitans venaient faire leurs emplettes dans les villes deux fois par année ; et telles étaient la lenteur et la difficulté des communications, à quoi il faut ajouter sans doute le poids du monopole, que les marchandises se sont vendues longtemps jusqu’à 50 pour cent de plus à Montréal qu'à , Québec.

A l’exception des vins et des eaux-de-vie qui payaient déjà un droit de dix pour cent, et du tabac du Brésil grevé de cinq sous par livre, aucun autre article ne fut imposé en Canada avant la quatrième guèrre avec les Anglais, c’est-à-dire avant 1748. Alors Louis XV établit par un édit un tarif général qui frappa d’un droit de :rois pour cent toutes les marchandises entrantes ou sortantes. Il y fut fait cependant des exceptions importantes en faveur de l’agriculture, de la pêche et du commerce des bois. Ainsi le blé, la farine, le biscuit, les pois, ies fèves, le maïs, l’avoine, les légumes, le bœuf et le lard salés, les graisses, le beurre, furent laissés libres à la sortie ; les denrées et les marchandises nécessaires à la traite et à la pêche dans le fleuve St.-Laurent, à jé l’entrée et à la sortie ; les cordages et le sel à l'entrée ; les chevaux, les vaisseaux construits en Canada, le bardeau, le bois de chêne pour la construction des navires, les mâtures, le merrain, les planches et les madriers de toute espèce, le chanvre et le hareng salé, à la sortie. Ces exceptions étaient comme . on voit très étendues et toutes dans l’intérêt de agriculture et des industries mentionnées plus haut. Sur les représentations des habitans, le roi décida encore que ce tarif n’aurait d’effet qu’après la guerre, |

Ainsi de 1666 aux dernières années de la domination française en Amérique, les marchandises et les produits agricoles ne payèrent aucun droit d’entrée ni de sortie en Canada, ni en France, excepté les vins, eaux-de-vie et guildives et le tabac du Brésil. Les restrictions du commerce canadien étaient seulement relatives aux rapports avec l’étranger toujours sévèrement défendus, et à la traite du castor ; et encore l’exclusion touchant celleci n’était-elle que pour l’exportation en France, car dans la colonie le marchand pouvait acheter cette pelleterie du Sauvage pour la revendre ensuite, au taux fixé par le gouvernement, au comptoir de la compagnie.

Après 1753, époque de la mise en force de la loi d'impôt dont

on vient de parler, la guildive paya 24 livres la barique, le vin 12, les eaux-de-vie 24 la velte. Il paraît que le tarif pour les marchandises sèches n’était pas exact, et que certains articles payaient plus et d’autres moins, proportion gardée avec les trois pour cent qu’on avait voulu imposer.

Les droits d’entrée et de sortie produisaient dans les temps ordinaires environ 300 mille livres. La disposition de la loi de l'impôt relative à l’obligation de payer les droits au comptant, gêna le marchand sans avantage pour la chose publique et porta un grave préjudice au commerce. Dans un pays où l’on est obligé à cause de l’hiver de faire de grands amas de marchandises qui restent invendues sur les tablettes une partie de l’année, cette loi était plus qu’injudicieuse ; elle entrainait une nouvelle charge que le consommateur devait payer, car l’on sait que la marchandise supporte non seulement les frais qu’elle occasionne, mais encore la demeure ou l’intérêt de l’argent qu’elle coûte.

Le numéraire, ce nerf du trafic, manquait presque totalement dans les commencemens de la colonie. Le peu qui y était apporté par les émigrans ou autres, en ressortait presqu’aussitôt, parce que le pays produisait peu et n’exportaitencore rien. Les changemens fréquens que l’on fit plus tard dans le cours de l’argent, n’eurent d’autre effet que de faire languir le commerce qui naissait à peine. L’on sait qu’il n’y a aucune question sur laquelle il soit plus facile de se tromper, que la question des monnaies. Le besoin d’argent se faisait vivement sentir dans les îles françaises du Mexique. La compagnie des Indes occidentales obtint

la permission du roi d'y faire passer en 1670 pour 100 mille francs de petites 2spèces marquées à un coin particulier ; et deux ans après cette monnaie ainsi que celle de France, eut cours dans toutes les possessions françaises du Nouveau-Monde en y ajoutant un quart en sus. Malgré cette addition de ving-cinq pour cent qui était loin d’être exorbitante pour couvrir la différence du change entre Paris et Québec, à cette époque où le Canada exportait encore si peu, les espèces ne cherchèrent qu’à sortir du pays. C'est le commerce et non le souverain qui règle la valeur de l’argent ; le prix des marchandises monte ou baisse avec elle. L’expédient ne répondit point aux avantages qu’on s’en était promis. Le gouvernement eut alors recours à un papier qu’il substitua aux espèces, pour payer les troupes et les dépenses publiques. Les premières émissions se firent après 1689, Le papier conserva son crédit quelques années, et les marchands le préféraient aux espèces sonnantes; mais le trésor, dans les embarras de la guerre de la succession d’Espagne, n’ayant pu payer les lettres de change tirées sur lui par la colonie, ce papier tomba dans le discrédit et troubla profondément toutes les affaires. Les habitans, réduits au désespoir, firent dire en vain au roi qu’ils consentiraient volontiers à en perdre une moitié si Sa Majesté voulait bien leur faire payer l’autre. Ce papier ne fut liquidé qu’en 1720, avec perte de cinq huitièmes. Louis XV, se vit condamné à traiter avec ses pauvres sujets canadiens comme un spéculateur malheureux ; car c'était une véritable banqueroute, pronostic obscur de celle de 1758, qui devait peser si lourdement sur ce pays, et de cette autre plus fameuse, celle qui compléta le grand naufrage de la monarchie en 93.

La monnaie de carte fut abolie en 1717, et le numéraire circula seul avec sa valeur intrinsèque et sans augmentation de quart. L’on tombait d’un extrême dans l’autre ; car le numéraire étant frappé en France, le coût et les risques du transport de cette monnaie, devaient nécessairement en augmenter la valeur en Canada ; cependant le mal était mo'ns grand qu’en le fixant trop haut; car il devait finir par prendre sa place dans l'échelle comme une marchandise, et tel qu’il doit être considéré dans un bon système monétaire. :

L'usage exclusif de l’argent ne dura pas longtemps. Le com-

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